1840
La duchesse de Sagan, sœur aînée de la duchesse de Talleyrand, étant morte durant l'hiver de 1840, et sa succession offrant une suite de difficultés d'affaires, la duchesse de Talleyrand se décida à se rendre en Prusse, où elle n'était plus revenue depuis son mariage. Elle y fut accompagnée par son fils aîné, M. de Valençay, tandis que son correspondant, M. de Bacourt, nommé ministre de France aux États-Unis, allait prendre possession de son nouveau poste, à Washington, où il resta plusieurs années.
Amiens, 16 mai 1840.—Je ne puis dire avec quel effroi je me rends compte de mon départ de Paris, ce matin, et de la réalité de l'épreuve que nous allons entreprendre. Me voici courant vers l'Allemagne, pendant que vous allez vous embarquer pour l'Amérique!...[ [111]. Mais parlons de mon voyage d'aujourd'hui. Les chemins sont tirants, les postillons nous ont assez mal conduits, et nous ne sommes arrivés ici qu'à neuf heures du soir. J'ai beaucoup lu dans la Vie du cardinal Ximénès. C'est un livre sérieusement et sagement fait, correctement écrit, mais froid, et dans lequel on a quelque peine à avancer; cette peine, je ne la regrette cependant pas, car je ne savais que très peu de choses de ce grand caractère, et il vaut la peine d'être étudié.
La campagne est belle, verte, fraîche; la végétation touffue et veloutée; nous avons eu un temps agréable, malgré quelques petites ondées. Je me suis dit, cependant, vingt fois, que le plus sot des métiers était celui de voyageur, emporté le long de ces interminables routes, secoué sur ce rude pavé, livré au bon plaisir des postillons, enfin, fuyant ceux que l'on aime, allant, le plus vite qu'on peut, vers des choses et des personnes qui ne sont rien au cœur, usant ainsi la vie, comme si elle devait être éternelle, et n'en comprenant la brièveté que lorsqu'elle est close.
Lille, 17 mai 1840.—Ce matin, avant de quitter Amiens, nous avons été à la messe dans la belle Cathédrale. C'est une date particulièrement grave pour moi que celle du 17 mai! J'ai eu quelque mérite à aller chercher la messe si loin de la demeure du recteur de l'Académie, M. Martin, chez lequel nous étions descendus; puis, il pleuvait beaucoup, les rues picardes sont bien sales et le pavé détestable!
La Cathédrale est vraiment superbe: conservation, élégance, hardiesse, tout s'y trouve réuni. Il n'y manque que des vitraux de couleur, le jour y est trop blanc. J'ai prié de tout mon cœur, pour les morts et pour les vivants, pour les voyageurs, pour ceux qui vont se confier à la mer, et parcourir des terres inconnues.
Pendant la route d'Amiens ici, j'ai lu le Diable boiteux, au mérite duquel je suis restée parfaitement insensible; les histoires y sont monotones et dépourvues d'intérêt, et ce ton habituel de moquerie et de satire, qui n'est pas soutenu par les beaux vers de Boileau, m'a été tout à fait déplaisant; enfin, c'est lu, et j'en suis bien aise. Je sais ce qu'est cet ouvrage, qui a eu une certaine réputation.
Nous avons été mieux menés qu'hier. On est allé aux informations pour organiser notre journée de demain, qui se compliquera du chemin de fer belge. Après la médiocrité d'Amiens et d'Arras, où j'ai pris un bouillon ce matin, Lille frappe comme une grosse, si ce n'est une grande ville; mais je dois avouer qu'en ce moment, ma curiosité de voyageuse est fort amortie, mon intérêt singulièrement éteint.
