1834
Londres, 27 janvier 1834.—Sir Henry Halford vient de me raconter que le feu roi George IV, dont il était le premier médecin, lui ayant demandé, sur l'honneur, deux jours avant sa mort, si son état était désespéré, et sir Henry, avec une figure très significative, lui ayant répondu qu'il était dans un état très grave, le Roi le remercia par un signe de tête, demanda à communier, et le fit très religieusement; il engagea même sir Henry à prendre part au sacrement. Lady Coningham était dans la chambre à côté. Ainsi, aucun des intérêts humains ne fut banni de la chambre de ce Roi moribond, charlatan, et communiant.
Londres, 7 février 1834.—J'étais hier soir chez lady Holland, qui, en finissant je ne sais quelle histoire qu'elle me contait, m'a dit: «Ce n'est pas lady Keith (Mme de Flahaut) qui me mande cela, car il y a plus de deux mois qu'elle ne m'a écrit.» Puis, elle ajouta: «Saviez-vous qu'elle détestait le ministère français actuel?—Mais, Madame,» ai-je répondu, «c'est vous qui avez appris il y a dix-huit mois à M. de Talleyrand, tout le mal qu'elle disait ici du Cabinet français, au moment de son origine.—C'est vrai, je m'en souviens; mais il faut néanmoins que ce Cabinet dure. Lord Granville écrit à lord Holland que nous ne devons pas croire tout ce que lady Keith nous mandera de la mauvaise position de M. de Broglie, puisqu'elle est très hostile pour celui-ci et désireuse de sa chute.» Je n'ai rien répliqué et cela en est resté là. Et puis, parlez-moi des amitiés du monde!
Au reste, voici un assez drôle de mot qu'on écrit, de Paris, sur M. et Mme de Flahaut: on prétend que leur faveur n'est plus aussi grande aux Tuileries, où on dit que «lui, est une vieille coquette et, elle, un vieux intrigant.»
Warwick Castle[ [15], 10 février 1834.—J'ai quitté Londres avant-hier, et suis venue ce jour-là jusqu'à Stony-Stratfort, où je n'engage personne à jamais coucher: les lits y sont mauvais, même pour l'Angleterre; j'ai réellement cru m'étendre sur une couchette de trappiste. J'en suis repartie hier matin, par un brouillard bien froid, bien épais. Il n'y avait pas moyen de juger le pays, qui à travers quelques éclaircies, cependant, m'a semblé plutôt agréable; surtout à Iston Hall, beau lieu qui appartient à lord Porchester. On passe devant une superbe grille d'où on plonge dans un parc immense, par delà lequel on découvre un vallon qui m'a semblé joli. Leamington[ [16], à deux lieues d'ici, est bien bâti et gai.
Quant à Warwick même, où je suis arrivée hier dans la matinée, on y pénètre par une entrée de château-fort: il offre l'aspect le plus austère, la cour la plus sombre, le Hall le plus vaste, les meubles les plus gothiques, la tenue la plus soignée qu'on puisse imaginer, tout cela dans le genre féodal. Une rivière impétueuse et considérable baigne le pied de vieilles tours crénelées, noires, hautes et imposantes; elle fait un bruit monotone auquel répond celui d'arbres entiers, qui éclatent en brûlant dans des cheminées de géants. Des souches énormes sont empilées sur des tréteaux dans le Hall; il faut deux hommes pour les prendre et les jeter dans l'âtre; ces tréteaux sont établis sur des dalles de marbre poli.
Je n'ai encore jeté qu'un rapide coup d'œil sur les vitraux de couleur des grandes et larges croisées qui répondent aux cheminées, sur les armures, les bois de cerf et les autres curiosités du Hall, sur les beaux portraits de famille des trois grands salons. Je ne connais bien encore que ma chambre, toute meublée de Boule, de noyer ciselé et pleine de conforts modernes à travers toutes ces vieilles grandeurs!
Le boudoir de lady Warwick est aussi rempli de curiosités. Elle est venue me prendre, hier, dans ma chambre, et après m'avoir montré ce boudoir, elle m'a menée dans le petit salon où j'ai trouvé le fils de son premier mariage, lord Monson, petite figure d'homme ou plutôt d'enfant, timide et silencieux, par embarras de sa petite taille et de sa faiblesse de corps; puis lady Monson, contraste frappant de son mari, grande et blonde Anglaise, raide, osseuse, avec de longs traits, de larges mains, une large poitrine plate, un air de vieille fille, des mouvements anguleux, tout d'une pièce, mais polie et attentive; ensuite lady Eastnor, sœur de lady Stuart de Rothesay, laide comme on l'est dans sa famille, et bien élevée, comme le sont aussi toutes les filles de lady Hardwick; lord Eastnor, grand chasseur, grand mangeur, grand buveur; son frère, un révérend, qui, je crois, ne s'était pas rasé depuis Noël et qui n'a ouvert la bouche que pour manger; lord Brooke, fils de la maison, du second mariage, âgé de quinze ans, d'une très jolie figure; son précepteur, silencieux et humble comme de raison; et, enfin the striking figure de lady Caroline Neeld, sœur des Ashley et fille de lord Shaftesbury. Elle est célèbre par un procès contre son mari, dont les journaux retentissaient l'année dernière; elle est l'amie de lady Warwick, protégée, recueillie, défendue par elle. C'est une personne bruyante, hardie, mal disante, avec des façons familières et un ton risqué; elle a une jolie taille, de la blancheur, de beaux cheveux blonds, ni cils ni sourcils, une figure longue et étroite, rien dans les yeux, un nez et une bouche qui font penser à ce que Mme de Sévigné disait de Mme de Sforze, qui était un perroquet mangeant une cerise.
Lord Warwick, retenu dans sa chambre par un rhumatisme goutteux, ne semblait faire faute à personne.
La maîtresse de la maison est la moins convenable possible pour le lieu qu'elle habite. Elle a été jolie, sans être belle; elle est naturellement spirituelle, sans rien d'acquis. Elle ne sait pas même un mot de la tradition de son château; elle a un tour d'esprit drôle et nullement posé, ses habitudes de corps sont nonchalantes, et cette petite femme, grasse, paresseuse, oisive, ne paraît nullement appelée à gouverner et à remplir cette vaste, sérieuse et presque formidable demeure. D'ailleurs, tout le monde me semble pygmée dans ce lieu-ci et il faudrait des gens plus grands que nature, tels qu'étaient les faiseurs de Rois[ [17] pour la remplir: notre génération est trop mesquine dans ses proportions pour de tels lieux.
La salle à manger est belle, mais moins grandiose que le reste. En sortant de table, très longtemps avant les hommes, on nous a conduites dans le grand salon, qui est placé entre un petit et un moyen. Dans ce grand salon sont des Van Dyck superbes; une boiserie tout entière en bois de cèdre dans sa couleur naturelle, l'odeur en est assez forte et agréable; le meuble est en damas velouté où le gros rouge domine; force meubles de Boule vraiment magnifiques, quelques marbres rapportés d'Italie; deux énormes croisées faisant renfoncement et cabinets, sans rideaux et seulement entourées de grands cadres cerclés en cèdre. Pour tout cela, il y avait une vingtaine de bougies, qui me faisaient l'effet de feux-follets, trompant l'œil plutôt qu'elles n'éclairaient la chambre. Je n'ai, de ma vie, rien vu de si triste et de si chilling que ce salon; une conversation de femmes, très languissante... il me semblait toujours que le portrait de Charles Ier et le buste du Prince Noir allaient venir se mêler à nous, et prendre leur café devant la cheminée. Les hommes sont enfin arrivés, le thé ensuite; à dix heures une espèce de souper; à onze heures retraite générale, qui m'a semblé être un soulagement pour tous.
J'ai, dans cette longue soirée, vingt fois pensé à la description que Corinne fait du château de sa belle-mère.
A dîner, on n'a parlé que des county-balls, des Leamington-spas et des commérages du Comté: c'était, trait pour trait, la description de Mme de Staël.
Ce matin, j'ai parcouru avec lady Warwick le château, que je connaîtrais mieux si j'avais été livrée à moi-même, ou seulement aux prises avec une des deux housekeepers dont la plus ancienne a quatre-vingt-treize ans. A la voir, on croirait qu'elle va vous parler de tous les York et Lancastre. La maîtresse de la maison ne se soucie pas le moins du monde de toutes les curieuses antiquités dont ce lieu-ci abonde et qu'il m'a fallu voir en courant.
Je me suis cependant arrêtée devant la selle et le caparaçon du cheval de la Reine Élisabeth, par lequel elle est venue de Kenilworth ici, puis je me suis emparée du luth offert par lord Leicester à la Reine Élisabeth, merveilleusement sculpté, en bois, avec l'écusson de la Reine en cuivre doré, par-dessus et tout à côté de celui du favori, ce qui m'a paru assez familier. J'ai remarqué un curieux portrait de la Reine Élisabeth dans ses habits de couronnement et dans lequel elle ressemblait terriblement à son terrible père. Lord Monson, à l'occasion de ce portrait, m'a conté un détail que j'ignorais: c'est que la Reine Élisabeth, qui voulait toujours paraître jeune, n'a jamais permis qu'on fît son portrait autrement qu'en face, et éclairé de façon à empêcher que les ombres ne portassent sur ses traits, craignant que les ombres, en marquant les traits, ne marquassent aussi les années. On dit que cette idée lui était si constamment présente, qu'elle se mettait aussi toujours en face du jour, quand elle donnait ses audiences.
La bibliothèque ici n'est pas très remarquable et ne me paraît pas très fréquentée. La chambre à coucher de la Reine Anne avec le lit de l'époque est une belle pièce.
A dix heures, nous sommes montées en calèche, lady Warwick et moi, escortées par lady Monson et lord Brooke à cheval, et nous avons été, par un pays assez médiocre, aux fameuses ruines de Kenilworth. Là, j'ai éprouvé un mécompte réel; non pas que ces ruines ne donnent l'idée d'une noble et vaste demeure, mais le pays est si plat, l'absence d'arbres est si complète, que le pittoresque disparaît; à la vérité, le lierre y est partout superbe, ce qui fait bien, mais ce qui n'est pas suffisant.
Lady Monson, moins ignorante de la localité que sa belle-mère, m'a fait remarquer la salle des banquets; la chambre de la Reine Élisabeth; les bâtiments construits par Leicester, et qui sont plus détériorés que ceux des Lancaster, quoique plus modernes; le pavillon d'entrée sous lequel a passé le cortège de la Reine et qui avait été bâti exprès: il est encore en bon état, un fermier de lord Clarendon, auquel appartiennent les ruines, l'habite. Il y a, dans l'intérieur de ce pavillon, un chambranle de cheminée avec les chiffres et devise de Leicester. Le pavillon où Walter Scott fait arriver Amy Robsard, est rendu célèbre par le romancier, mais ne l'est pas dans l'histoire.
On ne m'a pas permis de monter sur les tours; depuis l'accident arrivé l'année dernière à la nièce de lady Sefton, les ruines sont en mauvais renom comme solidité; d'ailleurs, on m'a assuré que la vue n'en était point remarquable.
Nous avons pris le chemin le plus long pour revenir et nous avons traversé Leamington dans toute sa longueur. L'établissement des bains m'a semblé joli, ainsi que toute la ville, animée maintenant par beaucoup de gentlemen chasseurs, qui y vivent un peu comme à Melton Mowbray.
Il ne faisait pas encore sombre quand nous sommes revenues, et lady Warwick m'a menée voir, au bout du parc de Warwick, qui est très bien planté, une jolie vue de la rivière Avon, des serres qui ne sont ni très soignées, ni très fleuries, mais dans lequelles se trouve le Warwick vase: c'est un vase dans des proportions colossales, en marbre blanc, d'une superbe forme, avec de beaux détails; il a été rapporté d'Italie et du jardin de Trajan par le père du lord Warwick actuel.
Je retourne demain à Londres.
Londres, 12 février 1834.—M. de Talleyrand m'a raconté qu'hier soir, jouant au whist avec Mme de Lieven qui était partner de lord Sefton, la Princesse, dans ses distractions habituelles, avait renoncé deux fois; sur quoi lord Sefton a fait doucement remarquer qu'il était tout simple que ces diables de Dardanelles fissent souvent renoncer Mme de Lieven: cela a fait rire tous les assistants.
J'ai reçu de M. Royer-Collard une lettre dans laquelle je trouve la phrase suivante: «Monsieur de Bacourt m'a extrêmement plu; sa conversation nette, simple, judicieuse, m'a charmé; je n'en rencontre guère ici d'aussi bonne. Nous nous entendons de tous points.»
Londres, 15 février 1834.—La duchesse comtesse de Sutherland est venue me prendre hier, et nous a menées Pauline et moi au Panorama of the North Pole où le capitaine Ross joue un grand rôle. Comme peinture et perspective, c'est au-dessous de tout ce que j'ai vu dans ce genre; mais tout ce qui se rapporte à d'aussi rudes épreuves et à des souffrances aussi prolongées, est d'un véritable intérêt.
Un des matelots, qui avaient été d'abord avec le capitaine Parry sur la Furia, puis ensuite avec le capitaine Ross, se trouvait, par hasard, à ce Panorama. Il a donné à Pauline un petit morceau de la fourrure dont il s'était couvert chez les Esquimaux, et à moi, un petit morceau de granit, pris au point le plus nord de l'expédition. Nous l'avons beaucoup questionné; il est revenu bien souvent sur le moment où ils ont aperçu l'Isabella, qui les a rendus à leur patrie: c'était le 26 août. Il a ajouté que, tant qu'il vivrait, il boirait chaque année, ce jour-là, au souvenir de cette heureuse apparition.
Nous avons eu, hier soir, un raout chez nous. Il n'avait rien de remarquable comme toilettes, comme beautés, ni comme ridicules. Le marquis de Douglas était beau à ravir: miss Emily Hardy m'en a paru frappée.
Le ministère était représenté par lord Grey, lord Lansdowne, lord Melbourne. Ce ministère est fort embarrassé, car il se passe chaque jour, aux Communes, des incidents qui font éclater le schisme trop réel parmi eux; la figure de lord Grey en portait hier une visible empreinte.
Londres, 20 février 1834.—Il y a une nouvelle histoire, fort vilaine, qui circule sur M. le comte Alfred d'Orsay. La voici: sir Willoughby Cotton écrit, le même jour, de Brighton, à M. le comte d'Orsay et à lady Fitzroy-Somerset; il se trompe d'adresse et voilà M. d'Orsay qui, en ouvrant celle qui lui arrive, au lieu de reconnaître sa méprise à la première ligne, qui commence par «Dear Lady Fitzroy», lit jusqu'au bout, y trouve tous les commérages de Brighton, entre autres des plaisanteries sur lady Tullemore et un de ses amoureux, et, je ne sais encore à quel propos, un mot piquant sur M. d'Orsay lui-même. Que fait celui-ci? Il va au club, et, devant tout le monde, lit cette lettre, la met ensuite sous l'adresse de lord Tullemore auquel il l'envoie. Il a failli en résulter plusieurs duels. Lady Tullemore est très malade, le coupable parti subitement pour Paris. On est intervenu, on a assoupi beaucoup de choses, pour l'honneur des dames, mais tout l'odieux est resté sur M. d'Orsay.
Londres, 27 février 1834.—On s'amuse à répandre le bruit du mariage de lord Palmerston avec miss Jermingham: elle était hier à l'ambassade de Russie, chamarrée et bigarrée, à son ordinaire: elle y a été l'objet des moqueries de Mme de Lieven, qui, cependant, n'a pas cru pouvoir se dispenser de l'inviter. Pour se venger, peut-être, de cette nécessité, elle disait, assez haut, que miss Jermingham lui rappelait l'avertissement du journal le Times que voici: A house-maid wants a situation in a family where a footman is kept[ [18]. C'est assez joli, assez vrai, mais peu charitable... Elle ajoutait avec complaisance, à cette occasion, que les journaux satiriques avaient donné à lord Palmerston le surnom de venerable cupid...
Londres, 1er mai 1834.—M. Salomon Dedel est arrivé ce matin de la Haye, il m'a apporté une lettre du général Fagel. J'y trouve ce qui suit: «Quelqu'un a su que lord Grey avait manifesté l'espoir que Dedel reparaîtrait à Londres, muni d'instructions pour en finir. Dedel en parle au Roi et celui-ci lui répond: «Votre absence a eu pour motif de venir voir vos parents et vos amis, et vous pourrez en donner des nouvelles si on vous en demande.»
Plus loin je trouve dans la même lettre: «Nous voulons être forcés par les cinq puissances; nous ne tiendrons aucun compte d'une contrainte partielle comme celle de 1832; sans cette unanimité, nous nous refuserons toujours à un arrangement définitif. On prendrait, de guerre lasse, plutôt la route de Silésie, que de reconnaître Léopold.»
Mme de Jaucourt, en parlant de l'esprit de parti furibond qui règne en France en ce moment, mande à M. de Talleyrand que M. de Thiard, son frère, a dit, l'autre jour, chez elle: «Je donnerais mon bras droit pour que Charles X fût encore à la place d'où nous l'avons chassé.»
N'est-il pas singulier que le jeune Baillot, qui vient de périr assassiné dans les derniers troubles de Paris, se soit souvent vanté d'avoir, lors des journées de juillet 1830, tué plusieurs individus, exactement de la même manière que celle dont lui-même a péri?
On m'a raconté un mot amusant de la vieille marquise de Salisbury. Elle a été, dimanche dernier, à l'église, ce qui lui arrive rarement; le prédicateur, parlant du péché originel, a dit qu'Adam, en s'excusant, s'était écrié: «Seigneur, c'est la femme qui m'a tenté.» A cette citation, lady Salisbury, qui paraissait entendre tout cela pour la première fois, a sauté sur son banc, en disant: «Shabby fellow, indeed!»
Je viens d'une visite du matin chez la Reine, je l'ai trouvée agitée, inquiète et cependant heureuse de son prochain voyage en Allemagne. Le Roi l'a arrangé, à son insu; il est entré dans les plus petits détails; c'est lui qui a nommé la suite d'honneur, les domestiques, choisi les voitures. Tout cela est arrivé si subitement que la Reine n'en est point encore remise; elle ne sait si elle doit se réjouir de revoir sa mère qui est âgée et infirme ou se tourmenter de laisser le Roi seul, pendant six semaines. Elle m'a dit que le Roi avait voulu inviter M. de Talleyrand et moi à Windsor, pendant notre séjour à Salthill, mais qu'elle-même l'en avait détourné, comme tirant à conséquence, et obligeant à d'autres invitations, entre autres celle de la princesse de Lieven, dont le Roi ne se souciait pas.
La Reine tousse et se croit assez malade; elle compte sur l'air natal pour se rétablir.
Il est impossible, chaque fois qu'on a l'honneur de voir cette Princesse, de ne pas être frappé de la parfaite simplicité, vérité et droiture de son âme. J'ai rarement vu une personne sur laquelle le sentiment du devoir eût plus de puissance, qui, dans tout ce qu'elle dit et fait, parût plus d'accord avec elle-même. Elle a de la gaieté, de la bienveillance et quoiqu'elle manque de beauté, sa grâce est parfaite, le ton de sa voix malheureusement nasillard, mais il y a tant de bon sens et de vraie bonté dans ce qu'elle dit, qu'on l'écoute avec plaisir. La satisfaction qu'elle éprouve à parler allemand est bien naturelle, elle me touche, chaque fois, sensiblement; cependant, je voudrais que devant les Anglais elle s'y livrât moins: je voudrais, dans l'intérêt de sa situation, peut-être un peu plus d'anglais en elle; on ne saurait être restée plus Allemande qu'elle l'est; je crains qu'on ne le lui reproche parfois. Que ne reproche-t-on pas aux souverains maintenant? Responsables de toutes choses, ils sont sans cesse menacés d'expiations, bien ou mal fondées. La pauvre Reine a déjà éprouvé toute l'amertume de l'impopularité, de la calomnie. Elle y a opposé beaucoup de valeur, de dignité, et je suis convaincue qu'elle est en fonds de courage pour les dangers.
C'était aujourd'hui la Saint-Philippe; nous avions à dîner les Lieven et lady Cowper; le prince Esterhazy est venu nous voir après le dîner. Je remarque, depuis quelque temps, une certaine aigreur dans sa façon d'être avec les Lieven, qui ne lui est pas habituelle; sa plaisanterie, en s'adressant à la Princesse, tourne promptement à l'ironie. Je crois que, de son côté, elle regrettera peu son départ; elle n'a jamais pu le subjuguer; il coule et s'échappe de ses mains; les arlequinades, toujours fines, quelquefois malicieuses, d'Esterhazy la gênent et la déroutent; ils ont toujours l'air d'être sur le qui-vive l'un avec l'autre, et ils se dédommagent de cette contrainte par des coups de patte assez fréquents.
La Reine m'a dit qu'à Windsor, dernièrement, Esterhazy lui avait parlé de M. de Talleyrand avec un attachement particulier, lui disant que son plus grand plaisir était de venir l'écouter. Il a ajouté, qu'en rentrant chez lui, il écrivait souvent ce qu'il avait entendu de M. de Talleyrand. Il paraît qu'Esterhazy tient un journal fort exact; il l'a dit à la Reine, lui racontant que cette habitude est si ancienne qu'il a déjà rempli de gros volumes, qu'il se plaît à relire. La Reine s'étonnait, avec raison, de cette habitude suivie et sédentaire chez quelqu'un dont les allures sont si peu posées et l'esprit souvent distrait.
Lord Palmerston, qui, depuis notre dernier retour de France, n'a pas une seule fois accepté de dîner chez nous, qui n'est pas venu à une seule de nos soirées, était encore invité aujourd'hui, et la présence de lady Cowper nous faisait croire à la sienne, mais il s'est fait excuser au dernier moment.
Londres, vendredi 2 mai 1834.—Alava m'écrit qu'il reçoit des lettres du ministre d'Espagne à Londres, le marquis de Miraflorès, qui est son neveu, dans lesquelles il lui parle des éloges que lord Palmerston ne cesse de lui prodiguer sur son début diplomatique ici, qu'il dit être extrêmement brillant. Le Marquis, qui est un sot, ne voit pas la cause de ces éloges, qui proviennent de ce traité de la Quadruple Alliance, proposé par Miraflorès à l'instigation de lord Palmerston lui-même, et dont les résultats, bien obscurs encore, pourront devenir plus embarrassants qu'utiles à son inventeur et aussi à la France.
M. de Montrond a écrit à M. de Talleyrand pour lui dire qu'ayant fait exprimer à M. de Rigny son désir de venir à Londres, celui-ci avait trouvé, qu'avant de lui en faciliter les moyens, il fallait d'abord savoir si M. de Talleyrand serait satisfait de ce voyage. Ce doute choque beaucoup M. de Montrond, et moi je sais bon gré à M. de Rigny de l'avoir admis. Au fait, l'année dernière, M. de Montrond, se disant ici chargé d'une correspondance secrète et diplomatique, était un personnage gênant. L'humeur qu'il avait, et qu'il montrait, de n'être mis dans aucun des secrets de l'ambassade, lui faisait manquer, le plus souvent, aux convenances, blessait M. de Talleyrand dans les siennes, et importunait les spectateurs. Depuis dix-huit mois, M. de Montrond touche mille louis par an sur les fonds secrets du ministère des affaires étrangères: je doute qu'il leur rende jamais la monnaie de leur pièce!
Tous les ouvriers, à Londres, sont en révolte: les tailleurs ne peuvent plus travailler, faute d'ouvriers; on prétend que, sur les cartes d'invitation du bal de lady Lansdowne, il y avait: The gentlemen to appear in their old coats. Les blanchisseuses s'en mêlent, et, bientôt, il nous faudra laver notre linge comme les Princesses de l'Odyssée!
Londres, 3 mai 1834.—M. de Talleyrand dit que lord Holland a une bienveillance perturbatrice. C'est d'autant mieux dit que rien n'est plus vrai. Avec la plus parfaite douceur de manières, l'humeur la plus égale, l'esprit le plus gai, l'abord le plus obligeant, il est toujours prêt à mettre partout le feu à la mèche révolutionnaire; il y fait, en conscience, ce qu'il peut, et quand il n'y réussit pas, il en a du chagrin, autant qu'il en peut avoir.
J'ai dîné hier chez sir Stratford Canning. Sa maison est singulière, jolie, bien arrangée, remplie de souvenirs rapportés de Constantinople et d'Espagne. Lui-même a de la politesse, de l'instruction, de l'esprit dans sa conversation, et sans une certaine contraction des lèvres qui nuit à une assez belle figure, sans l'air opprimé de sa femme, on aurait peine à comprendre la réputation de mauvais caractère qui lui est assez généralement acquise. C'est sous ce prétexte-là, du moins, que l'Empereur de Russie a refusé, l'année dernière, de le recevoir à Pétersbourg, comme ambassadeur.
Londres, 4 mai 1834.—Il y a une vanterie habituelle et une curiosité indiscrète dans Koreff, qui m'a quelquefois frappée sur le Continent, et qui, ici, m'inspire une défiance extrême. Son esprit, son instruction disparaissent à travers les inconvénients de son caractère, et le rendent souvent très importun. Il vit de commérages de toutes sortes, publics ou privés; la médecine n'arrive qu'en désespoir de cause; et quand il consent à être médecin, il parle de lui comme d'une divinité. Alors, il a sauvé un malade abandonné de tous, fait une découverte miraculeuse: magnétisme, homéopathie, le vrai, le faux, le naturel, le surnaturel, le possible, l'impossible, tout lui est bon pour augmenter son importance, faire disparaître le pauvre diable, et s'entourer de merveilleux à défaut de considération.
Il a dîné chez nous avec sir Henry Halford; il me semble qu'ils ne se sont pas pris de goût l'un pour l'autre; et, en effet, quels peuvent être leurs atomes crochus? La science? Oui, sans doute, si elle se formulait de même pour l'un que pour l'autre. Sir Henry Halford, homme doux, poli, mesuré, discret, fin, souple, respectueux, parfait courtisan, riche, considéré, et grand praticien, n'a jamais cherché à être autre chose que le médecin des grands, et s'est ainsi trouvé, sans le chercher, dans les secrets des affaires et des familles. Koreff, au contraire, a voulu être littérateur, homme d'État, et a dégoûté les gens dans les grandes affaires de le conserver pour médecin. C'est ainsi qu'il s'est perdu à Berlin, il se relèvera difficilement à Paris, et ne réussira pas à Londres, à ce que je crois.
A propos de bavardages et d'indiscrètes curiosités, je ne veux pas oublier une réflexion très vraie que le duc de Wellington vient de me faire sur Alava: «Quiconque», a-t-il dit, «veut être dans la confidence de tous, est obligé de donner la sienne à plusieurs, et cela se passe habituellement aux dépens des tiers.» Il y a un admirable bon sens et droiture de jugement dans le Duc. Nous avons beaucoup causé aujourd'hui ensemble à dîner; je voudrais me souvenir de tout ce qu'il m'a dit: le vrai, le simple, deviennent si rares, qu'on voudrait en ramasser les miettes.
Le duc de Wellington a une mémoire très sûre: il ne cite jamais inexactement; il n'oublie rien, n'exagère rien; et s'il y a quelque chose d'un peu haché, de sec et de militaire dans sa conversation, elle est néanmoins attachante par son naturel, sa justesse, et par une parfaite convenance. Il a un ton excellent, et une femme n'a jamais à se tenir en garde de la tournure que peut prendre la conversation. Il est bien plus réservé, à cet égard, que ne l'est lord Grey, quoique celui-ci ait une éducation, sous plusieurs rapports, bien plus soignée et l'esprit plus cultivé.
Le duc de Wellington m'a dit une chose assez remarquable sur le caractère anglais: c'est que, nulle part, le peuple n'était plus ennemi du sang qu'en Angleterre; un meurtre y est découvert avec une extrême promptitude, chacun se met à la recherche de l'assassin, le suit à la piste, le dénonce et veut que justice soit faite. Il m'a assuré que le soldat anglais était le moins cruel de tous, et que la bataille finie, il ne commettait presque jamais de violence: pillard à l'excès; sanguinaire, non.
L'extrême et naïve vanité de lady Jersey, dont le Duc s'est amusé, nous a conduits à parler de Mme de Staël que le Duc a beaucoup connue et dont les ridicules et les prétentions l'ont plus frappé encore que sa verve et son éloquence ne l'ont ébloui. Mme de Staël, qui voulait apparaître au Duc sous toutes les formes, même sous la plus féminine, lui dit, un jour, que ce qu'il y avait pour elle de plus doux à entendre, c'était une déclaration d'amour; elle était si peu jeune, et si laide, que le Duc ne put s'empêcher de lui dire: «Oui, quand on peut la croire vraie.»
Lady Londonderry, fort connue pour ses bizarreries, étant près d'accoucher et se persuadant qu'elle aurait un garçon, commande un petit costume de hussard, uniforme du régiment de son mari. En le commandant, elle dit au tailleur: «Pour un enfant de six jours.—De six ans, veut dire milady?» reprend le tailleur.—«Non, vraiment; de six jours. Ce sera le costume de baptême!»
Le duc de Cumberland était assez en faveur près de George IV, dans les dernières années de celui-ci, et c'est cependant à cette époque que le duc de Wellington, demandant au Roi pourquoi le duc de Cumberland était si universellement impopulaire, George IV répondit: «C'est qu'il n'y a ni amant et maîtresse, ni frère et sœur, ni père et enfants, ni amis que le duc de Cumberland ne parvienne à brouiller s'il s'approche d'eux.» On prétend, cependant, que le duc de Cumberland a de l'esprit, mais il est si de travers qu'il n'est bon à rien et est nuisible à tout.
Le prochain départ de la Reine d'Angleterre pour l'Allemagne inquiète les vrais amis du Roi; il paraît que ce Prince, qui a le meilleur cœur du monde, a quelquefois des accès d'emportement singuliers, qu'il se met des idées étranges dans l'esprit, et qu'il se trouve parfois dans un si bizarre état d'excitation que l'équilibre menace de se perdre tout à fait. La Reine, avec son attentive douceur et son grand bon sens, veille sur lui dans ces moments de crise, en abrège la durée, le modère, le calme, et lui fait reprendre une assiette convenable.
Le Roi, en ce moment, a beaucoup d'humeur contre dom Pedro, à cause du dernier règlement commercial qui a été publié en Portugal, la veille même du jour de la signature du traité de la Quadruple Alliance à Londres. Cette humeur n'ira probablement pas jusqu'à refuser de ratifier le traité, car ce pauvre Roi est la meilleure créature possible, mais non pas très consistent, comme on dit ici.
On m'a assuré que la vanité de lord Durham avait été tellement exaltée par l'accueil qui lui avait été préparé, il y a deux ans, à Pétersbourg, par les soins de Mme de Lieven, et par celui que les lettres de M. de Talleyrand lui avaient valu dernièrement à Paris, qu'il ne croit pas qu'il puisse se permettre de rester dans une situation privée. Son projet, assez avoué, est de culbuter lord Grey, son beau-père, et de se mettre à sa place, ou, du moins, d'entrer avec un portefeuille au Conseil, ce qui ferait déserter tous les autres membres. Il consentirait, peut-être, à n'être que vice-Roi d'Irlande, ou, comme pis-aller, à accepter l'ambassade de Paris; mais, si toutes ces chances venaient à lui manquer, il déclare qu'alors, il veut se faire le chef avoué de tous les radicaux et faire guerre à mort à tout ce qui existe.
Je sais que Pozzo écrit des hymnes sur le Roi des Français; le reflet s'en retrouve dans le discours qu'il vient de faire à l'occasion de la Saint-Philippe. Il prend M. de Rigny en bonne part, puisque, de fait, c'est le Roi qui est maintenant son propre ministre des affaires étrangères. Pozzo se montre surtout singulièrement soulagé d'être débarrassé de M. de Broglie, dont l'esprit argumentateur, les formes dédaigneuses, et l'exclusif abandon avec lord Granville, rendaient les rapports avec le reste du Corps diplomatique peu faciles et peu agréables.
Pozzo, comme beaucoup d'autres, ne croit pas la France tirée des crises révolutionnaires, il témoigne de l'inquiétude sur l'avenir, et je crois que c'est la disposition de ceux qu'une colossale présomption sur les destinées de la France n'aveugle pas.
Londres, le 5 mai 1834.—Je viens de recevoir une bien triste nouvelle, celle de la maladie grave de mon excellent ami, l'abbé Girollet: je n'aurai bientôt plus personne à aimer, plus personne dans l'affection de qui je puisse avoir foi. Ce cher abbé tient une si bonne place à Rochecotte, dans sa jolie demeure, au milieu de ses livres, de ses fleurs, des pauvres, des voisins! C'est un touchant tableau dont j'ai peu joui et que je ne retrouverai probablement plus: ce sera un rêve que mon absence a rendu fort incomplet, mais dont le souvenir me sera doux toute ma vie, car il sera consacré au plus pur, au plus fidèle des serviteurs de Dieu, au plus sincère, au plus discret, au plus dévoué des amis, au plus tolérant des hommes!
La duchesse de Kent a donné hier, en l'honneur de son frère, le duc Ferdinand de Saxe-Cobourg, une soirée, qui, par la foule réunie, ressemblait à un «Drawing-room» de la Reine. La jeune princesse Victoria m'a frappée, dès l'abord, comme étant un peu grandie, pâlie, amincie, fort à son avantage, quoique encore trop petite pour les quinze ans qu'elle aura dans trois semaines. Cette petite Reine future a un beau teint, des cheveux châtains superbes; malgré le peu d'élévation de sa taille, elle est bien faite; elle aura de jolies épaules, de beaux bras, l'expression de son visage est douce et bienveillante, ses manières le sont aussi; elle parle fort bien plusieurs langues et on assure que son éducation est très soignée; sa mère et la baronne Lehzen, une Allemande, s'occupent l'une et l'autre de la Princesse; la duchesse de Northumberland ne remplit ses fonctions de gouvernante qu'aux grandes occasions d'apparat. J'ai entendu reprocher à la duchesse de Kent de trop entourer sa fille d'Allemands et qu'il en résulte qu'elle n'a pas un bon accent anglais.
Londres, 6 mai 1834.—J'ai dîné hier chez lord Sefton. Il revenait de la Chambre des Pairs, où lord Londonderry avait renouvelé la même attaque qu'il a déjà soulevée, il y a quelques années, accusant, à propos de la politique extérieure, le ministère anglais d'être mené et abusé par l'esprit rusé de M. de Talleyrand, this wily politician. Il ne varie ni dans son opinion, ni même dans ses expressions, car ce sont les mêmes que celles dont il se servait il y a trois ans. Il fut alors fortement relevé par le duc de Wellington, qui, quoique du même parti que lui, prit occasion des paroles désobligeantes de lord Londonderry pour rendre le témoignage le plus honorable à M. de Talleyrand. Il paraît que lord Grey en a fait autant hier; c'est plus simple, puisqu'il défendait sa propre cause; néanmoins, je lui en sais bon gré, quoique je n'assimile pas son procédé à celui du duc de Wellington.
J'ai accompagné lady Sefton à l'opéra d'Othello. C'était, autrefois, mon opéra favori, il m'a fait moins d'impression hier: Rubini, plein d'expression et de grâce dans son chant, manque de cette force vibrante qui rendait Garcia incomparable dans le rôle d'Othello. L'orchestre était trop maigre, les morceaux d'ensemble n'étaient pas assez enlevés; Mlle Grisi a bien joué, bien chanté; je l'ai trouvée supérieure à Mme Malibran, mais ce n'est point encore cette sublime simplicité et cette grandeur de Mme Pasta! Il y a de plus belles voix, de plus belles femmes, mais la Muse tragique, c'est toujours Pasta: personne ne la détrônera dans mon admiration ni dans mon souvenir. Lorsqu'elle débuta à Paris, Talma, qui vivait alors, fut transporté de ses accents, de ses poses, de ses gestes, il s'écria: «Cette femme a deviné dès le premier jour ce que je cherche depuis trente ans.»
Londres, 8 mai 1834.—J'ai déjà parlé du bon procédé du duc de Wellington, en répondant il y a trois ans à lord Londonderry, qui attaquait M. de Talleyrand; il l'a complété avant-hier en montrant ouvertement par des hear, hear multipliés, combien il partageait la haute opinion que lord Grey a exprimée de M. de Talleyrand. Plusieurs personnes ont saisi, avec un obligeant empressement, cette occasion de témoigner leurs bons sentiments pour M. de Talleyrand. Le prince de Lieven et le prince Esterhazy ont, tous deux, hier, au Lever du Roi, remercié lord Grey de la justice rendue à leur collègue vétéran.
M. de Rigny a écrit, confidentiellement, à M. de Talleyrand, que le mariage de la princesse Marie d'Orléans avec le second frère du Roi de Naples était décidé, qu'on allait s'occuper de dresser le contrat avec le prince Butera, qui venait d'arriver à Paris. L'Amiral a l'air de croire que quelques discussions d'intérêt retarderaient la conclusion de cette affaire; j'en serais fâchée, car les princesses d'Orléans, tout agréables, bien élevées, grandes dames et riches qu'elles sont, n'en restent pas moins difficiles à marier. Il y a, autour d'elles, un petit reflet d'usurpation, dont quelques familles princières reculent à prendre leur part d'alliance. Il est singulier que le Roi Louis-Philippe, qui a, pour ses enfants, l'espèce de tendresse que l'on est convenu d'appeler bourgeoise, se montre si difficile à couvrir par de riches dots, auxquelles les Princesses, ses filles, ont droit, la gêne de leur position. La princesse Marie sera bien mieux établie en Italie, qu'elle n'aurait pu l'être partout ailleurs; elle a beaucoup d'imagination, de vivacité, peu de maintien, et, malgré une éducation qui a dû assurer ses principes, elle a une facilité de conversation et de manières, qui pourrait faire douter de leur solidité, quoique sans le moindre fondement.
Nous avons réalisé, aujourd'hui, un projet formé depuis plus d'un an, celui de visiter Eltham, une grange qui servait jadis de salle de banquets aux Rois d'Angleterre. Depuis Henri III jusqu'à Cromwell, ils ont souvent habité le palais dont cette salle faisait partie; elle est dans de belles proportions, mais il n'est plus guère possible de juger de ses ornements: quelques pans de muraille et les fossés plantés maintenant et arrosés par un joli ruisseau, un pont gothique fort pittoresque et couvert de lierre indiquent l'étendue qu'avait autrefois ce royal manoir.
Nous avons dîné hier chez la duchesse de Kent: l'odeur très forte des fleurs dont on avait encombré son appartement, qui est bas et petit, le rendait malsain sans l'égayer.
Tout, d'ailleurs, dans ce dîner destiné à réunir la famille royale, quelques grands du pays et le haut Corps diplomatique, était aussi raide que sombre. Le peu de bienveillance des Princes entre eux, le mécontentement du Roi contre la duchesse de Kent, l'absence du duc de Cumberland que sa belle-sœur n'avait pas prié, pour la très bonne raison qu'à son retour de Berlin, il a négligé de venir chez elle, enfin, jusqu'à la disposition des fauteuils, qui rendait toute conversation impossible; la longueur, la chaleur, le malaise visible de la maîtresse de la maison, qui ne manque pas de politesse, mais qui a un certain air emprunté, pédant et gauche, tout a rendu ce dîner fatigant. Le duc de Somerset est le seul qui ait pris le bon parti, celui de s'endormir derrière un pilastre durant tout l'après-dîner.
Il y avait un besoin général de blâmer qui se faisait jour sans trop de déguisement. La Reine se plaignait de la chaleur, et, au dessert, a dit à la duchesse de Kent, que si elle ne mangeait plus, ce serait une grande charité de quitter la table. Le Roi disait à ses voisins, que le dîner était à l'entreprise, et prétendait ne pouvoir comprendre un seul mot de ce que le duc Ferdinand de Saxe-Cobourg lui disait. Ce Prince, frère de la duchesse de Kent, est laid, gauche, embarrassé; il n'a pas grand succès ici, fort peu surtout du Roi, auquel il n'a montré aucun empressement d'être présenté; celui-ci, à son tour, l'a fait attendre fort longtemps avant de le recevoir, ce qui a mis la duchesse de Kent de fort mauvaise humeur.
Mme de Lieven me faisait remarquer l'espèce de familiarité de langage et de manières d'Esterhazy avec la famille royale, dont elle se montrait fort scandalisée; la raison de parenté, que j'ai alléguée, lui a semblé une très mauvaise explication. Il y a toujours une rivalité de position entre eux, qui était, surtout, très sensible, dit-on, sous le feu Roi. La princesse de Lieven, à force de coquetteries et de soins pour lady Hertford, et ensuite pour lady Conyngham, et grâce à sa maigreur, qui rassurait l'embonpoint des favorites, fut introduite par elles dans l'intimité du Roi; elle établissait, par là, une certaine balance avec les Esterhazy, que leur bonne humeur, leur grande position et leur parenté avec la famille royale rapprochaient, naturellement, davantage de la Cour.
On remarquait l'absence de lord Palmerston, qui aurait dû faire partie de ce dîner auquel assistaient les ambassadeurs. On prétend qu'il est dans les fortes déplaisances de la duchesse de Kent, qui, lorsqu'il lui fait la révérence, dans les «Drawing-rooms», ne lui adresse jamais la parole. On s'étonnait aussi de n'y pas voir le ministre de Saxe, ministre de famille pour la Reine, pour la duchesse de Kent elle-même, et notamment aussi pour le duc Ferdinand de Saxe-Cobourg, que, d'office, il accompagne partout. La duchesse de Gloucester ne pouvait s'empêcher de terminer une phrase doucereuse et apologétique par la charitable remarque de la gaucherie innée de la duchesse de Kent; et la princesse de Lieven risquait de rappeler que George IV, lorsqu'il parlait de sa belle-sœur, la nommait la gouvernante suisse.
Quelque tort qu'on trouve à la duchesse de Kent, on ne saurait lui refuser le mérite de beaucoup de prudence dans sa conduite politique. Appelée, comme elle le sera sans doute, à la Régence, ce point n'est pas indifférent. Il n'y a personne qui sache de quel parti ses opinions politiques la rapprochent; elle les invite et les confond chez elle, et maintient parfaitement l'équilibre. Son obstination dans sa conduite envers les Fitzclarence est d'un petit esprit: elle se met, pour l'expliquer, sur un terrain de pruderie assez ridicule; je sais, que, pour répondre aux observations que lord Grey lui faisait à ce sujet, elle lui dit assez sottement: «Mais, my lord, comment voulez-vous que j'expose ma fille à entendre parler de bâtards, et à m'en demander l'explication?—Alors, madame», réplique lord Grey, «ne permettez pas à la Princesse de lire l'histoire du pays qu'elle est appelée à gouverner, car la première page lui apprendra que Guillaume de Normandie avait le surnom de Bâtard avant celui de Conquérant.» On dit que cette réponse a laissé une impression fâcheuse contre lord Grey, à la duchesse de Kent.
Londres, 9 mai 1834.—On mande, de Paris, à M. de Talleyrand, par dépêche télégraphique, qu'un secrétaire d'ambassade, arrivant d'Espagne, apporte la nouvelle que don Carlos quitte la Péninsule et s'embarque pour l'Angleterre, qu'il veut, dit-on, choisir pour arbitre, dans son grand procès de famille et de couronne. Cette nouvelle paraît peu probable, et tout le monde attend sa confirmation pour y croire.
L'espèce de curiosité et d'intérêt qu'excite la personne de M. de Talleyrand en Angleterre ne s'use pas. En descendant de voiture l'autre jour à Kensington, nous avons vu des femmes soulevées dans les bras de leurs maris, afin qu'elles pussent mieux regarder M. de Talleyrand. Son portrait, par Scheffer, est maintenant chez le marchand de gravures Colmaghi pour être gravé; il y attire beaucoup de curieux; les boutiques devant lesquelles s'arrête la voiture de M. de Talleyrand sont aussitôt entourées de monde. A propos de son portrait, il est placé, chez Colmaghi, à côté de celui de M. Pitt. Un des curieux qui les examinaient tous les deux, dit, l'autre jour, en montrant celui de M. Pitt: «Voilà quelqu'un qui a créé de grands événements; celui-ci (en indiquant M. de Talleyrand), a su les prévoir, les guetter et en profiter.»
M. de Talleyrand me racontait, hier, que lorsqu'il se fut débarrassé de sa prêtrise, il se sentit un désir incroyable de se battre en duel; il passa deux mois à en chercher soigneusement l'occasion, et avait avisé le duc de Castries actuel, qui était à la fois colère et borné, comme l'homme avec lequel il était le plus aisé d'avoir une querelle. Ils étaient, tous deux, du club des Échecs; un jour qu'ils y étaient ensemble, M. de Castries se met à lire tout haut une brochure contre la minorité de la noblesse. L'occasion parut belle à M. de Talleyrand, qui pria M. de Castries de ne pas continuer une lecture qui lui était personnellement injurieuse. M. de Castries répliqua, que, dans un club, tout le monde avait le droit de lire et de faire ce qui lui convenait: «A la bonne heure!» dit M. de Talleyrand, et, s'emparant d'une table de trictrac, il se plaça auprès de M. de Castries, fit sauter, avec un fracas épouvantable, les dames qui s'y trouvaient, de façon à ce que la voix de M. de Castries fût entièrement couverte. La querelle et les coups d'épée paraissaient immanquables; M. de Talleyrand était ravi d'y toucher de si près, mais M. de Castries se borna à rougir, à froncer le sourcil, et finit sa lecture en sortant du club sans rien dire; c'est que, probablement, pour M. de Castries, M. de Talleyrand ne pouvait cesser d'être prêtre!
Londres, 10 mai 1834.—J'ai lu hier, fort vite, le dernier ouvrage de M. de Lamennais, les Paroles d'un Croyant: c'est l'Apocalypse d'un Jacobin. De plus, c'est fort ennuyeux, et c'est ce qui m'a étonnée, car M. de Lamennais est un homme de beaucoup d'esprit et d'un talent incontestable. Il venait de se réconcilier avec Rome, mais voilà de quoi rompre la paix, car cette guerre jurée à tout pouvoir temporel ne saurait convenir à aucun souverain, pas plus au Pape qu'à un autocrate.
On se disait beaucoup, tout bas, hier, que le Roi d'Angleterre ressentait plus vivement que de coutume l'influence printanière pendant laquelle il éprouve, tous les ans, un manque d'équilibre, physique et moral, assez marqué. Avec les précédents de la maison de Brunswick, il y a de quoi s'alarmer.
Je n'ai jamais entendu parler, sur le continent, d'une maladie connue ici sous le nom de hay fever (fièvre de fenaison), et qui se déclare au moment de la récolte des foins. Beaucoup de personnes, entre autres le duc de Devonshire et lady Grosvenor, éprouvent alors de la fièvre, de l'insomnie, de l'agitation, et une grande souffrance nerveuse. Ceux qui sont sujets à cette maladie rentrent en ville, évitent les prairies et l'odeur du foin.
Mais au malaise physique du Roi d'Angleterre se mêlent une agitation d'esprit et une loquacité étranges; si cet état fâcheux n'était pas bien fini avant le mois de juillet, je suis convaincue que la Reine désobéirait au Roi et ne partirait pas pour l'Allemagne; elle seule peut avoir une action salutaire et modératrice sur lui, dans de semblables moments.
On me mande, de Paris, le mariage d'Élisabeth de Béranger, avec un de mes cousins, riche et bien élevé, Charles de Vogüé. Elle était fort recherchée, car, à de la naissance et de la fortune, elle joint de la beauté et des talents. Je l'ai beaucoup connue dans son enfance; elle était alors fort gentille, très vive, et pas mal indépendante, ce qui, dans une fille unique, idolâtrée par son père, a dû fort augmenter depuis la mort de sa mère. Celle-ci était une des plus aimables femmes que j'aie connues, par son esprit, son caractère et ses manières; elle avait été très belle, on le voyait bien. Ses façons étaient caressantes et douces; elle parlait avec une élégance et une correction remarquables; amie dévouée, je n'ai vu personne, excepté Mme de Vaudémont, laisser un vide aussi senti et des regrets aussi prolongés; ses ennemis (la distinction en a toujours) prétendaient que la douceur de ses manières l'avait entraînée fort loin, pendant son veuvage du duc de Châtillon; qu'elle était devenue plus tard bel esprit, et quelques critiques prétendaient aussi qu'il y avait, dans sa conversation, une éloquence étudiée qui la rendait fatigante; je ne m'en suis jamais aperçue; je me plaisais beaucoup dans sa société, elle m'a toujours laissé l'idée qu'elle se plaisait dans la mienne; nous avions des amitiés communes, qui nous attachaient par un lien de bienveillance, et, dans le monde, c'est chose rare, car on y est, malheureusement, bien plus souvent rapproché par des haines semblables que par des affections communes; c'est, je crois, ce qui rend les amitiés du monde si peu durables et si peu sûres; elles reposent souvent, trop souvent, sur une mauvaise base.
J'ai appris encore un autre mariage, celui de ma nièce à la mode de Bretagne, la princesse Biron, avec un Arménien, le colonel Lazareff, au service de Russie. On le dit d'une richesse fabuleuse, possédant des palais en Orient, des pierreries, des trésors enfin; je ne sais ce qui l'a conduit à Dresde, où il a fait la connaissance de ma jeune parente, qui vit près de sa sœur, la comtesse de Hohenthal. On la dit éblouie et passionnée; j'avoue que cette origine arménienne, cette magnificence à la façon des Mille et une nuits, m'étonnent, m'inquiètent un peu: les sorciers, les diseurs de bonne aventure, les chevaliers d'industrie, ont souvent les pays peu connus pour berceau; leurs pierreries tombent souvent en poussière de charbon, ils supportent rarement le grand jour! En un mot, j'aurais préféré pour ma cousine un peu plus de naissance, un peu moins de fortune, et quelque chose de moins oriental et de plus européen.
Londres, 12 mai 1834.—L'état fébrile et nerveux du roi d'Angleterre se manifeste de plus en plus; il dit vraiment des choses fort bizarres. Au bal de la Cour, il a dit à Mme de Lieven que les têtes se dérangeaient beaucoup depuis quelque temps, et, en indiquant son cousin, le duc de Gloucester, il a ajouté: «Celui-là, par exemple, croit à la transmigration des âmes: il croit que l'âme d'Alexandre le Grand et celle de Charles Ier ont passé dans la sienne.» La Princesse a ajouté assez légèrement: «Ah! les pauvres défunts doivent s'étonner beaucoup de s'être nichés là.» Le Roi l'a regardée avec un air incertain, puis il a ajouté, ce qui, pour lui, n'est vraiment pas trop mal trouvé: «Heureusement, il n'a pas assez d'esprit pour porter sa tête sur l'échafaud.»
Ce qui est plus fâcheux que ces propos ridicules, c'est qu'il dort peu, qu'il se met dans de fréquentes colères, qu'il a une manie guerrière, étrange et puérile: ainsi il va dans les casernes, fait manœuvrer un à un les soldats, donne les ordres les plus absurdes sans consulter les chefs, porte le désordre dans les régiments et s'expose à la risée des soldats. Le duc de Wellington, le duc de Gloucester, tous deux feld-maréchaux, et lord Hill, commandant en chef de l'armée, ont cru qu'il était de leur devoir de faire ensemble des représentations respectueuses, mais sérieuses: ils ont été très mal reçus; lord Hill a été le plus maltraité, et il en est resté consterné. On assurait que si cette pauvre tête royale partait tout à fait, ce serait à l'occasion de l'armée, car il se croit de grands talents militaires; ou sur le chapitre des femmes, près desquelles il se croit des mérites particuliers. On prétend qu'il n'est si pressé de faire partir la Reine que pour passer six semaines en garçon.
Il a déjà porté avant-hier, à la Reine, tous les cadeaux qu'elle sera dans le cas de faire sur le Continent; il pousse le temps par les épaules. La famille royale est fort inquiète, ou voudrait empêcher le Roi de s'exposer autant à la chaleur, de boire autant de vin de Xérès, de réunir autant de monde autour de lui; on voudrait enfin l'engager à mener une vie plus retirée jusqu'à ce que cette crise, plus forte que les autres, fût entièrement passée; mais il est peu gouvernable.
Parmi ses propos les plus bizarres, je dois citer celui d'avoir demandé au prince Esterhazy «si on se mariait en Grèce?» Et, sur l'air étonné du Prince, il a ajouté: «Mais oui, car, en Russie, vous savez bien qu'on ne se marie pas.»
Le bon duc de Gloucester, qui est très attaché au Roi, est sincèrement affligé; quant au duc de Cumberland, il s'en va, tout simplement, crier, dans les clubs, que le Roi est fou, et que c'est tout juste comme son père, ce qui est, à la fois, peu fraternel et peu filial. Quelques personnes songent déjà à qui irait la Régence, si ce triste état se prolongeait, ou se confirmait; car c'est encore un état fiévreux plus que ce n'est de la vraie démence. La duchesse de Kent n'est rien, aussi longtemps que le Roi marié vit et peut avoir des enfants; la princesse Victoria, héritière présomptive, n'est pas majeure; la question se débattrait donc entre la Reine et le duc de Cumberland, deux chances presque également défavorables au Cabinet actuel; aussi laissera-t-on le mal prendre un haut degré d'influence avant de l'avouer. Lord Grey mettait, hier, une affectation marquée à dire que le Roi ne s'était jamais mieux porté.
Quand on a su ici que Jérôme Bonaparte se disposait à y venir, on a prévenu la Cour de Wurtemberg, qu'il serait à désirer qu'il n'amenât pas la Princesse sa femme, parce que, malgré la proche parenté, on ne pourrait la recevoir. Jérôme est donc venu seul, et nonobstant l'avertissement, il n'en a pas moins désiré une audience du Roi d'Angleterre que M. de Mendelsloh, le ministre de Wurtemberg, a eu la sottise de demander. Au premier mot le Roi a dit: «Qu'il aille au diable!» Il est si vif sur la question des Bonaparte, qu'il a été au moment de défendre la Cour au duc de Sussex, pour avoir reçu Lucien, et qu'il a trouvé très mauvais que le Chancelier eût exposé le duc de Gloucester à rencontrer le prince de Canino à une soirée de lady Brougham.
Lord Durham a dîné, hier, chez nous, pour la première fois, et c'est pour la première fois aussi que j'ai causé avec lui directement. J'ai examiné les mouvements de sa figure: elle est très vantée, et, sans doute, avec raison, mais elle ne s'embellit pas lorsqu'il parle; le sourire surtout lui sied mal; le trait marquant de ses lèvres, c'est l'amertume; tous les reflets intérieurs déparent sa beauté. Un visage peut rester beau, lors même qu'il n'exprime pas la bienveillance, mais le rire qui n'est pas bon enfant me repousse singulièrement.
Lord Durham passe pour être spirituel, ambitieux, colère et surtout enfant gâté, le plus susceptible et le plus vaniteux des hommes. Avec des prétentions nobiliaires qui lui font reculer son origine jusqu'aux Saxons, tandis que lord Grey, son beau-père, ne se réclame que de la conquête, lord Durham n'en est pas moins dans toutes les doctrines les plus radicales. Ce n'est, dit-on, pour lui, qu'un moyen d'arriver au pouvoir; Dieu veuille que ce n'en soit pas un de le détruire.
Londres, 13 mai 1834.—Charles X a dit à Mme de Gontaut, le 25 avril: «L'éducation de Louise étant finie, je vous prie de partir après-demain 27.» Mademoiselle, qui aime beaucoup Mme de Gontaut, a été au désespoir[ [19].
La duchesse de Gontaut a été très courageuse, elle a passé la journée du 26 à essayer de consoler Mademoiselle, mais sans succès. La vicomtesse d'Agoult remplace, dit-on, momentanément, Mme de Gontaut: c'est une sainte à la place d'une personne d'esprit. Cela s'est passé avant l'arrivée, à Prague, de Mme la duchesse de Berry, qui n'a dû y être que le 7 mai.
On m'a dit que Jérôme Bonaparte faisait le Roi tant qu'il pouvait. A l'Opéra, il est seul sur le devant de sa loge, et deux messieurs, qui l'accompagnent, sont debout derrière son fauteuil.
J'ai été, hier, passer plus d'une heure chez Mme la princesse Sophie d'Angleterre; elle est instruite, causante, animée, ce qui ne l'empêche pas, sous le prétexte de sa mauvaise santé, de vivre dans une assez grande retraite. La princesse Sophie passe pour avoir le talent d'imiter (si tant est que cela en soit un) à un haut degré, comme l'avait aussi le feu roi George IV. On dit qu'ils se divertissaient fort ensemble, et se mettaient, réciproquement, très en valeur. Hier, en effet, la conversation étant tombée sur Mme d'Ompteda, bonne femme, mais au moins singulière, si ce n'est ridicule, la princesse a voulu me répéter une plainte que Mme d'Ompteda lui a adressée, contre une personne de la Cour, et m'a donné la plus parfaite représentation comique que j'aie vue; je me roulais de rire à un tel point, que j'en ai demandé pardon à la Princesse; elle n'a pas paru trop en colère de mon manque de maintien.
Londres, 14 mai 1834.—M. Dupin l'aîné a écrit à M. de Talleyrand, pour lui annoncer son arrivée ici; il finit sa lettre par: «Votre affectionné, Dupin.» M. Dupin a souvent plaidé pour M. de Talleyrand, et, je crois, fort bien, mais alors, sa formule était moins royale.
On sait que le traité de la Quadruple Alliance est arrivé à Lisbonne, qu'il y a été approuvé, et on en attend, à tout instant, la ratification, malgré la folle colère de dom Pedro, qui a trouvé fort mauvais que la France, l'Angleterre et l'Espagne se soient permis de donner le titre d'Infant à dom Miguel, que lui, dom Pedro, lui avait ôté par décret.
Londres, 15 mai 1834.—On assure que M. Dupin vient à Londres pour se montrer, voulant accoutumer l'Europe à son importance; car il rêve, à ce qu'il paraît, de réunir entre ses mains, à la session prochaine, la présidence du Conseil et le ministère des Affaires étrangères. Dans un temps comme celui-ci, on n'est vraiment plus en droit de taxer de chimère l'idée la plus étrange! Ce n'est pas la première fois que M. Dupin désire le portefeuille des Affaires étrangères: il a cherché à l'emporter de vive force il y a deux ans, et le Roi ayant essayé, alors, de lui faire comprendre qu'il ne serait peut-être pas tout à fait propre à ce genre d'affaires, M. Dupin eut une grande explosion de colère, et, prenant un de ses pieds entre ses mains, en montrant la semelle de son soulier au Roi, il lui dit: «Ah! Ah! c'est donc parce que j'ai des clous à mes souliers, que je ne puis traiter avec Monsieur Lord Granville!» C'est à la suite de cette explication, qui devint de plus en plus insolente de la part de M. Dupin, que le Roi, en dépit de son indulgence et de ses habitudes, se prit, à son tour, d'une telle rage, que, saisissant M. Dupin par le collet, et appuyant son poing fermé sur sa poitrine, il le poussa hors de sa chambre. Je tiens tout ceci d'un témoin. La réconciliation se fit bientôt après; on s'est revu sans embarras; l'épiderme n'est pas sensible à Paris!
La Quotidienne a d'abord loué le dernier ouvrage de M. de Lamennais; le faubourg Saint-Germain a hésité pendant quelque temps, enfin il a pris le parti de blâmer. On a même été demander à M. de Chateaubriand de prendre la plume pour le réfuter; mais il a répondu que, pour lui, il l'admirait dans toutes ses pages, dans toutes ses lignes, et que s'il se décidait à dire au public ce qu'il pensait de cet ouvrage, ce serait pour lui faire rendre l'honneur qui lui est dû. M. de Chateaubriand tourne, ou affecte de tourner de plus en plus au républicanisme; il dit que toute forme monarchique est devenue impossible en France.
Les carlistes iront aux élections, et enverront, tant qu'ils pourront, des républicains à la Chambre, lorsqu'ils ne pourront pas réussir pour eux-mêmes. Ces mots de république, de républicains, ont cours partout maintenant, sans plus choquer personne: les oreilles y sont façonnées!
Londres, 16 mai 1834.—Voici le joli moment de parcourir Londres; cette multitude de squares, si verts, si fleuris, ces parcs si riches de végétation, toutes ces vérandahs suspendues aux maisons et couvertes de fleurs, ces plantes grimpantes qui tapissent les murs de beaucoup de maisons jusqu'au second étage, tout cela est d'un coup d'œil si doux qu'on regrette un peu moins le soleil qui aurait rapidement fait justice de tant de fraîcheur.
J'appliquais presque la même observation, hier matin au «Drawing-room» de la Reine, où l'éclat des beaux teints anglais, les beaux cheveux blonds tombant en longs anneaux sur les joues les plus roses et les cous les plus blancs, ne permettaient pas trop de regretter le manque d'expression et de mouvement de ces transparentes beautés. Il est convenu de reprocher aux Anglaises de manquer de tournure: elles marchent mal, cela est vrai; au repos, leur nonchalance a de la grâce, elles sont généralement bien faites, moins pincées dans leurs ajustements que ne le sont les Françaises, leurs formes sont plus développées et plus belles. Elles s'habillent parfois sans beaucoup de goût, mais du moins, chacun s'arrangeant ici comme il l'entend, il y a une diversité dans les toilettes, qui les fait mieux valoir une à une. Les épaules découvertes, les coiffures plates et les cheveux longs des jeunes filles, ici, seraient assez déplacés en France, où les très jeunes personnes sont presque toutes petites, noires et maigres.
Ce que je dis des jardins et de la beauté des femmes, je serais tentée de l'appliquer, moralement, aux Anglais. Il y a, dans leur conversation, une réserve, une froideur, un manque d'imagination, qui ennuie pendant assez longtemps, mais cet ennui fait place à un véritable attrait, si on se donne le soin de chercher tout ce qu'il y a de bon sens, de droiture, d'instruction et de finesse cachés sous ces dehors embarrassés et silencieux; on ne se repent presque jamais d'avoir encouragé leur timidité, car ils ne deviennent jamais ni familiers, ni importuns, et ils vous témoignent, de les avoir devinés, et d'être venu au secours de leur fausse honte, une reconnaissance qui, à elle seule, est une véritable récompense. Je voudrais seulement qu'en Angleterre, on n'exposât pas de pauvres orangers aux brouillards épais de l'atmosphère, que les femmes ne s'ajustassent jamais d'après le journal des modes de Paris et que les hommes prissent les allures plus vives et plus libres de la conversation sur le Continent. Détestables caricatures quand ils copient, les Anglais sont excellents quand ils sont eux-mêmes; ils sont si bien faits pour leur propre région, qu'il ne faut les juger que sur leur sol natal. Un Anglais, sur le Continent, est tellement hors de sa sphère, qu'il est exposé à passer pour un imbécile ou pour un extravagant.
Londres, 17 mai 1834.—Le ministre de Suède, M. de Bjoerstjerna, qui veut toujours faire valoir son souverain, même sous les rapports les plus frivoles, vantait, l'autre jour, à M. de Talleyrand, la force, la grâce et la jeunesse que le Roi Charles-Jean a conservées à son âge avancé. Il se répandait surtout en admiration sur la quantité de cheveux qu'a le Roi, et sur ce qu'ils étaient noirs comme du jais, sans qu'il y en eût un blanc. «Cela paraît, en effet, merveilleux», dit M. de Talleyrand, qui demanda «si, par hasard, le Roi ne teignait pas ses cheveux?—Non, vraiment», répliqua le Suédois, «il n'y a rien de factice dans cette belle couleur noire.—Alors, c'est en effet, bien extraordinaire», dit M. de Talleyrand.—«Oui, sûrement», reprit M. de Bjoerstjerna, «aussi l'homme qui arrache, chaque matin, les cheveux blancs du Roi est fort adroit». Il y a mille histoires de ce genre sur M. de Bjoerstjerna, qui cherche à donner crédit au dire populaire qui désigne les Suédois comme étant les Gascons du Nord.
Samuel Rogers, le poète, a assurément beaucoup d'esprit, mais il est tourné à la malignité et parfois même à la méchanceté. Quelqu'un lui ayant demandé pourquoi il ne parlait guère que pour dire du mal de son prochain, il répondit: «J'ai le son de voix si faible, que, dans le monde, je n'étais jamais ni entendu, ni écouté; cela m'impatientait. J'essayai alors de dire des méchancetés, et je fus écouté: tout le monde a des oreilles pour le mal qui se dit d'autrui». Il passe sa vie chez lady Holland, dont il se moque, et dont il se plaît à exagérer et à exciter les terreurs de la maladie et de la mort. Pendant le choléra, lady Holland était saisie d'inexprimables angoisses: elle songeait sans cesse à toutes les mesures de précaution, et, racontant à Samuel Rogers toutes celles qu'elle avait réunies autour d'elle, elle énumérait tous les remèdes qu'elle avait fait placer dans la chambre voisine: bains, appareils fumigatoires, couvertures de laine, sinapismes, drogues de tous genres. «Vous avez oublié l'essentiel», dit M. Rogers.—«Et quoi donc?—Un cercueil!...» Lady Holland s'évanouit...
Le comte Pahlen revient de Paris, où il a vu le Roi, le soir, en famille, n'ayant pas d'uniforme pour une présentation en règle; le Roi lui ayant dit qu'il voulait qu'il vînt à un des grands bals du Château, le Comte s'en excusa sur le manque d'uniforme. «Oh! qu'à cela ne tienne», reprit le Roi, «vous y viendrez en frac, en député de l'opposition!» En effet, M. de Pahlen fut à ce bal (matériellement magnifique), et se vit, lui seul, avec un groupe de députés opposants, en frac, à travers le Corps diplomatique et ce qu'on appelle la Cour, en uniforme.
Le prince Esterhazy nous a fait ses adieux hier. Il était visiblement ému en quittant M. de Talleyrand, qui ne l'était pas moins; on ne se sépare pas de quelqu'un de l'âge de M. de Talleyrand sans une pensée d'inquiétude, et il y a, dans l'adieu que dit un vieillard, un retour sur lui-même qui n'échappe pas aux assistants.
Le prince Esterhazy est généralement aimé et regretté ici, et avec raison; son retour est vivement désiré; la finesse de son esprit ne nuit en rien à la droiture de son caractère, la sûreté parfaite de son commerce est inappréciable, et, malgré un certain décousu dans ses façons et dans son maintien, il reste, toujours, un grand seigneur.
Londres, 18 mai 1834.—Cette semaine-ci, le Roi d'Angleterre a semblé mieux; le temps est moins chaud; la grande excitation qu'il éprouvait a fait place, au contraire, à une sorte d'affaissement; on lui a vu bien souvent des larmes dans les yeux: c'est aussi du manque d'équilibre, mais de moins mauvais augure que la grande irritation qu'il témoignait la semaine passée.
Woburn Abbey, 19 mai 1834[ [20].—Cette demeure-ci est, certainement, une des plus belles, des plus magnifiques, des plus grandes et des plus complètes de l'Angleterre. L'extérieur du château cependant est sans caractère, et sa situation basse, et même, je crois, un peu humide; mais les Anglais détestent d'être vus et renoncent volontiers, à leur tour, à voir par-delà de l'enceinte la plus limitée; il y a rarement, des châteaux d'Angleterre, d'autre vue que celle de l'entourage le plus immédiat; aussi le mouvement des passants, des voyageurs, des paysans travaillant dans les champs, la perspective des villages, des lieux environnants, il ne faut pas espérer en jouir. De verts gazons, des fleurs dans le pourtour de la maison et des arbres superbes qui interceptent toute échappée de vue, voilà ce qu'ils aiment, et ce qu'on trouve ici presque partout; je ne connais jusqu'à présent que Windsor et Warwick qui fassent exception.
Les hôtes qui se trouvent à Woburn, en ce moment, sont à peu près les mêmes que ceux que j'y ai rencontrés, lors de mon premier séjour: lord et lady Grey et lady Georgina, leur fille; lord et lady Sefton, M. Ellice; lord Ossulston; les maîtres de la maison, trois de leurs fils, une de leurs filles, M. de Talleyrand et moi.
Il y a, dans toutes ces personnes, des gens fort distingués, de l'esprit, de l'instruction, d'excellentes manières, mais j'ai déjà remarqué qu'à Woburn la réserve anglaise était poussée plus loin qu'ailleurs, et cela en dépit du langage presque hardi de la duchesse de Bedford, qui contraste avec la timidité silencieuse du Duc et du reste de la famille. Il y a, aussi, dans la pompe, l'étendue, la magnificence de la demeure, quelque chose qui jette du froid, de la raideur et du décousu dans la société; d'ailleurs, le dimanche, quoiqu'on ne l'ait pas tenu rigoureusement puisqu'on a fait jouer M. de Talleyrand, est toujours plus sérieux que tout autre jour.
Woburn Abbey, 20 mai 1834.—Le Chancelier est venu augmenter le nombre des visiteurs. En parlant des grandes existences aristocratiques du pays, il m'a dit que le duc de Devonshire avec ses cent quarante mille livres sterling de rente, ses châteaux et ses huit membres du Parlement, était, avant la réforme, aussi puissant que le Roi lui-même. Cet avant la réforme est bien l'aveu du coup porté, par cette réforme, à l'ancienne constitution du pays. J'en ai fait convenir lord Brougham, qui, tout en soutenant qu'elle était nécessaire, et ayant commencé sa phrase en disant qu'on n'avait fait que couper des ailes qui étaient tant soit peu trop longues, l'a finie en disant qu'ils avaient fait une révolution complète, mais sans effusion de sang. «Et notre grande journée révolutionnaire», a-t-il dit encore avec une satisfaction apparente, «a été celle du mois de 1831 où nous avons dissous le Parlement qui avait osé repousser notre Bill; le peuple est impérissable, comme le sol, c'est donc à son profit qu'à la longue doivent tourner toutes les modifications, et une aristocratie qui a duré cinq siècles a duré tout ce qu'elle pouvait durer!» Voilà la pensée dominante de sa conversation qui m'a frappée, et d'autant plus, qu'elle avait commencé de sa part par une sorte d'hypocrisie qui s'est dissipée avant la mienne; il avait commencé avec quelques ménagements pour mes préjugés aristocratiques que je lui ai rendus par de petits ménagements pour sa passion nivelante. Cinq minutes de tête-à-tête de plus, et nous serions arrivés, lui à 1640, et moi à 1660.
Londres, 21 mai 1834.—On nous a montré un petit coin du parc de Woburn que je ne reconnaissais pas, et qui est joli dans le moment actuel de la floraison; cela se nomme The Thornery, à cause de la multitude d'aubépines que renferme cet enclos agreste, au milieu duquel se trouve une chaumière ornée, fort jolie.
Lord Holland avait recommandé au duc de Bedford de nous conduire à Ampthill, qui lui appartient, et qui n'est qu'à sept milles de Woburn. Lady Holland tenait aussi à ce que nous y vissions un beau portrait d'elle qui la représente en Vierge du soleil; il est beau, agréable et a dû être ressemblant.
La maison d'Ampthill est triste, humide, mal meublée, mal tenue, et en contraste avec un des plus jolis parcs qu'on puisse voir. Le pays est joli, accidenté, riant et boisé.
Ampthill n'est pas sans quelques traditions. C'est là que s'est retirée Catherine d'Aragon après son divorce. Il ne reste plus rien de l'ancien château qui était sur le haut de la montagne, et non pas au fond de la vallée comme l'est la maison actuelle. Une croix gothique est placée là où était l'ancienne demeure, et sur le piédestal se trouvent quelques vers assez médiocres en souvenir des cruautés d'Henri VIII; ces vers n'ont pas même le mérite d'être du temps. Une autre curiosité du lieu, c'est un certain nombre d'arbres tellement vieux, que du temps même de Cromwell, on ne les trouvait plus propres à la marine; ils ont entièrement perdu leur beauté et ressembleront bientôt à ce qu'on appelle des truisses en Touraine.
Lord Sefton remarquait hier devant lord Brougham que tous les défenseurs de la Reine Caroline d'Angleterre étaient parvenus aux plus hautes dignités du pays, lord Grey, lord Brougham, etc... Ce qui m'a fait dire au Chancelier qu'il n'y avait donc plus d'inconvénient pour lui, à avouer qu'il avait défendu alors une bien mauvaise cause. Il n'a jamais voulu en convenir, et a cherché à nous persuader que si la Reine avait eu des amants, Bergami n'était pas du nombre. Il voulait nous faire croire que telle, du moins, était sa conviction, et, à l'appui de cette assertion, que personne, pas plus que lui-même je crois, ne prenait au sérieux, il nous a raconté que, pendant les trois dernières heures de la vie de la Reine, durant lesquelles le délire le plus marqué s'était emparé d'elle, elle avait beaucoup parlé du prince Louis de Prusse, de l'enfant de Bergami nommée Victorine et de plusieurs autres personnes, mais qu'elle n'avait pas une seule fois prononcé le nom de Bergami. Il m'a semblé que pour un aussi grand jurisconsulte, la preuve était par trop négative et peu concluante.
Londres, 22 mai 1834.—En revenant hier en ville, nous y avons appris la nouvelle du rappel du prince de Lieven. C'est quelque chose dans la politique, c'est beaucoup dans la société de Londres. L'excellent caractère, le bon esprit, les manières parfaites de M. de Lieven, lui conciliaient la bienveillance et l'estime générale, et la femme la plus redoutée, la plus comptée, la plus entourée et la plus soignée est Mme de Lieven. Son importance politique, que beaucoup de mouvement d'esprit et de savoir-faire justifiaient, marchait de front avec une autorité incontestée par la société. On se plaignait quelquefois de sa tyrannie, de son humeur exclusive, mais elle maintenait, par cela même, une barrière utile entre la haute et exquise société et celle qui l'était moins. Sa maison était la plus recherchée, celle où on attachait le plus de prix à être admis. Le grand air, peut-être même un peu raide, de Mme de Lieven, faisait très bien dans les grandes occasions. Je ne me fais pas une idée d'un «Drawing-room» sans elle. A l'exception de lord Palmerston, qui, par son arrogance obstinée dans l'affaire de sir Stratford Canning, a amené le départ de M. et de Mme de Lieven, je suis sûre que personne ne sera bien aise de ce départ; peut-être, cependant, M. de Bülow, aussi, se sentira-t-il soulagé d'échapper au joug et à la surveillance de la Princesse devant laquelle son rôle, quelquefois double et triple, jamais simple, n'était pas facile à jouer.
M. de Lieven est nommé gouverneur du jeune Grand-Duc, héritier de Russie. On dit qu'il y a là tout ce qui peut flatter et consoler; pour lui oui, mais non pour elle, qui retombera difficilement après vingt-deux ans de séjour en Angleterre et des agitations politiques de tous genres, dans les glaces et les nullités de Saint-Pétersbourg.
Il paraîtrait que les trois Cours du Nord, en opposition à la Quadruple Alliance méridionale, sont assez disposées à conclure un engagement séparé avec la Hollande. Le fait est qu'on se ménage en paroles, mais qu'on aiguise ses armes en silence.
Les Cortès sont convoquées pour le 24 juillet. La nouvelle télégraphique d'Espagne de l'autre jour, qui n'a conduit qu'à un jeu de bourse, s'est évaporée assez honteusement. On mande, de Paris, que le général Harispe a été prié de ne plus donner, télégraphiquement, des nouvelles douteuses, et que le président du Conseil a été engagé à ne pas répandre les nouvelles de ce genre avant confirmation.
L'amiral Roussin a refusé le ministère de la marine. Il était question d'y appeler l'amiral Jacob. M. de Rigny avait laissé le Conseil parfaitement libre, en ce qui le concerne personnellement, de le nommer, soit à la marine, soit aux Affaires étrangères; la décision n'est point encore connue.
A propos du départ des Lieven, voici ce que la Princesse m'a raconté: Il y a plusieurs semaines déjà, au retour de lord Heytesbury de Pétersbourg, lord Palmerston dit à M. de Lieven qu'il comptait nommer sir Stratford Canning à Pétersbourg; le prince de Lieven en écrivit à sa Cour, et M. de Nesselrode répondit, au nom de l'Empereur, que le caractère entier, l'esprit anguleux et l'emportement de sir S. Canning lui étant personnellement désagréables, il désirait un autre ambassadeur, ne donnant d'exclusion qu'à celui-là. Lord Palmerston, à son tour, exposa tous les motifs qui lui faisaient désirer de vaincre cette opposition. M. de Lieven écouta les raisons de lord Palmerston et lui promit de les faire valoir près de l'Empereur. Dès le lendemain, il expédia un courrier, à cet effet, à Pétersbourg, mais le courrier n'était pas embarqué que la nomination de sir S. Canning, au poste de Pétersbourg, parut officiellement dans la Gazette de Londres. Ce manque d'égards rendit l'opposition russe décisive d'une part, et l'obstination de lord Palmerston plus invétérée de l'autre; le Cabinet anglais se prétendit maître de nommer qui il lui plaisait aux postes diplomatiques; l'Empereur Nicolas, sans contester ce droit, dit qu'il avait, lui, celui de ne recevoir chez lui que ceux qui lui plaisaient. La brèche a toujours été ainsi, en s'élargissant, et l'opposition des systèmes politiques, jointe à l'hostilité des individus, ne présage pas, dans l'état actuel si compliqué du monde, une paix bien solide ni bien prolongée.
Londres, 23 mai 1834.—Je crois le Cabinet de Londres embarrassé du départ de M. de Lieven, et lord Grey personnellement peiné. Lord Brougham paraît aussi en sentir tous les inconvénients. J'ai reçu de l'un et de l'autre de longs billets, fort curieux à ce sujet, et que je conserverai soigneusement.
Voilà M. de La Fayette mort. Quoiqu'il ait été, toute sa vie, Gilles le Grand pour M. de Talleyrand, sa mort ne lui a pas été indifférente. A plus de quatre-vingts ans, il semble que tout contemporain soit un ami.
Londres, 24 mai 1834.—Lord Grey est venu me faire une longue et très amicale visite; je l'ai trouvé très peiné du départ des Lieven, mais mettant du soin à détruire l'opinion que lord Palmerston, par ses mauvaises façons, l'eût provoqué. J'ai vu qu'il désirait vivement que les semences d'aigreur entre M. de Talleyrand et lord Palmerston ne germassent pas. Il est impossible de montrer plus de bienveillance personnelle pour nous qu'il ne m'en a témoigné.
Nous avons dîné à Richmond chez cette pauvre princesse de Lieven, qui fait vraiment grande pitié. Je crains, pour elle, que les choses ne soient encore pires, en réalité, qu'elles ne le sont en apparence. Je crois qu'elle se flatte de rester au courant de toutes choses, et par la confiance de l'Empereur, et par l'amitié de M. de Nesselrode, comme par l'espèce de faveur dont jouit son frère, le général de Benkendorff. Je crains, au contraire, pour elle, qu'elle ne perde bientôt la carte de l'Europe ou qu'elle ne la voie plus que par une lunette fort réduite, ce qui serait certainement pour elle une sorte de mort morale. Ses espérances, ses regrets, tout cela s'exprimait avec vivacité et naturel; elle m'a semblé plus aimable que de coutume, parce qu'elle était tout en dehors, avec abandon et simplicité. Ce laisser-aller des personnes habituellement contenues a toujours quelque chose de particulièrement piquant.
L'abominable article du Times sur elle, qui est vraiment honteux pour le pays, l'a d'abord fait pleurer; elle en est convenue, en disant qu'elle avait été navrée de penser que c'étaient là les adieux que lui faisait le public anglais, à elle, qui quittait ce pays-ci avec tant de chagrin, mais elle a senti bientôt que rien n'était plus méprisable et plus généralement méprisé. Elle a fini par si bien reprendre sa belle humeur qu'elle nous a raconté, le plus drôlement du monde, car elle raconte parfaitement, une petite scène fort ridicule du marquis de Miraflorès. Ce petit homme, qui m'a tout de suite paru d'une fatuité insupportable, et dont la figure plaisait à Mme de Lieven et me déplaisait souverainement, a été s'asseoir à côté d'elle au bal de l'Almacks. La princesse lui ayant demandé s'il n'était pas frappé de la beauté des jeunes Anglaises, il a répondu, avec un air sentimental, un son de voix ému et un regard prolongé et significatif, qu'il n'aimait pas les femmes trop jeunes, qu'il préférait celles qui cessaient de l'être et qu'on appelait des femmes passées.
La duchesse de Kent a vraiment un talent remarquable pour aviser toujours si juste une gaucherie qu'elle n'en manque pas une. C'est aujourd'hui le jour de naissance de sa fille, qu'elle devait, à cette occasion, mener pour la première fois à Windsor, où cet anniversaire devait se fêter en famille. La mort du petit prince de Belgique, à peine âgé d'un an, et que ni sa tante, ni sa cousine n'avaient vu, a fait renoncer la duchesse de Kent à cette petite fête de famille. Rien ne pouvait être plus désobligeant pour le Roi.
Londres, 25 mai 1834.—Le Roi Léopold paraît disposé à appeler ses neveux à la succession du trône de Belgique. Est-ce à dire qu'il ne compte plus sur sa descendance directe? On en a de l'humeur aux Tuileries; je crois que ce sera assez indifférent partout ailleurs, où ce nouveau royaume et cette nouvelle dynastie ne sont guère encore pris au sérieux.
L'exposition de peinture, à Somerset-House, est bien médiocre, plus encore que celle de l'année dernière; celle de sculpture encore plus pauvre. Les Anglais excellent dans les arts d'imitation, mais ils restent les derniers dans les arts d'imagination; c'est par ce côté surtout que le manque de soleil se fait sentir. Entourés des chefs-d'œuvre enlevés au Continent, ils ne produisent rien qui puisse leur être comparé! Rien ne se colore à travers le voile brumeux qui les enveloppe!
Londres, 26 mai 1834.—Lord Grey est au moment de voir son administration se décomposer, par la retraite de M. Stanley et celle de sir James Graham, s'il fait de nouvelles concessions aux catholiques irlandais au détriment de l'Église anglicane. S'il se refuse à ces concessions pour conserver M. Stanley, dont le talent parlementaire est de premier ordre, il est à supposer que le Cabinet restera en minorité aux Communes, et que la chute de tout le ministère en sera le résultat. C'était, du moins, ce qu'on disait et croyait, hier, et la figure soucieuse de lord Grey, à dîner, chez lord Durham, ainsi que quelques propos échappés à la naïve niaiserie de lady Tankerville, confirmaient assez ce bruit. La question se videra demain, mardi 27, à l'occasion de la motion de M. Ward.
Mme de Lieven ne m'a pas caché son espoir, que si le Cabinet change, soit en tout, soit en partie, et que lord Palmerston soit du nombre des sortants, elle pourrait bien rester ici, se flattant que la première démarche du nouveau ministre des Affaires étrangères serait une demande à Pétersbourg à l'effet de garder M. de Lieven ici. Elle compterait, dans cette circonstance, a-t-elle ajouté, sur l'influence de M. de Talleyrand auprès du nouveau ministre, quel qu'il fût, pour le décider à cette démarche.
Londres, 27 mai 1834.—Il est singulier que le fils du maréchal Ney, qui est à Londres, ait désiré se faire présenter à la Cour d'Angleterre, qui a abandonné son père qu'elle aurait pu sauver; de s'y faire présenter par M. de Talleyrand, sous le ministère duquel le maréchal a été arrêté et accusé, le même jour que M. Dupin, le défenseur du maréchal, doit également être présenté, et le tout en face du duc de Wellington, qui, en maintenant strictement les termes de la capitulation de Paris, aurait pu peut-être couvrir de son égide l'accusé, qu'il n'a pas cru devoir protéger. Le jeune prince de la Moskowa n'a sans doute pas fait tous ces rapprochements, mais M. de Talleyrand, qui a compris que d'autres les feraient, qu'ils ne seraient agréables pour personne, et moins encore pour le jeune homme que pour qui que ce soit, a décliné cette présentation sous le prétexte du peu de temps qui restait entre la demande et la réception, et qui ne lui laissait pas le temps de remplir les formalités voulues.
Hier, à sept heures du soir, j'ai reçu un billet assez curieux d'un des amis et confidents du ministre: «Rien n'est changé depuis hier; aucune amélioration ne s'est établie dans la situation des choses; on va employer la soirée à obtenir que la question reste ouverte, c'est-à-dire qu'elle ne soit pas regardée comme une question de Cabinet, que chacun soit libre de tout engagement et puisse voter comme il lui plaira. Le Chancelier s'emploie fort à faire adopter ce biais, mais lord Grey, qui paraît évidemment désireux de se retirer des affaires, pourra bien faire manquer cette combinaison.»
Londres, 28 mai 1834.—Après beaucoup d'agitations et d'incertitudes, lord Grey s'est décidé à laisser sortir du ministère M. Stanley et sir James Graham, dont l'exemple sera probablement suivi par le duc de Richmond et lord Ripon; et lui, lord Grey, reste, en se rangeant du côté de la motion de M. Ward. Il avait eu, un moment, le bon instinct de se retirer aussi, mais M. Ellice, qui le gouverne maintenant, l'a poussé dans une autre voie, et le Chancelier a fortement agi sur le Roi, qui, à son tour, a prié lord Grey de rester.
Hier, les ministres se louaient du Roi avec des attendrissements infinis. Ce pauvre Roi a soutenu «la réforme» malgré tous ses scrupules politiques: il abandonne aujourd'hui le clergé, malgré ses scrupules de conscience; aussi le Chancelier disait-il, hier, que c'était un grand Roi, et ajoutait, avec une satisfaction joyeuse et l'enivrement de paroles qui lui est propre, que la journée d'hier était la seconde grande journée révolutionnaire bénigne des annales de l'Angleterre moderne. Cet étrange Chancelier, sans dignité, sans convenance, sale, cynique, grossier, se grisant de vin et de paroles, vulgaire dans ses propos, malappris dans ses façons, venait dîner ici, hier, en redingote, mangeant avec ses doigts, me tapant sur l'épaule et racontant cinquante ordures. Sans les facultés extraordinaires qui le distinguent comme mémoire, instruction, éloquence et activité, personne ne le repousserait plus vivement que lord Grey. Je ne connais pas deux natures qui me paraissent plus diamétralement opposées. Lord Brougham, merveilleux aux Communes, est un perpétuel objet de scandale à la Chambre Haute, où il met tout sens dessus dessous, où lui, Chancelier, est souvent rappelé à l'ordre, où il embarrasse lord Grey à tout instant par ses incartades; aussi, il ne s'y sent pas sur son terrain, et je crois que le jour où il pourrait ensevelir la Pairie de ses propres mains, il ne s'en ferait pas faute.
Il dînait hier ici avec M. Dupin, autre produit grossier de l'époque, sentencieux et criard comme un vrai procureur, avec la plus lourde vanité plébéienne qui apparaît à tout instant. Le premier mot qu'il a dit au Chancelier, qui se souvenait de l'avoir vu il y a quelques années, a été celui-ci: «Oui, quand nous étions avocats tous deux...»
Lord Althorp a demandé, hier, aux Communes, l'ajournement de la motion de M. Ward, pour avoir le temps de remplir les vides laissés par la retraite de quelques membres du Cabinet, ce qui a été accordé.
On ne peut imaginer ce qui inspire à la duchesse de Kent une mauvaise grâce aussi continue contre la Reine. Malgré son refus de conduire la princesse Victoria à Windsor, la Reine a voulu aller la voir à Kensington avant-hier au soir. La duchesse de Kent a refusé, sous le plus léger prétexte, de recevoir la Reine; celle-ci en est péniblement affectée. Personne ne peut comprendre le motif d'une semblable conduite. Lord Grey, hier, l'attribuait à sir John Conroy, le chevalier d'honneur de la Duchesse, qu'on dit fort ambitieux, fort borné, et très puissant auprès d'elle. Il croit que sous la Régence de la Duchesse, il est appelé à jouer un grand rôle, qu'il veut escompter dès à présent, et s'imaginant avoir été blessé dans je ne sais quelle occasion par la Cour de Saint-James, il s'en venge en semant l'aigreur et la discorde dans la famille royale. J'ai su la dernière scène de Kensington par le Dr Küper, chapelain allemand de la Reine, qui, en sortant, hier matin, de chez Sa Majesté, est venu me parler de l'affliction de cette bonne Princesse. Lord Grey, à qui j'en parlais, hier à dîner, m'a dit que le Roi Léopold, en quittant l'Angleterre, lui avait dit qu'il était inquiet de laisser sa sœur livrée aux conseils d'un aussi mauvais esprit que celui de ce chevalier Conroy; qu'heureusement la princesse Victoria ayant quinze ans, et devant être majeure à dix-huit, la régence de la duchesse de Kent serait, ou bien nulle, ou du moins fort courte.
Londres, 29 mai 1834.—La princesse Victoria ne paraît encore qu'aux deux «Drawing-rooms» qui sont destinés à fêter les jours de naissance du Roi et de la Reine. J'ai trouvé à celui d'hier, qui, par parenthèse, a duré trois grandes heures, pendant lesquelles la défilade a été de plus de dix-huit cents personnes, que cette jeune princesse avait vraiment beaucoup gagné depuis trois mois. Ses manières sont parfaites, et elle sera, un jour, assez agréable pour être presque jolie. Elle aura, comme tous les Princes, le don de se tenir longtemps sur ses jambes sans fatigue ni impatience. Nous succombions, hier, toutes, tour à tour; la femme du nouveau ministre grec, seule, que son culte habitue à rester longtemps debout, a très bien supporté cette corvée! Elle est d'ailleurs soutenue par la curiosité et la surprise; elle s'étonne de tout, fait des questions naïves, des réflexions et des méprises amusantes. C'est ainsi que, voyant le Chancelier passer en grande robe et perruque, et portant le sac brodé qui contient les sceaux, elle l'a pris pour un évêque portant l'Évangile, ce qui, appliqué à lord Brougham, était particulièrement comique.
La princesse de Lieven a paru, hier, pour la première fois, dans le costume national russe, qui est nouvellement adopté, à Saint-Pétersbourg, pour les occasions d'apparat. Ce costume est si noble, si riche, si gracieux, qu'il va bien à toutes les femmes, ou, pour mieux dire, qu'il ne va mal à aucune. Celui de la Princesse était particulièrement bien arrangé et lui allait bien, le voile dissimulant la maigreur de son col.
On ne parlait hier, à la Cour et ailleurs, que de la retraite des quatre membres du ministère, qui lui ôte une grande force morale, surtout celle de M. Stanley, à cause de ses grands talents, et celle du duc de Richmond, à cause de sa considération personnelle. Les conservatifs sont fort satisfaits; ils voient, par là, leurs rangs se grossir, ceux de leurs adversaires, si ce n'est s'affaiblir numériquement, du moins se mal recruter. On parlait de lord Mulgrave, lord Ebrington, Mr Abercromby, Mr Spring Rice pour entrer au Cabinet, mais rien n'était encore décidé.
Au grand dîner diplomatique qui, pour la fête du Roi, a eu lieu chez le ministre des Affaires étrangères, lord Palmerston avait, pour la première fois, invité des femmes. Assis entre la princesse de Lieven et moi, il était en froideur à droite, en fraîcheur à gauche; il était évidemment mal à l'aise, quoique son embarras ne fût nullement augmenté de n'avoir pas été dans son salon, à l'arrivée des dames, d'y être venu tout à son aise et sans même nous faire la plus petite excuse.
M. Dupin, fort bien traité ici par un monde brillant et élevé, y prend assez de goût pour faire le difficile sur celui de Paris. Ne s'avise-t-il pas de trouver, lui, que la Cour des Tuileries manque de dignité, que les femmes n'y sont pas assez bien mises, que tout y est trop confondu et que le Roi Louis-Philippe ne trône pas assez! Allant à des dîners, aux «Drawing-rooms», à la Cour, aux soirées, aux concerts, à l'Opéra, au bal, aux courses, M. Dupin est lancé dans un train de dissipations qui en fera une espèce de dandy fort grotesque, je m'en flatte, et qui étonnera un peu Paris.
Mme de Lieven, qui parle volontiers du feu roi George IV, me disait qu'il avait une telle aversion pour la roture, qu'il n'avait jamais fait aucune politesse à M. Decazes, qu'il ne l'avait vu qu'une seule fois, et cela à l'occasion des lettres de créance qu'il lui a présentées. Quant à Mme Decazes, n'ayant pas eu de «Drawing-room» pendant la durée du séjour qu'elle a fait à Londres, il a pu se dispenser de la recevoir, et on n'a jamais pu le décider à lui accorder une audience particulière ou à l'inviter à Carlton-House. Il en a agi presque aussi rudement avec la princesse de Polignac, dont l'obscure origine anglaise lui était importune. Quant à Mme Falk, le motif pour lequel elle n'a pas vu le feu Roi est plus singulier encore: Mme Falk a une grosse beauté flamande fortement développée qui offusquait particulièrement lady Conyngham, comme trop dans les goûts du Roi; elle a toujours empêché qu'elle ne fût reçue.
M. Dupin a été si frappé du beau costume des femmes, à la Cour d'Angleterre, qu'il m'a fait, à ce sujet, une phrase vraiment amusante: «Il faudrait que la Reine des Français établît aussi un costume de Cour: on prélèverait ainsi sur nos vanités bourgeoises, qui ont la rage de se montrer à la Cour, l'impôt d'un grand habit.»
Londres, 30 mai 1834.—Les ratifications portugaises au traité de la Quadruple Alliance sont enfin arrivées, mais inexactes et incomplètes. Le préambule en entier du traité est passé sous silence; il est donc peu à supposer qu'il n'y ait là que de l'oubli et pas de mauvaise volonté. L'avocat de la Couronne a été appelé au Foreign-Office, pour aider à trouver un biais qui rendît l'échange possible; on n'a rien trouvé qui fût sans inconvénient. Cependant, lord Palmerston penchait vers l'échange en laissant de côté le préambule, ce qui ôterait pourtant à son traité la force morale, la seule peut-être qu'il ait réellement; on ne doit prendre à cet égard de détermination que ce matin.
J'ai souvent entendu dire que personne ne pouvait être aussi astucieux qu'un fou: ce qu'on vient de me raconter me le ferait croire. En réponse aux félicitations des évêques pour son jour de naissance, le Roi les a assurés en pleurant, que, se sentant vieux et près de porter son âme devant Dieu, il ne voudrait pas charger sa conscience d'un tort vis-à-vis de l'Église, et qu'il soutiendrait de toute sa puissance les droits et privilèges du clergé anglican. Ceci s'est dit dans la même journée où le Roi demandait à lord Grey de ne pas se retirer et de laisser aller M. Stanley.
Hier au soir, le remaniement du ministère n'était pas encore arrêté. Ce qui semble prouvé, c'est que personne ne veut de lord Durham. Il s'est, dit-on, livré à une rage épouvantable; lady Durham, qu'il a traitée avec brutalité, ce qui arrive chaque fois qu'il est mécontent de lord Grey, s'est évanouie, à dîner, chez sa mère, sans que son mari ait seulement daigné tourner les yeux de son côté.
Le marquis de Lansdowne qui s'est, tout dernièrement encore, exprimé au Parlement comme favorable à l'Église, pourrait bien, dit-on, selon ce qui se passera lundi prochain aux Communes, se retirer également du Cabinet. Sur cette nouvelle, lady Holland a été, en toute hâte, chez lord Brougham, lui dire que cette retraite lui paraîtrait un grand malheur et qu'il faudrait l'éviter à tout prix! Le Chancelier, que la modération de lord Lansdowne ne satisfait point, a répondu qu'il trouvait, au contraire, que cette retraite était très avantageuse, et qu'il y aiderait plutôt que de l'empêcher. Là-dessus, lady Holland s'est animée, et, en énumérant tous les mérites de son ami, elle a demandé au Chancelier s'il songeait bien à tout ce que représentait le marquis de Lansdowne. «Oui,» a répondu lord Brougham, «je sais qu'il représente parfaitement toutes les vieilles femmes de l'Angleterre.»
Londres, 31 mai 1834.—Le ministère anglais est rajusté, sans avoir pris une couleur plus marquée dans aucun sens.
Grâce à des déclarations et à des réserves, on va procéder à l'échange des ratifications portugaises.
Il me semble que toute la besogne de la semaine est assez pauvre et que les résultats en seront à l'avenant.
Londres, 1er juin 1834.—J'ai rencontré hier des ministres sortants et des entrants. Les premiers me paraissent plus satisfaits que les autres, et, je crois, avec raison.
Lady Cowper, malgré son esprit fin et délicat, a cependant une extrême nonchalance et naïveté, qui lui fait dire parfois des choses singulières par leur trop grand abandon. C'est ainsi qu'elle dit hier matin à Mme de Lieven: «Je vous assure que lord Palmerston regrette en vous une ancienne et agréable connaissance, qu'il rend justice à toutes les excellentes qualités de votre mari, et qu'il convient que la Russie ne saurait être plus dignement représentée que par lui; mais voyez-vous, c'est par cela même que l'Angleterre ne saurait que gagner à votre départ.» Mme de Lieven m'a semblé également frappée de la sincérité de l'aveu, et mécontente de son résultat.
Lady Cowper lui a montré aussi, sans beaucoup de réflexion, une lettre de Mme de Flahaut, dans laquelle, après avoir exprimé quelques regrets polis sur le rappel de M. de Lieven, elle se lamente sur le choix du chargé d'affaires; elle dit que c'est une petite guêpe venimeuse, malfaisante, un Russe enragé, un ardent ennemi des Polonais, et que, pour tout résumer en un mot, c'est le cousin germain de Mme de Dino,—ce qui, ajoute-t-elle, est positivement très nuisible à l'intérêt de l'Angleterre, puisque celle-ci doit au contraire attacher du prix à ce que la France et la Russie ne s'entendent pas.
On dit, au reste, que Pozzo est enchanté de l'éloignement de Paris de mon cousin Medem; il l'a toujours fort loué et bien traité, mais il se pourrait que la liaison directe et intime de Paul avec M. de Nesselrode ait fini par gêner Pozzo; je ne le crois cependant pas.
Hier, à dîner, chez lord Holland, M. Dupin a an peu trop fait le législateur; le pauvre lord Melbourne surtout, à moitié distrait, à moitié endormi, était ennuyé d'une longue dissertation sur le divorce, qui venait d'autant plus mal à propos, que sa femme, après l'avoir fait enrager pendant longtemps, est morte folle et enfermée. Lord Holland, qui aime facilement tous ceux que, politiquement, il ne voudrait pas faire pendre, m'a cependant dit que M. Dupin lui déplaisait souverainement, et qu'il lui trouvait tous les inconvénients de lord Brougham, sans la compensation des facultés variées et surabondantes de celui-ci.
A propos du Chancelier, il m'en a assez mal parlé comme caractère, me disant, par exemple, que c'était lui, lord Holland, qui avait forcé la main au duc de Bedford pour le faire entrer au Parlement et qu'aussitôt après, lord Brougham avait passé quatre années sans mettre les pieds chez lord Holland; qu'à la vérité, il y était revenu sans motif, sans embarras et sans excuses. La faculté dominante chez le Chancelier, c'est cette promptitude d'esprit et de souvenir, qui lui fait rassembler immédiatement et trouver sous sa main tous les faits, tous les arguments, tous les tenants et aboutissants relatifs à l'objet dont il veut parler. Aussi M. Allen dit-il du Chancelier qu'il a toujours une légion de démons de toutes couleurs à ses ordres dont lui-même est le chef; aucun scrupule ne l'arrête, disait lord Holland. Lady Sefton me confiait, l'autre jour, qu'il n'était ni sincère, ni fidèle en amitié; lady Grey dit, tout simplement, que c'est un monstre, et c'est ainsi qu'en parlent les gens de son parti et de son intimité.
Hylands, 2 juin 1834.—Les républicains en veulent à M. de La Fayette d'avoir choisi pour sa sépulture le cimetière aristocratique de Picpus, et de la quantité de prêtres réunis à la maison mortuaire pour recevoir le corps. Il s'est fait enterrer avec un tonneau de terre des États-Unis, mêlée à celle dont on l'a recouvert. A propos de M. de La Fayette, j'ai entendu plusieurs fois raconter par M. de Talleyrand, qu'ayant été, de bonne heure, le 7 octobre 1789, chez M. de La Fayette avec le marquis de Castellane, autre membre de l'Assemblée constituante, pour proposer quelques arrangements à prendre pour la sûreté de Louis XVI, transporté la veille aux Tuileries, ils l'avaient trouvé, après les terribles quarante-huit heures qui venaient de se passer, tranquillement occupé à se faire peindre.
Nous sommes ici à Hylands chez un ancien et aimable ami, M. Labouchère. C'est bien riant, et remarquable par la culture des fleurs et la recherche des potagers. Labouchère, qui est un peu de tous les pays, a réuni autour de lui des souvenirs de différents lieux; on voit cependant que la Hollande domine, car c'est surtout dans le parterre de fleurs qu'on dépense le plus de soins et d'argent.
Hylands, 3 juin 1834.—Un billet de lord Sefton, écrit hier de la Chambre des lords, avant la fin de la séance dont nous ignorons encore le résultat, m'apprend que la commission d'enquête proposée par lord Althorp pour examiner l'état de l'Église d'Irlande, ne satisfait pas les exigences de M. Ward et des siens. M. Stanley et sir James Graham se moquent de cette commission et demandent la question préalable; sir Robert Peel se tient en arrière; lord Grey est abattu, et le Roi, tout prêt, soit à la soutenir, soit à former un autre Cabinet: poussé par les difficultés du moment, il est sans principes et sans affections, ce qui me paraît être la position commune de tous les Rois.
Londres, 4 juin 1834.—Il paraît que dom Miguel est hors de combat, et qu'il met bas les armes, en quittant la Péninsule; il me semble que les signataires de la Quadruple Alliance attribuent cette soumission à la nouvelle de la signature de leur traité; si tel est le cas, cet effet moral est d'autant plus heureux, que le résultat matériel n'aurait, probablement, pas été aussi effectif.
Au Parlement anglais, M. Ward n'ayant pas voulu se tenir satisfait de la commission d'enquête, lord Althorp a demandé la question préalable; il a été soutenu par M. Stanley, qui a admirablement parlé sur la propriété inviolable de l'Église, et par tous les Tories. La question préalable a été adoptée à une grande majorité: elle ne saurait plaire au ministère qui n'a dû ce vote qu'à ses ennemis auxquels elle sert de triomphe, et principalement à celui des quatre ministres sortants. L'opinion réelle du Cabinet, les différentes combinaisons qui l'ont fractionnée et fait agir, tout cela est si confondu, si mêlé, qu'on ne saurait bien comprendre la pensée véritable qui a présidé à la marche saccadée et inconséquente de ce Cabinet.
Aux Communes, lord Palmerston s'est élevé contre le principe soutenu par lord Lansdowne à la Chambre Haute où on a été surpris d'entendre celui-ci s'exprimer favorablement pour le clergé, lui qui est socinien[ [21] reconnu. Tout est contradiction dans cette question. Lord Grey a flotté, incertain entre tous les combattants, ne primant pas les uns, n'entraînant pas les autres, heurté, poussé, ballotté par tout le monde; aussi il sort tout meurtri de cette échauffourée, et si, aux yeux de ses amis, il reste une bonne et honnête créature, aux yeux du public il n'est plus qu'un pauvre vieux homme, un ministre épuisé.
Lady Holland, qui, en général, fait tout ce que les autres évitent, a été guetter, à une fenêtre de Downing Street, les membres du Parlement qui se sont rendus, il y a deux jours, au meeting de lord Althorp, afin de faire, avec plus de sûreté, ses spéculations sur les individus, spéculations qui sont rarement charitables. Elle croit se faire pardonner son inconcevable égoïsme en le rendant déhonté et en se proclamant elle-même un vieux enfant gâté. Elle exploite les autres à son profit, sans aucun ménagement; les traite bien ou mal, par des calculs plus ou moins personnels; ne voit jamais un obstacle à ses désirs dans les convenances d'autrui. C'est à peine si on peut lui faire honneur de quelques qualités, car elles ont, presque toutes, un motif intéressé pour base. Quand elle a lassé, à force de caprices et d'exigences, la patience de ses connaissances, elle cherche à la regagner par d'assez nombreuses bassesses. Elle abuse de sa fausse position sociale, que les gens de bon goût ont à cœur de ne pas blesser, pour les soumettre et les opprimer: y être parvenue, au point où elle y est arrivée, c'est, il faut en convenir, la meilleure preuve de son habileté et de son esprit. Elle a fait, dans sa vie, des choses inouïes, qui lui sont toutes pardonnées: elle a fait, par exemple, passer sa fille aînée pour morte, afin de ne pas être obligée de la rendre à son premier mari: quand elle ne s'est plus souciée de cette enfant, elle l'a ressuscitée, et, pour prouver qu'elle n'avait pas été enterrée, on a ouvert la fosse et la bière, et on y a, en effet, trouvé le squelette d'un chevreau. La plaisanterie est un peu forte! Cependant elle règne en despote dans la société, qui est nombreuse. Cela tient, peut-être, à ce qu'elle ne cherche pas à forcer les portes des autres, et qu'elle domine le préjugé plutôt que de lutter contre lui. M. de Talleyrand la tient assez bien en bride et devient ainsi le vengeur de tout son cercle. C'est une joie générale quand lady Holland es un peu malmenée; personne ne vient à son secours, lord Holland et M. Allen moins que les autres.
Lady Aldborough s'adressa un jour à lady Lyndhurst, en lui demandant de vouloir bien savoir de son mari, qui était alors Chancelier, quelles étaient les démarches qu'elle devait faire dans un procès important. Lady Lyndhurst refusa, avec les façons rudes, grossières et vulgaires qui lui étaient propres, de se charger de demander ces renseignements, ajoutant qu'elle ne se mêlait jamais d'aussi ennuyeuses besognes: «Very true, my lady,» répondit lady Aldborough, «I quite forgot that you are not in the civil line.» Lady Aldborough est spirituelle, elle a du trait, même en français, elle est souvent un peu trop libre et hardie; c'est ainsi qu'en apprenant la mort de la princesse de Léon, qui avait péri brûlée et qu'on disait n'avoir trouvé, dans son mari, qu'un frère et non pas un époux, lady Aldborough s'écria: «Quoi! Vierge et martyre? Ah! c'est trop!»
L'état du Cabinet anglais est bien étrange. Sir Robert Peel a déclaré à la Chambre n'y rien comprendre, cela met le manque d'intelligence de tout le monde fort à l'aise. Ce qui paraît clair à tous, c'est que si aucun membre du Cabinet n'est absolument détruit, tous sont blessés, on prétend même à mort; pour énervés, du moins, c'est évident. J'en suis peinée pour lord Grey, auquel je suis réellement attachée; pour le reste, je n'y prends pas le plus petit intérêt. Ce n'est pas par lord Palmerston que l'éclat leur reviendra. M. de Talleyrand a beau dire qu'il déblaye facilement de la besogne, qu'il parle et écrit bien le français, c'est un esprit court, présomptueux; il a l'humeur arrogante et le caractère sans droiture. Chaque jour fournit une preuve plus ou moins évidente de sa duplicité: par exemple, qu'est-ce qui peut faire que lorsque lord Grey s'explique hautement contre l'idée du Roi Léopold de se choisir un successeur, et que lord Palmerston semble être du même avis, il écrit des lettres particulières à lord Granville, pour soutenir la pensée de Léopold? Cela met une gêne continuelle dans toutes les relations des ambassadeurs avec lui, et cela en établit surtout une très pénible pour M. de Talleyrand.