Liège, 18 mai 1840.—Nous avons été quatorze mortelles heures en route, de Lille ici, malgré le chemin de fer. A la vérité, pour en profiter, il faut faire un détour de vingt lieues, qui en diminue fort les avantages. De Courtrai, il faut remonter à Gand, rejoindre Malines et, par Louvain et Tirlemont, rejoindre Liège. On perd un temps énorme aux innombrables stations où on dépose et où on reprend des voyageurs. D'ailleurs, quand on a sa propre voiture, il faut encore beaucoup de temps pour la hisser et la redescendre, et il faut payer si cher, pour les voitures, que l'économie du chemin de fer est nulle. Sûrement, c'est une merveilleuse invention, et le mécanisme en est curieux à observer. Tout s'y fait avec une justesse et un ordre parfaits; néanmoins, c'est, à mon gré, une maussade manière de voyager: on n'a le temps de rien voir; ainsi, nous avons dû longer les murs extérieurs de plusieurs villes que j'aurais eu du plaisir à regarder; on ne traverse même pas des villages, on va toujours tout droit à travers champs, sans autre événement que des tunnels froids et humides, dans lesquels la fumée de la locomotive s'engouffre de façon à vous étouffer. Pour peu que le vent ramène cette fumée, vous pouvez, en y joignant l'ébranlement de la machine, vous croire sur un bateau à vapeur. L'illusion a été d'autant plus grande pour moi que le mal de cœur et un certain étourdissement ne m'ont jamais quittée. Bref, j'arrive moulue, et de plus en plus en déplaisance des fatigues et ennuis de mon entreprise. A Menin, on nous a fait descendre de voiture, par une bise fort aigre, pour nous fouiller; ce n'est que l'examen à moitié achevé qu'on a demandé nos passeports. A l'inspection de nos qualités, comme a dit le douanier, il a arrêté l'ardeur de ses commis, et on nous a laissés partir. A propos de Menin, c'est la forteresse la plus soignée, la plus proprette et la mieux restaurée possible. Je croyais cependant que nos protocoles l'avaient condamnée à la destruction, me suis-je trompée?
Je suis fort en admiration de la richesse et de la culture de toute cette Belgique, et si j'avais pu satisfaire mon goût pour les vieux édifices, en visitant Gand, Malines, etc., cela m'aurait consolée.
Bergheim, 19 mai 1840.—La journée, de Liège à Cologne, eût été trop longue; aussi nous couchons ici, dans une petite auberge bien propre, mais où, cependant, il n'y a pas moyen de se chauffer, quoiqu'il souffle une bise glaciale. C'est un peu dur de devoir se passer de feu, à moins de s'asphyxier par des poêles de fonte. Je suis, sans doute, une fille bien ingrate de l'Allemagne, car j'y découvre mille inconvénients matériels dont je ne me doutais pas jadis, et qui me déplaisent fort.
J'ai été bien frappée du ravissant pays qui conduit de Liège à Aix-la-Chapelle, par Verviers; le point de Chaudfontaine surtout est charmant. La route directe aurait été de prendre par Battice, mais elle est dégradée et abandonnée, et, de Liège, on nous a dirigés sur Verviers. La richesse, la grâce du paysage, le mouvement des usines, le cours des rivières, tout est particulièrement animé et agréable. Cette Belgique est matériellement un charmant petit royaume.
J'ai été frappée des changements d'Aix-la-Chapelle: quoique la saison des eaux n'y soit point encore commencée, tout y est animé au possible; beaucoup de belles boutiques, des maisons neuves; avec cela, je n'aimerais pas à y prendre les eaux, le lieu n'a rien de champêtre et les promenades sont trop éloignées. J'ai lu une grande partie, aujourd'hui, de l'Italie d'il y a cent ans, par le Président de Brosses. C'est écrit avec mouvement, gaieté, drôlerie, esprit, mais de l'esprit du dix-huitième siècle, et le cynisme qui lui est propre éclate à chaque page.
Cologne, 20 mai 1840.—Nous arrivons de si bonne heure ici que nous nous décidons à faire encore une dizaine de lieues aujourd'hui, après que nous aurons vu Mme de Binzer, changé notre argent et acheté de l'eau de Cologne. Comme il fait froid ici! La différence du climat devient de plus en plus sensible.
Elberfeld, 20 mai 1840.—Mme de Binzer est une personne fort laide, mais courageuse, spirituelle, pleine de talents et très dévouée. Elle avait passé la dernière année avec ma sœur, la duchesse de Sagan, et ne l'avait quittée que depuis six semaines lorsqu'elle a été frappée par la mort. Elle a beaucoup pleuré, en me parlant de ma sœur, et m'a assurée qu'il était heureux qu'elle eût terminé sa carrière, qu'elle était si triste, si ennuyée, si irritée, si dégoûtée de tout, que son humeur même s'était visiblement altérée; il paraît qu'elle avait des accès de vrai désespoir; elle a beaucoup souffert pendant les dernières semaines, et elle avait plus d'un pressentiment de sa fin. Elle a fait son testament, la veille de son dernier départ pour l'Italie, en cinq minutes, pendant qu'elle avait du monde chez elle, qui prenait le thé: elle l'a dit, au moment même, à Mme de Binzer, qui en est restée stupéfaite. Son intention était de le refaire, quand la mort est arrivée, pour se venger de n'avoir point été comptée en temps utile. Mme de Binzer était si peinée de notre rapide passage par Cologne, que je n'ai pas pu refuser de déjeuner chez elle. Elle demeure fort loin de l'auberge où j'étais descendue, ce qui m'a fait faire beaucoup de chemin à pied, pour aller et venir, prolongé encore par des détours qu'elle a voulu me faire faire, pour me montrer la Bourse, ancienne et curieuse maison des Templiers; l'Hôtel de Ville, dont la tour et le portail sont curieux; la Cathédrale, que le Prince Royal de Prusse a prise sous sa protection, qu'on restaure, qu'on veut achever, et qui sera admirable. Nous nous sommes arrêtées un instant devant Sainte-Marie du Capitole, où Alpaïde, mère de Charles Martel, est enterrée; nous avons encore regardé deux maisons d'anciennes familles patriciennes du temps de la Hanse, et qui sont dans le style byzantin. Tout cela n'empêche pas que Cologne ne soit fort laid, et le Rhin pas beau du tout à l'endroit où nous l'avons traversé.