Londres, 5 juin 1834.—M. le duc d'Orléans m'a écrit, sans provocation de ma part, ni motif bien apparent, une lettre qui me paraît avoir eu pour but la phrase suivante, qui semble vouloir établir qu'il n'approuve pas la marche des ministres du Roi son père: «Je vois déjà un symptôme rassurant dans cette disposition à circonscrire les querelles de parti dans les limites d'un collège électoral et à ne se livrer bataille qu'à coup de bulletins. Puisse cette direction des esprits remplacer tout à fait le système de force brutale que je vois avec douleur prévaloir aujourd'hui dans tous les partis, et être l'argument favori non seulement des hommes d'opposition, mais aussi des hommes de pouvoir.» Il me semble qu'il y a bon sens et bon sentiment dans cette réflexion.
Si M. le duc d'Orléans était bien entouré, j'aurais confiance dans son avenir: il a de l'intelligence, du courage, de la grâce, de l'instruction et de l'entreprise; ce sont des dons de Prince, fort heureux, et qui, mûris par l'âge, peuvent faire de lui un bon Roi. Mais l'entourage est si petit, si médiocre, en hommes et en femmes; il n'y a là, depuis la mort de Mme de Vaudémont, rien de distingué, de noble ni d'élevé.
Lady Granville a donné un bal, à Paris, pour le jour de naissance du Roi d'Angleterre. Elle avait rempli la galerie d'orangers et on devait valser autour; on avait dissimulé les lampes derrière des fleurs, de manière qu'on y voyait à peine: rien de plus favorable aux conversations particulières. Huit voleurs, mis à merveille, sont entrés par le jardin; cette quantité d'hommes inconnus a frappé, on en a parlé trop tôt; ils ont vu qu'ils étaient remarqués et se sont évadés. Il paraît que leur projet était d'arracher les diamants aux femmes, lorsqu'elles seraient allées dans le jardin qu'on allait illuminer.
Londres, 6 juin 1834.—Le Cabinet anglais, si petitement rajusté, ne porte pas la tête bien haute; tous les honneurs sont pour les ministres sortants. Lord Grey ne s'y trompe pas et ne s'enorgueillit nullement de la grande majorité de lundi dernier, car, comme me le disait un de ses amis: «Cette majorité n'est pas le résultat d'une affection pour les ministres, mais de la crainte de voir venir les Tories qui dissoudraient le Parlement actuel.» Je crois que rien n'est plus vrai. Au reste, le Cabinet sent déjà le besoin de se fortifier. On dit que lord Radnor, ami du Chancelier et grand aboyeur radical, sera Lord du Sceau privé.
Il paraît certain que dom Miguel et don Carlos quittent, décidément, la Péninsule, le premier pour venir ici, le second pour aller en Hollande.
Le prince de la Moskova ayant persisté dans son désir d'être présenté, il l'a été hier, ainsi que le prince d'Eckmühl. Ce désir était si vif, qu'ils allaient chercher à se faire présenter par M. Ellice, en l'absence de M. de Talleyrand, comme si cela eût été possible, lors même que cela n'aurait pas été inconvenant. Les jeunes Français n'ont, vraiment, idée de rien; et M. Ellice, qui n'est gentleman que d'hier, s'était mis de moitié dans cette belle combinaison.
On appelle, ici, assez drôlement lord Durham et M. Ellice l'Ours et le Pacha.
Londres, 7 juin 1834.—Voilà Lucien Bonaparte, qui, après avoir adressé une lettre aux députés de France, l'année dernière, et avoir, ensuite, disparu pendant plusieurs mois, puis s'être trouvé, dit-on, secrètement en France, durant les derniers troubles de Lyon et de Paris, est enfin revenu ici d'où il s'adresse maintenant aux électeurs de France. Sa nouvelle lettre, plus boursouflée encore et plus remplie d'affectation littéraire que la première, est en outre de la plus grande bassesse et du plus mauvais goût.
Lucien, que je n'avais jamais vu, avant son arrivée en Angleterre, puisqu'il était en disgrâce auprès de l'Empereur, passait pour avoir autant d'esprit au moins que son frère et beaucoup de décision. J'ai entendu dire qu'au 18 Brumaire, c'était lui qui avait sauvé Napoléon; enfin, je l'avais entendu fort louer. Sa connaissance personnelle, comme il arrive souvent, n'a pas répondu à mon attente; il m'a semblé, humble dans ses manières, terne dans sa conversation, faux dans son regard, ressemblant à Napoléon par les contours extérieurs de ses traits, nullement par l'expression. Je l'ai vu, l'année dernière, à un concert chez la duchesse de Canizzaro, prier celle-ci de le présenter au duc de Wellington qui était dans le salon, traverser la chambre et venir, avec des courbettes, se faire nommer au vainqueur de Waterloo, dont l'accueil a eu toute la froideur que méritait une telle platitude.
Puisque j'habite, à Londres, une maison célèbre pour un vol considérable fait à la vieille marquise de Devonshire, qui en est propriétaire[ [22], et pour un fantôme qui y est apparu à lord Grey et à sa fille, je veux conter ici ce que lord Grey et lady Georgiana, sa fille, m'en ont dit à plusieurs reprises et devant des témoins, lord Grey avec sérieux et détails, lady Georgiana avec répugnance et hésitation. Lord Grey, donc, un soir qu'il traversait la salle à manger du rez-de-chaussée pour aller, armé d'un bougeoir, de la pièce qui donne sur le square à son propre appartement, vit, au fond de la pièce et derrière une des colonnes qui divisent cette salle, le visage pâle et triste d'un homme âgé, dont cependant les yeux et les cheveux étaient très noirs. Le premier mouvement de lord Grey fut de reculer, puis, relevant les yeux, il vit encore ce même visage qui le fixait tristement, pendant que le corps semblait caché par la colonne, mais qui disparut au premier mouvement que fit lord Grey pour avancer. Il fit quelques recherches sans rien trouver. Il y a deux petites portes derrière les colonnes et une grande glace entre elles; je ne sais jusqu'à quel point la disposition des lieux n'offre pas une explication simple à cette vision, que lord Grey cependant n'admet avoir été ni celle d'un voleur ni l'effet du reflet de sa propre figure dans la glace. A la vérité, il était blond alors et ses yeux sont bleus. Tant il y a que, le lendemain matin à déjeuner, il raconta à sa famille ce qu'il avait vu la veille en allant se coucher. Lady Grey et sa fille lady Georgiana se regardèrent aussitôt avec une expression singulière, dont lord Grey demanda l'explication. On lui dit ce qu'on lui avait caché jusque-là pour ne pas se faire moquer de soi, c'est qu'une nuit, lady Georgiana s'était éveillée sous l'impression d'un souffle qui passait sur son visage; elle ouvrit les yeux et vit une figure d'homme se pencher sur elle; elle les ferma croyant rêver, mais les rouvrant aussitôt, elle revit la même figure; le cri qu'elle poussa alors fit disparaître la vision. Elle se jeta en bas de son lit, courut dans la chambre à côté, et fermant à clef sur elle la porte de cette chambre, elle se précipita, à moitié morte, sur le lit de sa sœur lady Élisabeth; elle lui raconta ce qui venait de lui arriver. Lady Élisabeth voulut entrer dans la chambre au fantôme pour l'examiner, mais lady Georgiana s'y opposa de toutes ses forces. Le lendemain matin, fenêtres, volets et portes étaient en bon ordre, et la vision fut déclarée avoir été celle d'un fantôme, quoiqu'une partie plate du toit arrivant jusqu'à une des fenêtres, ait fait supposer aux moins incrédules qu'un domestique, épris d'une des femmes de chambre, avait été le héros de cette aventure nocturne.
La maison n'en est pas moins restée en très mauvais renom. Je couche dans la chambre où on a enlevé les diamants de lady Devonshire, et ma fille dans celle du revenant de lady Georgiana. Quand nous sommes entrés dans cette maison, j'ai vu des gens qui, très sérieusement, s'étonnaient de notre courage; dans les premiers temps, les domestiques tremblaient en circulant le soir et les servantes ne voulaient aller que deux à deux. L'avouerai-je? A force d'avoir entendu lord Grey et sa fille raconter avec conviction les apparitions, je me suis sentie gagnée d'un certain malaise qui a eu de la peine à s'user.
Depuis près de trois ans que nous occupons cette maison, on n'y a rien volé et rien n'y est apparu. Toutefois, pendant un de nos voyages en France, et lorsque la porte de mon appartement était fermée à clef, la femme de charge, le portier et les filles de service ont juré avoir entendu sonner très fort la sonnette dont le cordon est au fond de mon lit, avoir couru à ma porte, l'avoir trouvée fermée à clef, comme cela se devait, et, après l'avoir ouverte, n'avoir rien aperçu qui eût pu donner lieu à ce bruit. On avait voulu me faire croire que ce coup de sonnette avait retenti précisément le 27 juillet 1832, jour où j'ai été si cruellement versée à Baden-Baden. Une petite souris aura, probablement, été le vrai coupable.
On dit que le père de lord Grey a eu une vision fort étrange, et que le fils, outre celle de Hanover-Square, en a eu une autre, plus curieuse, à Howick, dont il n'aime pas à parler, ce qui fait que je me suis abstenue de toute question; mais il en a circulé quelques versions qui ont prêté depuis à des caricatures.
Londres, 8 juin 1834.—Les prétentions exagérées de lord Radnor ont fait abandonner l'idée de le faire entrer au ministère. On songe maintenant à lord Dacre, qui satisferait, à ce que l'on croit, les Dissenters. Le Privy Seal, que lord Carlisle ne tient que provisoirement, est destiné au nouvel arrivant.
Je suis arrivée, hier matin, chez Mme de Lieven, au moment où elle venait de recevoir des lettres de Pétersbourg, qui lui donnent enfin une idée plus précise de ce que sera sa nouvelle position en Russie. Elle prend, ce me semble, un aspect plus favorable: au lieu de n'être qu'une poupée de cour et de succomber sous l'esclavage et la contrainte d'une représentation perpétuelle, la Princesse aura une maison à elle; l'Empereur désire que ce soit là que son fils apprenne à connaître la société, se forme au monde et à la conversation.
Ce projet, expliqué avec une grâce et une obligeance parfaites, dans une lettre de l'Impératrice, pleine d'esprit, de naturel, de bons sentiments et d'heureuses expressions, devient, nécessairement, d'un grand intérêt et est une grande consolation pour Mme de Lieven. Elle se voit avec une influence directe, et aussi indépendante qu'elle peut l'être en Russie. Son imagination développe et féconde ce nouveau but d'activité, et je dois cette justice à la Princesse qu'elle n'a pas laissé échapper la plus petite puérilité ou petitesse de conception dans le plan qu'elle s'est tracé tout de suite; non, tout était large et bien compris. Le plaisir de son importance personnelle était visible, mais le contraire eût été de l'hypocrisie, et je lui ai su gré de se l'être épargné devant moi! Le désir vif de rendre au jeune Grand-Duc le service immense de l'accoutumer à la grande et noble compagnie, de rendre son salon assez distingué et assez agréable pour accoutumer jusqu'à l'Empereur et l'Impératrice à y jouir plus du plaisir de la conversation que des divertissements pour lesquels ils ne sont peut-être plus assez jeunes; l'ambition de rendre, s'il se peut, à cette Cour, le grandiose et la civilisation intellectuelle dont elle brillait sous la grande Catherine; l'espérance d'y attirer, ainsi, des étrangers, en excitant leur curiosité et en ayant de quoi la satisfaire; tout cela occupe l'activité de la Princesse. Elle a, en elle, de quoi fort bien remplir ce rôle, difficile partout, et plus encore dans un pays où la pensée même est aussi enchaînée que l'est la parole.
J'ai trouvé, dans la lettre de l'Impératrice et dans celle de M. de Nesselrode, quelque chose de raisonnable et de délicat, et dans tout ce que j'entends dire de l'Empereur Nicolas, quelque chose qui peut faire espérer de bons résultats de cette seconde éducation de l'héritier d'un trône de glace. J'ai surtout été satisfaite de voir que la franchise avec laquelle Mme de Lieven avait témoigné à l'Impératrice ses regrets de quitter l'Angleterre ait été bien prise. Elle m'a dit à ce sujet: «Ceci me prouve qu'on peut être sincère, chez nous, sans se casser le cou.» J'espère qu'elle s'en convaincra de plus en plus, mais il sera longtemps nécessaire d'envelopper cette sincérité de beaucoup de coton.
Elle m'a extrêmement vanté l'Empereur, comme un homme fortement doué et destiné à devenir la grande figure historique du temps. A cela, je lui ai répondu en lui disant un mot de M. de Talleyrand qui l'a charmée. M. de Talleyrand m'a, en effet, dit ceci: «Le seul Cabinet qui n'ait pas fait une faute depuis quatre ans, c'est le Cabinet russe. Et savez-vous pourquoi? C'est qu'il n'est pas pressé.»
La Reine d'Angleterre a témoigné beaucoup de cette obligeance qui lui est naturelle à Mme de Lieven, à l'occasion de son rappel, quoiqu'elle ait eu beaucoup de peine à oublier le peu de cas que la Princesse faisait d'elle, pendant la vie de George IV et celle du duc d'York, et surtout le manque d'égards des patronnesses de l'Almacks, Mme de Lieven en tête, au seul bal de ce genre où elle avait été, comme duchesse de Clarence. J'ai entendu même la Reine, un jour, en faire souvenir Mme de Lieven, d'une façon à beaucoup embarrasser celle-ci; mais enfin, ces anciens petits griefs sont effacés et, à l'occasion du départ actuel, la Reine a été parfaite. Quant au Roi, c'est différent; il n'a pas même dit à M. ou à Mme de Lieven qu'il savait leur rappel: ils s'en prennent à lord Palmerston, et je crois que ce n'est pas sans cause.
Londres, 9 juin 1834.—J'ai trouvé hier la duchesse-comtesse de Sutherland fort occupée de réunir vingt dames qui, ensemble, offriraient à Mme de Lieven un souvenir durable des regrets que son départ laisse ici aux femmes de sa société particulière. Cette pensée, qui est tout anglaise, car l'esprit d'association se retrouve partout ici, jusque dans les choses purement de grâce et d'obligeance, m'a paru devoir être agréable et flatteuse pour la Princesse, et j'ai mis avec plaisir mon nom sur la liste. Dix guinées est le tribut de chacune, et un beau bracelet à l'intérieur duquel, si cela se peut, nos noms seront inscrits, me paraît être l'objet sur lequel le choix s'est fixé.
M. de Montrond est revenu de Paris. Son esprit prompt et incisif est toujours le même, et quoique assurément il ne soit rien moins qu'ennuyeux, je me sens reprise de cette espèce de malaise qu'éprouvent souvent ceux qui sont dans l'atmosphère d'un être venimeux, dont la piqûre est à redouter. Le charme qui a longtemps fasciné M. de Talleyrand, à son égard, n'existe plus et a d'autant mieux fait place à un sentiment de fatigue et d'oppression que l'ancienneté de leurs relations, et leur intimité passée, ne permettent pas d'en secouer entièrement le joug.
Il ne me semble pas que M. de Montrond apprenne rien de nouveau de Paris. Il parle de l'habileté du Roi, personne ne la conteste; que le Roi parle toujours, et toujours de lui-même, c'est également connu. M. de Montrond se plaint de la destruction de toute société à Paris, de l'esprit de division qui la brise et qui ne s'adoucit point. Il raconte assez drôlement les embarras de famille de Thiers, les prétentions diplomatiques du maréchal Soult pour son fils, les craintes qu'inspire à Rigny, et à d'autres, l'espèce d'effet que produit ici, à ce qu'ils croient, M. Dupin. Ils y voient le symptôme d'une entrée future au ministère et en veulent presque à M. de Talleyrand des politesses qu'il lui fait. Ils ne sentent pas que le bon accueil qu'on fait ici à M. Dupin (l'homme le moins propre, par lui-même, à plaire à la bonne compagnie anglaise) n'est dû qu'au désir de nous être agréable, et que le prix que nous y mettons ne tient qu'à faire tourner les grosses phrases redondantes de M. Dupin à l'avantage de l'alliance anglaise dont il était le vif adversaire.
J'ai trouvé lord Grey, hier, d'un découragement point du tout dissimulé: c'est un mal contagieux et qui semble avoir atteint tous ses adhérents. Cette lassitude, ce dégoût de lord Grey, me semble le plus fâcheux symptôme de l'affaiblissement du Cabinet actuel. Les coups, qui sont portés dans le Times par lord Durham à lord Grey, blessent celui-ci au cœur. Les conservatifs comme les radicaux exploitent déjà la succession des Whigs; il est impossible de ne pas voir que le moment est critique pour tous.
En causant, hier, avec un de mes amis, je me suis souvenue qu'ayant eu, à l'âge de dix-sept ans, comme beaucoup d'autres femmes de Paris à cette époque, la fantaisie, ou la faiblesse, de consulter Mlle Lenormand, qui était alors fort en vogue, je pris, d'abord, toutes les précautions que je crus suffisantes pour ne pas être connue d'elle. Il fallait lui demander et son jour et son heure; je le fis faire, pour moi, par ma femme de chambre, sous des noms et des demeures supposés; elle répondit, et je fus, au jour fixé, à deux heures après midi, avec ma femme de chambre, dans un fiacre pris à une certaine distance de chez moi, jusqu'à la rue de Tournon où demeurait la devineresse. Sa maison n'avait pas mauvaise apparence; l'appartement était propre, et même assez orné. Il fallut attendre le départ d'un monsieur à moustaches que nous vîmes sortir du cabinet où la sibylle rendait ses oracles. J'y fis entrer ma femme de chambre avant moi, mon tour vint ensuite. Après quelques questions sur le mois, le jour et l'heure de ma naissance, sur l'animal, la fleur et la couleur que je préférais, et sur les mêmes objets qui me déplaisaient particulièrement, après m'avoir demandé si je voulais qu'elle fît pour moi la grande ou la petite cabale dont le prix différait, elle arriva enfin à ma destinée, dont elle me dit ce qui suit; je laisse juger à ceux qui me connaissent bien si ce qu'elle me prédit alors s'est vérifié, en tout ou en partie; l'avenir laisse d'ailleurs encore de la marge aux événements qu'elle a signalés et qui, sans s'être réalisés jusqu'à présent, paraissent moins invraisemblables qu'ils ne me l'ont semblé alors. Peut-être ai-je oublié quelques détails insignifiants, mais voici les traits principaux de cette prédiction, que j'ai racontée, depuis, à plusieurs personnes, entre autres à ma mère et à M. de Talleyrand.
Elle me dit donc que j'étais mariée; qu'il existait entre moi et un grand personnage un lien spirituel (j'ai expliqué ceci parce que mon fils aîné était le filleul de l'Empereur Napoléon); que je me séparerais de mon mari après de nombreux embarras et tourments; que mes chagrins ne cesseraient que neuf années après cette séparation; que ces neuf années seraient marquées par des épreuves et des calamités de tous genres pour moi; elle m'a dit aussi que je deviendrais veuve, que je ne serais plus jeune alors, sans cependant être trop vieille et que je me remarierais; qu'elle me voyait, pendant beaucoup d'années, fort rapprochée d'un personnage qui, par sa position et son influence, m'obligerait à jouer une espèce de rôle politique et me donnerait assez de crédit pour sauver la liberté et la vie de quelqu'un. Elle m'a dit encore que je vivrais dans des temps fort orageux, difficiles et pendant lesquels il y aurait de grands bouleversements; qu'un jour, même, je serais éveillée à cinq heures du matin par des hommes armés de piques et de haches, qui entoureraient ma demeure pour me faire périr, que je parviendrais cependant à me sauver de ce danger auquel j'aurais été exposée par mes opinions et mon rôle politiques; que je m'échapperais déguisée; qu'elle me voyait encore en vie à soixante-trois ans et sur ma demande si c'était là le terme assigné à mon existence, elle m'a répondu: «Je ne prétends pas que vous mourrez à soixante-trois ans, je veux dire seulement que je vous vois vivante encore alors; plus tard, je ne sais rien de vous ni de votre destinée.»
Les circonstances principales de cette prédiction me parurent, alors, trop hors du cours probable des événements pour qu'elles me rendissent inquiète ou soucieuse; je le répétai à mes amis plutôt pour jeter du ridicule sur ma propre faiblesse qui m'avait conduite en si étrange compagnie, et quoique le moins vraisemblable de cette prédiction se soit vérifié, tels que ma séparation, de longs chagrins, l'intérêt que j'ai été forcée de prendre aux événements publics, par celui qu'ils inspiraient à M. de Talleyrand, j'avoue qu'à moins du récit d'une autre prédiction, je ne songe que fort rarement à celle de Mlle Lenormand, pas plus qu'à sa personne, qui était, cependant, assez étrange pour ne pas être oubliée. Elle avait l'air d'être âgée de plus de cinquante ans, lorsque je la vis; sa taille était plutôt élevée, ses façons brusques, sa robe noire lâche et traînante; son visage d'une mauvaise couleur mêlée, ses dents gâtées, ses yeux petits, vifs et sauvages, sa physionomie rude et curieuse tout à la fois, sa tête découverte, ses cheveux gris, hérissés et en désordre, achevaient de la rendre repoussante. Je fus soulagée en la quittant.
Je n'ai jamais eu semblable curiosité depuis; mais si je ne l'ai pas éprouvée, c'est bien plutôt par une certaine terreur de ce qui pourrait m'être annoncé, et par un certain dégoût pour l'espèce de monde dont c'est l'industrie, que par usage de ma raison. Si j'avouais toutes mes superstitions, je ferais grand tort à mon bon sens!
Ces oracles de Mlle Lenormand me revinrent cependant à la mémoire lorsqu'en juillet 1830, seule à Rochecotte, entourée d'incendies, et recevant les nouvelles des journées de Paris, je vis passer sous mes fenêtres les régiments que le général Donnadieu dirigeaient sur la Vendée, où on croyait que Charles X se rendrait. J'entendais les uns hurler contre les Jésuites, qu'ils accusaient bêtement de jeter des mèches inflammables dans leurs maisons et dans leurs champs; les autres crier contre les mal pensants tels que moi. Le curé vint se réfugier chez moi, pendant que le maire me demandait si je ne croyais pas qu'il fallût chasser de la commune cette soutane noire, qui, selon lui, sentait le soufre. Je me voyais déjà cernée par des piques et des haches, et me sauvant, comme je pouvais, en bonnet rond et en blouse. Je m'en suis tirée alors, mais quelquefois je me suis dit: «C'est partie remise, tu n'y échapperas pas.»
Londres, 10 juin 1834.—Lord Dacre, qui devait entrer au ministère, a fait une chute de cheval, causée par un coup de sang, qui le met hors de cause. On songe, maintenant, à mettre M. Abercromby à la tête de la Monnaie, en lui donnant entrée au Conseil.
Nous avions hier un dîner arlequin: M. Dupin, les jeunes Ney et Davoust, M. Bignon et le général Munier de la Converserie. Si de dire du mal de tout le monde est une manière de dire du bien de soi, M. Dupin n'y a pas manqué; il a indignement traité Roi et ministres, hommes et femmes de Paris. Les uns sont avares, bavards, sans tenue; les autres sont des brigands, des contrebandiers, des sapajous, que sais-je? Les mauvaises mœurs ont eu leur diatribe; c'était la justice armée d'un glaive exterminateur. M. Piron, le cicerone de M. Dupin et son très humble serviteur, me donnait la petite pièce par les formules multipliées de son adulation; il louait surtout M. Dupin de la manière lucide et détaillée, dont il expliquait aux ministres anglais les embarras et les dangers de leur position. Je crois qu'ils auraient autant aimé qu'on ne vînt pas d'outre-mer leur dire ce qu'ils savaient de reste.
Après le dîner, il m'a fallu subir la doucereuse fausseté de M. Bignon. Il me rappelle le mielleux et le subalterne de Vitrolles; il en a un peu la figure, beaucoup le parler et surtout le maintien. Je trouve, cependant, la conversation de M. de Vitrolles plus animée, et son imagination plus brillante. Du reste, j'ai causé avec M. Bignon, hier, pour la première fois, et j'aurais tort de le juger sur cette seule conversation; mais il est impossible de ne pas être frappé de sa manière calme et soumise qui met, tout d'abord, en défiance.
Londres, 11 juin 1834.—La nomination de M. Abercromby est dans le Globe d'hier soir; nous verrons si cela adoucira le ton du Times qui, hier matin encore, malmenait cruellement le pauvre lord Grey.
Dans la quantité de mots cités de M. de Talleyrand, il en est un fort joli, et peu connu, que voici: M. de Montrond lui disait, l'année dernière, que Thiers était un bon enfant, et pas trop impertinent pour un parvenu. «Je vais vous en dire la raison», reprit M. de Talleyrand, «c'est que Thiers n'est pas parvenu, il est arrivé.» J'ai peur que ce mot, si délicat, ne perde un peu le mérite de la vérité, mais la faute en serait à M. Thiers. L'impertinence lui devient familière; depuis son mariage, il vit dans une sorte de solidarité avec les plus petites gens du monde, mal famés, prétentieux, parvenus pour le coup, et non pas arrivés! Il est impossible que, malgré tout le déluge d'esprit dont il inonde la boue qui l'environne, il ne finisse pas par en être, si ce n'est étouffé, du moins bien éclaboussé. C'est vraiment grand dommage!
Londres, 12 juin 1834.—J'ai entendu raconter, hier, à Holland-House, que l'abbé Morellet se plaignant au marquis de Lansdowne d'avoir perdu ses pensions et ses bénéfices à la Révolution, pour laquelle il avait, cependant, et tant parlé, et tant écrit, le Marquis lui répondit: «Que voulez-vous, mon cher; il y a toujours quelques soldats blessés dans les armées victorieuses.»
Londres, 13 juin 1834.—On répand le bruit que dom Miguel s'est évadé, qu'une conspiration a éclaté à Lisbonne contre dom Pedro; on ajoute mille détails sinistres. Il paraît que tout ceci n'est que jeu de bourse, et que le vrai est réduit à quelques démonstrations fâcheuses pour dom Pedro, lorsqu'il s'est montré au spectacle. Ce serait, du reste, la meilleure conclusion de ce grand drame que l'expulsion simultanée des deux rivaux.
On s'étonne un peu que dom Miguel ne soit point encore débarqué en Angleterre. Don Carlos est arrivé hier à Portsmouth sur le Donegal.
L'Espagne se choque, avec raison, que le duc de Terceire et le commissaire anglais qui ont fait signer à dom Miguel des garanties contre son retour, n'en aient pas réclamé de don Carlos. On voudrait, maintenant, que l'Angleterre et la France prissent des mesures contre don Carlos, de façon à le mettre au ban de l'Europe: mais cela n'est pas admissible, malgré les notes du marquis de Miraflorès et les diatribes de lord Holland.
Il se tient d'étranges discours à Holland-House. Le petit Charles Barrington y disant l'autre jour qu'il n'avait pu monter à âne parce que c'était dimanche et que la religion défendait de monter à âne le dimanche, M. Allen lui répondit en grommelant: «Never mind; the religion is only for the donkeys themselves.»
M. Spring Rice vient d'être élu à Cambridge, mais à une petite majorité, ce qui ne plaît guère au ministère.
Sir Henry Halford, M. Dedel, la princesse de Lieven sont revenus émus, ravis, enivrés des brillantes journées d'Oxford pour la réception du duc de Wellington comme Chancelier de l'Université. Cette solennité était vraiment unique dans son genre; le caractère et le passé du duc de Wellington qui, il y a quatre ans encore, avait été lapidé à Oxford, pour avoir fait passer le Bill de l'émancipation des catholiques, la magnificence de la cérémonie, le nombre et la qualité des spectateurs, les traditions séculaires qui s'y sont reproduites, les émotions de tous, l'unanimité des applaudissements, enfin tout était remarquable et ne se renouvellera plus. Le duc de Cumberland, si généralement impopulaire, a trouvé là un bon accueil. Les idées religieuses anglicanes y dominaient; toutes les préventions personnelles disparaissent, devant les dangers dont l'Église est menacée, ce qui a fait juger avec faveur tous ceux que l'on croit disposés à la défendre. C'était moins le grand capitaine qu'on applaudissait dans le duc de Wellington que le défenseur de la foi.
Il est fâcheux qu'au milieu de la licence qu'on accorde, dans semblables occasions, aux étudiants, ils se soient permis de huer les noms de lord Grey et d'autres, qu'ils proféraient à haute voix, pour avoir ensuite le plaisir de les siffler. Le duc de Wellington a témoigné, chaque fois, que de telles manifestations lui déplaisaient; mais, malgré les signes d'improbation, elles se sont plusieurs fois reproduites.
On dit qu'au moment où le Duc a pris la main de lord Winchelsea, auquel il venait de donner le bonnet de docteur, le souvenir de leur ancien duel est venu à la pensée de tous, et que c'est là ce qui a provoqué le plus d'applaudissements. Ils ont été non moins vifs cependant, et plus touchants peut-être, lorsque lord Fitzroy-Somerset s'est approché du Duc, et que, ne pouvant lui offrir la main droite, perdue à Waterloo, ce fidèle ami et compagnon lui a tendu la gauche. Mais ce qui paraît avoir excité un enthousiasme inouï, et avoir fait retentir la salle d'un éclat extraordinaire et prolongé à l'infini, c'est la strophe d'une ode adressée au Duc qui finissait par deux vers dont voici le sens: «Quel est celui, qui, seul, a su résister à ce sombre et ténébreux génie, qui avait bouleversé le monde, et le vaincre? C'est toi, vainqueur à Waterloo.» Tout l'auditoire alors s'est levé spontanément, les cris, les pleurs, les acclamations ont été électriques, et comme disait Mme de Lieven, «le duc de Wellington peut mourir aujourd'hui et moi partir demain, car j'ai assisté à ce que j'ai vu de plus merveilleux dans les vingt-deux années que j'ai passées en Angleterre».
Londres, 14 juin 1834.—Un improvisateur allemand, qui se nomme Langsward, m'a été recommandé par Mme de Dolomieu. Il a fallu lui faire honneur et réunir, assez péniblement, tous ceux qui, ici, savent quelque peu l'allemand, pour entendre ce poète. Ce n'était pas mauvais: des bouts-rimés, assez heureusement remplis; un morceau, en vers, sur Inès de Castro, et plus tard, en prose, une scène populaire viennoise, indiquent certainement de la verve et du talent. D'ailleurs, le don de l'improvisation poétique indique, presque toujours, une faculté à part, même dans les gens du Midi, dont la langue est, par ses seuls accents, une vraie harmonie; à plus forte raison y a-t-il difficulté vaincue à être poétiquement inspiré, à travers les accents moins flexibles des langues du Nord. Cependant, les improvisateurs, même Sgricci, m'ont toujours paru plus ou moins froids ou ridicules. Leur enthousiasme est outré et factice, les étroits salons dans lesquels ils sont renfermés, et qui n'inspirent, ni le poète, ni les spectateurs, rien en eux, ni autour d'eux, ne monte au diapason poétique. Il me semble qu'il faudrait, pour que l'enthousiasme puisse être contagieux, la campagne pour théâtre, le soleil pour lumière, un rocher pour siège, une lyre pour accompagnement, des événements d'un intérêt général et rapproché pour sujets, enfin un peuple tout entier pour auditoire: Corinne si l'on veut, Homère avant tout! Mais un monsieur en frac, dans un petit salon de Londres, devant quelques femmes qui cherchent à s'échapper, pour aller au bal, et quelques hommes, dont les uns songent aux protocoles de la Belgique, et les autres aux courses d'Ascot, ne sera jamais qu'une espèce de mannequin rimeur, fastidieux et déplacé.
Mme de Lieven m'a montré, hier, une lettre de M. de Nesselrode, dans laquelle il se plaint du mauvais esprit tracassier et agitateur de lord Ponsonby, qui, ajoute-t-il, fait enrager le pauvre Divan. L'amiral Roussin y est, comparativement, trouvé charmant.
Dom Miguel est, décidément, embarqué, et se rend à Gênes.
Londres, 15 juin 1834.—A peine dom Pedro se sent-il délivré de la présence de son frère, et point encore sous les yeux des Cortès, qu'il se hâte de détruire couvents, moines et religieuses. Je ne sais si cela sera encore admiré à Holland-House, mais cela me fait l'effet d'être une folie impie dont il pourrait bien ne pas tarder à se repentir.
Les Rothschild, qui prétendent tout savoir, sont venus dire à M. de Talleyrand, que le marquis de Miraflorès venait de partir pour Portsmouth, afin d'y offrir de l'argent à don Carlos, sous la condition qu'il signerait des engagements semblables à ceux acceptés par don Miguel.
M. Bignon, le jour où il a dîné, avec M. de Talleyrand, chez lord Palmerston, a dit au premier qu'il désirait lui parler, et, avec un air et un ton mystérieux et intime, il lui a dit: «Maintenant que j'ai dîné chez lord Palmerston, on ne dira plus à Paris que je ne puis pas être ministre.» Cette étrange conclusion a été suivie de blâmes indiscrets contre le Cabinet français, et d'un peu de surprise que M. Dupin n'eût pas fait à M. de Talleyrand des ouvertures du même genre. Il faut convenir que rien ne saurait être plus présomptueux que cet esprit, soit qu'il prenne la forme doucereuse et souple de M. Bignon, soit qu'il revête la forme doctorale et rude de M. Dupin.
Londres, 16 juin 1834.—A propos de M. Dupin, sa mère étant morte, à Clamecy en Nivernais, il y a quelque temps, il a fait graver sur sa tombe: «Ci-gît la mère des trois Dupin.»
Il y a d'assez bons contes ici sur lui et sur son cicerone, l'aimable Piron. M. Ellice les menant un jour, tous deux, voir je ne sais quelle curiosité de Londres, M. Dupin déploya, dans la voiture, un grand mouchoir de poche, à carreaux, bien commun, et, après l'avoir étendu à quelque distance de son visage, il cracha dedans, en visant assez juste le milieu du mouchoir. M. Piron lui dit alors, tout haut, et avec un air fort capable: «Monsieur, dans ce pays-ci, on ne crache pas devant le monde.»
Le choix de M. Fergusson, pour une des places de haute magistrature, donne de plus en plus une couleur radicale au Cabinet anglais. Lord Grey, sans presque s'en douter, est ainsi entraîné vers un abîme, dans lequel le pousse sa faiblesse et que ses instincts et ses tendances naturelles repoussent. Lord Brougham se vante d'avoir tout rajusté; lord Durham dit, au contraire, que c'est lui seul qui a décidé tous les nouveaux arrivants à accepter, probablement pour lui frayer la route. Celui-ci s'est, pour le moment, retiré dans sa villa, près de Londres, d'où il dit: «J'ai fait des Rois et n'ai pas voulu l'être.»
Le marquis de Conyngham est désigné, dit-on, pour les Postes, sans entrée au Conseil; c'est un choix de société dans lequel la politique semble être hors de cause.
Au dîner high-tory que le Lord-maire donne le 22 au duc de Gloucester, le duc de Richmond a accepté d'être présent. Le duc de Wellington, qui, depuis l'indigne conduite de la Cité à son égard en 1830, a juré de n'y plus reparaître, s'est fait excuser, sans cacher son motif. Pourtant, ce n'est plus le même Lord-maire, et probablement le Duc recevrait aujourd'hui un accueil très flatteur, mais enfin il a fait un serment et il veut le tenir.
M. Backhouse, le sous-secrétaire d'État au ministère des Affaires étrangères, a été envoyé à Portsmouth pour prendre les ordres de l'infant don Carlos, sur tout ce qui pourrait lui être agréable, excepté cependant de lui offrir de l'argent, cette réserve paraissant être la seule manière d'appuyer efficacement la négociation du marquis de Miraflorès, qui, lui, est chargé d'offrir à l'Infant, de la part de son gouvernement, une pension annuelle de trente mille livres sterling, sous la condition de prendre des engagements semblables à ceux de dom Miguel. On suppose que la misère absolue dans laquelle l'Infant, sa femme, ses enfants, la duchesse de Beïra, sept prêtres et beaucoup de dames, en tout soixante-douze personnes, qui sont à bord du Donegal, se trouvent réduits, et qui est telle qu'ils n'ont pas de quoi changer de linge, rendra la négociation assez facile. On ne sait point encore quels sont les projets de don Carlos, les uns disent qu'il veut se retirer en Hollande, d'autres nomment Vienne, d'autres enfin parlent de Rome; ce dernier projet paraît être particulièrement désagréable au gouvernement actuel d'Espagne, mais personne n'a le droit d'influencer ce choix.
On attend, ici, assez prochainement, M. de Palmella, qui s'y annonce pour terminer des affaires personnelles, mais on suppose assez généralement que c'est pour aviser aux moyens de se débarrasser de dom Pedro dont les absurdes folies ne satisfont personne. Ce serait alors le moment de choisir un mari à doña Maria da Gloria, et la manière, peut-être, de débourrer cette jeune Princesse, qui n'a, encore, que les allures d'un jeune éléphant.
Lord Palmerston, selon ses bonnes et courtoises habitudes, avait envoyé M. Backhouse à Portsmouth, sans en dire mot à M. de Talleyrand, qui ne l'a appris que par le bruit public. Cela a amené un petit bout d'explication entre lord Grey et moi. Il faut convenir qu'il est impossible d'être meilleur, plus plein de candeur, de sincérité et de bonnes intentions que lord Grey. Je suis sans cesse touchée de ses qualités d'homme et frappée de son incapacité d'homme politique. Il a encore couru après moi, sur son escalier, pour justifier lord Palmerston sur le fait de toute mauvaise intention et pour me prier de l'excuser près de M. de Talleyrand. J'ai répondu à cela, par le vieux dicton français que l'enfer était pavé de bonnes intentions et j'ai ajouté en anglais: «Well, I promise you to tell to M. de Talleyrand that lord Palmerston is as innocent as an unborn child, but I don't believe a word of it.» Cela a fait rire lord Grey, qui a pris le tout à merveille de ma part, ce qu'il fait toujours.
Londres, 17 juin 1834.—Don Carlos n'a pas voulu voir M. de Miraflorès, il n'a reçu que M. Backhouse, auquel il a fait comprendre qu'il n'accepterait pas un écu à condition de céder le plus petit de ses droits. Il a chargé M. Sampaïo, l'ancien consul de dom Miguel à Londres, de lui chercher une maison à Portsmouth, où il veut se reposer pendant quinze jours, puis de lui en trouver une près de Londres pour y passer quelque temps.
Le gouvernement anglais attribue le refus de don Carlos à un crédit d'un million, qu'il croit être sûr que l'Infant a trouvé à Londres chez M. Saraiva, l'ancien ministre de dom Miguel en Angleterre: on prétend même, ce qui est peu vraisemblable, que ce crédit lui a été ouvert par le duc de Blacas. L'évêque de Léon, qu'on dit être un assez mauvais homme, mais habile, à la façon d'un moine espagnol, est avec l'Infant; c'est lui qui est le conseil et l'âme de cette cour fugitive.
Le marquis de Conyngham, fils de la célèbre favorite de George IV, succède décidément, à la direction des Postes, à son beau-frère, le duc de Richmond; il est jeune, beau, élégant, homme à bonnes fortunes, recevant et écrivant plus de billets que de lettres; aussi dit-on qu'il est le Post-master general of the two penny Post.
Londres, 18 juin 1834.—Il y a toujours une grande confusion, et un conflit de juridiction, dans toutes les réunions de dames, et malgré la présidence de la duchesse-comtesse de Sutherland, il y a eu bien des discussions et des hésitations pour ce bracelet à offrir à Mme de Lieven. Quelques dames se sont retirées par économie, d'autres parce qu'elles n'étaient pas directrices de l'affaire, enfin, il en reste trente. Le choix des pierres et la façon de les monter ont été un autre chapitre difficile: point d'opales, la Princesse ne les aime pas; pas de rubis, ils sont trop chers; les turquoises viennent de Russie, ce serait envoyer de l'eau à la rivière; les améthystes de même; les saphirs, la Princesse en possède de superbes; l'émeraude peut-être; mais non—mais oui—mais cependant—pourquoi pas?—ce ne sera pas ce que je croyais—le péridot n'est pas assez distingué; il faut demander à la Princesse elle-même... C'est ce que l'on a fait; voilà le mystère éventé, la surprise finie et une grosse perle choisie.
Vient ensuite la question plus délicate, plus littéraire, celle de l'inscription dédicatoire. Ces dames tiennent à ce que les mots gravés soient en anglais; alors, en ma qualité d'étrangère, je me retire. On me témoigne des regrets obligeants; je persiste, comme de raison, et me voilà hors de cause. Je reste comme simple spectatrice et je ne m'en amuse pas moins. On essaye de vingt rédactions différentes, les poétiques, les symboliques: les unes veulent jouer sur l'image de la perle, et disent que la perle a été choisie parce que la Princesse est la perle des femmes, les autres trouvent que l'image ne serait pas assez exacte pour l'adopter: on veut y mêler un petit mot adressé aux talents politiques de la Princesse, ce qui fait rappeler à l'ordre. Il faut encore trouver un moyen de rappeler les noms des donatrices sans blesser les autres dames de la société anglaise. Aussi on me consulte; je réponds que je ne sais pas assez d'anglais pour avoir un avis; on me demande ce que je mettrais si c'était en français, je le dis, et, de guerre lasse, on se décide à le traduire en anglais et à l'adopter. Ce sont quelques mots fort simples: «Testimony of regard, regret and affection presented to the princess Lieven on her departure, by some english ladies of her particular aquaintance. July 1834.»
Londres, 19 juin 1834.—Mme de Lieven, qui est venue hier matin chez moi, et qui est dans une émotion toujours croissante à mesure que son départ approche, emportée par l'espèce de fièvre qu'elle éprouve, m'a dit avec amertume qu'elle était sûre qu'il y avait, outre lord Palmerston, une seconde personne soulagée de son départ, et que c'était le Roi d'Angleterre; qu'il s'était refusé à écrire la lettre autographe qui, tout en mettant l'amour-propre de son ministre à couvert, aurait pu faire revenir sur le rappel de M. de Lieven; que Palmerston avait endoctriné le Roi sur les inconvénients qu'il y avait à la trop longue résidence des ambassadeurs étrangers à sa Cour; qu'ils y devenaient trop initiés et y acquéraient même une puissance réelle et importante; bref, le Roi est charmé du départ de Mme de Lieven, et elle en fait honneur à Palmerston, ce qui n'augmente pas son goût pour lui. Elle trouverait une consolation à la pensée de l'abîme qui s'ouvre sous ses pieds; en effet, le ministère, tout entier, ne paraît rien moins que solide, et le plus ébranlé d'entre ses membres est sans doute lord Palmerston. Ses collègues n'en font plus grand cas. Lord Grey convient qu'il parle mal aux Communes, le Corps diplomatique déteste son arrogance, les Anglais le trouvent mal élevé. Son seul mérite paraît, après tout, ne consister que dans une facilité remarquable à parler et à écrire le français. Le départ des Lieven, qui fait de la peine à tout le monde et très certainement à lord Grey, est si généralement attribué à l'entêtement impertinent de lord Palmerston, que personne ne cherche à dissimuler cette conviction, pas même les ministres, ses collègues. Aussi, dans les nombreux dîners et les réunions d'adieu qu'on offre aux Lieven, personne n'invite lord Palmerston; c'est d'autant plus remarquable que lady Cowper est nécessairement de tous. Il n'a pas laissé que d'en être très piqué, surtout de la part de lord Grey. Celui-ci s'en est fait un petit mérite près de Mme de Lieven en lui disant: «Vous voyez, j'ai réuni vos amis et j'ai évité Palmerston.» La pauvre lady Cowper a le reflet de toute l'humeur de lord Palmerston; on dit qu'il la lui témoigne rudement.
Le duc de Saxe-Meiningen est arrivé, sur l'invitation du Roi, pour escorter la Reine, sa sœur, pendant son voyage en Allemagne. Elle part, dit-on, le 4 juillet; le Roi insiste pour que ce soit le 2: il est si étrangement pressé de ce départ qu'il a arrangé à lui tout seul, que beaucoup de gens croient qu'il ne laissera pas revenir la Reine de sitôt, et que personne ne doute du plaisir qu'il anticipe à reprendre la vie de garçon. Tout le monde tremble de ce qu'il va imaginer pour se divertir: le genre de ses plaisirs, l'ordre des personnes qu'il y appellera, tout cela donne à penser aux gens comme il faut, et les inquiète. Il a, sûrement, de singulières fantaisies en tête, puisque l'autre jour, à dîner, il a interpellé tout haut un vieux amiral qu'il a beaucoup connu jadis, en lui demandant s'il était toujours aussi gaillard qu'il l'avait connu; et l'amiral lui ayant répondu que l'âge des folies était passé, le Roi a repris que, quant à lui, il comptait bien s'y remettre!
C'est toujours un événement pour moi que l'arrivée d'une lettre de M. Royer-Collard, d'abord parce que je lui suis fort attachée, puis parce qu'il dit beaucoup en peu de mots, toujours d'une manière frappante, et avec un ton qui n'appartient qu'à lui et qui donne longtemps à penser. C'est ainsi que dans la lettre que je viens de recevoir, il y a ceci plein de vérité et d'une malice de bon goût: «Il a bien de l'esprit (c'est de Thiers dont il s'agit); il lui manque du monde, et l'expérience que le monde donne, de la gravité et quelques principes; en écrivant ce mot, il me vient à l'esprit que vous me prendrez pour un doctrinaire, ce serait bien injuste, car ils sont bien exempts de ce faible-là.»
Londres, 20 juin 1834.—Des lettres tombées en mains peu sûres ont appris que le duc de Leuchtenberg, fatigué de l'éclat qu'avaient eu les projets de la sœur de la duchesse de Bragance, pour lui faire épouser doña Maria, priait la Duchesse d'y renoncer désormais, parce qu'ils avaient inspiré trop de méfiance pour qu'ils puissent réussir; mais il engage, en même temps, sa sœur, à songer à leur jeune frère Max qui n'a pas éveillé de soupçons, et qu'il serait plus aisé de faire arriver au but. Maintenant que ce second projet est dévoilé, il est probable que son exécution sera aussi vivement contrariée que l'a été la première intrigue de cette ex-impératrice. On la dit singulièrement active et ambitieuse, sous des dehors très doux, très agréables et surtout très simples.
La conversation ayant tourné, hier au soir, dans notre salon, sur le caractère et la position de Mirabeau, j'ai entendu M. de Talleyrand répéter un fait curieux: c'est qu'à la Restauration, ayant été, pendant la durée du gouvernement provisoire, en possession des archives les plus secrètes de la Révolution, il y avait trouvé la quittance en règle donnée par Mirabeau de l'argent reçu de la Cour. Cette quittance était motivée et précisait les services qu'il s'engageait à rendre. M. de Talleyrand a ajouté que, malgré cette transaction d'argent, il serait injuste de dire que Mirabeau se fût vendu; que tout en recevant le prix des services qu'il promettait, il n'y sacrifiait cependant pas son opinion; il voulait servir la France, autant que le monarque, et se réservait la liberté de pensée, d'action et de moyens, tout en se liant pour le résultat. D'après cela, sans mériter le jugement extrême de bassesse et d'avilissement que plusieurs ont porté contre Mirabeau, on peut, cependant, se permettre de trouver que son caractère était infiniment moins élevé que son esprit. Il appartenait, d'ailleurs, à une mauvaise race; le père, la mère, le frère, la sœur, tous étaient ou fous, ou méchants, ou livrés à mille turpitudes. Et cependant, malgré une déplorable réputation, arrivant partout comme une espèce de forçat libéré, d'une laideur remarquable et habituellement sans argent, quelle influence magique n'exerce-t-il pas? Elle est telle, que son souvenir même l'exerce encore; que cette prodigieuse organisation en impose; que cette verve surabondante ravit et attache même à travers les formes ennuyeuses et fatigantes dont on l'a emmaillotée, dans le livre que son fils adoptif vient de faire paraître. L'authenticité des matériaux, l'abondance des citations originales, et leur intérêt merveilleux, dédommagent souvent de la gaucherie et de la pesanteur de la mise en œuvre.
Il a d'ailleurs, pour moi, un mérite particulier, celui d'éclairer mon ignorance. Je n'avais qu'une idée très vague de Mirabeau, il était resté voilé pour moi qui connais si imparfaitement la Révolution française. Elle est trop près de moi, pour en avoir fait l'objet d'études historiques, et elle ne m'a pas été assez contemporaine, pour avoir appris à la connaître pendant sa durée; quelques récits de M. de Talleyrand, les Mémoires de Mme Roland, voilà tout ce que j'en sais. D'ailleurs, j'ai une répugnance si vive pour cette dégoûtante et terrible époque, que je n'ai jamais eu le courage d'y arrêter ma pensée, et que j'ai presque toujours sauté à pieds joints l'abîme qui sépare 1789 de l'Empire. Les Mémoires de M. de Talleyrand auraient pu m'éclairer sans doute, mais je me suis trouvée trop préoccupée de l'individu pour bien saisir la question générale. M. de Talleyrand, dans ses Mémoires, apprend beaucoup mieux ce qui a amené la catastrophe qu'il n'en donne les détails. Il était, d'ailleurs, hors de France pendant les années les plus critiques. Son séjour en Amérique est un des épisodes les plus agréables de ses souvenirs; c'est, pour le lecteur comme pour lui-même, un temps de halte et de repos, qui met à l'abri des horreurs de la Convention et fait reprendre haleine avant d'arriver aux bouleversements armés de l'Empire.
M. de Talleyrand a ajouté, au sujet de la quittance de Mirabeau, que, la regardant comme un papier de famille et ne se sentant pas en droit de la garder, il l'avait remise à Louis XVIII lui-même et qu'il ignorait ce qu'elle était devenue.
Londres, 21 juin 1834.—M. de Talleyrand avait plus de cinquante-cinq ans lorsqu'il a commencé à écrire ses Mémoires ou plutôt un petit volume sur M. le duc de Choiseul. Partant en 1809 pour les eaux de Bourbon-l'Archambault, il demanda à Mme de Rémusat de lui prêter un livre à lire en route: elle lui donna l'Histoire du dix-huitième siècle, par Lacretelle, ouvrage inexact et incomplet. M. de Talleyrand, impatienté des erreurs et de l'ignorance qu'il y trouvait, mit les loisirs des eaux à profit pour tracer un tableau rapide, vrai et parfaitement vif et animé d'une des époques particulièrement dénaturées par Lacretelle. L'extrême plaisir que ce petit morceau fit aux personnes qui en eurent connaissance et l'intérêt que M. de Talleyrand trouva à l'écrire, lui donnèrent l'idée de grouper les événements subséquents autour d'un autre personnage qu'il avait beaucoup connu; il fit alors son morceau sur M. le duc d'Orléans, non moins curieux que le premier, mais qu'il a, depuis, refondu aux trois quarts dans ses propres Mémoires. Ceux-ci vinrent, tout naturellement, compléter, par des souvenirs plus personnels encore, les récits des deux époques, dont l'une avait vu préparer, et l'autre s'accomplir, la crise dans laquelle M. de Talleyrand a pris sa place historique. C'est pendant les quatre années de sa disgrâce près de l'Empereur Napoléon qu'il a le plus, et j'ajouterais, le plus brillamment écrit. De 1814 à 1816, il n'a presque rien fait pour ses Mémoires; plus tard, et jusqu'en 1830, il a revu, corrigé, ajouté, complété; il a lié son morceau sur Erfurth et un autre sur la catastrophe d'Espagne, qui a conduit Ferdinand VII à Valençay, au corps principal de ses Mémoires; il les a poussés jusqu'après la Restauration, mais toute sa correspondance durant le Congrès de Vienne, dont les originaux sont aux Affaires étrangères, et qui forme un curieux document, lui ayant été soustraite (c'est-à-dire les copies), il s'est trouvé sans matériaux et sans notes pour cette époque intéressante, et cela se sent parfois dans les Mémoires.
En général, il est fâcheux que M. de Talleyrand n'ayant jamais fait de journal ou pris des notes, et ayant la plus monstrueuse incurie et négligence pour ses papiers, se soit trouvé, le jour où il a voulu rassembler ses souvenirs, sans aucun autre moyen de les retrouver et d'en suivre exactement les détails, que sa mémoire, fort bonne assurément, mais nécessairement trop surchargée pour ne pas laisser quelquefois des lacunes regrettables[ [23].
J'ai souvent entendu M. de Talleyrand raconter des anecdotes très piquantes, qui sont omises dans ses Mémoires, parce que, dans le moment où il écrivait, il n'y songeait plus. J'ai eu, moi-même, le tort de ne pas les écrire à mesure, et de m'en fier aussi à ma seule mémoire et la mémoire est souvent bien trompeuse pour soi-même et insuffisante pour les autres.
M. de Talleyrand a fait, malheureusement, trop souvent, et à toute sorte de monde, la lecture de ses Mémoires ou plutôt de telle ou telle partie de ses Mémoires; il les a dictés et fait recopier, tantôt à l'un, tantôt à l'autre: cela en a publié l'existence et a éveillé l'inquiétude politique des uns, la jalousie littéraire des autres; l'infidélité, la cupidité ont spéculé sur leur importance. On assure, et je suis portée à le croire, que plusieurs copies tronquées et envenimées par l'esprit libellique et haineux de ceux qui les possèdent, existent et doivent être publiées un jour; ce serait un malheur, non seulement à propos des mauvaises passions que cela mettrait en jeu, mais aussi parce que ces copies infidèles ôteraient du mérite, de la nouveauté et de la curiosité aux Mémoires authentiques, lorsqu'un jour ils paraîtront. Ils seront comme déflorés d'avance.