Nous sommes ici à douze lieues de Cologne, dans la plus jolie ville possible. Elle rappelle Verviers; le pays qui y conduit est joli aussi et tient un peu de la Belgique. Tout est propre, soigné, les routes prussiennes vraiment admirables; les postillons vont beaucoup mieux, les chevaux sont très bien tenus. Sous ce rapport, et sous beaucoup d'autres, ce pays-ci s'est métamorphosé remarquablement. Seulement les poêles de fonte, les lits et la nourriture me font du chagrin. On continue le chemin de fer, et on prétend le faire aller jusqu'à Berlin. On le poursuit avec une extrême activité, et, depuis Liège, on ne voit que terrassiers, travaux d'art, et, enfin, préparatifs pour ce sortilège.
Mersheden, 21 mai 1840.—Nous sommes arrivés à cinq heures à Arnberg; cela nous a semblé d'un peu trop bonne heure pour finir notre étape, nous avons poussé six lieues plus loin, et nous voici dans une auberge, de village à la vérité, mais assez propre, et chez des gens obligeants. Nous aurions peut-être été plus grandement au relais suivant, mais je me suis fait conscience d'exposer plus longtemps les gens à l'horreur du temps; je n'en ai guère vu de plus déplorable: grêle, pluie, bourrasque, tempête, rien n'y manque. Malgré cela, j'ai remarqué que nous traversions un pays presque aussi joli que celui d'hier. Il m'a, par moments, rappelé la vallée de Bade, et celle, plus étroite, de Wildbad. Je lis toujours l'Italie du Président de Brosses, c'est assez amusant, mais cela n'attache pas. J'en vais copier deux passages, qui me paraissent convenir assez bien à notre vie actuelle: «En général, on a tant de mal et de sujets d'impatience dans un long voyage, qu'il ne faut pas, encore, se donner l'embarras des petites économies. Il est dur, à la vérité, d'être dupe; mais, pour le soulagement de l'amour-propre, il faut se dire qu'on ne l'est que volontairement et par paresse de se mettre en colère.» C'est là de la morale que je mets peut-être trop souvent en pratique! Voilà le second passage qui est aussi fait pour moi: «Il faut s'attendre, en pays étrangers, à avoir les yeux satisfaits et le cœur ennuyé; de l'amusement de curiosité tant qu'il vous plaira, mais des ressources de société, aucune; vous ne vivez qu'avec des gens pour qui vous êtes sans intérêt, comme ils le sont pour vous, et quelque aimables qu'ils soient, d'ailleurs, le moyen de se donner réciproquement la peine d'en prendre, quand on songe qu'on est prêt à se quitter pour ne se revoir jamais!»
Cassel, 22 mai 1840.—Le temps a été, aujourd'hui, tout aussi laid qu'il était hier, et le pays moins joli. Cassel est une aussi petite ville que Carlsruhe, et ayant encore moins l'air d'une résidence; les abords, surtout, sont très pauvres. Je n'ai admiré qu'une montagne couverte de chênes magnifiques, que nous avons été longtemps à monter et à descendre. Je souffre du froid à pleurer. Tout est si en retard, ici, que les lilas commencent à peine à fleurir.
En arrivant, je me suis fait donner les journaux, dans lesquels j'ai appris la tardive visite du Grand-Duc héréditaire de Russie, à Mannheim. Pauvre grande-duchesse Stéphanie! Il y a un an que pareille visite eût été un événement; aujourd'hui, ce n'est qu'une vaine politesse, qu'il aura fallu faire un effort pour recevoir gracieusement. La seule chose, importante pour moi, que j'ai apprise par la gazette, c'est la façon ouverte dont on parle du triste état de santé du Roi de Prusse. Cette maladie de langueur doit changer toutes les habitudes de la famille Royale, et de la société de Berlin. Je ne regretterai sûrement pas les fêtes, mais je serai peinée de ne pouvoir faire ma cour au Roi, qui a, jadis, été très bon pour mon enfance.