Je n'en connais pas de moins libelliques que ceux-ci. Je ne dis pas qu'il ne s'y retrouve parfois de cette malice fine et gaie, qui est si naturelle à l'esprit de M. de Talleyrand, mais il n'y a rien de méchant, rien d'insultant; moins de scandale que dans aucun écrit de ce genre. Les femmes, qui ont tenu cependant tant de place dans les habitudes sociales de M. de Talleyrand, sont traitées par lui avec respect, ou au moins avec grâce, mesure et indulgence. On voit qu'il est resté reconnaissant du charme qu'elles ont répandu sur son existence; et si, un jour, les hommes graves trouvent ces Mémoires incomplets pour l'histoire, si les hommes curieux n'y trouvent pas toutes les révélations qu'ils y cherchaient, ils pourront peut-être en accuser l'insouciante paresse de M. de Talleyrand; mais les femmes devront toujours lui savoir gré de cette retenue de bon ton qui a refusé à l'insolence, à la grossièreté, au cynisme des publicistes libelliques du temps actuel, de nouvelles armes pour calomnier ou médire.
Londres, 22 juin 1834.—Sir Robert Peel, chez lequel j'ai dîné hier, me faisait observer que M. Dupin, qui y dînait aussi, ressemblait bien plus à un Américain qu'à un Français. C'est à peu près le plus mauvais compliment qui puisse sortir de la bouche d'un Anglais bien élevé! Sir Robert Peel m'a paru être tout particulièrement in good spirits. Le soin qu'il a mis à me questionner sur les membres du ministère français, et à insister sur son goût et son admiration pour M. de Talleyrand, m'a fait penser qu'il pouvait bien y avoir là quelque idée d'être bientôt en position d'avoir des affaires à traiter directement avec eux. J'ai demandé à sir Robert Peel s'il trouvait les allures et le ton de discussion changés, depuis le Parlement réformé. Il m'a répondu que oui, jusqu'à un certain point; mais que ce qui le frappait surtout, c'était le manque absolu de talents nouveaux, dans cette nouvelle émission de membres, dans la Chambre des Communes. Il m'a semblé en être au moins aussi satisfait que surpris; il a, en effet, de fort bonnes raisons pour désirer que les anciennes célébrités parlementaires ne soient pas effacées.
Sa maison est une des plus jolies, des mieux arrangées, des plus heureusement situées de Londres; pleine de beaux tableaux, de meubles précieux, sans faste, sans ostentation; le meilleur goût a présidé à tout et ne laisse percevoir aucune trace de l'obscure origine de sir Robert. La modeste et noble figure de lady Peel, le calme et la douceur de ses manières, les intelligentes figures de ses enfants, le luxe des fleurs dont la maison est parfumée, le grand balcon d'où on domine la Tamise, d'où on aperçoit Saint-Paul et Westminster, tout ajoute à l'ensemble et le rend aussi agréable que complet. Hier, par une belle soirée, vraiment chaude, avec la double lumière d'un beau clair de lune, et du gaz éclairant tant d'édifices et de ponts, dont les arches se reflétaient dans la rivière, on pouvait se croire partout ailleurs que dans la brumeuse Angleterre.
Londres, 23 juin 1834.—Lord Clanricarde, gendre de M. Canning, qui avait une place dans la maison du Roi, a donné sa démission, par humeur de n'avoir pas les Postes, qu'on a donné à lord Conyngham.
Le grand dîner conservatif de la Cité, d'avant-hier, a été remarquable surtout par la présence du duc de Richmond et sa réponse au Lord-maire, lorsque celui-ci a porté la santé du duc de Wellington et des nobles Pairs présents; le duc de Richmond a répondu par une sorte de profession de foi de son attachement to Church and State, et, lorsque le Lord-maire a porté la santé du comte de Surrey, fils aîné du duc de Norfolk, membre de la Chambre des communes, mais qui n'est pas conservatif et qui est catholique, le Comte a répondu qu'il avait la conviction que la Chambre des communes ne se montrerait pas moins zélée que la Chambre Haute, pour le maintien de l'Église; oui, de l'Église et de l'ancienne constitution du pays. Les applaudissements ont été immenses.
Il paraît que tout tend, de plus en plus, à rapprocher M. Stanley de sir Robert Peel, et qu'on espère que cette réunion, qui est déjà fort avancée, amènera une dissolution du Cabinet actuel; mais on ne veut pas de trop brusques transitions, pour ne pas effaroucher John Bull, qui n'aime pas les Cabinets de coalition.
Londres, 25 juin 1834.—Il y a, chaque année, dans les grandes villes des Comtés d'Angleterre, ce qu'on appelle ici des musical festivals: on y exécute, en général, de grands oratorios; les artistes célèbres, de tous les pays, y sont appelés et payés très chèrement. Ces fêtes durent plusieurs jours; tout le beau monde se rend des différents points du Comté au chef-lieu; cela se passe dans les églises, où on se rassemble le matin, et les soirées sont consacrées à des divertissements plus mondains. Ces fêtes sont, après les courses de chevaux, ce qui attire le plus de monde.
A Londres, ce festival n'a lieu que tous les cinquante ans: c'était hier cet anniversaire. Toute la Cour y a été, solennellement, et doit y retourner les trois autres jours. Westminster était rempli, et quoique moins imposant qu'au couronnement du Roi, le coup d'œil était cependant fort brillant encore; les arrangements bien pris, point de foule, ni d'embarras; c'était très bien. Le nombre des musiciens était énorme: tant chanteurs qu'instrumentistes, il y en avait sept cents. Mais, malheureusement, l'église de Westminster est si haute, et construite si en opposition avec tout effet musical, que ce nombre prodigieux de voix et d'instruments qui, disait-on, ferait crouler l'édifice, ne le remplissait même pas assez. C'est surtout pendant la première partie de la Création, de Haydn, que c'était extrêmement sensible. Le Samson, de Haendel, d'une création plus large et plus puissante, convenait mieux à la circonstance. La Marche funèbre m'a fait beaucoup d'impression, et l'air de la fin, chanté par miss Stevens, avec accompagnement obligé de trompettes admirablement exécuté, a été une belle chose. Mais le grand tort, pour l'effet général, a été d'avoir placé les chanteurs si bas, que leurs voix étaient perdues, avant d'avoir pu s'élever vers la voûte, et d'y avoir trouvé leur point de répulsion. Je crois, aussi, que l'orgue peut, seul, suffisamment remplir les vastes cathédrales; tous les orchestres du monde restent maigres, et hors du style voulu, et j'ai regretté qu'on ne l'eût pas employé hier, pour l'effet de l'ensemble, qui aurait été plus riche et plus frappant. J'ai été jusqu'à trouver quelque chose de choquant à cette musique de concert dans une église; cela m'a produit l'effet que pourrait faire un éloge académique, quelque noble et beau qu'il pût être, en chaire, à la place d'une oraison funèbre.
Londres, 24 juin 1834.—M. de Talleyrand disait hier, à propos de quelques Français: «C'est prodigieux, ce que la vanité dévore d'esprit.» Il me semble que rien n'est plus vrai, surtout dans l'application qu'il en faisait.
On annonce à M. de Talleyrand l'ordre du Sauveur, de Grèce, et celui du Christ, de Portugal. A l'occasion de ce dernier, il m'a raconté que, du temps de l'Empire, lorsque les ordres pleuvaient sur lui de toutes parts, le comte de Ségur, grand maître des cérémonies, se montrant un peu triste de n'en recevoir aucun, M. de Talleyrand pria l'Empereur de lui permettre de donner à M. de Ségur celui du Christ, qu'il venait de recevoir; ce qui fut fait, et à la grande satisfaction de M. de Ségur, qui, depuis, ne manquait jamais de se parer de son grand cordon.
Londres, 2 juin 1834.—Feu lord Castlereagh parlait un français très original: il disait à Mme de Lieven que ce qui lui faisait trouver le plus de plaisir dans sa conversation, c'est que son esprit devenait liquide près d'elle; et lui parlant, un jour, de l'union qui régnait entre les grandes puissances, il lui dit qu'il était charmé qu'elles fussent toutes dans le même potage, traduction un peu trop littérale de l'anglais, in the same mess!
J'ai causé longtemps, hier, avec mon cousin Paul Medem; il comprend fort bien les difficultés de sa position, qui commencent par les regrets si vifs qu'éprouvent M. et Mme de Lieven à lui céder la place. Ce qui les aplanira en partie, c'est la recommandation fort sage de l'Empereur de Russie, de rester parfaitement étranger à la politique intérieure de l'Angleterre, de ne se faire ni whig, ni tory; et, à cette occasion, il m'a dit aussi que le vrai motif qui l'avait fait préférer à Matuczewicz, pour succéder à M. de Lieven, c'était la couleur marquée et tranchante que celui-là avait pris en Angleterre, où il avait fait de la politique anglaise comme John Bull lui-même.
Londres, 28 juin 1834.—Le Roi d'Angleterre est souffrant, et la hâte qu'il avait de voir partir la Reine s'est, tout à coup, changée en un vif regret de son éloignement. Elle a fait alors l'impossible pour qu'il lui permît de rester, mais le Roi a répondu qu'il était trop tard pour changer d'avis, que tout était prêt, il fallait partir; que de rester maintenant prêterait à mille conjectures fâcheuses qu'il fallait éviter; «d'ailleurs», a-t-il ajouté, «s'il y a bientôt quelque changement ministériel, il vaut mieux que vous soyez absente, pour qu'on ne puisse pas dire, comme on l'a fait il y a quelques années, que vous m'aviez influencé.» Le Roi a dit, le même jour, en parlant de ses ministres: «I am tired to death by those people,» et, sur l'observation qu'il était alors bien singulier qu'il les gardât, il a répliqué, avec assez de bon sens: «Mais lorsque, il y a deux ans, j'ai appelé les tories, ils m'ont planté là au bout de vingt-quatre heures et m'ont rejeté aux whigs; c'est ce qui ne doit pas arriver une seconde fois; aussi ne ferai-je plus rien, ni pour ni contre, et je les laisse se débattre comme ils l'entendent.» Et cela n'arriverait plus comme la dernière fois, car c'est le refus de sir Robert Peel d'entrer alors au ministère, qui a fait échouer la combinaison; aujourd'hui, il est prêt à accepter l'héritage, et le public assez bien préparé à le lui voir saisir.
Il est fort question de la guerre intestine du Cabinet. Il paraît que lord Lansdowne ne veut pas rester avec M. Ellice, surtout après la déclaration faite par celui-ci, qu'il partageait les principes de M. O'Connell. On dit aussi que lord Grey ne s'arrange pas de M. Abercromby. Enfin, le manque d'ensemble dans le Cabinet est sensible pour le public, et je crois qu'il est assez habilement exploité par le parti conservateur. Le prince de Lieven a présenté hier Paul Medem à lord Grey, qui s'est montré très embarrassé, et qui, après un assez long silence, n'a trouvé à lui parler que de la France, de M. de Broglie, de M. de Rigny, des élections, etc., enfin, comme il aurait pu faire avec un chargé d'affaires de France; mais pour celui de Russie, arrivant de Pétersbourg, c'était vraiment étrange. Lord Grey a fait des éloges excessifs de Broglie, et des questions froides et défiantes sur Rigny.
Londres, 29 juin 1834.—Il est assez singulier que, dans les circonstances actuelles, lady Holland, qui a, du reste, toujours fait profession d'amitié pour lord Aberdeen, malgré la différence de leur politique, ait demandé à M. de Talleyrand de le rencontrer, à dîner, chez elle!
J'ai pris, hier, congé de la Reine: tout m'a semblé irrévocablement fixé pour son départ.
Don Carlos et sa suite sont établis à Gloucester-Lodge, jolie maison située dans un des faubourgs de Londres, qu'on appelle Old Brompton. Cette maison, qui appartient maintenant à je ne sais qui, a été bâtie par la mère du duc de Gloucester actuel, d'où lui vient le nom qu'elle porte. Cette grande proximité de Londres, dans laquelle don Carlos s'est placé, gêne et embarrasse tous les membres du Corps diplomatique, dont les Cours ont laissé dans le vague les relations avec l'Espagne. Les signataires de la Quadruple Alliance sont, nécessairement, hors de cause.
Londres, 30 juin 1834.—Le marquis de Miraflorès ne fait pas de grands progrès dans le démené du monde. L'autre jour encore, il en a singulièrement manqué: c'était chez le Chancelier, lord Brougham; il venait de causer avec M. de Talleyrand qui, en se retournant pour s'en aller, se trouva en face de Lucien Bonaparte. On se salue et on se demande réciproquement, poliment, mais froidement, des nouvelles l'un de l'autre. M. de Talleyrand allait avancer pour se retirer, quand il se sent arrêté par le ministre d'Espagne qui, très haut, demande à l'ambassadeur de France de le présenter à Lucien Bonaparte! Rien n'y manque!
Le duc de Wellington, que j'ai vu hier à un concert en l'honneur de Mme Malibran, m'a dit qu'il avait été le matin chez don Carlos, avec lequel il avait eu une très étrange conversation. Il n'a pas pu me la raconter, à cause de tout ce qui nous entourait et nous écoutait, mais il m'a dit cependant que rien n'égalait la saleté, la pauvreté et le désordre de ce Roi et de cette Reine d'Espagne et des Indes! Cela étonnait d'autant plus le Duc, qu'ayant trouvé de l'argent ici, ils auraient bien pu acheter quelque peu de linge et de savon. Le Duc ne m'a dit, de leur conversation, que ceci: c'est que, d'abord, il leur avait dit la vérité, ce que le Duc fait toujours, et qu'ayant rencontré là un prêtre, il lui avait dit: «Voyez-vous, le bon Dieu fait sûrement beaucoup pour ceux qui l'invoquent, mais il fait encore plus pour ceux qui font quelque chose eux-mêmes pour leur propre service.» Le prêtre n'a rien répondu, si ce n'est qu'ils avaient un proverbe espagnol qui disait la même chose.
Londres, 1er juillet 1834.—Nous avons reçu hier la nouvelle de la mort de Mme Sosthène de La Rochefoucauld, événement qui prouve que j'ai raison de soutenir qu'il n'y pas de malades imaginaires. En effet, rien n'est si ennuyeux et si fatigant pour soi-même que de s'observer, de se priver et de se plaindre; comment, à la longue, jouer un pareil rôle, sans y être condamné par quelque avertissement intérieur et douloureux? Mais il y a deux choses que le monde conteste toujours: ce sont les chagrins et les souffrances d'autrui, tant on craint d'être obligé de plaindre et de soigner; il est plus commode de nier un fait que de lui porter un sacrifice. J'ai passé ma vie à entendre grogner contre Mme Sosthène; on l'appelait une langoureuse, une plaignante, qui, au fond, était forte comme un Turc. Lorsqu'on n'a pas les apparences délicates, et même souvent lorsqu'on les a, il faut mourir pour qu'on consente à croire que vous étiez réellement malade. Le monde ne vous gratifie que trop de sa curiosité, de son indiscrétion, de ses jugements téméraires et calomnieux, mais sa compassion, comme son indulgence, n'arrive qu'après coup et lorsque vous n'en avez plus que faire.
M. de Montrond parle de retourner à Louèche pour mettre sa pauvre machine dans une piscine, dans laquelle il ne serait pas mal de plonger aussi son âme, si faire se pouvait. Il a fait fiasco ici à ce voyage, bien plus encore que l'année dernière. Quand on se survit à soi-même, comme fortune, santé, esprit et agrément, et qu'il ne reste pas même un peu de considération, comme reflet du passé qui vous échappe, on offre le plus déplorable spectacle. Je disais un jour à M. de Talleyrand, qu'il me semblait qu'il ne restait plus à M. de Montrond qu'à se brûler la cervelle: il me répondit qu'il n'en ferait rien, parce qu'il n'avait jamais pu s'imposer la moindre privation, et qu'il ne s'imposerait pas plus la privation de la vie que toute autre.
Mme de Montrond, qui avait divorcé d'avec son premier mari[ [24] pour épouser M. de Montrond, me racontait un jour, après son second divorce, et lorsqu'elle avait repris son nom d'Aimée de Coigny, que, se promenant, une fois, en phaéton avec M. de Montrond qui conduisait lui-même, elle admirait ses deux jolis chevaux anglais, louait la promenade, la voiture, le conducteur: «Quel triste plaisir», reprit-il, «c'est par deux jeunes tigres qu'il faudrait se faire traîner; les exciter, les dompter et les tuer ensuite.» C'est bien là le langage d'une nature insatiable.
Londres, 2 juillet 1834.—La Reine part décidément le 5; elle s'embarque sur le yacht Royal-George, que l'on va voir, par curiosité, ainsi que deux superbes bateaux à vapeur destinés à remorquer au besoin le yacht de la Reine. Tout le Yacht-Club doit l'escorter, ce qui couvrira la mer du Nord d'une charmante petite flottille. La Reine doit débarquer à Rotterdam, dans la journée du 6, et aller incognito le même soir chez sa sœur, la duchesse de Weimar, qui habite dans les faubourgs de la Haye. Je sais que le prince d'Orange doit s'y trouver, comme par hasard; la princesse d'Orange est en Allemagne chez sa sœur.
Londres, 3 juillet 1834.—Lord Grey est devenu extrêmement irritable et nerveux: hier, à dîner, chez lord Sefton, il était, comme on dit ici, tout à fait cross, parce qu'on dînait plus tard que de coutume, parce que lady Cowley, personne spirituelle et causante, mais grande tory, était là, et parce qu'enfin tout le monde était très paré pour aller au bal du duc de Wellington. Il est vraiment singulier qu'un homme de la position élevée et du très noble caractère de lord Grey, soit aussi sensible à des petitesses, et d'une susceptibilité nerveuse aussi puérile.
Le duc de Wellington a donné un fort beau bal, magnifique, brillant et très bien ordonné. Chacun avait fait de son mieux pour ne pas le déparer, et il m'a paru qu'on y avait réussi.
M. Royer-Collard m'écrit ceci: «L'aspect des élections est trompeur; elles sont en réalité beaucoup moins ministérielles qu'elles ne le paraissent; la prochaine session sera laborieuse; le Ministère s'y attend. Le grand nombre des coalitions est un symptôme très grave. Quelle doit être la violence des haines qui ont formé cette alliance!» Plus bas, il dit ceci: «On sait à peu près ce que dira ou fera une personne connue, dans des circonstances données: M. Dupin échappe à cette divination. La témérité de ses paroles ne se peut prévoir; elle est ici la même qu'à Londres, et elle rend impossible qu'il arrive jamais aux affaires.»
Londres, 4 juillet 1834.—La Reine a dit l'autre jour quelque chose qui a paru assez ridicule à la personne à laquelle elle l'a dit et que je comprends, moi, à merveille, probablement de par l'allemanderie, comme dirait M. de Talleyrand. Elle disait donc que, pendant les seize heures qu'elle a passées la semaine dernière à l'abbaye de Westminster, durant les grands oratorios qu'on y a exécutés, elle avait eu plus de temps et de recueillement pour réfléchir sur sa position et faire des retours sur elle-même qu'elle n'en avait dans l'habitude de sa vie, et qu'elle en avait retire et fait des découvertes: qu'elle avait trouvé, par exemple, qu'elle était plus attachée au Roi qu'elle ne le savait peut-être elle-même, qu'elle se croyait aussi plus nécessaire à son mari qu'elle ne l'avait supposé, et qu'elle avait compris, enfin, que sa vraie et seule patrie était désormais l'Angleterre; que tout cela lui rendait son départ particulièrement pénible, mais qu'elle avait cependant une consolation: c'était de penser que le Roi serait d'autant plus disposé à seconder un changement de ministère, qu'on ne pourrait pas supposer qu'il cédât à son influence à elle. Il y a beaucoup, et peut-être un peu trop de sincérité dans de pareilles ouvertures de cœur, mais en elles-mêmes, je trouve toutes ces pensées très naturelles, et je comprends parfaitement qu'elles aient été inspirées par les lieux et les circonstances indiqués plus haut.
Du reste, le Roi, de son côté, donne aussi d'assez étranges explications de ses regrets du départ de la Reine, qui deviennent, de moment en moment, plus vifs. C'est ainsi qu'il disait hier à Mme de Lieven: «Je ne pourrais jamais vous faire comprendre, Madame, tous les genres d'utilité dont la Reine est pour moi.» La rédaction est bizarre et pas mal ridicule. Le Roi a une goutte molle dans les mains, qui lui en rend l'usage difficile, l'empêche de monter à cheval, souvent d'écrire, le fait beaucoup souffrir quand il est obligé de donner un grand nombre de signatures, et le rend, pour les détails les plus intimes, dépendant de son valet de chambre. Tous ses beaux projets de reprendre la vie de garçon et de se divertir à tort et à travers, il n'en est plus question, et si peu, que le Roi a fini ses épanchements à Mme de Lieven en lui disant qu'aussitôt la Reine partie, il allait s'établir à Windsor, pour n'en pas sortir, et y vivre en ermite, jusqu'au retour de la Reine.
Le départ de cette Princesse, qui a lieu demain matin à Wolwich, sera vraiment magnifique, puisque, outre son vaisseau, les deux grands bateaux à vapeur et tout le Yacht Club, le Lord-maire, avec toutes les corporations de la Cité, dans leurs barges de gala, accompagneront la Reine, pour lui faire honneur, jusqu'à l'endroit de la rivière où la juridiction finit. On dit aussi qu'une flottille hollandaise doit venir à sa rencontre.
Almacks, le célèbre Almacks[ [25], qui depuis vingt ans fait le désespoir du petit monde, l'objet de l'émulation et des désirs de tant de jeunes personnes de la province; Almacks, qui donne ou refuse le brevet de la mode; Almacks, gouvernement absolu par excellence, modèle du despotisme et du bon plaisir de six dames les plus exclusives de Londres; Almacks, comme toutes les institutions modernes, porte en lui le germe de sa destruction. Après le relâchement dans sa police intérieure, est venue une violation de ses privilèges, puisque le duc de Wellington a osé donner un bal le mercredi, jour sacré, voué exclusivement à Almacks; et enfin la désunion et les conflits de juridiction s'étant élevés dans le Conseil des six, nous sommes menacés de voir crouler, avec la Constitution de l'État et celle de l'Église, si ébranlées en ce moment, cet Almacks où les jeunes personnes trouvaient des maris, les femmes un théâtre pour leurs prétentions, les romanciers les scènes les plus piquantes de leurs récits, les étrangers leurs données sur la société, et tout le monde enfin un intérêt plus ou moins avouable pendant la saison par excellence.
C'est lady Jersey qu'on accuse d'avoir été l'esprit subversif. Les chefs d'accusation contre elle sont nombreux: s'être refusée à l'admission de nouvelles patronnesses, qui, plus jeunes et plus gaies que les anciennes, auraient ranimé la mode qui pâlit; avoir donné avec une facilité très coupable des billets à des gens peu élégants; avoir soustrait ses listes à l'investigation de ses collègues, et, après avoir elle-même introduit du pauvre monde à ces bals, les avoir décriés; ne s'y être plus rendue elle-même, malgré sa qualité de patronnesse; avoir décidé le duc de Wellington à donner une fête un mercredi; avoir voulu forcer les autres patronnesses à remettre Almacks à un autre jour; et enfin, non contente d'avoir bouleversé ainsi toutes les traditions les plus sacrées de l'institution, d'avoir écrit un billet, ou plutôt un manifeste arrogant et ridicule, à la spirituelle lady Cowper, pour se plaindre qu'au mépris de ses intentions, Almacks eût eu lieu concurremment avec le bal du duc de Wellington, et pour menacer le Comité de son indignation et de sa retraite! On s'attend qu'à la première réunion de ces dames, il y aura un beau tapage féminin. J'avoue que s'il y avait là une tribune pour le public, j'y porterais ma curiosité.
Il faut convenir que lady Jersey porte l'aveuglement de sa vanité au delà de toutes les bornes: un manque complet d'esprit, une origine bourgeoise[ [26], des richesses mal gouvernées, un mari trop doux, une beauté plus conservée que parfaite, une santé inaltérable, une activité fatigante, lui ont persuadé qu'elle avait assez d'argent pour se passer toutes ses fantaisies, assez de beauté pour désespérer ou combler les désirs de tous les hommes qui l'environnent, assez d'esprit pour gouverner le monde, et assez d'autorité pour être toujours, partout et sans concurrence, la première, dans la faveur des Princes, dans la confiance des hommes d'État, dans le cœur des jeunes gens, dans l'opinion même de ses rivales. Elle se croit une existence incontestable en supériorité, qui rendrait la modestie oiseuse et la ferait paraître de l'hypocrisie; aussi elle s'en dispense parfaitement. Elle parle de sa beauté, qu'elle détaille avec complaisance, comme de celle de la fameuse Hélène des Troyens; son esprit, sa vertu, sa sensibilité, tout a son tour; sa piété même arrive correctement le dimanche et finit le lundi; sans mesure, sans esprit, sans générosité, sans bienveillance, sans grâce, sans droiture, sans dignité, elle est moquée ou détestée, évitée ou redoutée; à mon gré, une mauvaise personne pour le cœur, une sotte personne pour l'esprit, une dangereuse personne pour le caractère, une fatigante personne pour la société, mais au demeurant, comme on dit, la meilleure fille du monde.
Londres, 6 juillet 1834.—Les démentis un peu rudes qui ont été échangés à la Chambre des Communes entre M. Littleton, secrétaire pour l'Irlande, et M. O'Connell, n'ont pas eu bien bonne grâce et ont mis l'indiscrétion du premier et le manque de délicatesse du second fort au jour! On s'attendait qu'après de pareilles scènes, il y aurait une petite explication armée entre les deux champions, et que M. Littleton donnerait sa démission ou serait congédié. Mais l'épiderme politique n'est ni bien fin ni bien sensible; le calus se forme trop vite dans les habitudes parlementaires; l'ambition et l'intrigue détrônent promptement toute délicatesse, parfois tout honneur.
M. Stanley, dans l'éternelle question du clergé d'Irlande, a fait encore un grand discours avant-hier, et pour le coup en cassant les vitres, et en jetant le gant au ministère, dont il faisait naguère partie. C'était si naturel à prévoir que je me suis émerveillée de la niaiserie des ministres et de leurs amis, qui soutenaient, à perdre haleine, que M. Stanley resterait leur ami et leur défenseur, après sa retraite comme avant. Comme s'il n'y avait d'autres liens parmi les hommes politiques que celui d'une ambition commune!
Le ministre de Naples a cru devoir se rendre chez don Carlos près duquel il a été appelé, mais bien décidé à ne pas préjuger les intentions de sa Cour et à ne donner à don Carlos que le titre de «Monseigneur»; mais, arrivé à Gloucester-Lodge, il a été solennellement introduit auprès du Prince, qui se tenait debout, au milieu de toute sa Cour, les Princesses à ses côtés, si noires, si laides, avec des yeux si africains, que le pauvre vieux Ludolf s'est troublé et qu'entendant tout le monde crier «le Roi» et voyant ces quatre terribles yeux noirs de bêtes féroces féminines se fixer sur lui avec fureur, il a cru que, s'il se bornait au «Monseigneur», il verrait son heure dernière, ce qui lui a fait donner du Roi et de la Majesté à tour de bras, heureux d'être échappé sain et sauf de cette tanière!
La princesse de Lieven nous a fait passer une très agréable journée, hier, à la campagne. La société était de bonne humeur et de bon goût: la Princesse, lady Clanricarde, M. Dedel, le comte Pahlen, lord John Russell et moi. Le temps était superbe, à deux pluies d'orage près, que la compagnie a prises en bonne humeur. Nous avons dîné à Burford-Bridge, jolie petite auberge au pied de Box-Hill, que la chaleur ne nous a permis de gravir qu'à moitié. Nous avons aussi visité the Deepdene[ [27], campagne de M. Hope, qui mérite bien son nom: la végétation est belle, mais le lieu est bas et triste; la maison a des prétentions égyptiennes grotesques et laides.
Denbies[ [28] à M. Denison, où nous avons été ensuite, est admirable de position; la vue est riche et variée, mais la maison est peu de chose, du moins à l'extérieur. Tout ce côté-là est assez pittoresque et même beaucoup pour être si près d'une grande ville comme Londres. La partie sans contredit fut agréable, et le souvenir m'en plaît.
Londres, 7 juillet 1834.—Le duc de Cumberland annonce l'intention d'aller chez don Carlos, ce qui déplaît fort au Roi. Le duc de Gloucester en serait tenté aussi, mais il n'a pas voulu y aller sans prévenir le Roi, qui l'a prié de n'en rien faire.
Voici exactement ce qui s'est passé entre l'infant don Carlos et le duc de Wellington. L'Infant avait d'abord envoyé l'évêque de Léon au Duc, auquel il a paru un gros prêtre assez commun, mais avec plus de bon sens que le reste de la compagnie. L'évêque a engagé le Duc à venir voir son maître et à lui donner ses avis. Le Duc a décliné de donner des avis sur une position dont les détails et les ressources lui étaient inconnus, mais il n'a pas cru pouvoir refuser d'aller chez don Carlos. Il y a été, et le singulier dialogue suivant s'est passé entre eux:
DON CARLOS.—Me conseillez-vous d'aller, par mer, rejoindre Zumalacarreguy en Biscaye?
DUC de WELLINGTON.—Mais avez-vous les moyens de vous y transporter? (Point de réponse...) Avez-vous un port de mer à vous, où vous soyez sûr de pouvoir débarquer?
D. C.—Zumalacarreguy m'en prendra un.
D. de W.—Mais, pour cela, il lui faudra quitter la Biscaye. Et d'ailleurs, n'oubliez pas que, d'après le Traité de la Quadruple Alliance, l'Angleterre ne vous laissera pas reprendre la route d'Espagne, puisqu'elle s'est engagée à vous expulser de ce pays.
D. C.—Eh bien! j'irai par la France.
D. de W.—Mais la France a pris les mêmes engagements.
D. C.—Que ferait donc la France si je la traversais?
D. de W.—Elle vous arrêterait.
D. C.—Quel effet cela ferait-il auprès des autres puissances?
D. de W.—Celui d'un Prince aux arrêts.
D. C..—Mais s'il y avait un changement de ministère, ici, on me rétablirait en Espagne.
D. de W.—Beaucoup d'intrigants, et du plus haut rang, chercheront à vous le persuader, et je ne puis trop vous prémunir contre de semblables illusions. L'Angleterre a reconnu Isabelle II et ne peut plus revenir sur cette reconnaissance, ni sur les engagements pris par le traité. Je vous dis, peut-être, des choses désagréables, mais je crois que c'est le plus grand service à vous rendre. Je connais bien ce pays-ci; vous n'avez rien à en attendre. Je suis même étonné que vous l'ayez choisi pour votre résidence après le traité que mon gouvernement a signé. Vous seriez, ce me semble, à beaucoup d'égards, infiniment mieux en Allemagne. Je ne connais pas la force de votre parti en Espagne, ni ses chances de succès; mais je ne crois pas qu'il vous vienne jamais d'équitables et efficaces secours que de l'Espagne elle-même.»
Telle est cette conversation qui m'a paru très curieuse, parce qu'elle témoigne de l'étrange ignorance de l'un, et de la simple droiture de l'autre. Le Duc a été extrêmement frappé de l'espèce de crétinisme de ce malheureux Prince, qui n'a rien su, rien appris, rien compris; qui n'a ni dignité, ni courage, ni adresse, ni intelligence, et qui semble réellement être à la dernière marche de l'échelle humaine. On dit que les Princesses, les enfants, tous ceux enfin qui sont autour de lui, sont à peu près de la même sorte. Cela fait beaucoup de pitié.
Le duc de Wellington ne croit pas au million envoyé par M. de Blacas; il pense que c'est plutôt le clergé espagnol qui aura envoyé quelque argent.
J'ai dit au Duc que j'avais vu beaucoup de personnes extrêmement curieuses de savoir quel titre il avait donné à don Carlos, lorsqu'il avait été chez lui; il m'a dit alors: «Vous voyez, par ce que je viens de vous raconter, que je pourrais faire imprimer la conversation que j'ai eue avec ce Prince: elle n'a rien de choquant pour personne. Du reste, cette curiosité me rappelle celle qu'avaient tous les Espagnols, pendant la guerre de la Péninsule, de savoir de quelle manière je qualifiais Joseph Bonaparte, lorsque je communiquais avec lui, ce qui m'arrivait souvent. Ses correspondances françaises étaient souvent interceptées, et on me les apportait; elles contenaient beaucoup d'informations qu'il ne fallait pas qu'il reçût, mais il s'y trouvait aussi des nouvelles de sa femme et de ses enfants dont je n'aurais pas voulu le priver, et que je lui faisais passer par les avant-postes français. J'écrivais alors au général français et je lui disais: «Faites savoir au Roi que sa femme, ou sa fille aînée, ou sa fille cadette, va mieux, ou moins bien; qu'elles sont parties pour la campagne», ou autres choses semblables; je ne disais jamais Roi d'Espagne et j'adressais mes messages à des généraux français, mais non à des généraux espagnols joséphinos. Ainsi, il n'y avait, dans ce titre de Roi, aucune reconnaissance à inférer. C'était une politesse et voilà tout: elle ne pouvait tirer à conséquence.» Le Duc m'a laissé ainsi à mes propres conclusions sur la manière dont, en voyant don Carlos, il l'a nommé.
Tous ces pauvres Espagnols ont été hier au Grand Opéra, où ils ont, comme de raison, excité une grande curiosité!
On me mande, de Paris, qu'on y est en enfantement d'un gouverneur d'Alger. Le maréchal Soult voudrait y envoyer un maréchal de France, d'autres veulent un personnage de l'ordre civil pour y placer le duc Decazes qui le demande à cor et à cri et auquel Thiers, notamment, l'a promis. C'est assez drôle, un favori de Louis XVIII se rabattre sur Alger! Je me souviens d'un temps où on songeait aussi à le transporter fort loin, et où Alger, avec son dey, son esclavage et son cordon, aurait paru une assez bonne combinaison au Pavillon Marsan. Oh! les drôleries, les singularités, les contrastes, les catastrophes, n'ont pas manqué dans les années que j'ai vues se succéder, et dont le nombre me paraît souvent doublé et triplé, quand je songe à l'immensité de faits accomplis, de destinées détruites, de bouleversements et de réédifications qui les ont signalées.
Londres, 8 juillet 1834.—Le ministère anglais ne sait ni vivre ni mourir. Chaque jour démolit une partie de l'édifice; il est impossible que le Cabinet ne se sente pas ébranlé dans ses fondements et cependant, contre toutes les traditions parlementaires, il reste en dépit des démentis, des indiscrétions, des petites lâchetés des uns, des petites trahisons des autres. Les faussetés royales même ne manquent pas; les conservateurs sont prêts à recueillir une succession que tout leur promet, mais dont ils aiment mieux hériter par voie de douceur que de l'arracher aux mourants. En attendant, rien ne se fait, rien ne se décide, et le public étonné regarde, attend et ne comprend pas. Lord Althorp annonce que M. Littleton a offert sa démission qui n'est point acceptée par lord Grey; celui-ci nie telle déclaration du Cabinet, que le duc de Richmond déclare avoir été prise, chose qu'il affirme, ajoute-t-il, avec la permission même du Roi. Cet incident singulier devrait, naturellement, amener quelque solution grave, si les choses se passaient encore suivant les anciennes habitudes du Parlement, mais aujourd'hui, on ne s'attend plus qu'à quelque pauvre replâtrage entre les ministres. Pendant qu'on les voit ainsi marchander leur existence au dedans, on voit lord Palmerston trancher péremptoirement toutes les questions du dehors, refuser aux uns des explications, ne pas écouter celles des autres, ne céder aux avis de personne, inquiéter, irriter tout le monde; ce n'est, assurément, pas le cas de dire avec Jean Huss, qui allant au supplice et voyant une pauvre vieille femme courir avec un zèle aveugle, et, pour la gloire de Dieu, jeter un fagot de plus sur le bûcher où il devait être brûlé, s'écria: «Sancta simplicitas!»
A propos de lord Palmerston, et de sa réputation parmi ceux-là même qui ont un certain besoin de lui, je citerai le dire de lord William Russell, le plus tranquille et le plus modéré des hommes. Mme de Lieven lui exprimant le désir de le voir bientôt ambassadeur à Pétersbourg: «Assurément, rien ne serait plus heureux et plus brillant pour ma carrière, et cependant, si lord Palmerston y pensait, je refuserais; car il ne lui faut pas des agents éclairés et véridiques, mais des gens qui sacrifient la vérité à ses préventions. Tout langage, toute opinion indépendante l'irrite, il ne songe alors qu'à se défaire de vous et à vous perdre. Ma manière de voir, à Lisbonne, n'ayant pas été la même que la sienne, il a cherché à nuire à la réputation de ma femme, et si, de Pétersbourg, je lui donnais d'autres renseignements que ceux qui lui conviennent, il dirait tout simplement que je suis acheté par la Russie et essayerait ainsi de me déshonorer. Un gentleman ne peut jamais, à la longue, consentir à traiter des affaires avec lui.»
Londres, 9 juillet 1834.—Paul Medem nous disait, hier, que rien n'était si étrange que l'excès du goût du duc de Broglie, lorsqu'il était ministre, pour lord Granville. La préférence donnée à l'ambassadeur d'Angleterre, sur tout le reste du Corps diplomatique, dans les circonstances données, paraissait simple; cependant, cette préférence était non seulement exclusive, mais inquiète, jalouse, absorbante; elle était devenue ridicule, gênante et souvent nuisible.
Un autre fait qui n'a pas semblé moins étrange, c'est que, le lendemain du jour où M. de Broglie est sorti du ministère, faisant sa tournée d'ambassadeurs, et leur expliquant les motifs de sa retraite, il ajoutait à chacun, pour adoucir ce qu'il supposait, à tort, être un regret pour eux, que sa pensée et son système ne restaient pas moins personnifiés dans le Cabinet, par son élève, M. Duchâtel, qu'il y avait fait entrer, après l'avoir initié aux grandes affaires qu'il ne quitterait plus désormais, et l'avoir formé à être un homme d'État de première distinction. Ce legs, si pompeusement annoncé, n'a pas semblé d'aussi grande importance aux héritiers qu'au testateur.
Londres, 10 juillet 1834.—Le Times m'a appris, hier, qu'après avoir demandé l'ajournement de plusieurs lois à la Chambre des Lords, et avoir réuni un conseil fort prolongé, lord Grey et lord Althorp avaient remis leurs démissions au Roi qui les avait immédiatement acceptées[ [29].
Je suis partie, ne sachant rien de plus, et je suis allée avec la duchesse-comtesse de Sutherland et la comtesse Batthyány, passer la matinée à Bromley-Hill, ravissante maison de campagne, où lord Farnborough, ancien ami de M. Pitt, vit habituellement, uniquement occupé de cette charmante demeure, belle par sa situation, ses beaux ormes, ses fleurs, ses eaux superbes, son bon goût parfait, et un soin extrême. Nous avons été ravis de ce charmant établissement, et c'est avec regret que nous sommes rentrés dans la fumée et la politique de Londres.
On n'y savait rien de plus sur le grand événement du jour, si ce n'est le simple fait du message du Roi à lord Melbourne, sans qu'on eût encore rien appris sur ce qui s'était dit entre le Roi et lui. Nous avons été le soir chez lord Grey que nous avons trouvé en famille. Ses enfants m'ont paru abattus, sa femme en irritation, lui seul gai, simple, amical, avec ce maintien plein de noblesse et de candeur qui lui est propre, et qui a quelque chose de fort touchant. Il nous a dit, très naturellement, qu'à travers une série de difficultés et de désagréments sans cesse renaissants depuis le début de la session, le dernier fait de l'imprudente bêtise de M. Littleton, si faiblement expliquée par lord Althorp aux Communes, rendait la démission de M. Littleton insuffisante, et la sienne et celle de lord Althorp nécessaires.
Il m'a semblé, que, dans la famille de lord Grey, la grande haine était contre M. Stanley, dont la retraite, suivie d'un si rude discours, a, de fait, porté au ministère un coup dont l'incident Littleton n'a été que la dernière crise. Les Communes, peu satisfaites de ce que leur a dit lord Althorp à ce sujet, se sont fractionnées en de trop fortes minorités pour n'avoir pas prouvé leur mécontentement, et c'est ce qui a fixé les longues incertitudes de lord Grey. Il nous a semblé content de l'effet produit par l'explication qu'il venait de donner de toute sa conduite à la Chambre des Pairs.
M. Ward, son gendre, est venu lui porter des nouvelles de la Chambre des Communes, où il paraissait que les explications de lord Althorp auraient été reçues assez froidement. L'impression y était qu'outre lord Grey et lord Althorp, MM. Abercromby, Grant et Spring-Rice s'étaient également retirés du ministère; à quoi lord Grey a repris que cela n'était pas exact, qu'il n'y avait que lui et lord Althorp qui eussent réellement donné leurs démissions, et à telles enseignes, que le Chancelier, à la Chambre des Pairs, avait même dit qu'il ne comptait point quitter, et qu'il ne rendrait les Sceaux que sur un ordre formel du Roi. A cela, je me suis permis de demander si la retraite du premier ministre n'entraînait pas, nécessairement, celle de tous les autres membres du Cabinet: «—En droit, oui, mais en fait, non;» m'a dit lord Grey, «mais vous avez raison, c'est l'usage habituel. A vrai dire, mon administration est dissoute; cependant, ces Messieurs, individuellement, peuvent rester dans le nouveau Cabinet.» Sa réponse était évidemment gênée et embarrassée.
Nous avons été ensuite chez lord Holland; il était infiniment plus abattu que lord Grey, fort irrité de l'attaque que le duc de Wellington avait faite contre le Cabinet, au Parlement, et qu'il qualifiait de mauvais goût et de méchant esprit. Il a dit que les Tories semblaient tout préparés à recueillir la succession, mais qu'il espérait que le discours du Chancelier les dégoûterait de la tâche en leur montrant les difficultés énormes; que, d'ailleurs, «on ne se mettait pas à table sans être invité à s'y placer», et que, jusqu'à présent, le Roi n'avait point appelé les Tories, qu'il avait fait chercher lord Melbourne, mais que, néanmoins, il ignorait ce qui s'était dit entre eux.
Sur notre question de savoir si le Cabinet était entièrement ou seulement partiellement dissous, lord Holland a dit que le Roi devait se croire sans ministres, et que lui, lord Holland, quoique n'ayant pas donné sa démission, se regardait cependant comme out of office. Il règne sur cette question une incertitude qui prouve l'attachement de ces Messieurs à leurs places et la répugnance qu'ils éprouvent à les quitter. Lord Melbourne est arrivé pendant que nous étions là, nous nous sommes retirés par discrétion, guère plus avancés à la fin de la journée qu'à son début.
Il paraît que rien ne s'éclaircit en Espagne. Le choléra y répand un effroi dont la Régente essaye de profiter pour se séquestrer dans un moment qu'on dit être embarrassant pour elle. Il est fâcheux pour cette Princesse de s'être déconsidérée aux yeux d'un public, dont il serait si désireux pour elle d'obtenir l'estime et la bienveillance. Le choléra et la retraite de la Reine jettent un grand décousu dans la marche des affaires et du gouvernement. On parle de changer le lieu de rassemblement des Cortès.
On assure que l'infant don Francesco, resté à Madrid avec sa femme, l'infante Carlotta, sœur de la Régente, mais brouillé avec elle, songe, à l'instigation de son épouse, à s'assurer la Régence, et même peut-être plus que cela. La guerre civile est toujours très vive dans le nord de l'Espagne; il est impossible de prévoir ce qu'un tel état de choses, dans la position particulière des acteurs principaux, pourra amener pour le midi de l'Europe.
Londres, 11 juillet 1834.—Le Roi, en faisant chercher, avant-hier, lord Melbourne, lui a parlé de son désir d'arriver à un ministère de coalition, et l'a prié de s'en occuper, mais lord Melbourne a dû, hier matin, écrire au Roi que pareille tâche lui était impossible. En même temps, lord Brougham, qui ne cache pas son désir de rester aux affaires et de les diriger, a écrit aussi au Roi, pour lui dire que rien n'était plus aisé que de reconstruire une nouvelle administration avec les débris de l'ancienne, et de continuer à gouverner dans le même système. Deux Tories principaux dans leur parti ont dit à Mme de Lieven que s'ils étaient appelés par le Roi, ils accepteraient, que leur plan était fait et à la question de savoir s'ils ne s'effrayaient pas de dissoudre la Chambre des Communes et d'en appeler une autre, ils ont dit qu'ils ne dissoudraient pas, parce qu'ils resteraient, à ce qu'ils croyaient, maîtres de la Chambre actuelle, toute mauvaise qu'elle est. Ils se sont aussi fort bien expliqués sur l'alliance avec la France, et particulièrement sur M. de Talleyrand, dont le système conservateur leur inspire confiance, au point, disent-ils, que c'est le seul ambassadeur français qui puisse leur convenir.
Hier, à dîner, chez nous, il n'y avait que quelques débris du ministère déchu; on parlait assez librement de ce qui a amené la catastrophe, qu'il faut rattacher à une série de petites trahisons intestines, ou, comme disait lady Holland, à de grandes trahisons.
Lord Brougham, que lord Durham qualifiait, avec raison peut-être, de fourbe et de fou, paraît être le grand coupable. Il a entretenu une correspondance secrète avec le marquis de Wellesley, vice-Roi d'Irlande, pour l'engager à faire à lord Grey des rapports, qui, différents des précédents, devaient le déterminer à abandonner le «Bill de coercition». D'un autre côté, la consultation demandée aux juges d'Irlande sur l'état du pays, et sur les mesures convenables à adopter, n'ayant pas été telle que la désirait le Chancelier, n'est jamais parvenue à lord Grey et paraît avoir été supprimée; les indiscrétions de M. Littleton, le manque d'énergie de lord Althorp, les difficultés des choses en elles-mêmes, tout cela réuni a fixé les irrésolutions de lord Grey, qui était décidé depuis longtemps à ne pas affronter la session prochaine du Parlement. Il voulait se retirer après celle-ci, mais en choisissant ses successeurs. Je crois qu'il est sincèrement aise d'être hors de la bagarre, mais qu'il regrette d'avoir quitté sur un terrain miné par la trahison et sans savoir en quelles mains va tomber le pouvoir. Il est plein de dignité, mais sa femme regrette avec irritation toutes les ressources que le ministère offrait pour établir ses enfants.
Lady Holland est abattue et regrette le bien-être que le duché de Lancastre procurait à son propre individu. Lord Holland parle de tout ceci avec un mélange de bonhomie, d'insouciance, de chagrin et de gaieté, qui est rare, drôle et surprenant.
Personne ne sait, ne prévoit, ni ne présume même ce qui résultera de toute cette crise.
Le Roi est à Windsor, assez petitement entouré de parents légitimes et illégitimes qui n'ont ni esprit ni consistance, qui ne sont, d'ailleurs, pas d'accord entre eux, et dont on ne saurait compter l'influence, ni dans un sens, ni dans l'autre. La présence de la Reine aurait eu plus d'importance, mais je suis heureuse de penser que par son éloignement elle échappe à toute responsabilité. Le Roi en avait la prévision, qu'il a plusieurs fois manifestée, et elle-même se consolait de le quitter par la pensée de ne pouvoir être accusée d'influencer à distance les décisions royales.
Londres, 13 juillet 1834.—Il est évident que, dans cette semaine, il y a eu des dupes de différents côtés. Les plus surpris, les plus déroutés sont sans doute les conservatifs: ils se sont toujours imaginé, et le public avec eux, que le Roi, trop faible pour renvoyer son ministère, serait cependant charmé d'en être débarrassé et saisirait avec empressement le premier joint pour rappeler les Tories, et cependant les heures et les jours se passent sans qu'on les demande.
J'ai dîné hier avec eux; ils avaient, évidemment, l'apparence de gens désappointés et le duc de Wellington, qui était mon voisin à table, chez lady Jersey, en a causé tout librement avec moi. J'ai été parfaitement de son avis sur le résultat inévitable de la conduite du Roi. Lord Grey était le dernier échelon entre l'innovation et la révolution, et le Roi laissant échapper une occasion naturelle et décente, sans remonter l'échelle, sautera infailliblement la dernière marche qui le sépare de l'abîme destiné à engloutir le sort de la Royauté, du pays; le retentissement d'un pareil événement sera incalculable en Europe.
Quelqu'un qui dînait, hier, dans le camp opposé, m'a rapporté que les Whigs se croyaient sûrs que le Roi était venu en ville pour laisser lord Melbourne libre de composer un ministère à sa guise, puisqu'il avait refusé d'en former un de coalition. Ce qui confirmerait cette supposition, c'est que plusieurs membres influents des Communes ont rendez-vous ce matin, chez lord Melbourne. Il paraît que la question est de savoir si on conservera ou si on abandonnera les clauses sévères du «Bill de coercition» sur l'Irlande. Lord Melbourne veut les conserver, mais alors il faut se passer de lord Althorp, qui semble cependant être le seul qui puisse diriger la Chambre des Communes. Il est probable que la journée actuelle dissipera tous les doutes, et que demain on aura une administration recomposée, ou du moins rajustée, replâtrée et d'avance frappée à mort. Ce que j'ai cru depuis longtemps et dit quelquefois, semble s'être vérifié.
Sir Herbert Taylor, le secrétaire particulier de George III et l'homme qui, jadis, avait inspiré une grande passion à la belle princesse Amélie, réputé insignifiant sous le feu Roi George III, cité et estimé sous George IV pour sa discrétion, remplit encore les mêmes fonctions sous le Roi actuel. Je l'ai toujours soupçonné d'être un ami dévoué des Whigs et surtout de lord Palmerston. Il était le seul, à Windsor, auquel le Roi, dans ses jours de crise, ait pu parler, et par lequel d'ailleurs, toutes les communications aient pu passer; c'est à ses inspirations et à son travail sourd et cependant actif, et depuis longtemps préparé, qu'on s'en prend maintenant de ce qui se passe.
Les dires se détruisent en se succédant; l'esprit se fatigue d'une curiosité qui n'est ni satisfaite ni justifiée. On revient sur l'assurance que lord Melbourne aurait liberté entière de former un ministère à sa guise. On dit que le Roi, qui, décidément, n'a pas quitté Windsor, a envoyé sir Herbert Taylor chez sir Robert Peel.
On dit aussi dom Pedro mort et don Carlos parti. Enfin, la cité et les clubs sèment, à l'envi, pour passer le temps, je suppose, les nouvelles les plus bizarres et les plus contradictoires. On finit par ne plus rien croire, par ne guère écouter et par attendre assez patiemment, dans une sorte de lassitude, que la gazette proclame, officiellement, le successeur du lourd et dangereux héritage du ministère.
Pendant ce temps, lord Grey va faire des dîners de gourmand à Greenwich; il y porte le poids de sa déchéance et de la perfidie de ses amis, Mme de Lieven celui de son brillant exil, et M. de Talleyrand les tiraillements d'une ambition encore vivace et d'une attention fatiguée. Lord Grey a fort bien dit, l'autre jour, en faisant ses adieux au Parlement, qu'à son âge de soixante-dix ans, on pouvait avec une certaine fraîcheur d'esprit conduire encore fort utilement les affaires, en temps ordinaire; mais qu'il fallait, à une période aussi critique que celle-ci, toute l'activité et l'énergie qui n'appartenaient qu'à la jeunesse.
Cette vérité, j'en ai fait l'application fort près de moi, et j'ai senti que, dans une carrière publique, il fallait surtout s'appliquer à choisir un bon terrain de retraite, à n'en pas perdre l'à-propos, et à quitter ainsi la scène politique de bon air et de bonne grâce, afin d'emporter encore les applaudissements des spectateurs et d'éviter leurs sifflets.
Londres, 14 juillet 1834.—On écrivait ce matin de Windsor à Londres, pour savoir des nouvelles. Le silence observé par le Roi était absolu, et dans les longues promenades avec sa sœur, la princesse Auguste, ou avec sa fille, lady Sophia Sidney, toute conversation politique était soigneusement évitée et la pluie, le beau temps, le voyage de la Reine, les seuls sujets traités.
Le voyage de la Reine a éprouvé quelques embarras. Lord Adolphus Fitzclarence, qui n'est pas, à ce qu'il semble, un marin fort habile, n'a pu trouver aisément son chemin; le yacht royal prenait d'ailleurs trop d'eau. Heureusement que le duc et la duchesse de Saxe-Weimar, le prince et la princesse des Pays-Bas, ayant été sur un steamer hollandais à la rencontre de la Reine, celle-ci a pu passer à leur bord avec sa femme de chambre et se rendre directement à la Haye; la suite a eu de la peine à gagner Rotterdam.
Il est très heureux, à ce qu'il paraît, que la Reine ait pu éviter cette dernière ville, où l'irritation contre l'Angleterre est assez vive pour qu'on ait voulu y préparer un vilain charivari à la pauvre Reine. Il était convenu, ici, qu'elle ne verrait ni le Roi, ni la Reine des Pays-Bas, condition fortement imposée par le Roi d'Angleterre; on parlait cependant d'une rencontre fortuite qui pouvait avoir lieu au château du Loo.
Sir Herbert Taylor ayant été le point de mire de bien des gens dans ces derniers jours, il en a été question dans beaucoup de conversations, et j'ai appris ainsi que lorsqu'on le proposa pour secrétaire intime à Georges III devenu aveugle, on pensa en même temps en faire un Conseiller privé. George III se mit en grande colère contre une pareille idée, et, devant tous ses ministres, il dit à M. Taylor: Remember, Sir, that you are to be my pen, and my eye, but nothing else; that if you should presume, but once, to remember what you hear, read or write, to human opinion of your own, or to give an advice, we would part for ever. En effet, sous George III et plus tard sous George IV, M. Taylor n'a jamais été qu'une sorte de mannequin, sans oreilles pour écouter, sans yeux pour voir, sans mémoire pour se souvenir. On dit qu'il n'en est plus de même maintenant, quoique les apparences soient toujours celles de la plus grande réserve et discrétion. Il m'a été dit, aussi, à cette occasion, que George III, jusqu'au jour de sa cécité, ne s'était jamais servi de secrétaire, pas même pour faire les enveloppes ou cacheter ses lettres. Sa correspondance était aussi étendue que secrète: il savait toutes les nouvelles de la société, toutes les intrigues politiques, et quand il était mécontent de ses ministres, ou en méfiance de quelques-unes de leurs mesures, il lui est arrivé de consulter en cachette l'opposition. Il n'était jamais pris au dépourvu; il connaissait l'opinion publique et joignait à beaucoup d'instruction beaucoup de tenue et de dignité.
Depuis avant-hier, le bruit s'est répandu que don Carlos avait quitté furtivement Londres, et qu'il avait déjà touché le sol français lorsqu'on le supposait indisposé à Gloucester-Lodge; cependant, ce fait, qui est généralement admis, n'est point encore démontré. Ce qui en fait douter, c'est que M. de Miraflorès le soutient vrai, et se vante d'y avoir fait entraîner don Carlos par un agent à sa solde, qui aurait décidé ce malheureux Prince à cette démarche, pour le livrer ainsi au premier poste espagnol, qui en ferait courte justice; cette singulière et atroce vanterie, dans la bouche de tout autre, il faudrait la prendre au sérieux, mais M. de Miraflorès est aussi fat en politique qu'en galanterie, et il est très permis de douter de l'histoire en elle-même, ou bien de supposer que l'agent, censé avoir mystifié le Prince, n'a peut-être mystifié que le diplomate.
Hier au soir, la convenance, l'intérêt, la curiosité, l'affection, enfin les bons et les mauvais sentiments, avaient conduit un nombre inaccoutumé de personnes à la soirée du dimanche, supposé être le dernier de lady Grey. On y disait, à mots couverts, mais de façon cependant à laisser bien peu de doutes, que lord Melbourne était revenu de Windsor premier ministre, et maître de former, avec les éléments du premier Cabinet, une nouvelle administration dans laquelle lord Grey, seul, ne rentrerait pas. C'est monter en scène avec une vilaine couleur de trahison pour les uns; c'est, pour l'autre, en sortir avec la triste figure d'une dupe; c'est, de la part du Roi, préférer, par faiblesse, un replâtrage à quelques jours d'énergie, difficiles sans doute, mais dignes au moins, et certainement salutaires pour le pays. Les Tories ne lui pardonneront jamais d'avoir reculé, et la postérité le condamnera pour sa faiblesse.
Il semblait, hier au soir, que tout se fût tout à coup amoindri, affaissé et sali dans cette grande Angleterre; le Corps diplomatique se fractionnait en groupes d'expressions frappantes: la nouvelle Espagne, le nouveau Portugal, la Belgique à peine ébauchée, tout ce qui a besoin du désordre et de la faiblesse des grandes puissances pour se sauver des mauvaises conditions de son origine, regardaient lord Palmerston avec des regards d'angoisse qui, bientôt, et lorsqu'on a supposé qu'il restait aux affaires, se sont changés en regards d'amour et de triomphe; le mépris, joint à la haine, contractait toutes les fibres de la princesse de Lieven; l'ambassadeur de France, qui n'est ni rétrograde, comme le Nord, ni propagandiste comme l'Angleterre, semblait plus soucieux qu'irrité, plus affligé qu'étonné, et comme arrivé au point où, le rôle des honnêtes gens finissant, le sien devait se terminer, et où l'heure d'une retraite convenable et décente avait sonné. Les Anglais, eux-mêmes, paraissaient humiliés, et point dupes de l'apparence de modération sous laquelle on cherche à cacher sa faiblesse. En effet, le replâtrage actuel conduira, un peu plus lentement, mais par une décomposition aussi absolue, vers la destruction, qu'aurait pu le faire l'arrivée, de plein saut, au pouvoir, de lord Durham et de M. O'Connell.
Plus on scrute la conduite de lord Brougham dans tout ceci, et plus on est frappé de l'indélicatesse de sa nature; le vieux et grave lord Harewood lui ayant demandé avant-hier où on en était, et si le ministère se recomposait, le Chancelier lui a répondu: «Où nous en sommes? Et où voulez-vous que nous en soyons, lorsque, dans un moment aussi critique que celui-ci, on a à traiter avec des hommes qui imaginent de venir vous parler de leur honneur? Comme si l'honneur avait quelque chose à faire dans un moment pareil.»
Si l'honneur ne le gêne pas, il paraît que le maintien de sa dignité ne le préoccupe guère non plus, car hier dimanche, à travers les mille agitations de tous, et malgré la règle établie pour les Chanceliers d'Angleterre, d'assister tous les dimanches à l'office divin dans la chapelle du Temple, il a imaginé d'accompagner Mme Peter à la messe catholique et de l'écouter dans le banc de cette belle dame, à laquelle il fait une cour non moins assidue que celle de son collègue lord Palmerston.
On dit, ce matin, que pour se débarrasser de lord Durham, en lui donnant un os à ronger, on l'envoie vice-Roi en Irlande, et qu'en même temps, le ministère, renaissant de ses cendres, renoncera au Bill de coercition sur l'Irlande[ [30]; si c'est le cas, on aura sacré M. O'Connell Roi d'Irlande le jour anniversaire de la prise de la Bastille. Décidément, le 14 juillet est le jour par excellence, dans les annales révolutionnaires de l'histoire moderne!
J'ai rencontré, tout à l'heure, un Pair conservatif, homme d'esprit et de cœur, qui m'a remuée fortement: de grosses larmes roulaient dans ses yeux; il déplorait l'abaissement de son pays, l'écroulement de ce vieux et grand édifice. Il prévoyait la terrible lutte qui, tout d'abord, peut s'engager entre les deux Chambres; le radicalisme qui, bon gré mal gré, va devenir le guide du ministère d'aujourd'hui et de tous ceux qui lui succéderont rapidement; le ministère du moment n'est, aux yeux de tout le monde, qu'un mort-né; aussi on est surpris que l'intelligente et bonne nature de lord Melbourne se soumette à une semblable comédie. Sa sœur cherchait à l'expliquer en disant qu'il fallait savoir se sacrifier pour sauver la patrie, mais Mme de Lieven lui a répondu en lui disant: «Ce n'est pas par des hommes qui se déshonorent que la patrie peut être sauvée.»
Les amis de lord Melbourne, qui le connaissent bien, prétendent que la paresse prendra le dessus au premier jour, et qu'après un Goddam bien vigoureux, il enverra tout paître. En effet, il est étrange de voir, dans le moment le plus critique du pays, l'homme le plus nonchalant de l'Angleterre appelé à en diriger les destinées.
Londres, 15 juillet 1834.—Lord Grey est venu me faire une longue visite. Nous avons parlé de la dernière crise, comme si c'était déjà de l'histoire ancienne, avec le même dégagement et la même sincérité. Il n'a que faiblement, et comme par acquit de conscience, combattu mes tristes prévisions; il défendait ses successeurs en masse, et les abandonnait en détail, ou, du moins, il convenait de la difficulté de leur position et du mauvais vernis avec lequel ils reparaîtraient sur la scène. Il s'est tu lorsque je lui ai dit que l'opinion publique assignait à M. Littleton le rôle de la bêtise, à lord Althorp celui de la faiblesse, au Chancelier celui de la perfidie! Il a haussé les épaules, lorsque je lui ai cité un propos tenu par M. Ellice, son beau-frère, la veille, dans le salon de lady Grey; en effet, ce propos était étrange. Le voici: En répondant aux regrets que quelqu'un lui exprimait de la retraite de lord Grey: «Sûrement, dit-il, c'est fâcheux sous plusieurs rapports; mais cela ne pouvait tarder d'arriver, avec le dégoût des affaires qui s'était emparé de lui; et, du moins, cela aura-t-il l'avantage de nous faire marcher dans une route plus large, de rendre nos allures plus franches et de nous tirer de ce juste milieu qui n'est plus possible maintenant.»
Lord Grey m'a répété plusieurs fois qu'il ne regrettait ni le pouvoir, ni les affaires; que, depuis quelques mois, il s'était senti affaibli, sans intérêt pour rien, ne faisant les choses qu'avec une extrême répugnance et lassitude. Il m'a avoué que ce qui l'avait le plus rempli d'amertume, c'était la conduite de plusieurs des siens, et surtout celle de lord Durham, dont la violence, la hauteur, l'ambition, l'intrigue, l'avaient d'autant plus fait souffrir que sa fille en était la première victime, et qu'il ne pouvait douter que la dernière fausse couche de lady Durham ne provînt de la brutalité de son mari. Il m'a dit que, malgré l'extrême effroi que ce caractère inspire, il était question de lui donner, dans le nouveau Cabinet, la place que lord Melbourne, passant à la Trésorerie, laissait vacante; l'ambition et la mauvaise activité de lord Durham le rendent tellement incommode à un ministère dont il ne fait pas partie, qu'on se demande s'il ne vaut pas mieux l'admettre dans celui-ci, pour essayer, par ce moyen, de neutraliser ses mauvaises dispositions. Lord Grey doutait pourtant qu'on s'y décidât, tant il est détesté par tous.
Lord Grey était sûr d'avoir décidé lord Althorp à passer sur tous les embarras de sa position et de lui faire reprendre sa place dans le Cabinet[ [31]. Il dit que sans lord Althorp, on ne pourrait jamais gouverner la Chambre des Communes; il se flattait aussi de décider lord Lansdowne à rester en place, mais cela n'était pas certain. Enfin, dans sa persuasion, fondée ou non, que l'arrivée des tories ou celle des radicaux amènerait une révolution, il faisait sincèrement, et avec le plus grand zèle, tous ses efforts pour rajuster ce même misérable Cabinet par lequel il vient d'être trahi, ne sentant pas, ou ne voulant pas comprendre, que c'est, nécessairement, sous un très léger masque, du radicalisme, tout aussi bien que si on en était déjà à un ministère O'Connell ou Cobbett.
J'ai dîné à côté du Chancelier chez la duchesse-comtesse de Sutherland. Il était de fort bonne humeur et m'a proposé de boire à la date du jour, le 14 juillet. «Au dessert!» lui ai-je répondu, sachant bien que sa mobilité d'esprit lui ferait oublier son toast; et, en effet, il n'y a plus songé! J'aurais été, en tout cas, incapable de l'accepter, car cette date, déjà si malheureuse, ne s'est, certes, pas purifiée hier.
Le Chancelier m'a demandé si j'avais vu lord Grey, si je n'avais pas été frappée de sa naïveté, qui est telle, me dit-il, qu'il ne sait rien cacher, rien dissimuler, rien contenir: c'est un enfant pour la candeur, pour l'imprévoyance, cédant à toutes les impressions du moment. «C'est une très noble nature, une âme bien pure», ai-je répliqué.—«Oui, oui, assurément,» a-t-il repris, «celle d'un charmant enfant, et cela me fait souvenir que M. Hure, un ami de M. Fox, de Fitz-Patrick et de Grey, n'appelait jamais celui-ci autrement que Baby Grey.»
Don Carlos est décidément parti. Les uns disent qu'il s'est embarqué sur la Tamise, pendant qu'on le croyait à l'Opéra, et qu'il va débarquer sur un des points de l'Espagne où on lui suppose des intelligences; les autres prétendent, et ceci est la version de M. de Miraflorès, qu'il a passé par la France, que c'est M. Calomarde qui, de Paris, a mené toute cette intrigue, mais par l'instigation de lui, Miraflorès, pour faire tomber don Carlos dans un piège. Tant il y a qu'il est parti, et que, quel que soit le résultat de son entreprise, elle ne saurait, en elle-même, être indifférente.
Londres, 16 juillet 1834.—Le successeur de lord Melbourne, au ministère de l'Intérieur, est connu; c'est lord Duncannon qui passe à cette place de la Direction des Eaux et Forêts, qu'il abandonne à sir John Cam-Hobhouse. Celui-ci est connu par ses relations avec lord Byron, ses voyages en Orient et ses opinions très libérales, moins cependant que celles de lord Duncannon, qu'on dit être des plus vives. Il est donc bien évident que le Cabinet a pris une couleur plus tranchée et plus avancée en tendance révolutionnaire.
Si, hier matin, le départ de Londres de don Carlos était hors de doute, le soir, son arrivée en Espagne était certaine. Les tories prétendent savoir qu'il est arrivé en Navarre, après avoir traversé toute la France; c'est aussi la version de M. de Miraflorès, qui regrette peut-être maintenant de s'être vanté de lui avoir tendu des pièges et de l'avoir entouré d'espions, qui devaient, disait-il, le livrer au premier poste espagnol ennemi; mais voici qu'au contraire, il est parvenu sain et sauf au milieu des siens, dont on assure qu'il a été très joyeusement reçu.
Le ministère anglais se disait, hier, instruit de son arrivée en Espagne, qui aurait eu lieu le 9: mais il prétend que don Carlos a débarqué dans un des ports de la Biscaye, et qu'il y est arrivé n'ayant avec lui qu'un seul Français; que ses partisans lui avaient fait grand accueil. On assure qu'il ne s'est rendu en Espagne que sur l'invitation des provinces du Nord, et sur la menace de celles-ci de se déclarer indépendantes de l'Espagne et de se constituer en République, si leur chef naturel ne se rendait pas au milieu d'elles. Il est évident qu'il fallait de grandes espérances d'une part, et de grandes craintes d'une autre, pour décider un homme aussi timide et aussi inhabile que don Carlos à courir de semblables hasards. Du reste, sa conversation avec le duc de Wellington, que j'ai rapportée plus haut, prouve que le projet d'aller en Espagne occupait son esprit depuis plusieurs semaines.
Londres, 17 juillet 1834.—Les amis du nouveau ministère s'évertuent à assurer que le système d'alliance avec la France n'éprouvera aucune altération. Je le crois, mais j'aurais préféré, pour les deux pays, que cette alliance s'affermît sur un terrain de bon ordre, au lieu de ne se continuer que par des sympathies révolutionnaires. Celles-ci inquiètent, à juste titre, le reste de l'Europe, et peuvent amener des crises dans lesquelles il serait difficile de désigner d'avance les vainqueurs.
Nous sommes de plus en plus décidés à retourner en France, aussitôt après la clôture du Parlement, peut-être même avant.
Notre avenir plus éloigné, je ne le prévois point encore, mais l'exemple de lord Grey est une preuve de plus que, pour bien finir, les grandes figures historiques doivent choisir elles-mêmes le terrain de leur retraite, et ne pas attendre qu'il leur soit imposé par les fautes ou par la perfidie d'autrui.
Nous avons reçu, hier, les deux premiers volumes d'un livre qui a pour titre: Monsieur de Talleyrand. J'y ai à peine regardé, mais M. de Talleyrand l'a lu. Il dit que rien n'est si bête, si faux, si ennuyeux, si mal inventé, et qu'il ne donnerait pas cinq shellings pour que ce livre n'eût pas été publié. J'avoue que je suis moins philosophe et que dans des occasions de ce genre, qui sont si fréquentes à une époque aussi libellique que la nôtre, je me souviens toujours d'un mot de La Bruyère, qui m'a beaucoup frappée par sa justesse. Il dit: «Il reste toujours quelque chose de l'excès de la calomnie, ainsi que de l'excès de la louange.» En effet, le monde se partage entre les malveillants et les imbéciles, c'est ce qui fait qu'il y a toujours des gens pour croire l'invraisemblable, surtout quand il est hostile.
Londres, 18 juillet 1834.—La fatuité est, chez les hommes, le résultat d'une disposition qui s'étend d'un point à tous les autres. M. de Miraflorès, fort avantageux et pas mal ridicule auprès des femmes, n'est pas moins présomptueux en politique; il s'y lance en enfant perdu, et s'attribue, avec une simplicité toute naïve, des succès qu'il n'a dû qu'aux passions personnelles des autres, et que, d'ailleurs, les résultats définitifs ne se chargeront peut-être pas de justifier; c'est ainsi qu'il se proclame l'inventeur de la Quadruple Alliance dont l'idée première lui a été inspirée par lord Palmerston. Maintenant que la rentrée de don Carlos sur le territoire espagnol renouvelle les difficultés, le petit Marquis, proprio motu et sans attendre les ordres de son gouvernement, fait, par une note, chef-d'œuvre de ridicule, véritable olla podrida, un appel à l'Angleterre et à la France, pour étendre les termes du traité dont on croyait l'objet accompli.
Les circonstances actuelles sont cependant fort différentes. Il y a trois mois, les deux prétendants, Miguel et Carlos, étaient, l'un et l'autre, acculés dans un petit coin de Portugal, et, par le fait, plus spécialement du ressort de l'Angleterre; maintenant, c'est dans le Nord de l'Espagne qu'est don Carlos, près des frontières de France. L'Angleterre poussera-t-elle ses passions révolutionnaires jusqu'à laisser entrer les armées françaises dans la Péninsule, et ne sera-ce pas pour lord Palmerston le signal de sa sortie du ministère? D'autre part, la France peut-elle, après s'être prononcée contre don Carlos, lui laisser ressaisir un pouvoir qu'il emploiera contre elle? Ce n'est pas que le gouvernement, de plus en plus anarchique, de la Régente offre un voisinage bien rassurant. Le Roi Louis-Philippe se trouve donc placé ainsi dans la double alternative d'avoir à redouter, de l'autre côté des Pyrénées, le principe républicain ou le principe légitimiste; le mezzo termine ne peut se soutenir que par la force armée, la conquête, enfin!
Cela me rappelle un mot bien vrai de M. de Talleyrand qui m'est souvent revenu à l'esprit depuis quatre ans: il a été dit au travers de l'enivrement des grandes journées de 1830. M. de Talleyrand répondit alors à quelqu'un qui était tout en espérances et en illusions, en phrases patriotiques et en attendrissements sur la scène de l'Hôtel de ville, les accolades La Fayette et la popularité de Louis-Philippe: «Monsieur, ce qui manque à tout ceci, c'est un peu de conquête.»
On dit Martinez de la Rosa dépassé en Espagne et ne pouvant plus se soutenir au ministère: il serait remplacé par Toreno et passerait à la Présidence de la Chambre des Pairs. On dit aussi que la Régente l'a nommé Marquis de l'Alliance.
Londres, 19 juillet 1834.—Tout ce qui se passe ici fait reporter la pensée vers les premières scènes de la Révolution française. L'analogie est frappante, c'est presque une copie trop servile; les aristocrates, la minorité de la noblesse, le tiers état, il y a de tout cela dans les tories, les whigs, les radicaux. Les jalousies, les ambitions personnelles aveuglent les whigs, qui ne veulent voir d'autres ennemis que les tories, qui n'aperçoivent d'autres courants que de ce côté, et qui, pour échapper à des rivaux de pouvoir, se précipitent, eux et toute leur caste, dans l'abîme creusé par les radicaux.
En causant, hier, de tout cela, M. de Talleyrand rappelait un mot que lui disait l'abbé Sieyès pendant l'Assemblée constituante. «Oui, nous nous entendons fort bien maintenant qu'il ne s'agit que de liberté, mais quand nous arriverons sur le terrain de l'égalité, c'est alors que nous nous brouillerons.»
A la séance très vive d'avant-hier, à la Chambre des Lords, le ministère a bien nettement marqué la ligne qu'il veut suivre, et les mêmes hommes, qui, sous lord Grey, tenaient, il y a moins de quinze jours, les clauses répressives du «Bill de coercition» pour indispensables, sont venus en annoncer l'abandon, au milieu des injures, des moqueries de la Chambre! C'était déclarer que le Cabinet, pour vivre, se plaçait aux ordres de la majorité radicale des Communes, ne comptait l'opposition des Lords pour rien, et prendrait tous les moyens pour l'annuler. L'irritation qui en résulte est, comme de raison, vivement exprimée par les Lords. Les ministres n'ont que les éloges gracieusement accordés par O'Connell pour les encourager et les consoler.
Londres, 20 juillet 1834.—Je préfère, de beaucoup, le second discours de lord Grey, prononcé avant-hier, à la Chambre des Pairs, pour bien éclaircir sa position, qui avait été mal représentée par les deux côtés de la Chambre, au premier discours dans lequel il avait annoncé sa retraite. Je trouvais celui-ci trop long, trop larmoyant, entrant dans des détails trop minutieux de ses affaires de famille. Dans le discours d'avant-hier, plus laconique, plus serré, il est d'une dignité remarquable, et tout en évitant des personnalités aigres, tout en se mettant au-dessus de ressentiments personnels, il montre quel a été le mauvais jeu devant lequel il s'est retiré; il reste indulgent pour les plus coupables, bienveillant pour ses successeurs comme individus, mais il se sépare de leur système. Il rentre dans ses propres instincts aux acclamations des gens sensés, à l'humiliation de ceux qui l'ont quitté, à la grande déplaisance de tous ceux qui sont les vrais fléaux de l'ordre social.
Il faut en convenir, il y a quinze jours, lord Grey n'apparaissait plus que comme un vieux homme éteint, miné, tiraillé, presque au moment d'être déconsidéré. Depuis sa retraite, un beau rayon de lumière a éclairé ses derniers actes politiques; son beau talent oratoire, si longtemps exercé dans l'opposition, reprend, en y rentrant, toute son énergie, et il est vrai de dire que lord Grey, tombé de chute en chute, vient de remonter à la première place, depuis qu'il s'est dégagé des honteuses entraves, par lesquelles il s'était laissé garrotter. Le Cabinet le redoute beaucoup maintenant; et, en effet, il tomberait bien bas, si lord Grey ne jetait, miséricordieusement, sur eux, le manteau de sa charité! Ses collègues, qui, naguère, parlaient de lui avec plus de pitié que de respect, tremblent, aujourd'hui, devant ses paroles. Ah! que l'on fait bien de ne pas se survivre, et que l'à-propos est nécessaire, surtout dans la vie politique!
Une retraite à la fois moins importante et moins honorable, c'est celle du maréchal Soult[ [32]. Des querelles intestines sur le choix d'un gouverneur civil ou militaire de l'Algérie, sur un discours de la Couronne plus ou moins détaillé au 31 juillet prochain, mais surtout la terreur du budget de la Guerre, que le Maréchal aurait des raisons pour ne pas affronter à la prochaine session, voilà les motifs, assure-t-on, de cette démission, acceptée par le Roi, peu regrettée dans le Cabinet, en général, et dont on veut offrir la vacance au maréchal Gérard.
Il paraît que fort heureusement pour la régente d'Espagne, elle a éprouvé un accident qui lui permettra de se montrer à l'ouverture des Cortès. Elle a bien besoin que quelque bon hasard vienne rétablir sa position, si étrangement compromise par ses légèretés et ses inconséquences.
Lord Howick, fils aîné de lord Grey, dont l'esprit est aussi de travers que le corps est repoussant, et dont le public ne pensait pas grand bien, vient aussi de se relever en quittant sa place de sous-secrétaire d'État au ministère de l'Intérieur, et de suivre ainsi l'exemple et la destinée de son père. C'est la seule fidélité à sa fortune qu'aura trouvée lord Grey.
J'ai rencontré, hier, lady Cowper chez elle; elle m'a paru triste et soucieuse. Il est difficile, en effet, qu'avec son esprit intelligent elle ne soit pas affligée de voir ses parents et ses amis dans une route si peu honorable. Elle me faisait remarquer, avec raison, l'aspect si différent de la société et de la vie de Londres, le soin qu'on met à s'éviter, l'hostilité du langage, l'inquiétude des esprits, la défiance du présent, les tristes prévisions de l'avenir, le décousu général, l'éparpillement du Corps diplomatique et l'absence de tout gouvernement et de toute autorité. Ce langage était frappant de la part de la sœur du premier ministre et de l'ami intime du ministre des Affaires étrangères.
Elle a mis du prix à me persuader que tous les sujets de plainte donnés par celui-ci au Corps diplomatique, et à M. de Talleyrand en particulier, ne devaient être attribués à aucune mauvaise intention, mais seulement à quelques négligences dans les formes, excusables chez un homme accablé de travail. Elle m'a paru surtout embarrassée de l'idée que M. de Talleyrand pourrait donner la conduite de lord Palmerston, envers lui, comme raison de sa retraite; enfin elle a mis tout son esprit, son bon goût et sa grâce, et elle a beaucoup de tout cela, à servir ses amis et à diminuer l'amertume qu'ils ont provoquée. Je l'ai quittée, parfaitement contente de ses expressions, mais peu convertie sur le fond des questions.
Londres, 21 juillet 1834.—Le besoin qu'a le ministère anglais actuel de quelque orateur à la Chambre Haute moins discrédité que le Chancelier, plus habile que ses collègues pairs et ministres, a inspiré la plus inconcevable des propositions, produite par le manque absolu de bon sens, et l'absence de toute élévation, qui caractérisent Holland-House. C'est très sérieusement qu'on est venu proposer à lord Grey de rester, non comme chef, mais comme garde du Sceau privé. Il a eu le bon goût d'en rire, comme d'une chose trop grotesque pour s'en fâcher. Mais de quel air a-t-on pu lui adresser une pareille demande?
Du reste, tout est si étrange en ce moment qu'il ne faut plus s'étonner de rien. Voici, par exemple, le récit exact de la manière dont lord Melbourne s'est acquitté de l'ordre du Roi, de chercher par tous les moyens à arriver à un ministère de coalition, où tous les partis fussent représentés. Je comprends que la chose fût impraticable, mais il faut convenir que lord Melbourne s'est acquitté d'une singulière façon de cette mission royale. Il a écrit au duc de Wellington et à sir Robert Peel, de la part du Roi, pour leur dire de quelle commission il était chargé, en ajoutant que, pour leur éviter la fatigue des détails, il leur envoyait, en même temps, une copie de la lettre qu'il venait d'écrire au Roi sur sa manière personnelle d'envisager la question. Cette lettre ne contenait autre chose que la plus forte argumentation contre tout rapprochement et l'énumération de toutes les difficultés qui rendaient le projet de coalition impossible. La réponse du duc de Wellington et de sir Robert Peel n'est qu'un accusé de réception, avec un remerciement respectueux de la communication qui leur était faite au nom du Roi. Le Roi, s'étant étonné que ces messieurs ne fussent entrés dans aucun autre détail, leur a fait dire qu'il demandait leurs observations: «Elles sont toutes contenues dans la lettre de lord Melbourne au Roi, nous n'avons rien à y ajouter,» ont-ils répondu; et c'est ainsi que s'est terminée cette singulière négociation.
Londres, 22 juillet 1834.—L'espèce de calme et de bonne mine qu'avait repris le gouvernement français, semble un peu troublé par les discussions des ministres entre eux, qui ont amené la retraite du maréchal Soult. Il paraît qu'on s'inquiète et se divise aussi sur le plus ou moins de durée et d'importance de la petite session annoncée pour le 31 juillet. Elle arrive mal à propos, pour discuter les événements de la Péninsule, et embarrasser le gouvernement par tout le bavardage de la tribune. Le triomphe de don Carlos fixerait un ennemi personnel sur nos frontières; celui de la Régente, qu'elle ne peut obtenir qu'en se jetant, de plus en plus, dans le mouvement, nous donnerait un voisinage de révolution et d'anarchie. Cela ne saurait être indifférent à notre gouvernement, qui n'a déjà que trop à lutter contre de semblables éléments. Il paraît, du reste, que les deux armées étaient trop en regard l'une de l'autre, pour qu'elles n'en vinssent pas aux prises, et le premier succès éclatant restant à l'un ou à l'autre des deux compétiteurs fixera, probablement, leurs destinées ultérieures. Aussi en attend-on l'issue avec une grande et inquiète curiosité.
Maintenant que la querelle ne se règle plus en Portugal, mais en Espagne, les Anglais se mettent sur le second plan et ne donneront que de légers secours à leur cher petit Miraflorès; le grand fardeau est réservé à la France, et il se présente hérissé de difficultés.
On répandait, hier, à la Cité, la nouvelle de la mort de la Reine régente. Les uns disaient qu'elle avait péri par le poison, d'autres à la suite de l'accident qui l'avait conduite dans la retraite. La nouvelle est probablement fausse, mais dans un semblable pays, à travers la guerre civile, le fanatisme religieux, les querelles et les jalousies de famille, les passions de toute espèce qui y sont déchaînées, des crimes ne sont pas plus invraisemblables que les folies et les désordres qui s'y passent journellement.
Le ministre Stanley qui remplace lord Howick, comme sous-secrétaire d'État au ministère de l'intérieur, et qui n'a rien de commun avec le M. Stanley dernièrement ministre, est une espèce de faux dandy parfaitement radical et de la plus mauvaise et vulgaire sorte. Il a été, un moment, secrétaire particulier de lord Durham.
Celui-ci a dédaigneusement refusé l'ambassade de Paris, qu'on ne lui offrait, à ce qu'il a bien compris, que pour se débarrasser de lui ici. Il a répondu qu'il n'accepterait aucun emploi d'un Cabinet qui refusait de le recevoir dans son sein. Lord Carlisle a donné sa démission de lord du Sceau privé.
Londres, 24 juillet 1834.—On disait assez généralement, hier, que l'infante Marie, princesse de Portugal, femme de l'infant don Carlos, avait, secrètement aussi, quitté l'Angleterre, pour suivre son mari en Espagne, laissant ses enfants ici, à la duchesse de Beïra, sa sœur. On dit que l'infante Marie a beaucoup de courage et de décision. Probablement, elle s'en croit plus qu'à son mari, et elle pense que sa présence près de lui inspirera au prétendant toute l'énergie dont il a besoin dans la crise actuelle. Toutes ces Princesses de Portugal sont des démons, en politique ou en galanterie, et quelquefois les deux ensemble. L'aventure qui a fait, d'une de ces Princesses, une marquise de Loulé, explique l'éclat qu'elle vient de donner à Lisbonne, à l'occasion d'un officier de la marine anglaise. M. de Loulé s'est fâché, et a renvoyé sa femme en gardant les enfants. Dom Pedro a exigé que son beau-frère reprit sa femme; je ne sais comment cela a fini.
L'Infante Isabelle, qui pendant sa régence a aussi fait parler d'elle, et que dom Miguel a voulu, dit-on, faire empoisonner avec un bouillon aux herbes, est maintenant à Lisbonne, réunie au reste de sa famille, ou pour mieux dire, de ses parents, car il règne des affections et des haines si également dénaturées dans cette maison de Bragance, qu'il ne peut être question pour elle des liens naturels de famille.
A propos de prétendants et de mœurs singulières, lord Burghersh m'a beaucoup parlé, hier, de la comtesse d'Albany, qu'il a connue à Florence. Elle y avait, pour cavalier servant, M. Fabre, le peintre, qui, depuis la mort d'Alfieri, demeurait chez elle. Ils se promenaient seuls, n'ayant que le grand chien de M. Fabre en tiers, ils dînaient seuls. De huit à onze heures, Mme d'Albany recevait tout Florence. M. Fabre allait, pendant ce temps-là, chez une maîtresse d'un ordre inférieur. A onze heures, il reparaissait chez la Comtesse, ce qui était le signal de la retraite pour tout le monde, afin de les laisser souper tête à tête. Jamais on ne les invitait l'un sans l'autre, ce qui est d'étiquette en Italie, et poussé à un point de naïveté étrange. En voici un exemple: lord Burghersh, ministre d'Angleterre à Florence, ouvrit sa maison par un grand bal, où il crut avoir prié toute la grande compagnie, mais, n'étant pas encore très au fait des relations de la société, il oublia d'inviter un monsieur attaché à une belle dame; le matin du bal, le maître d'hôtel vint chez my lord avec une lettre ouverte, qu'il venait de recevoir, et qu'il pria son maître de parcourir; lord Burghersh y lut ce qui suit: «Sapete, caro Matteo, che sono servita, da il cavalier un tel; il n'est pas invité chez lord Burghersh, ce qui, comme vous le sentez, me met dans l'impossibilité d'aller à son bal: faites réparer cette erreur, je vous prie.» Elle le fut en effet, et lord Burghersh n'oublia pas la leçon. Le sapete, adressé à un valet, le sono servita, tout est d'une naïveté incroyable, et néanmoins parfaitement dans les convenances italiennes. Mais, pour en revenir à la comtesse d'Albany et à M. Fabre, la Comtesse étant morte, M. Fabre fit le portrait du chien, le compagnon de leurs promenades, le fit graver, et en envoya une épreuve à chacun des amis de la Comtesse, avec l'inscription suivante: «Aux amis de la comtesse d'Albany, le chien de M. Fabre.»
Londres, 25 juillet 1834.—Le ministère devient bien aigre pour lord Grey: on lui sait mauvais gré de sa noble retraite, de son juste dédain pour cette absurde proposition du Sceau privé. On le dit faible, incapable, capricieux, enfin on joint l'outrage à la perfidie, et le voile léger dont on couvre cette déloyale conduite ne la dérobe pas assez, aux yeux de lord Grey, pour qu'il ne commence aussi à en être aigri. Je sais qu'il a dit que si ses successeurs faisaient un pas de plus dans la route révolutionnaire, il cesserait non seulement de voter pour eux, mais encore se déclarerait contre eux. Décidément, il est rentré dans ses vrais instincts, et je crois qu'il aura à cœur de se laver, autant que cela se pourra, de l'imputation d'avoir entraîné l'Angleterre dans une route de perdition.
Lord John Russell, le plus doux, le plus spirituel, le plus honorable, le plus aimable des Jacobins; le plus naïf, le plus candide des révolutionnaires; le plus agréable, mais aussi, par son honnêteté même, le plus dangereux des ministres, me disait, hier, qu'il avait eu, il y a quelques mois, une violente discussion avec lord Grey, à propos d'une mesure sur laquelle ils n'étaient pas d'accord, et à l'occasion de laquelle lord Grey lui déclara que jamais il ne consentirait à mettre son nom à un acte révolutionnaire. Lord John ajouta, avec son petit air doux: «C'était, après la réforme, une grande faiblesse et une inconséquence.—Vous auriez raison,» ai-je repris, «si lord Grey, en vous laissant faire la réforme, en eût prévu toutes les conséquences; mais vous conviendrez avec moi qu'il ne les a pas aperçues, et que vous vous êtes bien gardé de les lui signaler in time.» Lord John s'est mis à rire et m'a dit, de fort bonne grâce: «Vous n'exigez pas que je me confesse?» Si tous les révolutionnaires étaient de l'espèce de Cobbett et O'Connell, ou de l'inconvenante et cynique nature de lord Brougham, on se tiendrait plus aisément en garde; mais dans la spirituelle et délicate personne du fils du duc de Bedford, comment soupçonner de tels travers dans le jugement, et dans la nature physique la plus frêle, et, en apparence, la plus éteinte, comment s'attendre à une semblable persévérance dans la pensée et à une telle violence dans l'action.
Londres, 29 juillet 1834.—Une course à Woburn Abbey a interrompu ce journal. Ce troisième séjour que j'ai fait dans ce bel endroit, beaucoup plus agréable pour moi, personnellement, que les deux premiers, ne m'a cependant rien fourni à ajouter aux descriptions que j'en ai faites. Il ne s'y est rien passé non plus, qui sortît du cours habituel de la vie de château en Angleterre. Grande et large hospitalité, avec un peu plus de pompe et de parure qu'il ne faut dans la vie de campagne, telle qu'on la comprend sur le Continent!
Un voyage, à Woburn surtout, est une chose arrangée, comme l'est un dîner en ville. Vingt ou trente personnes qui se connaissent, mais sans familiarité, sont invitées à se réunir pendant deux ou trois jours; les maîtres de la maison se rendent chez eux, exprès pour y recevoir leurs hôtes et s'en retournent à leur suite; ils paraissent, ainsi, y être eux-mêmes en visite. Mais enfin, il y a tant à voir, tant à admirer, le duc de Bedford est si poli, si parfaitement grand seigneur, la Duchesse si attentive, qu'il est impossible de ne pas rester sous une impression agréable. La mienne l'a été, beaucoup, et cela en dépit du voile assez triste qui couvrait quelques-unes des figures principales, lord Grey par exemple, qui s'est affaissé tout à coup d'une manière frappante, souffrant et abattu, et ne se donnant aucune peine pour dissimuler ses dispositions, qui deviennent de plus en plus amères. Les abdications les plus volontaires sont toujours suivies de regrets; on mourrait dans la tourmente, on s'éteint dans le repos. C'est si difficile d'être satisfait de soi-même et des autres!
Mme de Lieven aussi, malgré tous ses efforts, succombait sous le poids des adieux, du départ, de l'absence; elle est vraiment fort malheureuse et me fait grande pitié. Elle est bien plus à plaindre, encore, que toute autre ne le serait en pareille situation, car jamais personne d'esprit n'a trouvé moins de ressources en elle-même. Elle les demande constamment à ses alentours. Le mouvement des nouvelles et de la conversation lui est indispensable, et elle ne connaît d'autre emploi à la solitude que le sommeil. Elle pleure de quitter l'Angleterre, elle redoute Pétersbourg, mais sa plus grande terreur, c'est celle de la traversée, huit jours de solitude! car son mari et ses enfants ne comptent pas pour elle. Elle s'arrêtera un jour à Hambourg, uniquement pour échanger quelques paroles avec des visages nouveaux; elle a saisi avec avidité l'idée de lui assurer la visite du baron et de la baronne de Talleyrand qu'elle n'a jamais vus et qu'elle sait ne pas être amusants! Elle a éprouvé un soulagement évident en décidant lord Alvanley à prendre sa route pour Carlsbad, par Hambourg, dans le même bateau qu'elle, et cela quoique lord Alvanley la prévînt que le mal de mer le rendait de fort mauvaise compagnie; enfin l'ennui fait, chez elle, l'effet de la mauvaise conscience: elle ne songe qu'à se fuir elle-même.
En revenant à Londres, nous avons appris les massacres de Madrid: toujours cette horrible fable des puits empoisonnés, qui, partout où le choléra fait des ravages, a excité l'ignorance populaire et l'a changée en fureur et en atrocités. Les moines en ont été victimes, et, malgré le fanatisme religieux, les couvents ont été pillés. L'autorité a été faible, et par conséquent impuissante; le gouvernement était retiré à Saint-Ildephonse, terrifié et hésitant, ne sachant si, dans ces tristes circonstances d'épidémie, de désordre et de guerre civile, il devait proroger les Cortès ou les réunir, ni dans quels lieux, ni sous quels auspices! Il est impossible d'imaginer un plus triste concours de circonstances fatales pour l'Espagne et un voisinage plus incommode pour la France.
Louis-Philippe a grande répugnance à intervenir ostensiblement et directement dans les destinées de l'Espagne. Il a même assez montré son éloignement à cet égard, pour en avoir laissé comprendre le secret par les ambassadeurs à Paris, qui s'en prévalent puissamment. Le ministère français, qui compte davantage avec les vanités et les susceptibilités nationales, s'est moins nettement prononcé. C'est ainsi qu'on doit paraître après-demain devant les Chambres.
Un des principaux motifs indiqués de la retraite du maréchal Soult était son insistance pour qu'on envoyât un gouverneur militaire à Alger, en opposition avec le reste du Cabinet, qui exigeait que ce fût un gouverneur civil. Il paraît que les exigences du maréchal Gérard ont porté sur le même objet, et que, fort de l'amitié du Roi, il l'a emporté, car c'est le général Drouet d'Erlon qui vient d'être nommé à cet emploi.
Londres, 31 juillet 1834.—L'année dernière le Roi d'Angleterre disait à M. de Talleyrand à son départ pour le Continent: «Quand reviendrez-vous?» L'année d'avant, il lui avait dit: «J'ai chargé mon ambassadeur à Paris de dire à votre gouvernement que je tiens à vous conserver ici.» Cette année-ci, il dit: «Quand partez-vous?» Il me semble qu'on peut retrouver, dans ses expressions si différentes, la trace des influences palmerstoniennes.
Hier au Lever du Roi, lord Mulgrave a reçu le Sceau privé abandonné par lord Carlisle.
On parlait, dans notre salon, du talent de certaines personnes pour raconter des histoires de revenants. Cela m'a rappelé l'intérêt avec lequel j'avais entendu, il y a deux ans, à Kew[ [33], Mme la duchesse de Cumberland nous conter une apparition qu'elle avait vue elle-même et dont le souvenir paraissait encore l'émouvoir beaucoup. Elle nous fit d'autant mieux participer à ses impressions qu'il était tard et qu'un gros orage bien effrayant grondait au dehors.
Voici cette histoire; elle se passa à Darmstadt, où Mme la duchesse de Cumberland, alors princesse Louis de Prusse, était allée voir sa famille du côté maternel. Elle fut logée dans un appartement d'apparat du château, qui n'était habité que rarement, et dont l'ameublement, quoique magnifique, était resté le même depuis trois générations. Fatiguée de sa route, elle ne tarda pas à s'endormir, mais elle ne tarda pas, non plus, à sentir passer sur son visage un souffle qui l'éveilla; elle ouvrit les yeux, et vit la figure d'une vieille dame qui se penchait sur la sienne. Saisie de cette apparition, elle tira bien vite sa couverture sur ses yeux, et resta quelques instants immobile; mais le manque d'air lui fit changer de position, et la curiosité la pressant, elle rouvrit les yeux et vit la même figure vénérable, pâle et douce, la fixer encore. Alors, elle se mit à crier bien fort, et la nourrice du prince Frédéric de Prusse, qui couchait avec l'enfant, dans la pièce voisine, dont les portes étaient ouvertes, accourut et trouva sa maîtresse baignée dans une sueur froide; elle demeura près d'elle tout le reste de la nuit. Le lendemain, la Princesse raconta à sa famille l'événement de la nuit, et demanda instamment de changer d'appartement, ce qui eut lieu. Du reste, son récit n'étonna personne, car il était admis dans la famille, que chaque fois qu'une personne, descendante de la vieille duchesse de Darmstadt, qui avait habité cet appartement, s'y trouvait couchée, cette vieille aïeule venait faire visite à ses arrière-petits-enfants, et on citait, à l'appui de cette tradition, l'exemple du duc de Weimar et de plusieurs autres Princes. Beaucoup d'années plus tard, la duchesse de Cumberland, princesse de Solms, et habitant Francfort, fut invitée par son cousin, le grand-duc de Hesse-Darmstadt, à venir assister à une grande fête qu'il préparait. La Princesse s'y rendit, mais avec l'intention de revenir la même nuit chez elle à Francfort. Le souper fini, elle passa dans une pièce où on avait préparé sa robe de voyage et où, pendant sa toilette, elle fut suivie par sa cousine, la jeune Grande-Duchesse nouvellement mariée: celle-ci demanda à la princesse de Solms si ce qu'elle avait entendu raconter de l'apparition était vrai. Elle désira en avoir le récit détaillé et, après l'avoir entendu, elle voulut savoir si l'impression avait été assez forte pour que la Princesse se souvînt encore des traits de leur vieille aïeule: «Oui, certainement,» assura la Princesse.—«Eh bien!» dit la Grande-Duchesse, «son portrait est dans la chambre où nous nous trouvons, avec deux autres portraits de famille de la même époque. Prenez la lumière, approchez-vous, et dites-moi lequel vous croyez être celui de l'apparition; je verrai si vous devinez juste.» Au moment où la Princesse, non sans quelque répugnance, s'approcha des portraits et reconnut celui de la vieille grand'mère, il se fit au-dessus de la chambre un bruit épouvantable, le cadre et le portrait se détachèrent, et sans leur fuite précipitée, les curieuses eussent été tuées par la chute du tableau.
Je ne sais si cette histoire est bien belle en elle-même, mais je sais qu'elle me fit beaucoup d'impression, parce qu'elle fut très bien racontée, et que, dans ce genre de choses, quand on entend dire: «J'ai vu, j'ai entendu,» on ne se permet plus de tourner la chose en moquerie. D'ailleurs, le sérieux de la Duchesse était parfait, et son émotion vive, de sorte que je ne me suis jamais permis de douter de l'exactitude du récit.
L'absence de Mme la duchesse de Cumberland a laissé, pour moi du moins, un vide sensible à Londres. Elle a de l'esprit, de l'instruction, les plus belles manières, les plus royales, de la grâce, de la douceur, des restes de beauté, surtout dans la taille. Elle m'a traitée avec une bonté d'autant plus parfaite qu'elle l'a reportée, depuis, sur mon second fils. Enfin, quelque jugement qu'on porte sur son caractère, qui n'est pas également honoré par tout le monde, il est impossible de ne pas lui reconnaître de grandes qualités, et de ne pas être touché de la grande affliction dont elle est frappée, dans l'infirmité de son fils, le prince George. Celui-ci est un aimable et beau jeune homme, privé à l'âge de quinze ans, et après de vives douleurs, de la vue; c'est un objet tout à la fois de pitié et d'admiration, résigné comme un ange, sans impatience, sans regrets, sans humeur, dissimulant sa tristesse à sa mère. Il soutient le courage de ceux qui l'entourent, par celui qu'il témoigne lui-même, et il inspire déjà dans son jeune âge tout le respect d'une grande vertu. L'improvisation sur le piano est la distraction à laquelle il préfère se livrer; ses mélodies sont toujours tristes et graves, mais lorsqu'il reconnaît le pas de sa mère, il passe à un thème gai et animé pour lui donner le change sur ses impressions. Aussi longtemps que, par des remèdes, on a espéré lui rendre la vue et arrêter les progrès de l'inflammation, on a suspendu son éducation; mais lorsque son précepteur, qui est un homme excellent, a jugé que l'éducation en souffrait sans que la vue y gagnât, il a proposé au jeune Prince de reprendre le cours de ses études, et lui a soumis un plan, pour continuer autant que cela se pouvait, sans le secours de la vue. Le Prince s'est tu pendant quelques instants, puis, d'un air pénétré, il a dit: «Oui, Monsieur, vous avez raison, je suivrai vos avis; car je sens que, quoiqu'une porte se soit fermée pour moi, il faut que je cherche avec d'autant plus de soin à en ouvrir une autre.»
Londres, 1er août 1834.—Quel triste dîner que celui d'hier chez lord Palmerston! Dîner d'adieu pour la princesse de Lieven, où elle est venue malgré elle, où nous n'allions qu'à cause d'elle, où lady Cowper faisait de visibles efforts pour paraître à son aise, où lady Holland voulait des explications sur les derniers torts de lord Palmerston envers M. de Talleyrand, où chacun pressentait que notre départ serait aussi définitif que celui de cette pauvre Princesse. M. de Bülow, pâle et embarrassé, avait l'air d'un filou pris sur le fait; le pauvre Dedel avait, lui, l'air d'un orphelin qui voit enterrer ses parents; lord Melbourne ne faisait à personne, avec sa grosse tournure de fermier normand, l'effet d'un premier ministre.
L'échec volontaire éprouvé la veille par le ministère à la Chambre des Communes, où il s'est laissé battre par les radicaux, dans la question du Clergé irlandais, ne donnait pas bonne mine à ces messieurs. Enfin il y avait, sur tout et sur tous, une gêne lugubre répandue qui m'oppressait à un point extrême.
Je ne me sens pas le courage d'aller, ce matin, dire un dernier adieu à cette pauvre Princesse, tuée de fatigues et d'émotions. C'est un bon procédé que ne pas augmenter son agitation. Ce départ qui me peine, puisqu'il éloigne, sans grandes chances de revoir, une personne distinguée, m'afflige encore par les retours qu'il me fait faire sur tous les changements qui se sont opérés ici depuis quatre ans, et qui, tous, les uns après les autres, ont tendu à ternir cette belle et brillante Angleterre. Dans le Corps diplomatique seul, que de pertes! M. Falk, si aimable, si doux, si fin, si spirituel, si instruit, remplacé d'abord par l'âcre M. de Zuylen, l'est maintenant par le bon mais insignifiant Dedel. La bonne humeur, l'entrain ouvert et naïf de Mme Falk a fait faute aussi. M. et Mme de Zea étaient gens plus intelligents, de beaucoup, que les lilliputiens de Miraflorès. M. et Mme de Münster étaient fort supérieurs aux Ompteda à tous égards. L'excellente Mme de Bülow n'a pu être remplacée pour moi, et je crois, d'ailleurs, que son absence a trop laissé les mauvaises tendances de son mari sans le contrepoids que la simple et honnête nature de sa femme leur opposait. Esterhazy est l'objet d'un regret universel: sa parfaite bonne humeur, sa sûreté sociale, sa facilité de caractère, ses habitudes de grand seigneur, la finesse de son esprit, la droiture de son jugement, la bienveillance de son cœur, tout le faisait chérir ici et rien ne saurait l'y faire oublier. Wessenberg aussi a laissé une place vacante qui n'a pas été remplie. Le départ des Lieven élargit la brèche sociale et le nôtre achèvera cette démolition générale. Le terrain neutre des maisons diplomatiques est surtout appréciable dans un pays divisé par l'esprit de parti, et où, la politique ayant rompu tant d'autres liens, la société ne saurait plus se réunir sous les anciens auspices.
Nous avons appris, hier, télégraphiquement, que la Reine régente d'Espagne avait ouvert elle-même les Cortès le 24, à Madrid, que la ville était tranquille, que le choléra y diminuait un peu et que don Carlos se retirait de plus en plus vers la frontière de France.
Londres, 3 août 1834.—Il me semble que rien ne témoigne mieux de l'état dans lequel est tombée la politique intérieure du gouvernement anglais que ce que disait, hier, lord Sefton: «Savez-vous,» me disait-il, «que malgré mon admiration pour lord Grey, je trouve que nous en sommes venus à un point où il est non seulement heureux pour lui-même, mais encore fort avantageux pour le pays qu'il se soit retiré? Jamais il n'aurait consenti à la moindre courtoisie, encore moins à un peu de flatterie pour O'Connell et ses amis, et cependant il n'y a plus moyen de ne pas les satisfaire; il est urgent de les adoucir par les bassesses contre lesquelles lord Grey se serait révolté, et qui répugnent moins à ses successeurs, à commencer par mon ami le Chancelier. Ainsi vous voyez qu'il est heureux que nous ayons pour gouvernants des gens tout disposés à faire les bassesses nécessaires!»
Il me semble qu'on s'accorde à beaucoup louer le discours de la Reine d'Espagne. Pour l'apprécier il faudrait connaître, mieux que je ne puis le faire, l'état de ce pays; tout ce que je puis lui souhaiter de mieux, c'est qu'elle ne soit plus dans le cas d'en faire de si longs et dans de semblables circonstances. On dit qu'elle l'a prononcé de fort bonne grâce. On doit lui savoir gré d'avoir repris courage et d'être rentrée dans la contagion pour le prononcer.
Le choléra enlève beaucoup de monde à Madrid; la police sanitaire y est mauvaise, la chaleur extrême, la propreté nulle. Les femmes y sont atteintes dans une proportion double des hommes. La mère de Mme de Miraflorès est parmi les victimes.
Don Carlos est, à ce qu'il paraît, sur le point de repasser la frontière; il en est même, dit-on, assez près pour que les vedettes françaises aperçoivent les siennes.
Je ne sais quel mauvais vent souffle sur Paris, mais je serais disposée à croire que tout n'y est pas aussi tranquille en réalité qu'en apparence. Voici, à cet égard, ce que je trouve dans une lettre de Bertin de Veaux: «Il paraît qu'il est dans la destinée du prince de Talleyrand, et dans la vôtre, de ne venir à Paris que pendant les crises ministérielles, car notre ministère n'est pas plus solide que celui de Londres. Au surplus, dans ce pays-ci, on a pris son parti de vivre au jour le jour; excepté les acteurs, personne ne pense à la pièce. Cependant, quand vous arriverez, votre salon sera bientôt plein, et c'est devant vous et devant le Prince, que tous les acteurs, grands et petits, iront poser, comme on dit à présent.»
Dans une autre lettre, il est fort question des dangers du jour, de ceux du lendemain, de vœux apparents, de velléités sourdes, de mésintelligences, d'associations, de la grande ambition de certains petits hommes, de l'humeur et de la bouderie des autres. A propos de mécomptes éprouvés par M. Decazes, on ajoute: «Ce pauvre M. Decazes a beau frapper la terre de tous côtés, il n'en peut rien faire sortir; on dit qu'il veut maintenant la place de Semonville, et qu'il a peut-être quelques chances, parce que Semonville est très commode à désobliger; il ne fait peur à personne. Cette mode d'enterrer les gens, avant qu'ils ne soient morts, ne me plaît guère; je croyais qu'on en était dégoûté depuis l'épreuve faite sur MM. de Marbois et Gaëte, qui n'a pas eu de succès dans le public. Comme, en rentrant chez soi, on se trouve bien de ne pouvoir être dépossédé de rien!»
Londres, 4 août 1834.—Il paraît certain que, la veille de l'ouverture des Cortès, on a découvert une conspiration républicaine fort étendue, dans laquelle beaucoup de personnes marquantes auraient été compromises. Palafox et Romero sont arrêtés; on dit que c'est en Galice surtout qu'ils avaient le plus de partisans; dans l'Aragon et la Catalogne ce sont les carlistes qui dominent et s'agitent. Ainsi, voilà trois drapeaux différents, sous lesquels l'Espagne se range et se divise.
Quand M. Backhouse a été trouver don Carlos sur le Donegal, celui-ci lui a dit qu'il avait entendu parler du traité de la Quadruple Alliance, mais qu'il désirait en connaître le texte. L'ayant lu, il l'a remis à M. Backhouse, sans réflexions, mais avec un sourire très ironique, qui est devenu un rire dédaigneux lorsque M. Backhouse lui a dit qu'il croyait qu'il se faisait illusion sur la force de son parti en Espagne. A cela près, le Prince a été poli et doux dans son accueil et même obligeant.