Nordhausen, 23 mai 1840.—Il n'a pas plu aujourd'hui, mais il fait aigre, et froid à croire qu'il va geler. Nous avons demain quarante et une lieues à faire jusqu'à Wittenberg; c'est rude et me paraît impraticable. Heureusement que nous sommes quittes des routes et des postillons de la Hesse, restés fidèles aux anciens errements germaniques. En Prusse, postes et routes, tout est excellent; les villages, les populations, tout a un meilleur aspect; mais le pays, depuis vingt-quatre heures, sans être précisément laid, n'a plus l'air de richesse, ni l'agrément du paysage, qui m'avaient frappée de Lille à Arnberg.
Wittenberg, 24 mai 1840.—Quarante-deux lieues faites en vingt-quatre heures, dans un pays où on ne sait pas ce que c'est que de faire courir en avant, c'est vraiment fort bien aller!
Cette ville-ci est une ancienne connaissance de mon enfance; quand nous allions de Berlin en Saxe, et de Saxe à Berlin, Wittenberg était toujours la seconde couchée, car, à cette époque, les chaussées n'existaient pas, et on allait au petit pas, enfonçant dans des sables profonds; les vingt-sept lieues que j'espère faire, demain, en neuf ou dix heures, on employait deux journées à les parcourir. De Nordhausen ici le pays est laid, et les certaines forêts de sapins ont reparu. J'ai eu, décidément, un assez vilain berceau!
J'étais assez curieuse d'Eisleben et de Halle, que nous avons traversées. La première de ces villes est le lieu de naissance de Luther; sa maison est bien conservée, et on y a fait un petit musée de toutes sortes de choses se rapportant à lui et à la Réforme. Je n'ai vu que le dehors de cette maison, qui n'a pas de caractère, mais j'ai acheté à la porte une petite description d'Eisleben et de ses curiosités, qui m'a rendue fort érudite.
Halle est fort laid, malgré quelques gothicités devant lesquelles j'ai passé en voiture; d'ailleurs, ces villes à Université ont toujours un caractère particulier que leur donne cette foule de vilains étudiants bruyants et malappris, qui, de longues pipes à la bouche, font les badauds autour des voitures, et ont l'air tout prêts à donner des charivaris.
Berlin, 25 mai 1840.—La pluie a fait des siennes, pendant toute la journée; ce n'est pas rentrer dans sa ville natale sous d'agréables auspices. Heureusement qu'il n'y avait pas à regretter que le paysage ne fût pas bien éclairé, car, de Wittenberg ici, il est affreux. J'avais un peu oublié ma patrie, et j'ai été saisie de la trouver si laide! Cependant, je dois excepter le point de Potsdam qui est réellement joli. La rivière de la Havel y est vive et gracieuse, les coteaux boisés qui l'encaissent, couverts de fort jolies maisons de campagne. Potsdam même, qui n'est qu'une résidence d'été, a bien plus l'air d'une capitale que Cassel, Stuttgart ou Carlsruhe. Mais, à une demi-lieue de là, on retombe dans toutes les aridités et tristesses possibles, jusqu'à ce que l'on ait regagné les faubourgs de Berlin, qui, du côté par lequel nous sommes arrivés, m'ont vraiment surpris. C'est précisément un quartier anglais, avec des grilles en fer devant les maisons, et une multitude de jardins entre les grilles et les maisons, jardins petits, mais très soignés.
Berlin même est fort beau, mais si peu peuplé, et en fait de voitures, les fiacres y sont si dominants, que la tristesse y est le caractère principal. Je demeure à l'Hôtel de Russie. En face est le Château, un joli pont, et le Musée à gauche; à droite, des quais. La vue est gaie; l'appartement, au premier, presque trop magnifique.
J'ai appris par M. de Wolff, mon homme d'affaires, que le Roi était dans un état qu'on regardait comme désespéré; qu'hier, il a demandé son fils aîné et lui a remis les affaires du gouvernement, ce qui a été une scène très touchante, assure-t-on. Le mal du Roi est un empâtement glaireux que rien ne peut vaincre. On dit aussi qu'à Berlin, où les médecins sont excellents, il a le déplorable privilège d'en avoir de très mauvais. Il ne peut plus se nourrir et dépérit visiblement, cependant on ne pense pas que sa mort soit imminente. Avant-hier, il a été jusqu'à sa fenêtre voir défiler la parade. Ceux qui l'ont aperçu ont été effrayés de son changement.