On avait annoncé la clôture du Parlement pour le 12, et la plus grande partie des membres comptaient quitter Londres même avant ce jour-là, quand le duc de Wellington a réuni, avant-hier, tous ceux de son parti chez lui; il les a priés dans l'intérêt et pour le salut de la Patrie de rester à leur poste et de profiter de leur majorité, reconnue imposante dans la question des dissenters pour défendre encore l'Église à l'occasion des autres mesures qui restent en discussion. La crainte de laisser le Clergé protestant d'Irlande sans aucun moyen d'existence, si le «Bill sur les dîmes», œuvre d'O'Connell, est rejeté, laisse, à la vérité, quelques doutes sur la marche définitive que la Chambre Haute adoptera, mais les évêques paraissent croire que ce Bill serait aussi pernicieux pour eux que l'absence de toutes mesures pécuniaires. Il est certain que la semaine actuelle est une des plus critiques; si ce Bill est rejeté, les deux Chambres se trouveront en collision. Le ministère quittera-t-il? ou bien demandera-t-il carte blanche au Roi? avancera-t-il ainsi dans la route révolutionnaire? ou bien s'en tiendra-t-il, comme le Chancelier le disait hier, à laisser le Clergé protestant d'Irlande mourir de faim? Lord Grey disait que ce ne serait pas si aisé de laisser ces prêtres mourir de faim, puisqu'une loi obligeait de pourvoir à leur existence, soit en prélevant les dîmes, soit de toute autre manière. Et quant à une fournée de Pairs, sur l'observation qu'il en faudrait nommer cent cinquante, lord Grey a dit que deux cents ne suffiraient pas, parce que toute l'ancienne Pairie, lui en tête, se révolterait contre un gouvernement assez fou et assez mauvais pour se porter à une telle extrémité. Il resterait d'ailleurs à savoir si le Roi y consentirait. Celui-ci est souffrant, triste, abattu; il en convient et surtout de sa préoccupation morale, qu'il ne cherche pas à cacher. On remarque en lui une oppression extrême et particulièrement l'affaiblissement d'un œil qu'il ne peut presque plus ouvrir.
Voici ce qui s'est passé à l'occasion de la Jarretière, vacante par la mort de lord Bathurst: le Roi l'a envoyée à lord Melbourne, comme étant son premier ministre. Celui-ci l'a respectueusement refusée, en disant qu'il suppliait le Roi de la donner à celui auquel lord Grey aurait désiré qu'elle arrivât, c'est-à-dire au duc de Grafton. Le Roi l'a, en effet, envoyée au Duc, mais celui-ci, vivement affecté de la mort de son fils favori, se sentant, d'ailleurs, âgé et hors du monde, a prié le Roi de la donner à quelqu'un qui pourrait se montrer plus souvent à ses yeux et qui serait plus utile à son service. On suppose qu'elle ira au duc de Norfolk; mais il est catholique, et ce serait le premier exemple de cette grâce donnée à un dissident religieux.
Un rude coup vient de frapper le duc de Wellington, au milieu des soucis multipliés de chef de l'opposition: Mme Arbuthnot, femme d'esprit et de sens, discrète et dévouée, amie fidèle du Duc, vient de mourir en peu de jours d'une maladie vive. Elle était dans toute la force de l'âge et d'une santé jusque-là très robuste. Le Duc a donc perdu, dans la même semaine, lord Bathurst, son plus ancien ami, et Mme Arbuthnot, sa confidente, sa consolation, son home! Les morts, les départs rendent Londres bien triste en ce moment; tout le monde a la mine longue et déconfite; on est consterné de cette mauvaise veine, qui fait que chaque jour est marqué par une catastrophe.
Londres, 5 août 1834.—Dom Miguel a, décidément, signé sa protestation. Le duc d'Alcudia et M. de Lavradio sont près de lui; ils se disposent tous à venir rejoindre don Carlos, au moindre succès de celui-ci.
Lady Holland et lady Cowper font tous leurs efforts pour que M. de Talleyrand et lord Palmerston se quittent sur de bons termes. Je comprends que les amis de celui-ci le désirent, et qu'il leur importe, d'une part, que l'on ne puisse pas s'en prendre aux inconvénients personnels de lord Palmerston de la dispersion totale du haut Corps diplomatique, et que, de l'autre, le mauvais renom du ministère anglais dans toute l'Europe ne soit pas fortifié du langage de M. de Talleyrand sur lui à Paris. On arrivera, en effet, à faire qu'ils se quitteront poliment, sans éclat, sans rupture; mais il est impossible qu'un levain qui fermente depuis si longtemps, ne laisse pas un germe de mal-être, d'embarras et de rancune. M. de Talleyrand ne saurait oublier qu'il a été traité légèrement par plus jeune et moins capable que lui. Lord Palmerston, moins impertinent, peut-être, dans les formes, s'en vengerait sur le fond des choses, et d'autant plus aisément que l'âge et la paresse de M. de Talleyrand le rendraient, chaque jour, plus facile à entraîner dans de fausses démarches. Rien ne serait donc plus mal avisé que de se remettre en présence, et malgré tous les souvenirs si doux et si satisfaisants qui m'attachent à l'Angleterre, j'avoue que j'éprouverai, à l'égard de M. de Talleyrand, un soulagement véritable à le voir hors des affaires publiques.
Londres, 6 août 1834.—C'est décidément le duc de Norfolk qui a la Jarretière.
L'Espagne demande des articles additionnels au Traité du 22 avril, dit de la «Quadruple Alliance». Elle demande à l'Angleterre des vaisseaux en croisière sur les côtes de la Biscaye; au Portugal, un corps d'armée; à la France, de l'argent, des munitions, des troupes sur la frontière française; et à ses alliés réunis, l'appui moral d'une déclaration favorable à la cause de la Régence, et qui étendrait et expliquerait plus amplement le but du premier Traité.
L'incertitude et l'ignorance prolongée des mouvements de Rodil inquiètent sur ses succès, et on attribue à l'alarme qui en résulte la baisse des fonds à Paris, les malheurs particuliers qui en sont résultés et qui ont amené de sinistres catastrophes. Les Rothschild, qui avaient inondé l'Europe d'effets espagnols, et qui en étaient restés eux-mêmes assez encombrés, sont de très mauvaise humeur et prodigieusement inquiets.
Il y a des gens d'esprit qui prétendent que le grand danger pour la Régente n'est pas dans don Carlos, mais dans le parti dit du mouvement. On est bien disposé à se ranger à cette opinion quand on songe à l'horrible propos tenu par Romero Alpuende, qui appelait les massacres du 17 juillet à Madrid: «Un léger soulagement patriotique.»
Londres, 8 août 1834.—Rodil paraît avoir obtenu, décidément, un succès très marqué sur toute la ligue des carlistes. Dans une guerre régulière cela pourrait mettre fin à la lutte, mais dans une guerre civile les règles communes ne s'appliquent plus et ce qu'on croit anéanti aujourd'hui reparaît demain.
M. de Talleyrand a pris congé du Roi avant-hier. Le Roi a été gracieux pour lui et pour moi, regrettant qu'en l'absence de la Reine, sa vie de garçon l'empêchât de m'engager à aller à Windsor où il aurait été charmé de me voir avant mon départ. Ceci est plus obligeant qu'exact, car la princesse Auguste fait les honneurs du château, des dames y sont invitées, entre autres lady Grey et sa fille; mais enfin la rédaction est gracieuse et, dans le monde, c'est tout ce qu'on peut exiger.
Le Roi a beaucoup dit encore que les affaires étaient bien sérieuses et les cartes bien mêlées, ce à quoi M. de Talleyrand a répondu: «Quant à nous, Sire, nous jouons nos cartes sur la table de Votre Majesté.»
Londres, 9 août 1834.—Je ne connais rien de si embarrassant pour des maîtres de maison que l'hostilité montrée et rapprochée des convives entre eux. Le Chancelier, auquel nous espérions avoir échappé, nous est arrivé hier au dessert. Il a prolongé notre dîner en mangeant fort à son aise et avec sa saleté ordinaire; il parlait en mangeant, touchant à tous les sujets, comme à tous les plats, sans arrêt, sans délicatesse. Nous en souffrions, surtout pour lord et lady Grey. Enfin il nous a mis tous bien mal à l'aise et a augmenté, s'il est possible, mon dégoût et mon mépris pour lui.
Lord John Russell, qui dînait chez nous, est aussi un petit radical, mais, du moins, il a toutes les habitudes de bon goût et de bonne grâce qui distinguent son père.
A propos de popularité et des frais qu'il est convenable que les grands seigneurs fassent pour les classes secondaires de la société, lord John me disait, hier, que rien ne pouvait vaincre la répugnance du duc de Bedford pour le petit monde de son entourage, et qu'un jour l'intendant, du Duc lui ayant demandé d'inviter ce monde à dîner et le Duc s'y étant refusé, l'homme d'affaires lui dit: «Mais, monsieur le Duc, par ces politesses vous épargnerez peut-être quinze mille louis aux élections prochaines.—Cela se peut, répondit le Duc, mais l'argent dépensé à m'éviter de l'ennui et de la déplaisance me paraîtra fort bien employé. Je payerai les quinze mille louis, mais je ne donnerai pas de dîner.» Le duc de Bedford est cependant très magnifique, très charitable, faisant faire des travaux considérables uniquement pour employer les pauvres du Comté. Eh bien! il n'y est pas populaire; l'amour-propre blessé des classes intermédiaires se fait plus sentir que les besoins satisfaits des indigents ne se font jour.
Lord, lady Grey, leurs enfants, avaient, disaient-ils, envie de se distraire, de changer le cours de leurs idées, d'aller en France et de nous y faire visite; mais l'espèce de triomphe qui y serait décerné à lord Grey a épouvanté le ministère actuel, qui aurait craint la comparaison entre les honneurs rendus à leur victime et la déconsidération sous laquelle ils gémissent. Aussi a-t-on persuadé à lord Grey que s'il se rendait en France maintenant, il aurait l'air d'y aller pour chercher une ovation et que ce serait manquer de délicatesse; nous ne l'y verrons donc pas. Je le regrette pour lui; je crains que dans la disposition irritée et pénible dans laquelle il se trouve, la solitude et l'ennui ne lui fassent un mal réel, ainsi qu'à sa femme, qui est plus blessée et plus profondément atteinte que lui-même. Lord Grey s'est, moralement et physiquement, détruit aux affaires; quelle différence s'il s'en était éloigné six semaines plus tôt, en même temps que les quatre membres vraiment distingues et honorables du Cabinet! Lord Grey se serait alors retiré avec tous les honneurs de la guerre au lieu de mettre bas les armes!
Le goût des voyages a, du reste, gagné tout le monde, et le Chancelier, comme les autres, voulait employer ses vacances à faire un pèlerinage pittoresque et amoureux aux bords du Rhin, à la suite de Mrs Peter. Mais, à ce qu'il m'a dit, hier, lui-même, le Roi n'a pas voulu le lui permettre; depuis lord Clarendon, aucun Chancelier d'Angleterre n'a quitté le pays, et ce précédent n'est pas encourageant, car ce Chancelier-là n'était en voyage que parce que son Roi était en fuite. D'autres personnes disent que le Roi n'est pour rien dans les changements de projets de lord Brougham, mais que l'obligation de céder quatorze cents louis de son traitement pour établir une Commission des sceaux en son absence est la véritable cause qui le fait rester.
Londres, 11 août 1834.—Lord Palmerston nous a donné un dîner d'adieu. C'est dans son goût: il aime à fêter les partants; mais il ne s'était pas donné grand'peine pour la réunion. Il n'y avait, outre quelques diplomates inférieurs, que Mrs Peter; pas un Anglais considérable, personne de ceux réputés nos amis. C'était un acquit de conscience, ou plutôt de mauvaise conscience, et voilà tout. Peut-être lord Palmerston a-t-il plus de haine contre les Lieven que contre nous, mais il affichera autant de dédain pour les uns que pour les autres.
A dîner, il a amené, à propos des Flahaut, une petite explication sur ce qu'il n'avait accepté aucune de nos invitations. Je lui ai dit à ce sujet, moitié riant, moitié aigrement, quelques petites vérités qui ont assez bien passé! Il y a eu beaucoup de sous-entendus, de hints, de coups de patte, dans notre conversation, qui m'a rappelé celles du bal de l'Opéra où la pensée est d'autant plus vraie que l'apparence est plus voilée et dissimulée. Je me suis amusée aussi à faire peur au jeune homme, comme l'appelait Mme de Lieven. Il a cru qu'il devait se montrer fort désireux de notre prompt retour; je l'ai pris au mot, en lui disant que j'allais plus loin que lui, et que j'étais d'avis que M. de Talleyrand ne partît pas du tout. Il a pris, alors, une figure toute sotte et, revirant de bord, il n'a cessé de dire que le changement d'air était nécessaire, indispensable, qu'on avait besoin de se renouveler au physique et au moral; enfin, il ne voulait plus que nous faire partir au plus vite.
Je l'ai regardé, et de près, hier; il est rare d'avoir, aussi bien que lui, le visage de son caractère. Les yeux sont ternes et fauves; son nez retroussé, impertinent; son sourire amer, son rire forcé; rien d'ouvert, ni de digne, ni de comme il faut, ni dans ses traits, ni dans sa tournure; sa conversation est sèche, mais, je l'avoue, elle ne manque pas d'esprit. Il y a, en lui, une empreinte d'obstination, d'arrogance et de mauvaise foi que je crois être un reflet exact de sa nature véritable.
Londres, 12 août 1834.—Il est difficile, malgré le peu de progrès de don Carlos, d'être rassuré sur l'état de l'Espagne. Le général Alava, qui y retourne après beaucoup d'années d'exil, paraît frappé de la démoralisation et de la confusion qu'il y remarque; tous les liens naturels sont détruits par l'esprit de parti; la férocité et la violence de ces fanatiques méridionaux ne se tournent plus contre l'étranger, mais se replient cruellement sur eux-mêmes. L'esprit républicain gagne partout où l'esprit religieux n'appuie pas le parti légitimiste; il apparaît, avec tout le pathos, devenu trivial, du langage révolutionnaire dans l'adresse des Procuradores à la Régente. Déjà, le ministère est en lutte, dès le début des Cortès, avec cette seconde Chambre, et on ne saurait imaginer comment le faible gouvernement d'une telle régence pourra triompher de tant de mauvaises conditions.
J'ai vu, dernièrement, chez lord Palmerston, auquel la Régente l'a envoyé, un portrait de la petite Reine Isabelle II. Elle n'a, sur ce portrait, aucune des grâces de l'enfance; elle paraît avoir des yeux insignifiants et la méchante bouche de son père; c'est, en tout, une laide petite Princesse. C'est dommage, les femmes destinées au trône, et surtout aux trônes contestés, ne sauraient presque, sans péril, se passer de beauté.
L'espèce de banqueroute déclarée par M. de Toreno et qui atteint, d'une manière si fatale, une foule de petits rentiers, à Paris, y dépopularise la cause de la petite Reine. Il me semble que c'est une sorte de bonheur; car si la vanité et la furia francese avaient poussé le gouvernement à prendre une part trop effective au succès de cette petite voisine, il se serait trouvé entraîné dans une série d'embarras et dans une solidarité de dangers, dont les conséquences eussent été incalculables. Le Roi Louis-Philippe a tout ce qu'il faut de discernement et d'éveil sur ses propres intérêts dynastiques pour ne pas rester froid et en arrière dans cette lutte qui ne peut, en définitive, tourner que désagréablement pour lui, soit que l'anarchie triomphe sous le drapeau d'Isabelle II, soit que la légitimité l'emporte avec don Carlos. Dans cette double et importune alternative, il ne serait pas convenable de heurter, par une intervention précise, nos autres voisins, car nous avons des voisins et non pas des alliés. L'Angleterre, seule, est en alliance avec nous, mais, ruinée comme elle l'est par tant de plaies intérieures, peut-elle peser encore de tout son poids dans les destinées européennes? Non, sans doute, et il faut bien qu'elle en ait la conscience, puisque ni dans la question d'Orient, ni dans aucune de celles qui se sont présentées depuis deux ans, l'Angleterre n'a soutenu, par ses actions, la jactance de son langage.
Le choléra continue ses ravages à Madrid: il atteint surtout les classes élevées et particulièrement les femmes. Il reparaît aussi, quoique légèrement, à Paris et à Londres.
Londres, 13 août 1834.—Le «Bill sur les dîmes d'Irlande» a été rejeté, comme on s'y attendait à la Chambre des Pairs, à une si grande majorité qu'il est difficile de créer assez de nouveaux Pairs pour changer la balance. Et cependant comment se figurer la prochaine session s'ouvrant avec la même Chambre Haute et avec le même ministère? Celui-ci déclare ne vouloir pas quitter la partie, ne compter pour rien la Chambre des Pairs, marcher uniquement avec les Communes et ne se soucier ni du Clergé, ni de la Pairie, et probablement fort peu de la Royauté. Ce sera à celle-ci de se prononcer. Hélas! elle est bien peu éclairée!
Lord Grey me disait qu'il ne partageait pas l'opinion du Chancelier, qui ne voulait voir d'autres obstacles que ceux venant de la Chambre Haute; il croit qu'il y en aura aussi de très vifs aux Communes où M. Stanley, l'ex-ministre, se prépare, dit-on, à faire la guerre la plus acharnée à l'administration actuelle. Lord Grey s'est abstenu de paraître à la Chambre des Pairs; il a cru qu'il serait peut-être obligé de parler, et que, ne pouvant s'empêcher d'exprimer son aversion pour l'alliance du Cabinet avec O'Connell, il aurait fait évidemment un tort au ministère dont il ne veut pas être coupable.
Londres, 14 août 1834.—Les Grands d'Espagne ont, à ce qu'il paraît, le ton fort libre et fort dégagé avec leurs souverains, avec lesquels ils fument des cigares et dont, souvent, ils achèvent ceux commencés: le duc de Frias, jadis ambassadeur ici, distrait, bizarre, ridicule et ne se gênant avec personne, est revenu, il y a quelque temps, passer quatre jours à Londres; il a voulu aller au Lever du Roi et, approchant sa grotesque petite figure, il a dit au Roi: «Vous devez me connaître.» Le Roi, qui d'abord ne se souvenait pas trop de lui, et choqué de cette façon dégagée, répondit: «Non, je ne vous connais pas.—J'étais ambassadeur ici quand vous n'étiez que duc de Clarence,» répliqua le petit Duc. Sur quoi le Roi, presque en colère et faisant un geste pour le faire passer, répéta vivement: «Non, non, je ne vous connais pas.» Et, s'adressant au ministre des Pays-Bas qui suivait, il lui demanda tout haut: «Quel est cet arlequin?» Cela a fait une assez drôle de scène.
Londres, 18 août 1834.—Depuis plusieurs jours, soumise à l'influence cholérique qui domine à Londres, vivement agitée de la maladie de mes amis, importunée de tous les préparatifs de mon prochain départ, j'ai négligé mes notes. J'aurais voulu y retracer quelques-uns de mes derniers souvenirs de Londres, qui se sont obscurcis par la maladie, l'inquiétude, les regrets, mais qui ne m'en sont pas moins précieux.
J'ai vu le duc de Wellington et lord Grey me dire adieu avec une expression d'amitié et d'estime qui m'est très honorable. Je laisse ce dernier, cherchant, pour échapper à des retours pénibles sur lui-même, à se faire quelque illusion sur la marche trop rapide des affaires du pays; il les a mises dans une voie dont ses successeurs accélèrent la pente.
Le duc de Wellington voit les choses aussi sombres qu'elles le sont, mais décidé à lutter jusqu'à la dernière minute, il ne sait pas ce que c'est que le découragement; non pas qu'il veuille faire de l'opposition à toutes les propositions du ministère, non pas que, systématiquement, il veuille entraver l'administration et arrêter les rouages du gouvernement; il est trop honnête homme pour cela; mais il croit de son devoir, et de celui de la Chambre Haute, de se placer comme une digue et une barrière protectrice des bases anciennes et fondamentales de la Constitution. La personnalité du Roi est un obstacle à presque toutes les chances de salut; le successeur, une enfant, présente encore plus d'inconvénients peut-être, et d'autant plus, que sa mère, Régente future, paraît joindre beaucoup d'obstination à des idées fort étroites.
Il est impossible de ne pas songer avec effroi à l'avenir de ce grand pays, si brillant encore, si fier, il y a quatre ans, quand j'y suis arrivée, si terni aujourd'hui que je le quitte, peut-être pour toujours.
Je n'admets pas la chance d'y voir revenir M. de Talleyrand: trop de bonnes raisons se pressent pour l'en détourner; je les ai détaillées dans une lettre que je lui ai écrite et qui peint assez exactement sa position, aussi je veux, pour la conserver, l'insérer ici:
«J'ai de grands devoirs à remplir envers vous; je n'en suis jamais plus pénétrée que lorsque votre gloire me paraît compromise. Je vous irrite parfois un peu en vous parlant, je me tais alors, avant d'avoir dit toute ma pensée, toute la vérité. Permettez-moi donc de vous l'écrire, et veuillez passer sur ce que les mots pourraient avoir de déplaisant, en faveur du dévouement consciencieux qui les dicte. Sans prétendre, d'ailleurs, m'attribuer une grande part d'intelligence, je ne puis la croire bornée, lorsqu'il s'agit de vous que je connais si bien et dont je suis placée pour juger les difficultés et apprécier les embarras. Ce n'est donc pas légèrement que je vous engage à quitter les affaires et à vous retirer de la scène où une société en désordre se donne tristement en spectacle. Ne restez pas plus longtemps à un poste où vous seriez, nécessairement, appelé à démolir l'édifice que vous avez soutenu avec tant de peines. Vous savez à quel point j'éprouvais, dès l'année dernière, des craintes, en vous voyant revenir en Angleterre. Je pressentais tout ce que votre tâche, avec les instruments donnés, pouvait vous préparer de dégoûts; mes prévisions, convenez-en, se sont réalisées en grande partie. Cette année-ci la question s'est encore aggravée de mille incidents fâcheux: songez aux circonstances dont vous seriez entouré! Et permettez-moi de vous les signaler. Que voyons-nous en Angleterre? Une société divisée par l'esprit de parti, agitée par toutes les passions qu'il inspire, perdant chaque jour de son éclat, de sa douceur, de sa sûreté; un Roi sans volonté, principalement influencé par celui de ses ministres dont vous avez le plus à vous plaindre; et ce ministre, léger, présomptueux, arrogant, n'ayant pour vous aucun des égards que votre âge et votre position exigent, quelles entraves ne met-il pas aux affaires? Sa pensée unique est de faire triompher ses propres idées, bien loin de s'éclairer des vôtres; il vous promène d'incertitudes en incertitudes, vous jette dans la contradiction, l'ignorance et le vague, fait à côté de vous les affaires qu'il devrait faire avec vous, et se glorifie ensuite du succès de sa fausseté ou de son dédain. Est-ce avec un pareil homme que vous conserveriez plus longtemps l'attitude imposante qu'il vous convient de garder? Ne sentez-vous pas qu'elle est déjà changée dans le fond, qu'elle ne tarderait pas à l'être aux yeux du public? Croyez-vous, d'ailleurs, que le rôle d'ambassadeur grand seigneur, d'homme de conservation tel que vous, puisse convenir auprès d'un gouvernement entraîné par le mouvement révolutionnaire, lorsque vous n'avez déjà que trop à lutter avec un mouvement analogue dans le pays que vous représentez? L'alliance établie par vous sur la base du bon ordre, de l'équilibre, de la conservation, pourrait-il vous plaire de la continuer sur celle des sympathies anarchiques? Ne perdez pas de vue, non plus, que l'appui et la consolation que vous avez trouvés, pendant plusieurs années, dans l'amitié, la confiance, le respect, le bon esprit de vos collègues, vous manqueraient, maintenant que le Corps diplomatique de Londres n'est plus le même. La nouvelle Espagne, le nouveau Portugal, l'informe Belgique y paraissent seuls, et sous des formes impertinentes ou vulgaires. Vous trouvant ainsi isolé en Angleterre, et soumis à tant de mauvaises conditions, sur quoi vous appuieriez-vous? Est-ce sur le gouvernement que vous représentez? Les petitesses, les indiscrétions, la vanité, l'intrigue qui règnent à Paris, vous n'avez pu les dominer que du haut de votre position à Londres; mais ce n'est pas avec le soutien de nos petits ministres, qui sont plus à lord Granville qu'à nous, que vous en imposeriez ici. Vous y êtes venu, il y a quatre ans, non pour faire votre fortune, votre carrière, votre réputation; tout cela était fait depuis longtemps; vous y êtes venu, non pas davantage par affection pour les individus qui nous gouvernent, et que vous n'aimez, ni n'estimez guère; vous n'y êtes venu que pour rendre, à travers un tremblement de terre, un grand service à votre pays! L'entreprise était périlleuse à votre âge! Après quinze ans de retraite, reparaître au moment de l'orage et le conjurer était une œuvre hardie! Vous l'avez accomplie, que cela vous suffise; vous ne pourriez désormais qu'en affaiblir l'importance. Souvenez-vous des paroles, si vraies, de lord Grey: A un âge avancé, quand on a conservé sa santé et ses facultés, on peut encore en temps ordinaire, s'occuper utilement des affaires publiques; mais il faut, dans les temps de crise, comme ceux dans lesquels nous vivons, un degré d'attention, d'activité et d'énergie, qui n'appartient qu'à la force de la vie et non à son déclin. En effet, dans la jeunesse, tout moment est bon pour entrer en lice; dans la vieillesse, il ne s'agit plus que de bien choisir celui pour en sortir. Lord Grey offrait ici une dernière digue, déjà trop faible, à l'esprit révolutionnaire; vous y avez été la dernière digue aux luttes des puissances entre elles. Lord Grey a senti trop tard qu'il était emporté par le torrent, ne sentez pas trop tard, vous, que votre influence est devenue aussi insuffisante que la sienne. Un dernier rayon de lumière est venu éclairer les nobles et touchants adieux de lord Grey, sa retraite est devenue un triomphe; un jour de plus, il était effacé! Que les deux derniers champions de la vieille Europe quittent donc en même temps la scène publique; qu'ils emportent, dans la retraite, la conscience de leurs efforts et de leurs services, et que l'histoire fasse, un jour, ce rapprochement honorable pour tous deux. C'est ainsi, mais ce n'est qu'ainsi, que je comprends le dénouement de votre vie politique. Toutes les considérations qui pourraient vous le faire envisager différemment me paraîtraient indignes de vous. Pourriez-vous, en effet, faire entrer dans la balance un peu plus ou un peu moins d'amusement et de ressources sociales? Faut-il compter pour quelque chose la petite agitation des dépêches, des courriers, des nouvelles? L'intérêt qui en résulte n'est que trop souvent le hochet d'un enfant. Devrions-nous, même, songer au plus ou moins de tranquillité matérielle? Les secousses, les tourmentes révolutionnaires sont-elles finies en France? Je n'en sais rien. Sont-elles plus ou moins prochaines en Angleterre? Je l'ignore. Faudra-t-il redouter la solitude? Chercher la distraction des voyages? Quels seront, en un mot, les détails de la vie privée? Peu nous importe. Je suis plus jeune que vous, et je pourrais plus naturellement, peut-être, y faire quelque attention; mais je croirais indigne de votre confiance, et de la vérité que j'ose vous dire aujourd'hui, si un retour quelconque sur mes convenances personnelles me faisait vous la dissimuler. Quand, comme vous, on appartient à l'histoire, on ne doit pas songer à un autre avenir qu'à celui qu'elle prépare. Elle juge plus sévèrement, vous le savez, la fin de la vie que son début. Si, comme j'ai l'orgueil de le croire, vous attachez du prix à mon jugement autant qu'à mon affection, vous serez aussi vrai avec vous-même que je me permets de l'être en ce moment, vous renoncerez aux illusions volontaires, aux arguties spécieuses, aux subtilités de l'amour-propre, et vous mettrez fin à une situation qui bientôt vous déplacerait autant aux yeux des autres qu'aux miens. Ne marchandez pas avec le public. Imposez-lui son jugement, ne le subissez pas; déclarez-vous vieux, pour qu'on ne vous trouve pas vieilli; dites noblement, simplement, avant tout le monde: l'heure a sonné!»
Dom Miguel est parti de Gênes, on l'a rencontré à Savone: cela déplaît tout particulièrement à lord Palmerston!
Londres, 19 août 1834.—Il paraît que pendant que dom Miguel était à Savone, on a vu en mer plusieurs bâtiments, qui ont arboré le pavillon anglais, et qui ont fait force signaux, d'après lesquels dom Miguel serait retourné à Gênes: voilà ce qu'on disait hier sans y joindre d'autre explication.
Londres, 20 août 1834.—M. de Talleyrand a quitté, hier, Londres, probablement pour ne plus y revenir; c'était, du moins, ce qu'il disait.
Il y a toujours quelque chose de solennel et de singulièrement pénible à faire une chose pour la dernière fois, à quitter, à s'absenter, à dire adieu, quand on a quatre-vingts ans. Je crois qu'il en avait le sentiment; je suis sûre de l'avoir eu pour lui. D'ailleurs, entourée de malades, malade moi-même, touchant à l'anniversaire de la mort de ma mère qui est aujourd'hui, me souvenant de tout ce qui m'est arrivé de si heureux et de si doux en Angleterre, et me voyant à la veille de tout quitter, je me suis sentie extrêmement faible et découragée; j'ai dit adieu à M. de Talleyrand avec le même serrement de cœur que si je ne devais pas le revoir dans quatre jours, et j'aurais pu lui dire aussi comme je disais à Mme de Lieven: «Je pleure mon départ dans le vôtre.»
Les dernières impressions que M. de Talleyrand a emportées de sa vie publique ici n'ont pas été précisément agréables. Après un grand nombre d'heures passées au Foreign Office, en regard de M. de Miraflorès, de M. de Sarmento et de lord Palmerston, qui s'est fait beaucoup attendre, comme à son ordinaire, ils ont enfin signé, au milieu de la nuit, des articles additionnels assez peu importants, au traité du 22 avril de la Quadruple Alliance. Lord Palmerston aurait voulu donner plus d'extension à ce traité, tandis que M. de Talleyrand, au contraire, désirait plutôt en restreindre les obligations. L'absence de Paris de lord Granville avait laissé le gouvernement français libre de toute obsession de ce côté, aussi il a tenu bon; il a autorisé M. de Talleyrand à rester dans la mesure qu'il voulait et lord Palmerston en a été pour ses velléités, lord Holland pour sa rédaction et Miraflorès pour ses sauteries.
Il y a deux anecdotes que j'ai trop souvent entendu conter à M. de Talleyrand pour qu'elles aient encore le même mérite pour moi, mais elles m'ont paru assez piquantes, la première fois que je les ai entendues, pour que je veuille les écrire ici. Elles se rattachent, toutes les deux, aux campagnes de l'Empereur Napoléon qui ont fini par la paix de Tilsitt.
L'Empereur reçut à Varsovie, où il s'arrêta pendant une partie de l'hiver de 1806 à 1807, un ambassadeur persan[ [34], qui, à ce qu'il paraît, était homme d'esprit. Du moins, M. de Talleyrand prétend que l'Empereur Napoléon ayant demandé au Persan s'il n'était pas un peu surpris de trouver un Empereur d'Occident si près de l'Orient, l'ambassadeur répondit: «Non, Sire, car Tahmasp-Kouli-Khan a été encore plus loin.» J'ai toujours soupçonné la réalité de cette réplique que je crois avoir été inventée par M. de Talleyrand, dans un de ses moments d'humeur contre l'Empereur, humeur qu'il répandait en petites malices, et le plus qu'il pouvait, en les mettant dans la bouche d'autrui. Il y en a d'autres, cependant, dont il n'a pas renié la paternité, et que je lui ai entendu dire de premier jet, entre autres ce mot dit en 1812, si souvent répété depuis, appliqué à tant de choses, qui est devenu du domaine public, et presqu'une locution commune: «C'est le commencement de la fin!» Cette malheureuse campagne de 1812 inspira plus d'un mot piquant à M. de Talleyrand. Je me souviens qu'un jour, M. de Dalberg vint dire, chez ma mère, que tout le matériel de l'armée était perdu: «Non pas,» dit M. de Talleyrand, «car le duc de Bassano vient d'arriver.» Le duc de Bassano était, tout particulièrement alors, l'objet de la déplaisance de M. de Talleyrand, et cela se comprend. L'Empereur avait désiré rappeler M. de Talleyrand aux affaires; il avait été convenu que celui-ci le suivrait à Varsovie, mais cela devait rester secret jusqu'au jour du départ. L'Empereur en prévint, cependant, le duc de Bassano, qui, inquiet d'un retour de faveur qui pouvait menacer la sienne, vint le dire à sa femme; celle-ci se chargea de faire manquer la chose: elle se servit pour cela de M. de Rambuteau, bavard, important et mielleux, prétentieux et souple, qui se croyait amoureux de la Duchesse et valetaillait auprès du mari. M. de Rambuteau donc, bien endoctriné par la duchesse de Bassano, s'en fut partout colporter la nouvelle du voyage à Varsovie, disant que M. de Talleyrand s'en vantait et le confiait à tout le monde. L'Empereur en prit de l'humeur, et M. de Talleyrand resta en France, à préparer ses représailles...
Mais pour en revenir à la seconde histoire que M. de Talleyrand raconte souvent, la voici. Il dit que cet ambassadeur persan, qui faisait des réponses si spirituelles et si fines à l'Empereur Napoléon, était un homme de haute taille, de belle mine, de beaucoup de dignité et de présence d'esprit, tandis qu'un autre ambassadeur d'Orient, celui de Turquie[ [35], qui avait été aussi à Varsovie complimenter l'Empereur Napoléon, était un petit homme court, épais, commun et ridicule. A un grand bal chez le comte Potocki, ces deux ambassadeurs montant en même temps l'escalier, le petit Turc s'élança pour entrer dans la salle de bal avant son collègue; celui-ci, se voyant dépassé, étendit son bras de façon à en faire une espèce de joug, sous lequel il laissa alors tranquillement passer le Musulman.
Londres, 22 août 1834.—Les ministres anglais ont voulu insérer dans le discours prononcé par le Roi, à la clôture du Parlement, une phrase très offensante pour la Chambre Haute, en punition de son rejet du «Bill sur les dissenters», et de celui «sur les dîmes du clergé protestant d'Irlande». Mais le Roi s'y est opposé, et avec assez de fermeté pour qu'après une lutte plutôt vive et prolongée, qui a retardé l'heure de la séance royale, cette phrase ait été abandonnée.
La Reine est revenue de son voyage. Elle a été reçue avec pompe et cordialité par la ville de Londres, dont les premiers magistrats ont été à sa rencontre. Sa santé est meilleure. Je pense avec plaisir à toutes les consolations que la Providence, dans son équité, lui réserve.
M. de Bülow annonce qu'il a demandé un congé pour affaires de famille et qu'il est sûr de l'obtenir. Il dit vouloir aller à La Haye, pour y faire tête à l'orage, et, après l'avoir conjuré là, aller affronter plus hautement celui qu'il prévoit à Berlin. Je crois, en effet, qu'il ira à La Haye, mais bien plus pour rentrer en grâce par quelques platitudes que pour vider la querelle à coups de lance; il ne veut arriver à Berlin qu'après avoir été gracié à La Haye; c'est du moins là mon opinion.
Londres, 23 août 1834.—Je termine ici mon journal de Londres avec le regret de ne l'avoir pas commencé plus tôt. Il aurait eu peut-être plus d'intérêt. Mais je n'avais, il y a quatre ans, quand je suis arrivée dans cette ville, ni bons souvenirs du passé, ni intérêt au présent, ni pensée d'avenir; ne demandant alors aux journées, à mesure qu'elles se succédaient, qu'un peu de distraction, je ne songeais pas à ce qui les marquait plus particulièrement l'une après l'autre...
Douvres, 24 août 1834.—J'ai été tout étonnée de trouver qu'on m'attendait ici et tout le long de la route. Le duc de Wellington, qui la suit pour se rendre à Walmer Castle, sa résidence comme gouverneur des Cinq Ports, m'avait annoncée. Une même famille Wright, gens tout à fait comme il faut, tient presque toutes les auberges sur cette route.
L'année dernière, j'avais été, après une tempête, recueillie ici par une très jolie Mrs Wright, qui tenait l'hôtel du Ship; elle avait l'air d'une reine; ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai appris qu'elle l'avait été, mais de théâtre, et que ses extravagances avaient ruiné son mari. L'hôtel est tenu maintenant par des gens nommés Waburton qui y mettent de la magnificence. J'ai encore été frappée de la respectueuse politesse avec laquelle on est accueilli en Angleterre dans les auberges, aux relais de poste; du bon langage, des manières convenables, chez les gens les plus inférieurs. Sur la route, on me parlait du duc de Wellington, de la mort de Mrs Arbuthnot, du passage de M. de Talleyrand, du désir de nous voir revenir en Angleterre, et de tout cela dans une mesure charmante.
Je vais partir sur un paquebot français; le temps est beau, la mer est calme. Adieu donc à l'Angleterre, mais non pas au souvenir des quatre belles années que j'y ai vécu, et qui ont passé avec une rapidité qui s'explique par l'intérêt des événements et les motifs particuliers de satisfaction et de douceur que j'y ai trouvés! Adieu encore à cette terre hospitalière dont je ne m'éloigne qu'avec les regrets de la reconnaissance!
Paris, 27 août 1834.—Je suis arrivée ici hier au soir à dix heures. J'ai trouvé M. de Talleyrand qui m'attendait. L'impression générale qu'il m'a faite, était d'être assez triste et ennuyé; cependant il se dit fort content du Château[ [36], où il paraît être très à la mode. Il dit aussi qu'il est tellement populaire à Paris, que les passants s'arrêtent devant sa voiture et lui tirent leur chapeau; mais malgré tout cela, il répète qu'il ne connaît personne ici, qu'il s'y ennuie, que tout le monde est vieilli, usé.
Paris, 28 août 1834.—J'ai été hier à Saint-Cloud: le Roi m'a fait l'honneur de causer beaucoup avec moi, peut-être trop, car il m'a fallu dire quelque chose de mon côté, et c'est un lieu où je n'ai jamais qu'une envie, celle de me taire. Cependant cette conversation a eu beaucoup d'intérêt, car le Roi qui a de l'esprit sur tout, et de l'intelligence de tout, a parlé aussi de tout: l'Angleterre actuelle, dont la dégringolade n'est pas rassurante pour ses voisins; la retraite de lord Grey, qui a affligé ici; le départ de don Carlos d'Angleterre; le plus ou moins de part qu'y avait eu le duc de Wellington, qu'on en suppose l'auteur, ce que j'ai vivement réfuté, croyant ma conscience engagée à le faire; puis l'intervention en Espagne, puis la loi salique; enfin, tout ce qui préoccupe en ce moment, le Roi en a parlé, et fort bien parlé. Il a beaucoup insisté sur ce qu'à lui seul, il s'était opposé à l'intervention immédiate que voulaient les ministres; en me disant cela, il fermait sa grosse main, et me montrant le poignet: «Voyez-vous bien, madame? Il m'a fallu retenir, par les crins, des chevaux qui n'ont ni bouche ni bride.»
A propos de la loi salique, il m'a dit: «Je suis «loi salique» jusqu'au bout des doigts: les Ducs d'Orléans l'ont toujours été, ma protestation en fait foi; mais quand je luttais pour elle, on trouvait que c'était m'ôter des chances que de la détruire, aussi tout le monde s'est prêté à sa destruction, au lieu de m'aider à la faire maintenir; on m'a laissé seul contre les vanités et les ignorances françaises et toutes les autres difficultés; puis, maintenant, on me reproche d'avoir abandonné ma propre cause dans celle de don Carlos. Je n'ai aucune haine contre lui, aucune affection pour Isabelle, mais on a voulu que les choses tournassent comme elles l'ont fait. Ce sont les deux années qui ont précédé mon règne qui ont préparé ce qui se passe aujourd'hui dans la Péninsule et qui est déplorable. Du reste, que ce soit l'anarchie sous Isabelle, ou l'Inquisition sous don Carlos qui triomphe, je puis être importuné, mais non pas ébranlé par ce voisinage. Nous avons fait des progrès immenses au dedans, mais je conviens qu'il reste beaucoup à faire encore, et avec quels instruments!»
Le Roi est alors entré dans beaucoup de détails sur la pesanteur de sa charge, et il a fini par dire: «Madame, songez donc qu'il faut, pour que les choses aillent, que je sois le Directeur de tout et le Maître de rien.»
A propos de l'état de l'Angleterre, et des complications qui y surviendront par suite de l'âge et du sexe de l'héritière du trône, le Roi a dit: «Quelle déplorable chose, dans un temps comme celui-ci, que toutes ces petites filles Rois!!» Il est parti de là pour faire un morceau, vraiment très éloquent, sur les inconvénients des règnes de femmes; puis, tout à coup, il s'est arrêté, m'a fait une phrase polie, avec une sorte d'excuse qui n'était nullement nécessaire, et je lui ai dit que je croyais qu'on pouvait dire des femmes cc que M. de Talleyrand disait de l'esprit, que servant à tout, elles ne suffisaient à rien.
Le Roi m'a longuement entretenue ensuite des restaurations de Versailles et de Fontainebleau. Il a fait remeubler la chambre de Louis XIV, à Versailles, telle qu'elle était, c'est-à-dire avec une tenture brodée par les demoiselles de Saint-Cyr. Un panneau représente le sacrifice d'Abraham; le second, celui d'Iphigénie; le troisième, les amours d'Armide. Le Roi a fait replacer, dans cette même chambre, un portrait de Mme de Maintenon donnant une leçon à Mlle de Nantes. Versailles sera le vrai musée de l'histoire de France. Je sais gré au Roi de son respect pour la tradition; les monuments historiques lui devront beaucoup.
Quelle triste lettre que celle qu'Alava m'écrit de Madrid. Il fait de l'Espagne le plus déplorable tableau et ne prévoit qu'une série de circonstances plus fatales les unes que les autres. Il me dit que l'ignorance et la présomption y sont poussées au dernier degré, et que le demi-savoir, importé de France et d'Angleterre, y fait peut-être encore plus de mal que l'ignorance complète. La banqueroute est flagrante, le choléra y a été plus hideux qu'ailleurs, augmenté par la stupidité du peuple, qu'on voyait aux enterrements des cholériques manger des concombres et des tomates crus, tandis que la Junte de santé, à Ségovie par exemple, ordonnait que, dans toute maison frappée par l'épidémie, tous les meubles du décédé seraient brûlés, tous les survivants enfermés à l'hôpital, y compris le prêtre qui aurait assisté le mourant.
Paris, 29 août 1834.—Que tout le monde est agité, affairé à Paris! comme les esprits travaillent! comme la tranquillité, le calme sont choses inconnues ici! Cependant, il y a des progrès, des améliorations, mais sans régularité, sans mesure! Tant de petites intrigues, de petites passions, de petites combinaisons travaillent les hommes, qui ne savent jouir de rien de ce qui est bon, ni reposer leur pensée dans un avenir de quiétude! Cette vie fiévreuse est dévorante, et je trouve tous les membres du Cabinet français vieillis d'une façon effrayante! Ce sont tous de petits vieillards, qui ont la plus triste mine du monde!
M. Thiers a passé par une série de dégoûts et d'embarras qui lui ont fait désirer sa retraite; il s'est senti humilié et découragé. Le Roi l'a soutenu, remonté, protégé, et n'a pas été fâché de faire sentir cette protection; il a même dit: «Il n'y a pas de mal que messieurs les gens d'esprit s'aperçoivent de temps en temps qu'ils ont besoin du Roi.»
M. le duc d'Orléans est venu passer une heure chez moi. Il est désireux de se marier et décidé à le faire; fatigué tout à la fois de la vie dissipée et des frivolités de jeune homme qui lui nuisent et le diminuent, dégoûté de l'inactivité réelle de sa vie publique, il désire un intérieur, une maison; il veut prendre racine, grouper autour de lui, se fixer, s'asseoir; se vieillir enfin. Toutes ces vues sont sages et convenables.
Le choix pour sa femme est d'autant plus difficile à faire, qu'il y a plus de préventions que jamais à vaincre. La grande-duchesse de Russie serait ce qu'il y aurait de plus éclatant, mais voudrait-on de lui? Puis, il y a quelques regrets poétiques donnés ici à la Pologne, qui ne rendraient ce mariage ni agréable en France, ni peut-être possible en Russie. Une archiduchesse d'Autriche ne serait pas bien facile non plus à obtenir et, d'ailleurs, il semble qu'il y ait quelque mauvais sort attaché à ces alliances-là. La nièce du Roi de Prusse, pour laquelle penche Louis-Philippe, paraît d'un extérieur chétif, d'une santé délicate, les habitudes de son éducation sont rétrécies, et les sujets de collision qui peuvent naître entre deux puissances qui se disputent le Rhin, éloignent M. le duc d'Orléans de la princesse de Prusse. Celle qui, par les rapports qui en ont été faits, plaît davantage au jeune Prince, c'est la seconde fille du Roi de Würtemberg: elle est grande, bien faite, jolie, spirituelle, animée. Elle a de qui tenir: sa mère, la grande-duchesse Catherine de Russie, était une des femmes les plus distinguées de son temps, et, quand elle le voulait, parfaitement agréable; mais aussi, elle était ambitieuse, intrigante, agitée, et j'espère que la ressemblance de la fille à la mère n'est pas générale. M. le duc d'Orléans a voulu l'avis de M. de Talleyrand et le mien; nous avons demandé quelque temps de réflexion.
Le Prince s'est annoncé à Valençay pour le commencement d'octobre, afin de reparler plus à notre aise de tout ceci. Il a de la raison, de la justesse d'esprit, de l'ambition, de fort bonnes qualités, mais ce qu'il y a de bien comme ce qui lui manque exige également que sa femme soit distinguée.
On dit le maréchal Gérard peu satisfait de son poste de ministre de la Guerre. Il paraît qu'il ne l'a occupé que sur la promesse d'un portefeuille pour son beau-frère, M. de Celles; idée folle et impraticable, mais sur laquelle on s'était engagé afin de le décider, et après, on ne s'est pas fait scrupule de lui manquer de parole.
Quant au mariage du Prince Royal, je vois que la question de religion est, pour lui, une chose indifférente, secondaire pour le Roi, et que la Reine seule tiendrait à une conversion préalable; mais ce ne sera jamais sur ce point qu'il y aura rupture.
Les exigences exagérées du Roi de Naples pour les conditions dotales de la princesse Marie ont suspendu toute idée de mariage de ce côté-là. C'est un regret général dans la famille royale, excepté de la part de la Princesse elle-même, qui rêve de continuer ici l'existence de sa tante, qu'elle trouve charmante.
Paris, le 30 août 1834.—D'après ce que m'a dit M. Thiers, le Roi, à la retraite du maréchal Soult, a pensé à appeler M. de Talleyrand à la présidence du Conseil. Cette idée se présente même encore à son esprit lorsqu'il songe à la retraite probable du maréchal Gérard. Mais M. de Talleyrand n'accepterait à aucune condition, et pour le coup, comme l'a dit Thiers au Roi, «Mme de Dino ne le voudrait pas».
A dîner hier à Saint-Cloud, le Roi m'a parlé avec une grande aigreur du duc de Broglie, comme ayant voulu le rendre étranger à toutes les affaires. Il s'en est plaint vivement. Il se plaint de pas mal de monde; il s'arrange de Rigny et compte sur M. Thiers.
M. de Talleyrand est on ne peut plus à la mode au Château, parce qu'il répète beaucoup qu'il faut laisser faire le Roi. J'y suis aussi, parce que j'écoute et que je dis de même, ce que je pense du reste, que le Roi est le plus habile homme de France. Le Roi parle de tout très bien, longuement, beaucoup; il s'écoute, et a, au moins, la conscience de sa capacité. Il aime le souvenir de M. le Régent; Saint-Cloud l'y ramène tout naturellement. Il me racontait que Louis XVIII aimait la mémoire du Régent, montrait une grande horreur pour les calomnies dont il avait été l'objet, et ajoutait: «Sa meilleure justification, c'est moi.» Mais quand Louis XVIII racontait tout cela, il finissait singulièrement, car après avoir insisté sur l'horreur des calomnies, il disait: «Mais néanmoins les vers de Lagrange-Chancel sont si beaux, que je les ai retenus et que j'aime à les réciter[ [37].» Ce qu'il faisait alors, en s'adressant au Roi actuel: c'était une singulière conclusion!
Paris, le 1er septembre 1834.—J'ai vu ce matin M. de Rigny, il m'a dit que les nouvelles d'Espagne étaient fort embarrassantes. Martinez de la Rosa commence à dire que sans l'intervention armée de la France, tout ira à la diable. Le Roi est, au plus haut degré, contre cette intervention, beaucoup plus que ses ministres, qui me paraissent être très agités de ce terrible voisinage.
La haine contre lord Palmerston est si générale ici, que personne ne se gêne pour l'exprimer. M. de Rigny en est assourdi de tous les côtés. Il m'a dit à ce sujet que les arrogances de Palmerston, et ses démonstrations hostiles n'ayant jamais été suivies d'aucune action véritable, elles ne faisaient plus d'impression, et qu'au dehors, on se bornait à dire: «Ah! c'est une boutade de Palmerston!» puis on n'y pense plus.
M. Guizot a succédé chez moi à Rigny; il est fort content de l'état intérieur du pays, mais il dit, avec raison, que s'il faut avoir, avec les difficultés du dedans, à se mêler d'une révolution en Espagne, et en voir venir une en Angleterre, il n'y aura plus moyen de se tirer d'affaire. Il paraît certain que la Chambre des députés nouvelle vaut infiniment mieux que la précédente, qu'elle est prise dans un ordre moins bas; les progrès matériels aussi sont sensibles. La France livrée à elle-même, sans embarras extérieurs, est évidemment dans une fort bonne voie.
Le prince Czartoryski est venu à son tour, assez languissant, comme toujours, et décidément fixé à Paris.
Enfin, j'ai pu sortir, et aller chez les Werther, où j'ai entendu de nouvelles plaintes contre le Palmerston. En rentrant, M. de Talleyrand m'a fait ranger des papiers; j'y ai retrouvé une lettre curieuse, signée: «Ferdinand, Carlos, Antonio,» écrite, par ces trois Princes, de Valençay, à M. de Talleyrand pour lui exprimer leur reconnaissance et affection.
Paris, 2 septembre 1834.—J'ai eu la visite de M. Thiers, qui m'a conté ceci. Tous les rapports d'Espagne s'accordent à dire que don Carlos aura autant d'hommes que de fusils, et qu'il n'attend qu'un arrivage d'armes pour marcher sur Madrid, où tout va à la diable; que dom Miguel se prépare à reparaître, à son tour, dans la Péninsule. Si donc le blocus n'est pas assez effectif pour empêcher le secours d'armes, la cause de la Reine est désespérée, à moins que la France ne se mêle activement des affaires d'Espagne. D'un instant à l'autre, cette question peut se présenter, et il y a, là-dessus, forte division. Bertin de Veaux et quelques autres sont pour l'intervention armée, dans le cas où elle deviendrait nécessaire pour sauver la Reine, parce que, disent-ils, si don Carlos triomphe, le carlisme, de partout, redevient audacieux, que la France aura un ennemi implacable sur ses frontières, et qu'avec un danger aussi réel derrière elle, tous ses mouvements restent paralysés et ses chances plus mauvaises, dans une guerre qu'on sera d'autant plus tenté de lui faire. Le Roi et M. de Talleyrand disent à cela: «Mais la guerre, vous l'aurez bien plutôt si vous intervenez! d'ailleurs, avec qui marcherez-vous? L'Angleterre, dévorée par ses plaies intérieures, pourra-t-elle vous aider?» A cela on réplique: «Sa neutralité nous suffit.—Bon! mais pouvez-vous y compter, sur cette neutralité? Ne dépend-elle pas de la durée et de la composition du Cabinet actuel, dont l'existence est fort douteuse?»
M. de Rigny est très tiraillé entre ces avis si divers: c'est un embarras énorme; je les vois, tous, se cassant la tête, pour trouver un expédient.
Rochecotte, 7 septembre 1834.—Le temps, qui était mauvais depuis deux jours, s'est remis hier, et j'ai eu, en arrivant, mon soleil d'Austerlitz, qui perçait les nuages pour me souhaiter la bienvenue[ [38]. A Langeais[ [39], j'ai eu ma voiture entourée de toute la ville et tout le long du chemin jusqu'ici force coups de chapeau et mines réjouies, ce qui m'a touchée.
La vallée est très fraîche, la Loire pleine, et la culture admirable de soins et de richesse, les chanvres, une des industries du pays, élevés comme des plantes du Tropique; enfin, je suis très satisfaite de tout ce que je vois.
Rochecotte, 8 septembre 1834.—Ma vie, ici, n'est ni politique, ni sociale; elle ne peut être d'aucun intérêt général, mais je n'en noterai pas moins les petits incidents qui me touchent.
Hier, après le déjeuner, pendant que je reposais ma pauvre tête enrhumée sur une chaise longue du salon, l'abbé Girollet, assis à côté de moi, dans un grand fauteuil, m'a dit qu'il avait une grâce à me demander: c'était que je restasse seule chargée de sa succession, qui n'était rien comme valeur et dont les charges absorberaient au moins la totalité mais qu'il n'y avait que moi qui lui inspirât assez de confiance pour qu'il mourût tranquille sur le sort de ses domestiques et de ses pauvres. Je lui ai dit que je le priais de faire ce qui lui conviendrait, de disposer de moi comme il l'entendrait, mais de m'épargner des détails qui m'étaient pénibles et que j'apprendrais toujours trop tôt. Il m'a demandé ma main, m'a beaucoup remerciée de ce qu'il appelle mes bontés pour lui, puis, après cet effort momentané, il est retombé dans un état de silence et presque de somnolence, dont il ne sort qu'à de rares intervalles.
Valençay, 11 septembre 1834.—Je suis arrivée hier soir ici, après m'être arrêtée quelques instants à la jolie campagne de Bretonneau, près de Tours, et avoir parcouru et admiré la charmante route de Tours à Blois, qui est si pleine de souvenirs. Il faisait nuit, au clair de lune près, quand j'ai atteint le relais de Selles, où on savait que j'allais passer. Au premier coup de fouet du postillon, chaque fenêtre s'est éclairée des chandelles des habitants, cela a fait comme une jolie illumination; pendant qu'on relayait, ma voiture a été entourée par toute la population, avec des cris infinis de bienvenue. Jusqu'à la Sœur Supérieure de l'hôpital, une de mes anciennes amies, qui est venue à ma portière quoiqu'il fût neuf heures du soir. J'étais toute assourdie et ahurie, mais, en même temps, fort touchée. Il y avait plus de quatre ans que je n'avais passé par là, et j'étais loin de m'attendre qu'on s'y souviendrait de quelques bons offices que j'y ai rendus dans les temps passés.
Enfin, à dix heures, je suis entrée, par le plus beau clair de lune, dans les belles cours de Valençay. M. de Talleyrand, Pauline, Mlle Henriette[ [40], Demion et tous les domestiques étaient sous les arcades avec force lumières. Cela faisait un joli tableau.
Valençay, 12 septembre 1834.—Voici le principal passage d'une lettre adressée par Madame Adélaïde à M. de Talleyrand: «Vous vous rappellerez sûrement la discussion qui a eu lieu dans mon cabinet, sur le ridicule, le danger et l'inutilité de faire une déclaration de guerre à don Carlos. Il paraît, néanmoins, qu'on veut remettre cette question sur le tapis. Vous l'avez, en ma présence, traitée d'une manière si lucide et si convaincante, qu'on ne devait pas craindre qu'on s'en occupât davantage. Cependant, je crois bien faire de vous avertir qu'il faut y prendre garde, et que vous ferez bien de faire sentir en Angleterre le danger de cette fausse démarche, qui ne peut conduire qu'à du mal. Il paraît qu'on est embarrassé en Angleterre, de la promesse de fournir une force navale à l'Espagne, et que, pour s'en tirer, on a songé à cette absurdité. Je crois donc que vous feriez bien d'écrire tout de suite en Angleterre sur cela. J'y tiens beaucoup, parce que personne ne peut le faire aussi bien et d'une manière plus efficace.»
Voici maintenant la réponse de M. de Talleyrand[ [41]: «Je conjure le Roi de persister dans son refus de déclaration de guerre contre don Carlos; je trouve que ce serait la plus déplorable manière, pour nous, d'aplanir les embarras des ministres anglais. Je ne suis nullement surpris de ceux qu'ils éprouvent; il y a si longtemps que je les prévois! et je n'ai jamais compris la légèreté avec laquelle, depuis deux ans, ils se sont jetés dans toutes les difficultés de la Péninsule. En 1830, Londres était le véritable terrain, le seul convenable pour les grandes négociations; mais aujourd'hui qu'on y est d'autant plus près du désordre que la France s'en éloigne davantage, ce n'est plus à Londres, c'est à Paris qu'il faut les ramener, et c'est sous l'œil d'aigle du Roi qu'il faut qu'elles soient conduites. L'Angleterre n'osera pas se risquer seule, et les autres puissances se rangeront de notre côté pour désapprouver la déclaration de guerre; ainsi nous ne risquerons rien à la repousser. Il n'y a pas de mal à gagner du temps et l'absence de lord Granville, de Paris, peut nous servir de prétexte pour ajourner une réponse péremptoire. Si j'hésite à obéir à Madame et à écrire sur ce sujet en Angleterre, c'est que je dois supposer que ma lettre y produirait l'effet contraire à celui que je désirerais obtenir. Le Cabinet anglais m'a trouvé, dans les derniers temps, réservé et froid, évitant avec soin d'engager mon gouvernement dans toutes les fâcheuses complications de la Péninsule. Je ne puis douter qu'on ne se soit méfié de moi dans toutes les transactions qu'on a faites, qu'on ne m'en ait voulu de ma tiédeur, et qu'aujourd'hui que les ministres anglais sont embarrassés des engagements que je leur ai laissé prendre, sans vouloir y faire participer la France, ils recevraient avec d'autant plus d'humeur mes conseils et mes avertissements.»
Mme de Lieven m'écrit des tendresses de Pétersbourg; elle va bientôt rester seule, avec son élève qui lui plaît fort. L'Empereur va à Moscou, l'impératrice à Berlin, et c'est alors que les Lieven entreront en fonctions, et qu'ils seront établis chez eux, ce dont elle me paraît, avec raison, très pressée. Elle me semble déjà sur les dents, quoique consolée par ses augustes hôtes.
Valençay, 16 septembre 1834.—Labouchère, qui est arrivé ici hier, dit que rien n'est comparable à la conduite de M. de Toreno, que celle des Rothschild[ [42]. Le premier, avant de déclarer la banqueroute du gouvernement espagnol, a vendu énormément d'effets; il a fait la spéculation inverse des Juifs, et, comme il était dans le secret, il a changé sa position personnelle, qui était fort dérangée, en des profits énormes, tandis que presque toutes les places de l'Europe sont frappées de la façon la plus déplorable.
Valençay, 25 septembre 1834.—Voici l'extrait d'une lettre de M. de Rigny à M. de Talleyrand: «On s'est calmé à Constantinople, mais Méhémet-Ali est furieux, lui, des velléités qu'a montrées la Porte et il parle d'indépendance; nous allons tâcher de calmer cet accès de fièvre. Toreno, d'adversaire qu'il était des créanciers français, s'est fait presque leur champion; nous saurons demain ou après la résolution adoptée par les Cortès. Mais, en attendant, les choses ne vont pas mieux en Espagne, et on commence à parler fort haut à Madrid de la nécessité de notre intervention. On voulait remplacer Rodil par Mina.
«Maison s'est mis fort en froid à la Cour de Saint-Pétersbourg pour n'avoir pas voulu assister à l'inauguration de la colonne.
«J'ai vu, hier, une lettre de lord Holland, qui se félicite de l'assiette du ministère anglais; je ne sais quelle valeur cela peut avoir.
«Semonville a donné sa démission par écrit; il aurait voulu être remplacé par Bassano, il l'est par Decazes, ce que vous ne trouverez peut-être pas mieux. Molé refuse d'être vice-président; il est blessé de ce qu'on ait mis Broglie avant lui, c'est là toute sa raison; est-ce bien de la raison? Villemain ne veut pas être secrétaire perpétuel à la place d'Arnaud: «Ce serait, dit-il, abdiquer toutes les chances politiques». Par contre, Viennet abandonnerait volontiers les siennes pour le fauteuil à perpétuité.
«Nous venons d'avoir deux ou trois mauvaises élections. Quant à l'amnistie, elle est négativement décidée; je crains qu'on ne regrette ce parti, lorsque nous serons au milieu du feu croisé du procès, des avocats, de la tribune, des journaux. Il faut voir les choses quelques mois en avant dans ce pays-ci!»
Une lettre de lady Jersey mande que lord Palmerston a refusé le gouvernement général de l'Inde et que Mme la duchesse de Berry est au moment d'accoucher, mais, pour le coup, d'un enfant légitime.
Valençay, 28 septembre 1834.—En rentrant hier de la promenade, nous avons trouvé le château rempli de visiteurs, hommes et femmes, venus en poste et visitant toutes choses en curieux. Le régisseur nous a dit que c'était Mme Dudevant avec M. Alfred de Musset et leur compagnie. A ce nom de Dudevant, les Entraigues ont fait des exclamations auxquelles je n'entendais rien et qu'ils m'ont expliquées: c'est que Mme Dudevant n'est autre que l'auteur d'Indiana, Valentine, Leone Leoni, George Sand enfin!... Elle habite le Berry, quand elle ne court pas le monde, ce qui lui arrive souvent. Elle a un château près de La Châtre, où son mari habite toute l'année et fait de l'agriculture. C'est lui qui élève les deux enfants qu'il a de cette virtuose. Elle-même est la fille d'une fille naturelle du maréchal de Saxe; elle est souvent vêtue en homme, mais elle ne l'était pas hier. En entrant dans mon appartement, j'ai trouvé toute cette compagnie parlementant avec Joseph[ [43], pour le voir, ce qui n'est pas trop permis quand je suis au château. Dans cette occasion cependant, j'ai voulu être polie pour des voisins: j'ai moi-même ouvert, montré, expliqué l'appartement et je les ai reconduits jusqu'au grand salon, où l'héroïne de la troupe s'est vue obligée, à propos de mon portrait par Prud'hon, de me faire force compliments. Elle est petite, brune, d'un extérieur insignifiant, entre trente et quarante ans, d'assez beaux yeux; une coiffure prétentieuse, et ce qu'on appelle en style de théâtre, classique. Elle a un ton sec, tranché, un jugement absolu sur les arts, auquel le buste de Napoléon et le Pâris de Canova, le buste d'Alexandre par Thorwaldsen et une copie de Raphaël par Annibal Carrache (que la belle dame a pris pour un original) ont fort prêté. Son langage est recherché. A tout prendre, peu de grâces; le reste de sa compagnie d'un commun achevé, de tournure au moins, car aucun n'a dit un mot.
J'ai eu, dans la soirée, une autre visite qui m'a été droit au cœur: celle d'une Sœur de l'Ordre des religieuses qui sont à Valençay. Elle y a fait son noviciat, et, quoiqu'elle n'ait que trente-trois ans, elle est déjà première assistante de la maison mère, d'où elle vient en inspection ici. Elle regarde Valençay comme son berceau; elle y est venue, à l'époque où j'ai fondé ce petit établissement; elle était alors d'une beauté et d'une fraîcheur remarquables; maintenant, elle est maigre et pâle, mais toujours avec le plus doux regard. Malgré sa sainteté, qui l'a élevée si vite dans son ordre, elle m'aime beaucoup, et m'a embrassée comme si j'en étais digne, avec la plus grande joie du monde de retrouver une pauvre pécheresse telle que moi!
Valençay, 7 octobre 1834.—J'ai eu, hier, une longue conversation avec M. de Talleyrand sur ses projets de retraite; elle m'a conduite à traiter avec lui plusieurs points importants de sa position, et à lui parler avec sincérité. J'ai eu le courage de lui dire la vérité; il en faut toujours pour la dire à un homme de son grand âge.
C'est pourtant une utile chose que la vérité, ce premier des biens, toujours inconnu par les âmes qui ne sont pas fortement trempées; que l'esprit dédaigne souvent, que les caractères élevés savent seuls apprécier; qui effarouche la jeunesse, qui effraye la vieillesse; qu'on n'aime et qu'on n'accueille que lorsqu'on joint aux leçons de l'expérience toute la vigueur de l'âge et de la santé. Que de réflexions j'ai faites, depuis hier, sur ce sujet! et que j'ai béni l'homme, habile et bon[ [44], qui a guidé mes premières années, et qui m'a donné cette habitude précieuse, devenue depuis un besoin, de me rendre un compte sévère de moi-même, d'être la première à me maltraiter; c'est ce qui a sauvé mon âme, car cela m'a toujours empêchée de confondre le bien avec le mal; je ne les ai jamais mis à la place l'un de l'autre dans mon esprit, ni dans ma conscience, et si j'ai chargé celle-ci de fautes, je l'ai, du moins, tenue libre d'erreurs. Grande différence, qui permet toujours de revenir sur ses pas; car, ce qui perd, c'est la fausse conscience. Vérité de l'esprit, vérité du cœur, voilà ce qu'il s'agit de préserver: c'est ce qui conserve de la dignité au caractère, et fait arriver au terme, non sans fautes, mais bien sans lâchetés.
Valençay, 9 octobre 1834.—M. de Montrond, qui est ici depuis plusieurs jours, a demandé hier matin à me voir, pour me parler d'une chose importante. Je l'ai vu, et après quelques plaisanteries que j'ai reçues assez froidement, il m'a dit qu'il venait pour m'annoncer son départ; que je ne serais probablement pas étonnée, d'après la manière inconcevable dont M. de Talleyrand le traitait. Il s'est fort étendu en plaintes, en aigreurs; il est profondément blessé et cela lui fait dire beaucoup de mauvaises choses. Il a ajouté qu'il savait bien que je ne l'aimais guère, mais que j'avais, cependant, été polie et obligeante pour lui, qu'il venait m'en remercier et me dire que, quoiqu'il pensât bien que je ne voudrais pas en convenir, il était impossible que je ne m'ennuyasse pas à la mort, et que la vie que je menais devait m'être insupportable, quoiqu'il fût difficile de la prendre de meilleure grâce. Enfin, il a mis, je ne sais trop pourquoi, du prix à se faire bien venir de moi.
J'avoue que je me suis sentie fort mal à mon aise pendant ce discours, qui, quoique haché et saccadé, à sa manière, a été long. Voici en résumé, ma ou mes réponses: «Que je regrettais tout ce qui ressemblait à de la brouillerie, parce que je ne la trouvais bonne pour personne, mauvaise surtout pour lui, M. de Montrond, à qui le monde donnerait tort, puisque son ton rude avec M. de Talleyrand expliquerait le manque de patience de celui-ci; que, de se plaindre, et d'expliquer ses griefs par les motifs qu'il venait de me donner serait de bien mauvais goût, et qu'il y avait de certaines choses, qui, lors même qu'elles auraient une apparence de vérité, ne se disaient pas, ou ne devaient jamais se dire, après quarante années d'une liaison qui, du côté de M. de Talleyrand, pouvait s'appeler du patronage; que pour ce qui me regardait, je ne pouvais m'ennuyer, au centre de mes devoirs et de mes intérêts de famille; que, d'ailleurs, il y avait fort longtemps que ma vie, mes habitudes, et toute mon existence, étaient absorbées dans les convenances de M. de Talleyrand; que c'était là ma destinée, que je m'en satisfaisais très fort et que je n'en admettais pas d'autre.»
A cela, il a repris: «Il est clair que vous êtes destinée à l'enterrer; puis, vous avez beaucoup d'esprit, un grand savoir-faire et savoir-dire, et vous êtes assez grande dame pour savoir prendre les choses d'une certaine manière; mais quant à moi, je n'ai qu'à m'en aller.»
J'ai répliqué alors: «Vous avez quelque chose de plus à faire, c'est de vous en aller poliment, sans esclandre, et de ne dire à personne que vous l'avez fait par humeur; vous avez, surtout, à ne jamais parler, je ne dis pas seulement mal, mais encore légèrement de M. de Talleyrand.» Il a dit: «Vous faites de fort jolis discours ce matin; mais si je fais ce que vous voulez, que ferez-vous de moi?—Je vous garderai le secret sur la vraie raison de votre départ.—Vous êtes trop habile, madame de Dino.—Je suis de bon conseil.» Il m'a demandé si je voulais lui donner la main, et lui promettre d'être good-natured pour lui. «Oui, si vous ne parlez pas de travers de M. de Talleyrand.—Alors, je n'irai pas tout droit à Paris; je vais aller aux Ormes, chez d'Argenson, me faire passer la bile, et quand j'aurai retrouvé ma nature d'agneau, j'irai causer avec le Roi, et m'excuser sur quelque affaire de n'avoir pas attendu son fils ici.—Faites ce que vous voudrez, mais faites ce qui convient à un gentleman.» Il est parti.
A déjeuner, il a dit qu'il avait reçu une lettre qui l'obligeait à partir aujourd'hui.
Le fait est que je m'attendais à quelque chose de semblable. M. de Talleyrand, après des années d'une longanimité déplacée, a versé subitement vers l'autre extrémité, sans mesure aucune; et, avant-hier, il lui a si fort indiqué qu'il était de trop ici, qu'il a bien fallu comprendre. Il est possible que M. de Montrond prenne quelques précautions de langage, tout juste ce qu'il faudra pour ne pas être tracé comme mauvais procédé, mais il me paraît impossible qu'il n'y ait pas quelque vengeance sourde, car il est blessé et dérangé. Partir la veille de l'arrivée d'une nombreuse société anglaise, à laquelle il se préparait à faire les honneurs de Valençay, ne pas être ici quand M. le duc d'Orléans y est attendu, voilà deux sensibles mécomptes, qu'il ne pardonnera pas à M. de Talleyrand.
Dans la première et très virulente partie de sa conversation, le nom du Roi et celui de M. de Flahaut sont revenus fort souvent, et de façon à me persuader qu'il va se ranger absolument du côté du dernier, pour rendre auprès du premier de mauvais offices à M. de Talleyrand. Qu'attendre d'un pareil être? Mais aussi quel enfantillage de perdre patience au bout de quarante ans![ [45] M. de Montrond me disait: «Il devait me traiter avec la douceur et l'intimité d'une ancienne amitié, ou bien avec la politesse d'un maître de maison.» Mais à cela, j'ai répliqué: «M. de Talleyrand n'aurait-il pas aussi le droit de vous dire qu'il n'a trouvé en vous, ni la déférence due à un hôte, ni la bonne grâce due à son âge et à vos anciens rapports? Dans quelle autre maison auriez-vous blâmé toutes choses comme vous le faites ici? Vous avez critiqué ses voisins, ses domestiques, son vin, ses chevaux, toutes choses enfin. S'il a été rude, vous avez été hargneux; et, en vérité, il y a trop de témoins de votre perpétuelle contradiction, pour que vous puissiez vous plaindre de l'humeur qu'elle a causée.»
Valençay, 14 octobre 1834.—Nous avons en visite lady Clanricarde, M. et Mme Dawson Damer et M. Henry Greville. Je me suis longtemps promenée en calèche hier avec lady Clanricarde; j'ai beaucoup causé avec elle de son père, le célèbre M. Canning; de sa mère, non moins distinguée, mais que sa fille paraît aimer peu. Lady Clanricarde a de l'esprit, de la mesure, du bon goût, de la dignité, mais, à ce qu'il semble, assez de sécheresse de cœur, et un peu de raideur d'esprit; ses manières, son caractère, je crois, ont une valeur réelle, sans abandon, ni séduction; mais, à tout prendre, c'est assurément une personne distinguée, et de la meilleure et plus exquise compagnie. Quant à Mme Damer, c'est une bonne enfant, mais rien que cela.
Valençay, 18 octobre 1834.—En causant avec lady Clanricarde de lord Palmerston et de lady Cowper, nous sommes arrivées à nous demander ce qui faisait conserver à de certaines personnes tant d'influence sur telles autres. Je lui ai fait alors une observation sur la justesse de laquelle elle s'est récriée. Je lui disais que «c'était par l'exigence que les hommes conservaient leur influence sur les femmes, mais que c'était par des concessions que celles-ci conservaient la leur sur les hommes.»
Valençay, 21 octobre 1834.—On a reçu, hier, la nouvelle du terrible incendie de Westminster à Londres. C'est une horrible catastrophe, et qui semble d'un caractère tout ominous; l'édifice matériel croulant avec l'édifice politique! Ces vieilles murailles ne voulant plus se déshonorer en prêtant asile aux profanes doctrines du temps! Il y a là de quoi frapper, non seulement l'esprit de la multitude, mais encore celui de toute personne sérieuse.
Les Anglais qui sont ici sont tentés de croire à la malveillance comme cause de ce feu, parce qu'il a commencé par la Chambre des Pairs. Le Globe, qu'on avait envoyé à M. de Talleyrand, nous a tous fait veiller fort tard, car nous avons voulu connaître toutes les versions. Il paraît que la perte en papiers et documents a été énorme, non seulement par le feu, mais aussi par l'éparpillement. Quel dommage! On dit que cela va jeter du trouble et de grandes lacunes dans le cours de la justice.
J'ai mené, hier, lady Clanricarde et Mme Damer voir le petit couvent, l'école et tout le petit établissement des Sœurs de Valençay; c'est un genre de choses qui touche peu les Anglaises; elles ont beau avoir de l'esprit, de la bonté, elles ne sont pas charitables dans le vrai sens du mot; elles ont une aversion singulière pour se mettre en contact avec la pauvreté, la misère, le malheur, la maladie, la souffrance, et cet éloignement, de leur part, pour les petites gens, qui, socialement, a tant d'avantages, me glace et me froisse quand je le vois s'étendre jusqu'à l'indigence. Ainsi, lady Clanricarde, si agréable en société, n'a rien trouvé à dire à mes pauvres Sœurs, si simples et si dévouées; elle a à peine mis le nez à la porte de l'école, et rangeait sa belle robe, pour ne pas être froissée par les petites filles qui étaient à l'entrée de la classe; ces deux dames n'en revenaient pas de tout ce que j'avais trouvé à dire, et elles étaient surtout fort surprises de m'avoir vue arrêtée plusieurs fois dans le bourg par des gens qui voulaient me parler de leurs affaires. Cette façon de vivre est complètement incompréhensible pour une Anglaise, et, dans ce moment-là, lady Clanricarde, malgré tout son esprit et sa bienveillance pour moi, s'est étonnée, j'en suis sûre, que je susse manger proprement à table, et que je portasse une robe faite par Mlle Palmyre.
Valençay, 23 octobre 1834.—Il a plu outrageusement hier toute la journée; il n'y a pas eu moyen de sortir. Nos Anglais ont fait une musique assez barbare pendant toute la matinée; le soir sont arrivées trois lettres au château. L'une, de lord Sidney à Henry Greville, disant que M. de Montrond était de retour à Paris, y répétant à tout le monde que Valençay était devenu inhabitable, que les Damer et Greville s'y ennuieraient à la mort, que lady Clanricarde seule s'en arrangerait. H. Greville a lu cela à demi-voix: lady Clanricarde a repris tout haut, M. de Talleyrand a demandé ce que c'était, on lui a lu tout le passage.
La seconde lettre, de M. de Montrond à M. Damer, pour lui demander comment il se trouvait à Valençay; que quant à H. Greville, qui aimait les caquets, il n'en était pas inquiet, parce qu'il y trouverait de quoi se satisfaire: ceci a été lu tout haut par M. Damer.
La troisième lettre, de M. de Montrond à moi, calme au possible. Je l'avais passée à M. de Talleyrand, qui, d'humeur de ce qu'il venait d'entendre, a lu, à son tour, tout haut. Cela m'a fait souvenir du billet de Célimène! Je ne sais quelles réflexions cette petite scène aura provoquées, car j'ai été me coucher aussitôt après.
Valençay, 26 octobre 1834.—Le temps s'est un peu rajusté hier: en ce moment, il fait un froid vif, mais sec, avec un soleil éclatant. Pourvu que cela dure pour l'arrivée de M. le duc d'Orléans que nous attendons ce soir! Car les populations d'une quarantaine de communes, et du monde de Châteauroux, même d'Issoudun, à dix ou douze lieues d'ici, sont en mouvement. Le dimanche facilite cette satisfaction de curiosité, et, quoi qu'en disent les journaux, nous n'aurons d'autres magnificences, d'autres fêtes, d'autres préparatifs que ceux du nombre. Je crois que M. le duc d'Orléans sera très bien reçu par les populations rurales. Jamais, depuis la Grande Mademoiselle, aucun Prince, d'aucune dynastie, n'est venu ici: tout le pays entre Blois et Châteauroux, si bien traité par les Valois, était comme frappé de disgrâce, d'oubli; jamais aucune des administrations n'a voulu rien faire pour ce coin de Berry. Quand je suis venue ici pour la première fois, tout y était, en fait de civilisation, comme au temps de Louis XIII. M. de Talleyrand, et même moi, lui avons fait faire quelques progrès; ce n'est cependant que cette année que nous avons une poste aux chevaux organisée; il n'y a pas même encore de diligences, et les communications ont lieu, pour bien du monde, même aisé, en pataches, c'est-à-dire en voitures non suspendues. Dans un pays aussi reculé, un Prince est encore quelqu'un; nos communes sont flattées qu'il s'en égare un dans nos sauvageries, et elles crieront: Vive le Roi! avec fureur: c'est tout ce qu'il y a de mieux.
Parmi les arrivants au château, hier soir, nous avons eu le baron de Montmorency et Mme la comtesse Camille de Sainte-Aldegonde. Le baron de Montmorency a été, autrefois, au moment d'être le Lauzun de la Mademoiselle du temps[ [46], et, quoiqu'il ait décliné l'honneur de l'alliance, il est resté fort intime avec Neuilly. Mme de Sainte-Aldegonde habite un joli château entre ici et Blois; elle est Dame de la Reine, et grande amie du baron de Montmorency. Elle a été, d'abord, la femme du général Augereau; elle est du même âge que moi, et nous avons fait notre entrée dans le monde à la même époque. Nous avons, toutes deux, été Dames du Palais de l'Impératrice Marie-Louise; nous ne nous sommes, cependant, pas vues beaucoup, parce qu'elle suivait son mari à l'armée et ne venait guère à la Cour. A la chute de l'Empire, nous nous sommes perdues de vue complètement. Mme de Sainte-Aldegonde a été extrêmement belle, et si elle avait une expression plus agréable, elle le serait encore; mais elle n'a jamais eu l'air doux, grâce à des sourcils trop noirs et remontés; le moelleux de la première jeunesse étant passé, il en résulte quelque chose de cru qui n'est pas attirant. Elle a le verbe un peu haut, et quoique polie et assez bien élevée, elle manque de cette aisance et de cette obligeance faciles qui ne s'acquièrent que dans les premières habitudes élégantes de la vie: quand elles manquent au berceau, on peut être convenable, on n'est jamais distingué; mais enfin, à tout prendre, elle est bien.
Valençay, 27 octobre 1834.—M. le duc d'Orléans est arrivé hier par un assez mauvais temps, et une heure plus tôt qu'il ne s'était annoncé, ce qui a fort dérangé les curieux ainsi que nous. Cependant, il a trouvé notre petite garde nationale, le corps municipal, et pas mal de monde sur son passage. Il n'y a point eu de harangue, ce qui, je crois, l'a soulagé.
M. le duc d'Orléans a commencé par causer un instant dans le salon avec M. de Talleyrand, M. et Mme de Valençay et moi. Il m'a annoncé, à ma grande surprise, que nous allions avoir MM. de Rigny, Thiers et Guizot; ma surprise n'a pas diminué, lorsque Monseigneur m'a dit que le Roi poussait beaucoup ses ministres à venir ici, parce que c'était une bonne excuse pour suspendre, pendant quelques jours, les Conseils; que ceux-ci étaient devenus impossibles par les fureurs du maréchal Gérard; qu'une crise était inévitable, mais qu'on désirait la retarder, et, pour cela, ne pas mettre le Cabinet en présence; que, du reste, le maréchal Gérard était seul de son bord d'un côté, et les autres ministres, jusqu'à présent, réunis de l'autre.
Quand Monseigneur s'est retiré chez lui, j'ai été faire ma toilette, et suis redescendue tout de suite pour être la première au salon. J'y ai trouvé le général Petit, commandant de la 5e division militaire, puis le général Saint-Paul, commandant du département de l'Indre, et, de la suite du Prince, le général Baudrand et M. de Boismilon, son secrétaire.
Après le dîner, il y a eu un peu de solennel que j'ai bientôt rompu, en me mettant tout simplement à mon ouvrage, comme de coutume, ce dont le Prince m'a fort remerciée. Tout le monde, alors, s'est groupé, arrangé. Plus tard, M. de Talleyrand a fait sa promenade accoutumée du soir; en rentrant il nous a trouvés jouant, lady Clanricarde, le Prince, H. Greville et moi, à un whist assez gai, la musique jouant dans le vestibule; enfin la glace s'était rompue.
Après le thé, le Prince s'est éclipsé, et à onze heures tout le monde est allé se coucher.
Valençay, 28 octobre 1834.—Voici l'emploi de la journée d'hier: après le déjeuner, M. le duc d'Orléans a vu le château et ses entours immédiats, mon fils et moi les lui montrant; tous ceux de nos hôtes pour qui c'était une nouveauté suivaient.
En rentrant, trois calèches, un phaéton et six chevaux de selle attendaient. Chacun s'est casé: M. le duc d'Orléans, la marquise de Clanricarde, le baron de Montmorency et moi dans la première calèche; M. de Talleyrand, Mme de Sainte-Aldegonde, le général Baudrand et M. Jules d'Entraigues dans la seconde, et ainsi de suite. Après avoir traversé le parc et une partie détachée de la forêt, nous nous sommes arrêtés à un joli pavillon, d'où la vue est belle. La musique militaire était cachée derrière les arbres, qui ont encore beaucoup de feuilles; le concours de monde était considérable; c'était une très jolie scène forestière. Nous nous sommes ensuite lancés dans la forêt même et ne sommes revenus que pour notre toilette du dîner.
Après le dîner, nous avons mené le Prince au bal de l'Orangerie: les cours, le donjon, les grilles étaient illuminés et d'un très bel effet; la salle fort bien décorée, remplie de monde au point de pouvoir à peine passer; mais il n'y avait pas d'empressement grossier, tout au contraire, et des cris à se boucher les oreilles, mais qui font toujours plaisir aux Princes. Il a parcouru toutes les parties de la salle; il a beaucoup salué, un peu causé; enfin, on en a été fort content, et, quoiqu'il n'y soit pas resté plus d'une heure, on a été si satisfait de lui qu'à deux heures du matin, on criait encore sous ses fenêtres.
Valençay, 29 octobre 1834.—Hier, avant le déjeuner, notre Royal visiteur a été, avec son aide de camp, mon fils et le baron de Montmorency, visiter la filature et les carrières d'où on a extrait les pierres dont le château est bâti; il a trouvé ces carrières superbes.
Après le déjeuner nous l'avons mené aux forges. Il y avait de la foule, des cris; les ouvriers ont bien fait leur besogne; on a coulé, forgé, et dans l'intérieur du bâtiment où l'on coule la gueuse et qui est très beau, on a opéré, à deux reprises, des feux d'artifice, avec la fonte en fusion, liquide et enflammée. C'était joli et a fort amusé nos dames anglaises. En revenant, nous avons fait un petit détour qui nous a conduits aux ruines de Veuil[ [47]. La musique était cachée dans une des vieilles tours, un grand feu était allumé dans la seule chambre qui reste intacte et où on avait servi un goûter. Dans la cour, et à travers des arceaux à moitié détruits, des gardes nationaux et des paysans criaient en jetant leurs chapeaux en l'air. Cette petite station a été vraiment très jolie, malgré le temps couvert; le soleil l'aurait complétée, ou plutôt la lune.
A dîner, outre les convives de la ville, nous avons eu les Préfets d'Indre-et-Loire[ [48], de Loir-et-Cher[ [49], le général Ornano et le colonel Garraube, député, celui qui nous a envoyé la musique qui fait nos délices. Après le dîner, le whist, quelques tours de valse, etc...
Il y a eu, le soir, un vrai bal avec souper pour les gens de l'office, en l'honneur des gens du Prince Royal; il a été vraiment très joli.
A dîner, hier, j'ai été un peu surprise de ce que m'a dit mon Royal voisin. Il m'a demandé quand nous allions à Rochecotte.—«Je l'ignore, Monseigneur.—Mais vous ne pouvez passer tout l'hiver dans ce lieu-ci qui est bien froid.—Il n'a jamais été question que nous y passions tout l'hiver.—Viendrez-vous à Paris?—Je n'en sais rien.—Car pour l'Angleterre, il ne peut plus en être question, puisque lord Palmerston ne va pas aux Indes.» J'ai regardé le Prince entre les deux yeux, avec un peu de surprise, et je lui ait dit: «Je crois, en effet, que le départ de lord Palmerston aurait rappelé les ambassadeurs à Londres, et que, lui restant, cela les en éloignera; mais les projets de M. de Talleyrand sont très incertains, et soumis d'ailleurs aux désirs du Roi.—Votre oncle m'a dit qu'il croyait que nous avions tiré de l'Angleterre tout ce qu'elle pouvait nous donner; que ce ne serait plus à Londres que se traiteraient les grandes affaires; qu'il fallait les appeler à Paris auprès de mon père.—En effet, c'est là la pensée de M. de Talleyrand, parce que l'habileté et la sagesse du Roi ont inspiré à l'Europe de la confiance, en raison inverse de la méfiance que la politique anglaise des derniers mois a généralement propagée.—Mon père désire beaucoup que M. de Talleyrand retourne en Angleterre, mais avant de causer avec votre oncle à ce sujet, j'avais dit au Roi que ce retour me paraissait impossible.—En effet, Monseigneur, il est difficile.—Mais vous, madame, que désirez-vous?—Ce qui sera agréable au Roi, Monseigneur; et si M. de Talleyrand ne retourne pas à Londres, c'est qu'il sera persuadé qu'avec les données actuelles, il ne saurait y être utile. Personnellement, j'aime extrêmement l'Angleterre; mille liens de reconnaissance et d'admiration m'y attachent, surtout les bontés de la Reine, l'amitié de lord Grey et du duc de Wellington; mais il y a de certains amis qu'on ne perd pas pour les avoir quittés, et j'espère bien, dans le cours des années, aller remercier ceux que j'ai eus en Angleterre, de toutes leurs bontés pour moi pendant les quatre dernières années[ [50].—Mais, quittant l'ambassade, que fera M. de Talleyrand?—Ce qui plaira au Roi: si le Roi désire le voir, il ira lui offrir ses hommages; si Sa Majesté lui permet de se reposer, il restera dans la retraite, à soigner ses jambes, qui, comme vous le voyez, sont bien faibles et bien douloureuses; en un mot, Monseigneur, il sera toujours le serviteur dévoué du Roi.» Et nous en sommes restés là, de cette conversation assez singulière.
Valençay, 30 octobre 1834.—Hier matin, tous les voisins de Tours, de Blois, des environs, sont partis de bonne heure, ainsi que M. Motteux, qui a laissé un joli chien anglais à M. de Talleyrand. Ce bon petit Motteux nous a quittés avec des regrets infinis, s'étant parfaitement amusé ici, passant sa vie à la cuisine, au pressoir, au marché; ne causant guère, mais n'étant ni indiscret, ni importun, ni mal disant.
Avant le déjeuner, M. le duc d'Orléans a visité les deux ateliers de bonneterie[ [51], y a acheté et fait des commandes. Après le déjeuner, il a voulu voir nos écoles et l'établissement des Sœurs; il a beaucoup donné pour les pauvres. Il a paru vraiment frappé de la bonne tenue du petit couvent, et particulièrement des manières de la Supérieure. A cette occasion, il m'a raconté qu'un de ses aïeux, ayant prêté de l'argent au Saint-Siège, que celui-ci n'avait pas rendu au terme indiqué, le Pape envoya, en compensation, une Bulle par laquelle il créait tous les descendants mâles de la famille sous-diacres-nés, et chanoines de Saint-Martin de Tours, avec le droit de toucher, sans gants, aux vases sacrés, et de se placer à l'église du côté de l'évangile, au lieu du côté de l'épître. Le Roi Louis-Philippe a été reçu chanoine de Tours, à l'âge de sept ans.
Plus tard nous avons conduit le Prince aux étangs de la forêt, auprès desquels était un grand feu de bivouac.
Avant le dîner, le Prince a encore voulu causer seul avec M. Talleyrand, puis avec moi. Après, on a joué une poule au billard, cela a été très animé; les dames étaient de la partie. Le thé pris, et les lettres arrivées par la poste reçues, celles-ci annonçant la retraite du maréchal Gérard, M. le duc d'Orléans est rentré chez lui, a mis son costume de voyage, et à onze heures et demie, après force gracieusetés, il est parti.
Quoique tout se soit bien passé pendant son séjour ici, et que le Prince ait vraiment été à merveille pour tout le monde, je n'en suis pas moins singulièrement soulagée de son départ. Je craignais à chaque instant quelque accident, ce qui m'a fait m'opposer formellement à toute chasse; je craignais les mauvais cris, le mauvais temps, mille choses, et enfin, j'étais harassée de fatigue.
Comme je le prévoyais, le voyage de M. le duc d'Orléans a éclairci notre avenir, en ce sens que M. de Talleyrand a dit au Prince qu'il n'y avait plus rien à faire pour lui à Londres, que le caractère personnel de lord Palmerston, la route actuelle suivie par le Cabinet anglais, l'absence de tout le haut Corps diplomatique de Londres, et la tendance évidente de toutes les Cours de retirer leur action de cette capitale et de centraliser la haute politique ailleurs; que, par-dessus tout cela, la fatigue de ses jambes lui faisait une nécessité de ne plus retourner en Angleterre, à moins d'une réaction qui le rendît, lui, M. de Talleyrand, plus propre que tout autre à y traiter les affaires de la France; mais que pour le moment, il croyait que n'importe qui ferait aussi bien, si ce n'est mieux que lui. M. le duc d'Orléans nous a positivement dit qu'il avait été chargé par le Roi de connaître les intentions de M. de Talleyrand, et, en même temps, de lui exprimer, s'il ne retournait pas à Londres, le désir de le voir à Paris pour causer avec lui; qu'il tenait beaucoup à ce que M. de Talleyrand n'eût pas l'air de retirer son intérêt et sa participation à l'œuvre à laquelle il avait tant travaillé.
M. le duc d'Orléans m'a raconté un petit fait curieux: c'est que Lucien Bonaparte lui avait écrit, il y a dix-huit mois, une lettre assez plate pour le prier d'obtenir pour lui le poste de ministre de France à Florence!
J'apprends, à l'instant, que le Roi a positivement refusé d'appeler le duc de Broglie à la présidence du Conseil, en remplacement du maréchal Gérard. Il est évident que c'est la crise ministérielle qui a empêché les trois ministres qui devaient venir ici de s'y rendre. Je n'en suis pas fâchée, car cela a ôté tout caractère politique au séjour du Prince.
Il m'a parlé beaucoup de Rochecotte et de son désir d'y revenir l'été prochain.
Valençay, 31 octobre 1834.—Nous avions ici M. le comte de la Redorte. C'est un homme qui a du savoir positif; il a beaucoup étudié, beaucoup voyagé; il se souvient de tout, mais, malheureusement, au lieu d'attendre qu'on frappe à sa porte, comme ferait un Anglais, il l'ouvre toute grande et force les gens à y entrer. Quoique d'une belle figure, et de manières douces, avec un charmant son de voix, il est tout simplement assommant, et par les faits, les dates, les chiffres dont il remplit sa conversation, les détails minutieux dans lesquels il entre, les lourds sujets d'économie politique dans lesquels il se plonge, tête baissée, il fatigue, éteint, écrase ses auditeurs. Avec cela des opinions faites sur tout, des jugements absolus, des rédactions arrangées d'avance; c'est d'un ennui à périr! Nos Anglais, ici, le portaient sur leurs épaules! Il est parti après le déjeuner. Au moment où il est sorti, M. de Talleyrand a dit: «Voilà un esprit arrêté avant d'être arrivé.» Il a dit aussi un mot assez piquant sur Mme de Sainte-Aldegonde, qui est également partie ce matin. A propos de ses sourcils si noirs qui surmontent des yeux sans beaucoup d'expression: «Ce sont», a-t-il dit, «des arcs sans flèches».
Voici l'extrait d'une lettre reçue de Paris hier soir; elle est du 29: «Les chevaux de poste étaient, dimanche 26, dans la cour de M. de Rigny, qui allait partir avec Bertin de Veaux, lorsque le Roi l'a fait chercher, et lui a ordonné de différer son départ d'un jour; le moment opportun pour partir ne s'est plus retrouvé. Hier, à quatre heures, le maréchal Gérard a forcé le Roi à accepter sa démission. La résolution de M. de Rigny est de ne pas accepter la Présidence qu'on veut bien lui offrir; il ne se reconnaît ni les talents, ni la consistance nécessaires pour remplir ce poste. Il ne peut pas se dissimuler que l'embarras seul d'un choix le fait porter sur lui, et si ce refus doit lui faire perdre sa place, il s'en consolerait, en pensant qu'il vaut mieux quitter les affaires sur une pareille question que d'en sortir plus tard moins honorablement. Mais comment cela va-t-il finir? Ce qui paraît le plus vraisemblable, c'est l'entrée de M. Molé au ministère. M. Thiers voudrait bien arriver à la Présidence, mais il n'ose pas encore y prétendre formellement. M. Molé ne resterait pas longtemps; ses moyens, son caractère, son entourage, tout le fera promptement tomber; ce sera suffisant à M. Thiers pour arriver à son but, du moins il s'en flatte. Il eût bien mieux aimé cependant que M. de Rigny se fût chargé du rôle qu'il destine à M. Molé; mais là, toute son éloquence a échoué!»
Valençay, 1er novembre 1834.—On m'écrit, de Paris, qu'un article très injurieux pour M. de Talleyrand et pour moi vient de paraître dans une revue périodique; il y a bien des années que je suis agonisée d'injures, de libelles, de mille saletés, calomnies et horreurs, et j'en aurai ainsi pour le reste de ma vie. Vivant dans la maison et dans la confiance de M. de Talleyrand, me trouvant, d'ailleurs, à l'époque la plus libellique, la plus vaniteuse, comment aurais-je échappé à la licence de la presse, à ses attaques, à ses injures? J'ai été longtemps à m'y accoutumer: j'en ai été cruellement atteinte, bouleversée, malheureuse; je n'arriverai même jamais à y rester indifférente. Une femme ne saurait l'être, et aurait, ce me semble, mauvaise grâce à le devenir; mais comme il serait également absurde de laisser son repos à la merci des gens qu'on méprise, j'ai pris le parti de ne rien lire en ce genre, et plus j'y suis directement intéressée, plus je désire ignorer. Je ne veux pas savoir le mal qu'on pense, qu'on dit ou qu'on écrit de moi ou de mes amis. Si ceux-ci font des fautes, ou que moi j'aie des torts, je les connais de reste, et désire les oublier. Quant à la calomnie, elle me dégoûte et m'indigne, et je ne vois pas pourquoi j'en recevrais les éclaboussures dans mes affections et dans mes intérêts les plus chers. Si on pouvait lutter, combattre et éclairer, à la bonne heure; il faudrait alors savoir pour être en état de répondre; mais comme répondre serait déplorable et que le silence est prescrit, ne vaut-il pas mieux éviter une connaissance pénible et stérile? Les peines, les amertumes sont si nombreuses dans la vie, il en est un si grand nombre d'inévitables, que je ne songe plus qu'à en écarter le plus que je puis, sûre qu'il restera toujours suffisamment de quoi exercer mon courage et ma résignation.
Un autre de mes motifs pour ne pas approfondir la malveillance, c'est que j'ai trop de peine à la pardonner; car si la reconnaissance est une des qualités les plus profondément gravées dans la bonne partie de ma nature, je crains toujours que la rancune lui serve de contrepoids: je n'ai jamais oublié ni un service, ni un mot d'amitié, mais je me suis trop souvent peut-être souvenue d'une injure ou d'une parole hostile. Ce n'est pas, Dieu merci, que la rancune me conduise à la vengeance, non; ma mémoire, quelque amère qu'elle puisse rester, ne m'a jamais inspirée hostilement contre ceux qui m'ont offensée; mais alors c'est moi-même qui souffre; je ne connais rien de plus douloureux au monde que d'éprouver de la malveillance, et tout inoffensive et silencieuse qu'elle reste au dehors, elle me ronge en dedans, et me fait mal en rongeant l'âme et rompant l'équilibre.
Je n'ai eu, hélas! que trop d'occasions de scruter, d'analyser, d'anatomiser, de disséquer mon moi moral. Qui est-ce qui n'a pas sa maladie chronique morale, comme sa maladie physique? Et qui est-ce qui, à un certain âge, ne sait pas ou ne doit pas savoir le régime qui convient le mieux à son esprit comme à son corps?
Valençay, 4 novembre 1834.—J'arrive d'une course que nous avons faite à Blois et dans les environs, avec nos Anglais qui retournaient à Paris. Avant-hier, nous avons visité Chambord, qui a paru, ce qu'il est en effet, bizarre, original, curieux, riche de détails, du reste dans un assez vilain pays et dans un état déplorable. La fenêtre de l'oratoire de Diane de Poitiers, sur laquelle François Ier avait écrit ses deux vers impertinents sur les femmes, existe encore[ [52], mais les carreaux sont brisés; ces vers étaient peu honorables pour un Roi chevalier. Le lieu où le Bourgeois gentilhomme fut représenté pour la première fois devant Louis XIV existe aussi, ainsi que la table sur laquelle on a ouvert et embaumé le corps du maréchal de Saxe qui est mort à Chambord; c'est même le seul objet mobilier qui soit resté dans le château.
Nous sommes revenus assez tard à Blois, et hier, dans la matinée, nous avons visité le château de Blois, maintenant une caserne, et certes, un des plus curieux monuments de France. Bâti des quatre côtés, il offre quatre architectures différentes. La partie la plus ancienne date d'Étienne de Blois, Roi d'Angleterre, souche des Plantagenet; la seconde de Louis XII, où son emblème, un porc-épic avec le motto: Qui s'y frotte, s'y pique, se trouve encore. Puis la partie François Ier, avec tout l'élégant cachet de la Renaissance; c'est là que le duc de Guise a été assassiné, que Catherine de Médicis est morte; c'est là qu'est la salle des fameux États généraux de Blois: on voit la cheminée dans laquelle on a brûlé le corps de Guise et le cachot où le cardinal et l'archevêque de Lyon ont été enfermés; la petite niche où Henri III a placé les moines auxquels il ordonnait de prier pour le succès de l'assassinat; la fenêtre par laquelle Marie de Médicis s'est sauvée, et l'appartement où la veuve de Jean Sobieski est morte[ [53]. Le quatrième côté enfin, bâti par Gaston d'Orléans dans le style des Tuileries, n'a jamais été achevé. Près du château est un vieux pavillon où étaient les bains de Catherine de Médicis; à côté, une vieille masure qui servait de retraite aux mignons de Henri III.
En revenant de cette course ici, j'ai eu la triste nouvelle de la mort de la princesse Tyszkiewicz, qui a expiré avant-hier à Tours. C'est moi qui ai dû l'apprendre à M. de Talleyrand. A son âge, de semblables pertes frappent davantage la pensée que le cœur; on y voit plutôt un avertissement personnel qu'on n'y trouve une affliction. Il était plus saisi que moi; moi plus affligée que lui, car j'aimais réellement la Princesse; je lui étais profondément reconnaissante de tout ce qu'elle a, jadis, été pour moi et, quoiqu'elle se soit survécu à elle-même, je ne puis songer sans peine à toute cette partie du passé qui s'enterre avec elle. Car on perd, avec des amis, non seulement eux-mêmes, mais encore une partie de soi-même.
M. de Talleyrand a été du même avis que moi, qu'il ne fallait pas laisser reposer au milieu d'étrangers cette pauvre et illustre personne, nièce du dernier Roi de Pologne, sœur unique de l'infortuné maréchal prince Poniatowski: elle sera enterrée à Valençay.
Une lettre arrivée hier soir ici, de Paris, disait ceci: «Il n'y a rien de fait pour le ministère; cela finit par être extrêmement ridicule; les intrigues se continuent. Avant-hier, on croyait tout fait et que Thiers partait pour Valençay; hier tout était changé, et on en est au même point. Il n'y a jamais eu un dissolvant pareil à Thiers; nous payons cher son talent de parole; il faudrait cependant bien en finir. M. de Rigny est tout prêt à se retirer, M. Guizot porte toujours Broglie pour la présidence du Conseil et Thiers pousse Molé.»
Valençay, 6 novembre 1834.—L'autre jour, M. Royer-Collard m'a raconté quelque chose d'amusant, parce que cela le peint très bien. Il me disait que la seconde Mme Guizot lui reprochait vivement de renier la doctrine, de se refuser à en être le père, l'appui, le défenseur, et de ce qu'en se plaignant, comme il le faisait, d'être réclamé par eux, il causait beaucoup d'embarras à ceux qui en étaient; que c'était mal et qu'elle le priait, par cette considération, de ne plus les attaquer, les tourner en ridicule et les renier, comme il le faisait à chaque occasion: «Ah! madame! vous voulez donc qu'en laissant le public dans l'erreur, je me prive de ma consolation et de ma vengeance!» Elle était furieuse... La seule, mais très vive irritation de M. Royer-Collard est contre tout ce qui touche à M. Guizot et tout ce qui en porte le nom; cette irritation n'est peut-être pas sans quelque fondement. M. Royer n'a aucun goût pour M. de Broglie, dont la haute vertu ne lui a pas paru être à la hauteur des dernières circonstances; et quant à Mme de Broglie, il l'aime encore moins, parce que sa dévotion ne la préserve d'aucune des agitations et même des intrigues politiques; le contraste que cela produit lui déplaît.
Valençay, 7 novembre 1834.—Voici une anecdote parfaitement certaine qui m'a été contée par un témoin oculaire et qui m'a beaucoup frappée. M. Casimir Perier est mort, comme on sait, du choléra; mais en outre il était complètement fou dans les derniers dix jours de sa vie, disposition qui s'était déjà manifestée chez plusieurs membres de sa famille. Eh bien! quelques heures avant sa mort, deux des ministres ses collègues, avec deux de ses frères, causaient dans un coin de sa chambre des embarras que l'arrivée de Mme la duchesse de Berry produisait en Vendée, des difficultés qui en résultaient pour le gouvernement, du parti qu'il y aurait à prendre, de la responsabilité qui en résulterait, et de la terreur de chacun de l'affronter. Cette conversation fut, tout à coup, interrompue par le malade, qui, se dressant sur son lit, s'écria: «Ah! si le président du Conseil n'était pas fou!» Puis, retombant sur son oreiller, il se tut et mourut bientôt après. Cela n'est-il pas frappant et ne fait-il pas frissonner comme le Roi Lear?
Valençay, 9 novembre 1834.—J'ai été hier à Châteauvieux voir M. Royer-Collard. Il avait reçu des lettres de plusieurs des ministres démissionnaires. On lui mande qu'aussitôt les cinq démissions données, toutes cinq galamment acceptées, le Roi a fait chercher M. Molé, et lui a confié, avec la présidence du Conseil, la recomposition totale du Cabinet. M. Molé a demandé vingt-quatre heures pour réfléchir sur lui-même et voir avec qui il pourrait s'entendre, mais chacun ayant décliné le fardeau dont il offrait le partage, il a été obligé de s'y soustraire également, et tout était retombé dans le vague et peut-être l'impossible.
Il y a un déchaînement nouveau dans presque tous les journaux contre M. de Talleyrand; les uns le tuent, les autres le disent malade de corps et d'esprit, d'autres l'injurient grossièrement et salement. M. Royer-Collard explique cette nouvelle reprise de fureur par la crainte que la présidence du Conseil ne soit offerte à M. de Talleyrand et acceptée par lui. Il paraît que beaucoup de gens, frappés de la pénurie d'hommes, voudraient qu'on s'adressât ici, et que la terreur que cela inspire à de certains autres envenime toutes leurs démarches, leurs paroles et leurs écrits. Quel triste honneur que d'être ainsi le pis-aller de quelques-uns et l'objet de la haine de plusieurs autres, et cela à un âge où le besoin seul du repos doit dominer et où la seule et dernière condition permise est de finir honorablement!
Valençay, 10 novembre 1834.—Voici l'extrait d'une lettre que j'ai reçue hier de M. Royer-Collard: «Je dirai fort sérieusement à M. de Talleyrand, qu'après quatre années d'absence, je ne m'étonne pas qu'il mette plus d'importance aux articles de journaux qu'ils n'en ont réellement aujourd'hui. Il ne sait pas à quel point le prestige de la presse est usé comme tous les autres; qui répondrait à un journal après deux ou trois jours ne serait pas compris, on aurait oublié. Il n'est plus donné à la témérité des paroles d'élever ou d'abaisser un personnage; dans le débordement de la louange, comme de l'injure, on reste ce que l'on est. C'est le procès de nos mauvais jours!
«Non, il n'y a rien de fait à Paris; c'est que rien de spécieux n'est possible. Ici se révèlent les véritables conséquences de la dernière révolution. M. de Talleyrand a eu l'habileté et le bonheur de la faire tourner à sa gloire, mais il ne recommencerait pas ce miracle. Sa dernière habileté sera de finir à temps, je dirais volontiers de rompre à la fois avec l'Angleterre et la France, telles que cette année-ci les a faites. Je reviens souvent à l'idée qu'il aurait fallu dénouer dès l'année dernière, et se mettre en sûreté; il était naturel de s'y tromper, je m'y suis trompé aussi. Vous seule, madame la Duchesse, disiez vrai. Dans ce même fauteuil d'où je vous écris aujourd'hui, je vous combattais en aveugle, car vous seule pouviez bien savoir, bien juger. J'ai eu tort; c'est un hommage de plus que j'aime à vous rendre.»
Valençay, 11 novembre 1834.—M. Damer mande de Paris ce qui suit: «Avez-vous entendu une horrible histoire relative à Mme et à Mlle de Morell, sœur et nièce de M. Charles de Mornay, et qui est arrivée à l'École militaire de Saumur[ [54]? Un jeune homme de cette ville, nommé M. de La Roncière, assez mauvaise tête, est devenu amoureux de Mme de Morell; elle a fait, ou non, quelques coquetteries pour lui, c'est ce que je ne sais pas exactement, mais finalement, elle lui a donné son congé. Il a résolu alors de se venger, et a fait la cour à la fille, jeune personne de dix-sept ans; il lui écrivait continuellement et la menaçait de tuer son père et sa mère si elle ne l'écoutait pas. Elle a été trouvée, une nuit, dans une espèce d'état de folie. Le jeune homme, ayant appris son état, s'est enfui de l'École, mais a été arrêté depuis. Il a montré alors des lettres, supposées ou non, qu'il prétend lui avoir été écrites par la mère et par la fille et qui les compromettraient gravement. On dit que Charles de Mornay est arrivé à Paris à cause de cette affaire.»
Valençay, 12 novembre 1834.—Une lettre écrite avant-hier de Paris, pendant que le Roi signait, dans le cabinet voisin, l'ordonnance créatrice du nouveau ministère, qui n'a pu paraître que dans les journaux d'hier matin, nous est arrivée ici hier soir. Elle apporte des noms inattendus et presque nouveaux. Il n'y aurait peut-être pas grand mal à cela, s'ils l'étaient tous également, mais il en est un, vieilli dans les fastes de l'Empire, et auquel on en a attribué la perte, le duc de Bassano; il en est un autre, celui de M. Bresson, qui ébahira probablement, et qui, pour l'invraisemblable, aurait mérité la fameuse lettre sur le mariage de M. de Lauzun. Je n'ai pas besoin de dire les réflexions qu'il nous a fait faire, à nous, gens de Londres, qui avons vu naître, se perdre et ressusciter l'individu, le tout avec une si merveilleuse rapidité! Je n'ai pas besoin de dire, non plus, que cette solution ministérielle fixe toutes les irrésolutions de M. de Talleyrand et donnera des ailes à sa démission de l'ambassade de Londres.
Valençay, 13 novembre 1834.—Voici l'impression produite sur M. Royer-Collard par la nouvelle phase ministérielle: «Mais c'est un ministère Polignac! Je m'attendais à tout plutôt qu'à cette aventure. Je suis bien étonné que M. Passy, qui a du mérite et de l'avenir, se soit enrôlé dans cette troupe. Voilà l'ancien Cabinet jeté dans l'opposition; mais soit qu'il attaque, soit qu'il appuie traîtreusement, il se fraye un chemin au retour; il reviendra, cela me paraît infaillible.» Le mot aventure est le mot propre, car assurément, ce que tout ceci est le moins, c'est une combinaison.
Valençay, 16 novembre 1834.—Nous avons appris, par le courrier d'hier au soir, que le ministère de fantaisie avait vécu «ce que vivent les roses, l'espace d'un matin». La comparaison n'est pas choquante. Ce sont MM. Teste et Passy qui, le 13 au soir, sont venus remettre au Roi leur démission, motivée sur la situation pécuniaire du duc de Bassano. Ces démissions devaient entraîner les autres, et, en effet, le lendemain matin, M. Charles Dupin est venu offrir la sienne, et M. de Bassano a reconnu qu'il ne pouvait plus rien faire et que, dès lors, «tout était dit et fini».
Avant-hier 14, à quatre heures du soir, rien n'était arrangé, ni projeté, ni espéré. Quelle cruelle et déplorable situation pour le Roi! Si on voulait faire une pièce de théâtre de cette crise ministérielle, on ne pourrait même pas lui appliquer la règle des vingt-quatre heures!
Je trouve la conduite de MM. Teste et Passy impardonnable! Il paraît que c'est eux qui avaient le plus insisté, dans l'origine, pour que le duc de Bassano obtînt la Présidence avec le ministère de l'Intérieur, et, certes, ils n'en étaient pas alors à apprendre la situation pécuniaire de M. de Bassano; car, depuis deux ans, elle était connue de tout le monde.
Valençay, 18 novembre 1834.—Voici le passage important d'une lettre écrite hier par M. de Talleyrand à Madame Adélaïde: «Quel soulagement! Je remercie de bon cœur le maréchal Mortier d'avoir accepté la présidence du Conseil! Je voudrais faire comme lui, et remonter à la brèche; mais l'Angleterre pour moi est hors de question! Vienne me plairait, sans doute, à beaucoup d'égards, et conviendrait d'ailleurs à Mme de Dino, que tout son dévouement pour moi console difficilement de quitter Londres, où elle a été si bien appréciée; mais, à mon âge, on ne va plus chercher les affaires si loin de ses foyers! S'il ne s'agissait que d'une mission spéciale, auprès d'un Congrès; d'une réunion telle que celles de Vérone et d'Aix-la-Chapelle, je serais prêt. Et si pareille circonstance, qui n'est rien moins qu'invraisemblable, se présentait et que le Roi me crût encore capable de bien représenter la France, qu'il me donne ses ordres et je pars à l'instant, heureux de lui consacrer mes derniers jours. Mais une mission permanente ne peut plus me convenir, à Vienne surtout, où l'on m'a vu, il y a vingt ans, l'homme de la Restauration. Mademoiselle a-t-elle bien songé à un pareil rapprochement? Et cela en regard de Charles X, de Madame la Dauphine qui vient souvent à Vienne, et qui reçoit tous les honneurs dus à son rang, à ses malheurs, et à sa proche parenté? Simples particuliers en Angleterre, les Bourbons de la branche aînée sont des Princes, presque des prétendants en Autriche; c'est, pour l'ambassadeur du Roi, une énorme différence; peu sensible peut-être pour tel ou tel, mais décisive pour moi dans la vie duquel 1814 reste écrit en gros caractères.—Non, Madame, il n'y a plus pour moi d'autre existence que celle d'une retraite sincère et complète, d'une vie privée simple et paisible. Ceux qui voudront me supposer quelque arrière-pensée seront de mauvaise foi: à mon âge, on ne s'occupe plus que de ses souvenirs, etc.[ [55]...»
Le Journal des Débats annonce la démission de M. de Talleyrand, et, dans son intrigue, cherche à la rattacher au ministère Bassano[ [56]. Assurément, de tout, c'est ce qui l'aurait le mieux expliquée, mais elle n'a été motivée par aucun des noms français qui ont successivement occupé le public depuis quinze jours. Il y avait une manière plus convenable, plus élevée, plus vraie d'en parler; mais l'esprit de parti dénature tout à son propre profit! A la bonne heure, nous n'avons plus à y regarder.
On assure que, pendant la crise ministérielle, M. de Rigny s'est conduit avec fermeté, dignité et convenance. Il n'en a pas été ainsi de tout le monde, et voici un détail curieux sur l'exactitude duquel on peut compter. Dans ce fameux Conseil d'il y a dix jours, dans lequel chacun a jeté son masque et où M. Guizot a voulu imposer M. de Broglie au Roi, comme ministre des Affaires étrangères, le Roi a dit en levant la main: «Jamais cette main ne signera l'ordonnance qui rappellera M. de Broglie aux Affaires étrangères.» Alors M. Guizot a sommé le Roi de déclarer pourquoi il s'y refusait: «Parce que, a répondu celui-ci, M. de Broglie a failli me brouiller avec l'Europe. J'en appelle au témoignage de M. de Rigny ici présent (lequel a fait silencieusement un signe d'acquiescement), et si on voulait me faire violence, je parlerais.—Et nous, Sire, nous écrirons,» a repris M. Guizot... Peut-on rien imaginer de semblable? Et voit-on après cela toutes ces mêmes figures assises au même tapis vert et réglant, d'un commun accord, les destinées de l'Europe?
Valençay, 19 novembre 1834.—Nous avons appris, hier au soir, par une lettre de Londres, le grand événement du changement de ministère en Angleterre, et le retour des Tories au pouvoir[ [57]. Ce matin déjà, un courrier du Roi est arrivé ici, porteur d'une lettre de la main même de Sa Majesté, et d'une de Mademoiselle. Caresses, prières, supplications, il y a de tout dans ces lettres. Mon nom même, répété sans cesse, est appelé à l'aide. Tout cela est employé pour déterminer M. de Talleyrand à reprendre son ambassade de Londres. Le Prince royal m'écrit dans ce sens de la manière la plus pressante; toutes les autres lettres reçues par la poste sont dans le même esprit. Mme Dawson Damer m'écrit qu'elle espère que le changement du Cabinet anglais fera retirer la démission de M. de Talleyrand, et que la Reine d'Angleterre ne me pardonnerait pas s'il en était autrement. Lady Clanricarde me dit qu'elle a d'autant plus peur de voir échouer les Tories dans leur essai, que cela ferait retomber l'Angleterre dans les griffes de lord Durham, et qu'elle ne voit qu'un côté agréable à tout ceci, c'est la presque certitude de mon retour à Londres. C'est fort gracieux, mais nullement concluant.
M. de Rigny m'écrit des excuses de son long silence et me paraît fort en dégoût de la dernière quinzaine, peu rassuré sur les chances futures du ministère français, quoique M. Humann eût accepté et que le replâtrage fût consommé; puis il ajoute le morceau obligé sur l'impossibilité pour nous de ne pas retourner à Londres, et sur la volonté positive du Roi à cet égard.
M. Raullin, de son petit coin, croit aussi devoir faire sa petite hymne d'occasion; il dit que les doctrinaires, chez Mme de Broglie, en disaient autant, mais que, du reste, toute cette coterie, ainsi que la Bourse et les Boulevards, étaient dans la plus grande agitation des nouvelles d'Angleterre. Il me mande des drôleries sur le duc de Bassano et sur M. Humann. Le courrier qui est parti pour aller trouver celui-ci l'a trouvé à Bar; il a dit qu'il ne répondrait que de Strasbourg. J'aime ce flegme alsacien.
On dit aussi que l'amiral Duperré se fait tirer l'oreille pour accepter la marine. Jusqu'à hier matin, il n'y avait que des ministres in petto. M. de Bassano signait imperturbablement et travaillait au ministère de l'intérieur avec la plus belle ardeur.
M. de Talleyrand a reçu aussi beaucoup de lettres. M. Pasquier, en réponse à la lettre d'excuse de ne pouvoir assister au procès[ [58], insinue une phrase sur les immenses services qu'on est encore appelé à rendre. Mme de Jaucourt écrit quatre lignes sous la dictée de M. de Rigny, pour dire: «Venez, on ne peut se passer de vous; sauvez-nous.» Et enfin M. de Montrond, qui se taisait depuis longtemps, mande que les nouvelles d'Angleterre sont venues tomber sur tout le monde comme des flots d'eau bouillante, qu'on déraisonne à l'envi, que lord Granville prend le changement chez lui de travers. Il se dit aussi chargé par le Roi de nous faire comprendre la nécessité de notre retour en Angleterre; que MM. Thiers et de Rigny le désirent comme leur salut.
Valençay, 24 novembre 1834.—M. de Talleyrand persiste, heureusement, dans sa démission; mais tel est le singulier prestige qui s'attache à lui que la Bourse de Paris baisse ou se relève selon les chances plus ou moins probables de son départ pour Londres, que les lettres de toutes parts l'appellent au secours, et que des gens que nous ne connaissons pas même de nom, lui écrivent pour le supplier de ne pas abandonner la France. Cela tient évidemment à deux choses: c'est que le public français ne veut jamais voir dans le duc de Wellington qu'un croquemitaine en personne, et dans M. de Talleyrand que quelqu'un que le diable emportera un jour, mais qui, en attendant, grâce au pacte qu'ils ont ensemble, ensorcelle à son gré l'univers. Que c'est bête, le public! Il est si crédule dans sa foi! si cruel dans les vengeances de ses mécomptes!
Valençay, 27 novembre 1834.—Une lettre du Roi, arrivée hier et qui est la réponse à celle où M. de Talleyrand persistait dans sa démission, dit, entre autres choses ceci: «Mon cher Prince, je n'ai rien vu de plus parfait, de plus noble, de plus honorable, de mieux exprimé que la lettre que je viens de recevoir de vous. J'en suis profondément touché. Sans doute, il m'en coûte beaucoup de reconnaître la justesse de la plupart de vos motifs pour ne pas retourner à Londres, mais je suis trop sincère et trop ami de mes amis pour ne pas dire que vous avez raison[ [59].»
A la suite de cet exorde vient une nouvelle invitation à arriver au plus vite à Paris, pour causer de toutes choses. M. Bresson écrit à M. de Talleyrand une lettre fort spirituelle et fort habile, où il lui demande de vouloir bien lui écrire toutes les moqueries que, sans doute, sa gloire rapide lui aura inspirées; il n'en veut perdre aucune.
M. de Montrond mande que le Roi dit qu'il n'y a rien de plus beau que la lettre de M. de Talleyrand et qu'il faut se rendre à ses raisons; que du reste, les embarras sont grands; que l'on regrette le maréchal Soult; qu'on cherche à le ravoir. Quelle nouvelle ignominie pour nos petits ministres! Il paraît que l'armée se désorganise.
Les Polonais qui sont venus ici pour l'enterrement de la princesse Tyszkiewicz disent, à ce qu'il paraît, du bien de nous à Paris. Il n'y a qu'auprès du Prince Royal que Valençay ait eu un succès contesté par l'influence Flahaut; M. de Montrond enrage du bien qu'on dit de Valençay, dont il a fait tant de moqueries!
Valençay, 1er décembre 1834.—Lorsque je passai, il y a trois mois, à Paris, j'y vis M. Daure qui écrivait, en assez mauvaise compagnie, dans le Constitutionnel et me parut assez pauvre garçon. Je lui offris de m'intéresser auprès de M. Guizot pour lui faire obtenir de l'emploi dans la recherche des anciens manuscrits et chartiers du Midi, dont le ministère de l'Instruction publique s'occupe. Je fis en effet ma demande; elle fut bien accueillie. Je partis pour ici et n'entendis plus parler de Daure ni de ma demande à M. Guizot; mais, il y a quinze jours, je reçus une lettre de ce dernier pour m'annoncer la nomination de Daure à la place que j'avais demandée pour lui. J'écrivis tout de suite à Daure en lui envoyant la lettre ministérielle, mais ne connaissant pas son adresse, je fis faire à Paris des démarches qui restèrent infructueuses et ma lettre attendait quelques lumières sur ce pauvre homme, lorsque hier au soir j'ai reçu deux lettres, timbrées de Montauban, l'une de l'écriture de Daure, l'autre inconnue. J'ouvris d'abord cette dernière: elle est d'un abbé, ami de Daure, qui d'après les dernières volontés de ce malheureux, m'annonce sa mort; mais quelle mort! Le suicide! La lettre de Daure, écrite peu avant cet acte de folie, est la plus touchante, je dirai même la plus honorable pour moi. Il y a un mot sur ceux qu'il aimait à Londres. Je me reproche très vivement de ne l'avoir point engagé à venir ici cette année, cela l'aurait sans doute détourné de cette cruelle fin!
Il m'est revenu cette nuit à l'esprit que l'automne dernier, à Rochecotte, marchant avec lui tête à tête en allant visiter mes écoles, je lui parlais de sa destinée, de son avenir, je le prêchais sur son désordre, sur son manque d'économie. Il me répondit avec beaucoup de reconnaissance, en me priant de n'être nullement inquiète de lui, qu'il avait une ressource en réserve dont il ne pouvait parler à personne, qui était préparée depuis longtemps, et qui lui demeurerait, tout le reste manquant; qu'il n'était pas aussi imprévoyant qu'il en avait l'air, et qu'il était sans souci de l'avenir parce qu'il pouvait l'être. Je crus, tout bonnement, qu'il avait amassé un peu d'argent... Sotte que j'étais! Il s'est tué précisément au moment où nous enterrions ici la pauvre princesse Tyszkiewicz. Quel triste mois de novembre!
Voici un petit passage de politique, extrait d'une lettre d'hier: «La position des ministres français sera décidée dans huit jours; ils comptent profiter de la première petite circonstance et elle ne tardera pas à se présenter, pour parler franchement de tout ce qu'ils ont fait, de tout ce qui s'est passé, de manière à arranger leur position pour qu'elle soit tolérable, ou bien pour se retirer tout à fait. Ils ne tiennent pas à rester au pouvoir, de la manière dont ils sont abreuvés de dégoûts. Il faut voir ce que la Chambre va faire et quelle sera son attitude. Il avait été question de faire un discours du trône, mais il a été décidé que cela ne serait pas, et je crois qu'on a sagement fait.»
Valençay, 2 décembre 1834.—Me voici à la veille d'une nouvelle peine: la mort, probable, du duc de Gloucester m'en sera une réelle. Comment ne pas regretter une estime, une confiance, une amitié aussi sincères, aussi solidement éprouvées?
M. Daure a aussi écrit à M. Raullin. Il paraît qu'il était particulièrement préoccupé de l'idée de ne pas reposer dans un cimetière; il a cherché un lieu isolé et désert. Il finit sa lettre à Raullin par le salut des gladiateurs au peuple romain: «Ave, morituri te salutant!» Ses dernières lettres ne sont rien moins que d'un fou, et cependant, comment ne pas supposer du désordre de tête? car il était religieux, il avait toujours la Bible dans sa poche et la lisait souvent. Il faut que son imagination inquiète et maladive ait un instant égaré son courage et obscurci sa foi.
On m'écrit de Paris qu'on ne nommera de nouvel ambassadeur pour Londres que quand sir Robert Peel aura constitué un gouvernement. Il a dû traverser Paris hier, à ce que l'on croyait. Une autre raison pour laquelle on ne nommera pas de huit à dix jours, c'est que personne ne se soucierait d'accepter, avant que le sort des ministres français ne soit éclairci, et il est des plus précaires. On remarque le peu d'empressement que mettent les députés à se rendre à la Chambre, comme symptôme du peu de goût qu'ils ont à s'occuper des querelles des ministres. Celles-ci sont sourdes, mais réelles; toujours même révolte contre l'orgueil pédantesque de l'un et les intrigues croisées de l'autre; l'effroi seul de la Chambre les fait encore aller ensemble.
On dit le Roi fort attristé, et peut-être ces messieurs ne doivent-ils leur conservation qu'à ce que la peur de la Chambre agit sur lui comme sur eux. Il paraît qu'on se moque beaucoup à Paris d'une lettre de M. Bresson en réponse à un mot de la Quotidienne. On me mande sur cette lettre: «Voilà M. Bresson qui nous fait sa généalogie et qui nous apprend qu'il a toujours été un homme important depuis le jour où il remettait les dépêches au malheureux et trop méconnu Bolivar, jusqu'à celui où il a failli être ministre des Affaires étrangères! Nous voilà bien heureux d'être représentés à Berlin par quelqu'un d'aussi considérable! Comprenez-vous cette manie de correspondre avec les journaux? Et puis on s'étonne de la prodigieuse importance de ceux-ci!»
M. de Talleyrand est dans une véritable colère de ce que les communications diplomatiques se colportent à la Bourse et à l'Opéra. C'est ce qui, avec tant d'autres choses, rend de certaines gens impossibles à servir.
Paris, 7 décembre 1834.—Nous voici rentrés dans ce Paris dont la vie dévorante et hachée convient si peu à M. de Talleyrand et à moi-même. Hier déjà nous avons été envahis par mille devoirs et visites.
A midi, j'ai reçu M. Royer-Collard qui, en allant à la Chambre, venait savoir de mes nouvelles. Il n'a fait qu'entrer et sortir, et n'était venu réellement, je crois, que pour s'acquitter d'une commission de M. Molé. Celui-ci l'a chargé de me dire qu'il désirait revenir chez nous, mais, pour début, venir d'abord chez moi et me trouver seule. Ce rendez-vous a été fixé à demain lundi, entre quatre et cinq heures.
M. Royer-Collard sorti, M. le duc d'Orléans est arrivé, et, à peine assis, il est revenu sur un commérage de Mme de Flahaut. Tout cela s'est passé de fort belle humeur, de fort bonne grâce, mais sans que j'aie, ce me semble, perdu de mes avantages. J'ai été douce, mesurée, à mille lieues de l'hostilité. Mon terrain principal a été celui-ci: «Les propos de Mme de Flahaut sur moi ne sauraient m'atteindre, je n'y regarde pas; il n'y a pas chance que des personnes de mondes, d'habitudes et de situations si différents qu'elle et moi, puissions jamais nous combattre, ni moi être heurtée par elle. Je ne lui en veux que du tort qu'elle vous fait à vous, Monseigneur.—Mais ma principale raison pour l'aimer, c'est qu'elle ne l'est par personne.—Ah! si c'est comme calcul de proportion, Monseigneur doit en effet l'adorer!» Nous nous sommes mis à rire et tout a fini là.
Il m'a parlé d'autre chose, par exemple du tort qu'il avait eu d'être resté si longtemps sans nous écrire, après son voyage à Valençay. J'ai répondu: «En effet, Monseigneur, cela n'était pas trop bien élevé de la part de votre jeunesse, à l'égard du grand âge de M. de Talleyrand, mais il y a une grâce et une franchise dans vos procédés, qui font qu'on est ravi de vous pardonner.»
Il est arrivé alors aux questions générales. Il est fort embarrassé et peiné de l'état des choses, irrité contre son cher ami Dupin de l'étrange façon dont, la veille, il avait traité la Royauté, étonné de lord Brougham dont il m'a rapporté le fait suivant. Le jour de l'arrivée de lord Brougham à Paris, M. le duc d'Orléans l'a rencontré chez lord Granville; il fut question (je ne trouve pas que le lieu fût bien convenable) de l'amnistie, dont l'ex-Chancelier se déclara le partisan violent. Le duc d'Orléans contesta, mais sans, du moins en apparence, le convaincre. Le lendemain, aux Tuileries, lord Brougham tira un papier de sa poche et, en montrant un coin au Prince Royal, lui dit: «Voici mes réflexions sur l'amnistie, que je vais montrer au Roi.» (Autre manque de convenances de la part d'un étranger.) Il remit en effet ce papier. C'était le plaidoyer le plus animé contre l'amnistie! Quand la mobilité va jusqu'à un certain point, elle est, ce me semble, un symptôme évident de démence!
M. le duc d'Orléans a fini sa visite chez moi en voulant me faire sentir l'indispensable obligation dans laquelle était M. de Talleyrand de se rattacher d'une manière publique au gouvernement. J'ai répondu par l'état de ses jambes. Nous nous sommes fort bien quittés.
En redescendant, j'ai trouvé l'entresol plein: Frédéric Lamb, Pozzo, Mollien, Bertin de Veaux, le général Baudrand. Malgré ces échantillons si divers, on parlait aussi librement de toutes choses que si on eût été sur la place publique. Le plus vif était Pozzo, déversant un inconcevable mépris sur le ministère français, plaignant le Roi et en parlant très bien, gémissant sur les embarras de ses ambassadeurs au dehors à travers tout ce qui se passe ici, et fort irrité de certains passages du discours prononcé la veille par M. Thiers.
Nous avons été plus tard dîner chez le comte Mollien où se trouvaient M. Pasquier, le baron Louis, Bertin de Veaux et M. de Rigny qui est arrivé tard, apportant le vote de la Chambre; vote favorable si on veut, mais qu'on fera payer cher au ministère, et dont M. de Rigny, du moins, a le bon sens de ne rien conclure pour le courant de la session.
Il paraît qu'après le discours de M. Sauzet, qui a été admirable, à ce que l'on dit, la Chambre a été hésitante, et que le ministère s'est cru perdu. M. Thiers n'osait plus se risquer; cependant, il l'a fait, presque en désespoir de cause, et il a, dit-on, parlé miraculeusement et fait virer de bord tout le monde. La veille, il avait fait fiasco, et les Anglais surtout jettent feu et flamme contre lui de sa très singulière phrase sur l'Angleterre qui, en effet, est inconcevable; mais hier, il a eu évidemment le triomphe le plus complet.
Un fait singulier, et dont je suis certaine, c'est celui-ci: M. Dupin avait promis au Roi, il y a trois jours, de soutenir l'ordre du jour motivé. Avant-hier, il a voté contre; hier il a parlé encore une fois contre, et... il a voté pour!—Pourquoi? Parce qu'après le discours de M. Sauzet, les ministres, se croyant perdus, ont été dire à M. Dupin: «Monsieur le Président, préparez-vous à aller chez le Roi, et ayez votre Cabinet tout prêt, car d'ici à une heure, nous aurons donné nos démissions.» M. Dupin, très empêtré, a dit: «Mais je ne croyais pas que tout ceci deviendrait si sérieux; je ne veux pas votre chute, car je ne me soucie nullement que le «paquet» me retombe sur les bras.» En disant cela, il cherchait à s'esquiver, et à laisser un vice-président à sa place, lorsque Thiers, le prenant par le bras, lui a dit: «Non, monsieur le Président, vous ne sortirez pas d'ici que la question ne soit vidée; si elle l'est contre nous, vous n'irez pas ailleurs que chez le Roi où vous serez condamné à être ministre.» C'est, sans doute, fort curieux; mais quel monde! Quelles gens!
Paris, 8 décembre 1834.—Hier, en rentrant chez moi, à quatre heures, j'ai été étonnée d'y voir arriver le duc d'Orléans, que je croyais déjà sur la route de Bruxelles; mais il ne devait partir qu'une heure plus tard, et il était venu pour me dire que sir Robert Peel avait passé par Paris et avait envoyé son frère, à lui, duc d'Orléans, qu'il connaît beaucoup, prier le Prince Royal de l'excuser auprès du Roi, s'il ne demandait pas à avoir l'honneur de lui faire sa cour, mais Sa Majesté comprendrait aisément que dans les circonstances actuelles, les heures étaient des siècles. Nous avons conclu deux choses de cette démarche. La première, c'est que sir Robert Peel était décidé à accepter le ministère, puisqu'un simple particulier ne se serait pas cru assez d'importance pour envoyer un tel message; et la seconde, c'est que la courtoisie des paroles prouvait plutôt de bonnes dispositions pour la France que le contraire.
A propos de sir Robert Peel, j'ai reçu hier une lettre de lui, écrite de Rome, à l'occasion du ministère Bassano, très polie, obligeante, et dans laquelle il dit que ce qui l'effraye le plus dans cette combinaison, c'est la crainte qu'elle n'empêche M. de Talleyrand de retourner à Londres.
Paris, 9 décembre 1834.—Frédéric Lamb, qui est venu chez moi hier matin, m'a raconté des choses fort curieuses; il m'a appris encore pis que ce que je savais déjà sur lord Palmerston; des détails inconcevables, par exemple, sur la conduite de celui-ci dans la question d'Orient, dont nous n'avions pu, nous autres, à Londres, juger que la superficie, et sur mille autres choses. Il m'a dit que, lors de la querelle entre l'Angleterre et la Russie, à propos de sir Stratford Canning, Mme de Lieven avait désiré que la chose pût s'arranger, de façon à ce que Frédéric Lamb fût à Pétersbourg et sir Stratford Canning à Vienne. Cela fut proposé au prince de Metternich qui répondit: «Cet arrangement n'arrangera rien, car le seul ambassadeur que nous soyons décidés à ne jamais recevoir, c'est sir Stratford Canning.»
Il m'a dit encore que M. de Metternich disait de lord Palmerston: «C'est un tyran, et nous ne sommes plus au siècle de la tyrannie.»
Frédéric Lamb déteste lord Granville; du reste, il ne croit pas au succès du Cabinet tory, mais il ne croit pas non plus que son héritage tombe nécessairement aux radicaux. Il croit à la rentrée de lord Grey et cherche les moyens d'évincer lord Palmerston et lord Holland. Il dit, comme Pozzo, comme M. Molé, des choses inouïes de M. de Broglie; jamais on n'a fait plus de fautes que celui-ci, à les en croire.
En rentrant chez moi, hier à quatre heures, j'ai reçu M. Molé. Tout s'est passé comme si nous nous étions vus la veille: lui, me parlant, comme jadis, de lui, de ses affections, intimités, dispositions d'esprit, avec ce charme qui lui est propre. Il m'a dit que j'étais beaucoup plus aimable qu'il y a quatre ans; il est resté près d'une heure. J'ai toujours trouvé qu'on ne causait avec personne aussi parfaitement bien, rapidement, agréablement, qu'avec lui; il est de très bon goût, à une époque à laquelle personne ne l'est plus; il n'a, peut-être, pas l'âme assez haute pour dominer, mais il a l'esprit assez élevé pour ne pas se dégrader, et c'est déjà beaucoup.
Bien des noms propres, bien des faits et des choses ont repassé devant nos yeux dans cette heure, et j'ai été très satisfaite du naturel avec lequel il a tout abordé. Il m'a dit que j'avais dans l'esprit une équité qui rassurait toujours, ceux même qui pourraient craindre mon inimitié; enfin, tout a été pour le mieux. Je ne suis pas sûre que cela se passe aussi bien entre M. de Talleyrand et lui. Je suis chargée d'arranger leur entrevue, et tous deux, ce qui est assez drôle, m'ont priée d'être présente à cette première rencontre.
M. Molé m'a raconté avoir, la veille, écrit à M. Dupin pour refuser de dîner chez lui, en motivant son refus sur la manière dont celui-ci avait, à la tribune, travesti les rapports purement officieux et nullement officiels qu'ils avaient eus ensemble, il y a quinze jours. M. Molé m'a dit encore qu'il ne songeait pas du tout, comme quelques personnes le prétendaient, à l'ambassade d'Angleterre, parce qu'il ne voulait rien accepter du ministère actuel.
Il ne voit plus du tout le duc de Broglie. Il croit que Rayneval est le seul ambassadeur possible à Londres en ce moment et compte aussi en parler au Roi, avec lequel il dit qu'il est très bien. Il salue à peine Guizot et n'est que très froidement avec Thiers.
Paris, 10 décembre 1834.—C'était, hier soir, une défilade assourdissante de visites chez M. de Talleyrand. Il s'est dit beaucoup de choses, dont voici les seules qui m'ont paru piquantes.
C'est Frédéric Lamb, qui est venu le premier, et avec lequel nous avons été assez longtemps seuls, qui nous les a contées. Il nous a beaucoup parlé de M. de Metternich et de son dire, il y a quatre mois, sur le Roi Louis-Philippe: «Je l'ai cru un intrigant, mais je vois bien que c'est un Roi.» Il nous a dit encore que le jour de la chute du dernier ministère anglais, lord Palmerston en avait mandé la nouvelle au chargé d'affaires d'Angleterre, à Vienne, en l'invitant à la transmettre à M. de Metternich, et en ajoutant: «Vous ne serez jamais dans le cas de faire à M. de Metternich une communication qui lui fasse plus de joie.» Le chargé d'affaires porte cette dépêche au Prince, et, je ne sais pourquoi, la lit tout entière, même cette dernière phrase. M. de Metternich a répondu ceci, que je trouve de très bon goût: «Voici une nouvelle preuve de l'ignorance dans laquelle lord Palmerston est des hommes et des choses; car je ne puis me réjouir d'un événement dont je ne puis mesurer encore les conséquences. Dites-lui que ce n'est pas avec joie que je l'accepte, mais bien avec espérance.»
Paris, 12 décembre 1834.—Nous avons dîné hier aux Tuileries, M. de Talleyrand, les Mollien, les Valençay, le baron de Montmorency et moi. J'étais assise entre le Roi et le duc de Nemours; ce dernier a un peu vaincu sa timidité; il lui en reste cependant beaucoup. Il est blanc, blond, rose, mince et transparent comme une jeune fille, pas joli à mon gré.
On ne saurait avoir une conversation plus intéressante que celle du Roi, surtout lorsque, laissant la politique de côté, il veut bien fouiller dans les nombreux souvenirs de son extraordinaire vie. J'ai été frappée de deux anecdotes qu'il m'a racontées à merveille, et quoique je craigne de les défigurer en les racontant moins bien, je veux cependant les dire. Un portrait de M. de Biron, duc de Lauzun, qu'il vient de faire copier sur celui que M. de Talleyrand lui a prêté, était là, et a fait naturellement parler de l'original. A ce sujet, le Roi m'a conté qu'en revenant à Paris en 1814, à sa première réception, il vit approcher un homme âgé qui lui demanda de vouloir bien lui accorder quelques minutes d'entretien un peu à part de la foule. Le Roi se plaça dans l'embrasure d'une croisée, et là, l'inconnu tira de sa poche une bague montée avec le portrait de M. le duc d'Orléans, père du Roi, et dit: «Lorsque le duc de Lauzun fut condamné à mort, j'étais au Tribunal révolutionnaire; en sortant, M. de Biron s'arrêta devant moi qu'il avait quelquefois rencontré, et me dit: «Monsieur, prenez cette bague et promettez-moi que, si jamais l'occasion s'en présente, vous la remettrez aux enfants de M. le duc d'Orléans, en les assurant que je meurs fidèle ami de leur père et serviteur dévoué de leur maison.» Le Roi fut, comme de raison, touché du scrupule avec lequel, après tant d'années, la mission avait été accomplie. Il demanda à l'inconnu de se nommer; il s'y refusa en disant: «Mon nom ne peut vous être utile à savoir; il réveillerait peut-être des souvenirs fâcheux; j'ai acquitté ma parole donnée à un mourant, vous ne me reverrez ni n'entendrez jamais parler de moi.» En effet, il ne s'est jamais manifesté depuis.
Voici la seconde anecdote. Lorsque le Roi actuel était encore en Angleterre, ainsi que Louis XVIII et M. le comte d'Artois, celui-ci voulait absolument obliger son cousin à porter l'uniforme des émigrés français et notamment la cocarde blanche, ce à quoi M. le duc d'Orléans s'est constamment refusé, disant que jamais il ne la prendrait. Il était toujours en frac; cela avait même donné lieu à quelques explications assez aigres. En 1814, M. le duc d'Orléans prit la cocarde blanche avec toute la France, et M. le comte d'Artois l'habit de colonel-général de la garde nationale. Le premier jour que M. le duc d'Orléans fut chez M. le comte d'Artois, celui-ci lui dit: «Donnez-moi votre chapeau.» Il le prit, le retourna, et jouant avec la cocarde blanche dit: «Ah! ah! mon cousin! qu'est-ce que c'est donc que cette cocarde? Je croyais que vous ne deviez jamais la porter?—Je le croyais aussi, Monsieur, et je croyais en outre que vous ne deviez jamais porter l'habit que je vous vois; je regrette bien que vous n'y ayez pas joint la cocarde qu'il entraîne.—Mon cher,» reprit Monsieur, «ne vous y trompez pas: un habit ne signifie rien. On le prend, on le quitte, et c'est assez égal. Mais une cocarde, c'est différent: c'est un symbole de parti, un signe de ralliement, et votre signe particulier ne devait pas être vaincu.» Ce que j'ai aimé chez le Roi, qui avait la bonté de me raconter cette scène, c'est qu'il s'est hâté d'ajouter: «Eh bien, madame, Charles X avait raison, et il avait trouvé là une explication plus spirituelle qu'on ne l'aurait attendue.—Le Roi dit vrai,» ai-je repris, «l'explication de Charles X était celle d'un gentilhomme et d'un chevalier, et il est certain qu'il avait de l'un et de l'autre.—Oui, sûrement,» a ajouté le Roi, «et même il a très bon cœur.» J'ai été bien aise de voir cette justice rendue là.
A neuf heures, j'ai été avec Mme Mollien chez la comtesse de Boigne. Elle était venue la première chez moi et m'avait fait dire, par Mme Mollien, qu'elle serait très flattée si je voulais venir quelquefois chez elle le soir. C'est le salon important du moment; la seule maison comme il faut, qui appartienne, je ne dirais pas à la Cour, mais au Ministère, comme celle de Mme de Flahaut appartient à M. le duc d'Orléans et celle de Mme de Massa à la Cour proprement dite. Il n'y en a pas une quatrième. Chez Mme de Boigne, qui reçoit tous les soirs, on s'occupe avant tout de politique, on en parle toujours; la conversation m'a paru tendue, assez incommode par les questions directes poussées jusqu'à l'indiscrétion, qu'on se jette à la tête: «Le duc de Wellington se maintiendra-t-il? Croyez-vous que M. Stanley se joindra à sir Robert Peel? S'ils croulent, cela tournera-t-il au profit des whigs ou des radicaux? Pensez-vous que lord Grey veuille se réconcilier avec lord Brougham?» Voilà par quelles questions j'ai été naïvement assaillie. Je me suis tirée d'affaire en plaidant ignorance complète, et en finissant par dire, en riant, que je ne m'attendais pas, dans une belle soirée, à répondre à des questions de conscience. Cela a fini là, mais je n'en avais pas moins reçu une impression désagréable, malgré les excessives gracieusetés de la maîtresse de maison, et j'ai été bien aise de m'en aller.
Paris, 14 décembre 1834.—Hier, lady Clanricarde a déjeuné chez moi, et nous sommes parties à onze heures et demie pour l'Académie française. M. Thiers, le récipiendaire, nous avait fait garder les meilleures places, et, ce dont je lui ai su gré, loin de sa famille, qui était dans une petite tribune du haut avec la duchesse de Massa. Il n'y avait, dans notre groupe, que Mme de Boigne, M. et Mme de Rambuteau, le maréchal Gérard, M. Molé, M. de Celles et Mme de Castellane. Celle-ci est engraissée, épaissie, alourdie, mais elle a toujours une physionomie agréable, et de jolis mouvements dans le bas du visage. Elle a eu l'air si ravie, si émue, si touchée de me revoir (j'ai été intimement liée avec elle, et au courant de ses intérêts à un point incroyable pour l'imprudence de sa brouillerie subséquente), que cette émotion m'a gagnée; nous nous sommes serré la main. Elle m'a dit: «Me permettez-vous de revenir chez vous?» J'ai dit: «Oui, de très bon cœur.»
Voici notre histoire. Dans le moment du récri des Tuileries contre moi, sous la Restauration, Mme de Castellane m'a reniée et, sans se souvenir du tort qu'il était en mon pouvoir de lui faire, elle a rompu avec moi. J'ai été amèrement blessée parce que je l'aimais tendrement, mais me venger eût été une bassesse, et, à travers toutes mes fautes, je suis incapable d'une vilenie; je crois qu'au fond du cœur, elle m'a su gré de l'avoir ménagée.
M. de Talleyrand, comme membre de l'Institut, est entré dans la salle, appuyé sur le bras de M. de Valençay. On ne saurait croire quel effet il a produit! Spontanément, tout le monde s'est levé, dans les tribunes comme dans l'enceinte, et cela, avec un certain mouvement de curiosité sans doute, mais aussi de considération, auquel il a été très sensible. J'ai su que, malgré la foule qui obstruait les avenues, tout le monde lui avait fait faire place.
A une heure, la séance a commencé. M. Thiers est si petit qu'entouré de Villemain, de Cousin et de quelques autres, il est entré sans qu'on l'ait vu venir; on ne l'a aperçu que lorsque, seul, debout, il a commencé son discours. Il l'a dit avec le meilleur accent, la prononciation la plus nette; avec une voix soutenue, peu de gestes, pas trop de volubilité. Il était pâle comme la mort, et, dans les premiers moments, tremblant de la tête aux pieds, ce qui lui a beaucoup mieux réussi que s'il avait eu de cette insolence qu'on lui reproche souvent. Malgré son mauvais son de voix, il n'a jamais frappé l'oreille désagréablement, il n'a été ni monotone, ni glapissant, et enfin lady Clanricarde en était à le trouver beau!
M. de Talleyrand et M. Royer-Collard étaient en face de lui, et il semblait ne parler que pour eux! Son discours est éclatant. Je ne sais pas s'il est précisément académique, quoiqu'il soit plein d'esprit, de goût et de beau langage dans de certaines parties; mais ce qu'il est sans aucun doute, c'est politique, et il l'a dit bien plus comme une improvisation que comme une lecture. Il a eu de ces mouvements de tribune qui ont produit aussi, sur l'assemblée, un effet bien plus parlementaire que littéraire, mais toujours favorable, et, par moments, cela a été jusqu'à l'enthousiasme. M. de Talleyrand en était à l'émotion, et M. Royer-Collard faisait faire à sa perruque des hauts et des bas qui prouvaient la plus vive approbation! Le passage sur la calomnie a été dit avec une conviction intime qui a été contagieuse et a valu une salve d'applaudissements.
Le discours est anti-révolutionnaire au plus haut degré; il est orthodoxe dans les principes littéraires; il est—et c'est ce que j'en aime surtout—il est traversé d'un bout à l'autre par un sentiment honnête qui m'a fait plaisir et qui doit être utile à M. Thiers dans le reste de sa carrière. Enfin, ce beau discours, pour ressortir, pouvait se passer de l'ennuyeuse réponse de M. Viennet, que personne n'a écoutée et qui a permis à tout le monde de s'apercevoir qu'il était tard et qu'il faisait une chaleur affreuse.
On m'a dit que, pendant le discours de M. Thiers, M. de Broglie faisait force quolibets; M. Guizot était renfrogné, et médiocrement satisfait, je pense, de voir à son rival, dans la même semaine, un double succès, politique et littéraire.
Paris, 16 décembre 1834.—Hier, j'ai fait quelques visites; j'ai trouvé Mme de Castellane qui ne m'avait pas rencontrée chez moi. Elle a voulu que j'entendisse son histoire des douze dernières années; elle la raconte bien. Il m'a semblé qu'elle avait dû la roucouler ainsi à d'autres qu'à moi. Elle n'a plus de jeunesse du tout, c'est une grosse personne, courte, trapue; ce n'est plus du tout, au sourire près, celle que j'avais connue, au physique du moins; moralement, il m'a paru qu'elle s'était faite grave plutôt qu'elle n'était devenue sérieuse. Elle est spirituelle, caressante, comme toujours; elle a beaucoup parlé, moi très peu. J'avais le cœur serré par mille souvenirs du passé, et, quoiqu'elle ait été douce, je n'ai pu reprendre confiance, mais j'ai bien reçu toutes ses paroles et je ne suis pas fâchée de ne plus en être à l'amertume avec elle.
Paris, 17 décembre 1834.—Je me suis laissé décider par Mme Mollien, à aller, hier, avec elle, à la Cour des Pairs, non pas dans une tribune en évidence, mais dans une tribune retirée d'où on voyait et entendait sans être vu, celle de la duchesse Decazes. Je n'y avais jamais été, les séances n'étant pas publiques avant 1830. La journée d'hier était fort annoncée et excitait la curiosité générale; aussi la salle était remplie.
A quelque époque qu'on arrive à Paris, on est toujours sûr d'y trouver quelque drame scandaleux qui amuse le public. Hier, c'était le procès contre Armand Carrel du National.
M. Carrel n'a nullement répondu à mon attente. Il a été impertinent, il est vrai, mais sans cette espèce d'insolence courageuse et énergique, sans cette verve de talent qui frappe, même alors que le sujet en lui-même déplaît. Il n'a produit que peu d'effet par son discours écrit, et a très positivement choqué, dans sa mauvaise improvisation. C'est le général Exelmans qui a vociféré sur l'assassinat du maréchal Ney, au scandale de tout le monde, car il y allait comme un homme ivre; il était hors de lui, et cela était d'autant plus ridicule qu'on ne pouvait s'empêcher de se souvenir de ses platitudes pendant la Restauration, qu'on a, du reste, assuré lui avoir été très durement reprochées, hier au soir, chez le ministre de la Marine. Le matin, à la Chambre des Pairs, il n'a été soutenu que par M. de Flahaut, qui s'agitait beaucoup et dont le maintien a été très inconvenant; il a révolté tout le monde par ses cris de: «Continuez, continuez,» adressés à Carrel, lorsque le Président lui ôtait la parole. C'est même cet encouragement qui a fait résister Carrel et qui l'a fait argumenter avec M. Pasquier, sur ce que celui-ci n'avait pas le droit de lui ôter la parole, lorsqu'un membre de la Chambre, un de ses juges enfin, l'engageait à continuer.
A cette occasion, j'ai appris de toutes les bouches que M. de Flahaut était insupportable à tout le monde, par son arrogance, son humeur, son aigreur et son ignorance; il deviendra bientôt aussi impopular que sa femme.
M. Pasquier a présidé avec fermeté, mesure, dignité et sang-froid, mais j'avoue que je partage l'opinion de ceux qui auraient préféré qu'il arrêtât M. Carrel, lorsqu'il a parlé des jeunes gens qui avaient glorieusement combattu dans les troubles d'avril, au lieu de le faire à propos du procès du maréchal Ney: la première question, touchant à des intérêts matériels, aurait trouvé, ce me semble, plus d'écho au dehors comme au dedans.
Nous avions du monde à dîner hier: une douzaine de personnes; Pauline, ma fille, faisait la douzième. Il n'y a pas de mal à ce qu'elle apprenne à écouter sans ennui de la conversation sérieuse; elle a bon maintien dans le monde, où elle me paraît plaire par sa physionomie ouverte et ses manières bienveillantes. Après le dîner, les visites ont recommencé, comme si nous étions des ministres. Le fait est que c'était jeudi, jour de réception aux Affaires étrangères et à la Marine, et que, sur le chemin des deux, on nous a pris, je suppose, en allant et en venant.
Paris, 19 décembre 1834.—M. le duc d'Orléans est revenu de Bruxelles: il est venu me voir, hier, et m'a invitée à un bal qu'il donne le 29. Il n'est resté qu'un instant, le Roi l'ayant envoyé chercher; j'ai su, plus tard, à quel propos.
M. Guizot est venu ensuite; il avait l'air moins à son aise que de coutume; il a cherché à s'y mettre en faisant de la doctrine sur l'Angleterre, sur la France, sur toutes choses, mais il m'aura trouvée peu digne de l'entendre; en effet, j'écoutais froidement, parce que c'était parfaitement ennuyeux, et il est parti.
Mme de Castellane m'est arrivée, tout essoufflée, de la part de M. Molé, pour que je prévienne M. de Talleyrand de ce qui se passait. M. le duc d'Orléans, entraîné par cette déplorable influence Flahaut, se proposait aujourd'hui, à l'ouverture de la séance de la Chambre des Pairs, et à la lecture du procès-verbal de la séance d'hier, de protester, avec son groupe, contre l'assassinat du maréchal Ney, et de demander la revision du procès. Heureusement que M. Decazes en a été averti; il a été en prévenir M. Pasquier, celui-ci a couru chez M. Molé, un des vingt-trois Pairs restants du procès du Maréchal. Grande et juste rumeur dans le camp; on a été à Thiers, celui-ci a couru chez le Roi, qui ignorait tout et qui est entré en grande colère. Il a fait chercher son fils partout, et, après une scène très vive, lui a défendu toute démarche. Son grand argument a été celui-ci: «Si vous demandez la revision du procès du maréchal Ney, que répondrez-vous à tel ou tel Pair carliste qui viendra (et il s'en trouvera) demander la revision du procès de Louis XVI, bien autrement un assassinat?» J'ai su cette dernière partie de l'incident par M. Thiers, qui est venu chez M. de Talleyrand, tout à la fin de la matinée. Bertin de Veaux, qui avait eu vent de la chose, arrivait aussi tout épouffé.
Enfin le bon sens du Roi a arrêté cette belle équipée; mais qu'elle se soit présentée à l'esprit de quelqu'un, et de qui? est une des grandes étrangetés du temps!
Paris, 20 décembre 1834.—J'ai reçu hier une lettre de Londres, du 18, et l'ai portée tout de suite à M. de Talleyrand. Je lui ai lu ce qui était relatif à l'effroi causé par ce nom de M. de Broglie comme ambassadeur à Londres, et à la nécessité de nommer un successeur à M. de Talleyrand. Il a très bien senti cela, et a écrit immédiatement qu'il désirait voir le Roi. A ce moment est arrivé M. de Rigny, lui apportant une autre lettre particulière. M. de Talleyrand a insisté sur le choix de Rayneval, ce qui n'a pas plu, je crois, à M. de Rigny, si j'en juge par ce que celui-ci m'a dit à dîner: «Il y a un inconvénient immense à envoyer M. de Rayneval à Londres, mais c'est le secret du ministre des Affaires étrangères; si c'était le secret de l'amiral, je vous le dirais.» Je n'ai pas insisté.
Je sais que chez le Roi, à cinq heures, il a été convenu que Rigny écrirait à Londres une lettre à la fois ostensible et confidentielle, dans laquelle on dirait que le Roi portera son choix sur Molé, Sainte-Aulaire ou Rayneval et qu'on serait bien aise de savoir lequel de ces trois noms serait le plus agréable au duc de Wellington. Je me suis permis de dire à M. de Talleyrand que cela me paraissait fort maladroit, puisque si le choix du Duc porte sur Rayneval, on sera très embarrassé ici de ne pas le nommer, et cependant on me paraît décidé à ne pas le faire; que si le Duc désire Molé, on éprouvera un refus de ce dernier, et, qu'en définitive, il faudra nommer Sainte-Aulaire, qui n'est désiré ni par le Roi, ni par le Conseil, ni par le Duc. Comme tout est mal dirigé et mal conduit ici! Il n'y a nulle part ni bon sens, ni simplicité, ni élévation, et on prétend, cependant, gouverner non seulement trente-deux millions de sujets, mais encore l'Europe tout entière!
Paris, 21 décembre 1834.—J'ai su, de bien bonne part, ces trois faits: que l'on ne veut pas envoyer Rayneval comme ambassadeur à Londres, et que c'est la fraction doctrinaire et Broglie en sous-main qui s'y opposent; que l'on a, officiellement, propose hier Londres à Molé, qui l'a officiellement et formellement refusé; et qu'enfin ce matin, on en était à Sébastiani, sans rien d'arrêté cependant.
Paris, 24 décembre 1834.—On parlait de Sébastiani, hier, comme devant être dans le Moniteur de demain, mais à mesure que ce nom circule dans le public, il excite une véritable rumeur. M. de Rigny grille de se démettre de son ministère pour demander l'ambassade de Londres, mais on craint de voir la machine, ici, se détraquer sur nouveaux frais, par la sortie d'un des membres importants du Cabinet. Il paraît que c'est l'état des affaires financières de Rayneval qui empêche de songer à lui; on le dit criblé de dettes et presque en banqueroute.
Paris, 28 décembre 1834.—J'ai su, par M. Molé, que M. de Broglie avait une influence étonnante dans le ministère actuel, dont le Roi ne se doutait pas; que M. Decazes allait, chaque matin, lui rendre compte de ce qui se passait au ministère; que M. de Rigny et M. Guizot se laissaient beaucoup influencer par lui, et qu'aucun choix ne se faisait sans lui avoir été préalablement soumis.
Comment comprendre que dans le Journal des Débats on traduise tout le discours de sir Robert Peel et qu'on en retranche, quoi? Le passage flatteur pour le duc de Wellington et qui, certes, n'avait rien de choquant pour la France! Et cela quand le Duc est ministre des Affaires étrangères, qu'il est à merveille pour la France et que les Débats sont réputés organe officieux du gouvernement! On est ici, malgré tout l'esprit français, d'une merveilleuse gaucherie!
Paris, 29 décembre 1834.—Cette pauvre petite Mme de Chalais est morte cette nuit. Elle était si heureuse, de ce bonheur honnête et régulier qu'il n'est donné qu'à certaines femmes de rencontrer! La vie se retire toujours trop lentement de ceux qui sont fatigués de leur pèlerinage, toujours trop rapidement de ceux qui la parcourent joyeusement. Sous quelque forme qu'on implore la Providence, soit qu'on l'importune de ses prières, soit qu'on se laisse deviner dans un discret silence, elle dit presque toujours non, et le plus souvent un non irrévocable.
Quelle douleur à Saint-Aignan! Elle y était l'enfant de tous les habitants. Il me semble que j'entends les cris de tous ses vieux serviteurs, que je connais et pour qui elle était la troisième génération qu'ils servaient. Les pauvres, les malades, les gens aisés, tous la chérissaient. Elle était si secourable, si obligeante, si gracieuse! C'est plus qu'une mort: c'est la destruction d'un jeune bonheur et d'une race antique et illustre! Je suis vraiment ébranlée très profondément.
Paris, 31 décembre 1834.—J'ai eu, hier matin, une bonne longue visite de M. Royer-Collard. Il m'a raconté toute l'histoire de son professorat; il m'a montré un coin de son système philosophique, puis il m'a beaucoup parlé de Port-Royal. Ce sont vraiment des heures précieuses que celles qu'il me donne; trop rares et trop courtes pour tout ce qu'il y a à apprendre d'un esprit comme le sien.
Mme de Castellane est venue ensuite; si je m'y prêtais le moins du monde, elle se ferait ma garde-malade! J'ai su, par elle, que M. Molé écrivait ses Mémoires et qu'il y en avait déjà cinq volumes.
M. le duc d'Orléans m'est venu ensuite; il m'a raconté beaucoup de choses de son bal de la veille. Voici ce qui, comparé à ce qui m'a été dit d'ailleurs, m'est resté: la plus grande élégance, la plus grande recherche; de la magnificence, du joli monde; un souper superbe, des fleurs, des statues groupées avec art, des lumières à aveugler, du blanc et or partout; des livrées neuves, des valets de chambre en habits habillés, l'épée au côté, vêtus de velours, tous poudrés à blanc, et beaucoup de diamants dans les parures des femmes; la Reine charmée, Madame Adélaïde piquée, disant: «C'est du Louis XV»; tous les hommes en uniforme, mais en pantalons et bottes, et M. le duc de Nemours arrivant en habit d'officier général, extrêmement brodé, en culottes courtes, bas et souliers, joli, à ce que l'on dit, ayant bonne grâce et l'air fort noble. M. le duc d'Orléans m'a demandé si, pour un militaire, je ne préférais pas le pantalon et les bottes; voici ma réponse: «L'Empereur Napoléon, qui a gagné quelques batailles, était tous les soirs, quand il dînait seul avec l'Impératrice, en bas de soie et en souliers à boucles.—Vraiment?—Oui, Monseigneur!—Ah! c'est différent.»
Mais voici le revers de la médaille: c'est que des députés priés (je veux dire priés comme simples députés, car il y en avait d'autres comme ministres et généraux), comme simples députés, donc, il n'y en avait que trois: MM. Odilon Barrot, Bignon et Étienne: le premier en frac pour faire plus d'effet!
Il y a de singuliers contrastes dans le Prince Royal: le goût et les prétentions aristocratiques dans ses habitudes et une détestable tendance dans la politique. Hier même, nous avons eu pour la première fois maille à partir ensemble à l'occasion du duc de Wellington. Il m'a dit: «Vous voilà comme le Roi. Aussi mon père sait-il que vous me parlez toujours dans son sens et vous aime-t-il beaucoup.—Monseigneur, je ne parle jamais que dans mon propre sens et dans celui de votre intérêt, mais je n'en suis pas moins très fière de l'approbation et de la justice du Roi.» Cela a, du reste, très bien fini entre nous, puisqu'il m'a demandé la permission d'ajouter son portrait à ceux que j'ai réunis à Rochecotte.
Me voici donc finissant l'année 1834, mémorable dans ma vie, puisqu'elle termine cette part de mon existence consacrée à l'Angleterre. Ces quatre années, que je viens d'y passer, m'ont placée dans un autre cadre, offert un nouveau point de départ, dirigée vers une nouvelle série d'idées; elles ont modifié le jugement du monde sur moi. Ce que je dois à l'Angleterre ne me quittera plus, j'espère, et traversera, avec moi, le reste de ma vie. Maintenant, faisons des provisions de forces pour les mauvais jours qui ne manqueront pas probablement et pour lesquels il est convenable de se préparer.