Toute la ville est dans la tristesse, et la famille Royale consternée. La princesse de Liegnitz est au moins aussi malade que le Roi, d'une gastrite intense, et on la croit fort menacée.
M. Bresson, qui vient de passer une heure chez moi, est consterné de l'état du Roi. Celui-ci ne veut voir que la princesse de Liegnitz, ses médecins et le prince de Wittgenstein. Il a vu le Prince Royal une minute, point ses autres enfants; il se sent, ou se dit trop faible pour voir plus de monde. On vient d'expédier un courrier à l'impératrice de Russie, pour l'empêcher de dépasser Varsovie, où elle doit arriver demain. Le Roi ne serait pas en état de supporter cette entrevue, encore moins les grandes scènes d'attendrissement que ne manquerait pas de faire l'Empereur Nicolas; on dit, du reste, l'Impératrice dans le plus triste état. Ce sera un gros coup de cloche que cette mort qui approche, et il aura un bien grand retentissement de loin et de près.
Berlin, 26 mai 1840.—J'ai assez bien dormi; mon lit est un peu moins étroit et moins singulier que ceux que j'ai trouvés, depuis Cologne jusqu'ici. A moins de consentir à ne coucher que dans la plume uniquement, on ne trouve guère que des matelas minces et durs, cloués sur une planchette en sapin; la partie des couvertures est aussi singulière, et quant aux draps, ce sont des espèces de serviettes. J'en ai fait coudre plusieurs ensemble, et je suis ainsi parvenue à border mon lit. Mais, pour les couchers, on est décidément encore à l'état sauvage; c'est pire que pour la nourriture, qui a, cependant, ses bizarreries, mais qui, ici, au dire même de M. de Valençay, est bonne; quant à la propreté, elle est extrême; le mobilier est élégant, il y a des tapis partout, et les poêles de fonte sont remplacés par de bons poêles en faïence qui ne donnent aucune odeur et chauffent parfaitement. Il est seulement fâcheux de s'en servir le 26 mai. M. Bresson gémit terriblement contre le climat.
N'est-il pas singulier que je n'aie éprouvé aucune émotion en rentrant dans cette ville où je suis née, et où j'ai été, en grande partie, élevée? J'ai regardé avec la même curiosité qu'en passant par Cologne ou Cassel et voilà tout. Je ne me sens pour rien cette partialité patriotique, que j'ai si longtemps éprouvée pour l'Allemagne. Je me sens absolument étrangère aux choses, aux personnes; complètement déracinée, parlant la langue avec une certaine hésitation, enfin, pas du tout at home; plutôt mal à l'aise, et honteuse de cette disposition. Il me semble que si je rentrais à Londres, il n'en serait pas de même. Je ne pense pas que j'y aurais de la joie, probablement j'y fondrais en larmes; mais enfin je serais émue, à peu près comme je le suis à Valençay. Je redoute moins ce qui me fait pleurer que ce qui me glace.
Tout se passe de si bonne heure, ici, qu'il faut être prête dès l'aurore; éveillée n'est rien, mais levée! J'en suis extrêmement fatiguée, plus qu'en voyage, parce qu'une fois casée dans ma voiture, qui est bien douce, je puis m'y reposer dans le silence, l'inaction et le sommeil; au lieu qu'ici, c'est différent.
Mon homme d'affaires de Silésie était à neuf heures chez moi. Il part ce soir, pour tout préparer pour mon arrivée. A onze heures, M. et Mme de Wolff sont venus. Ils m'ont dit que le duc de Cobourg était en marché, pour acheter au prince Pückler la terre de Muskau, pour sa sœur, la grande-duchesse Constantin, On dit que le jardin de Muskau est le plus beau de l'Allemagne. Ce n'est qu'à dix lieues de chez moi.
M. Bresson est venu, à midi, me dire qu'il y avait du mieux dans l'état du Roi, qui avait pu prendre un potage et faire le tour de sa chambre. Il m'a, en même temps, engagée à ne pas différer mes visites chez les grandes-maîtresses des Princesses.
Midi est l'heure élégante des visites ici! Je suis donc partie, avec M. de Valençay. D'abord, chez la comtesse de Reede, au Château. Elle est la grande-maîtresse de la Princesse Royale et était l'amie intime de ma mère. Elle n'était point chez elle, non plus que la baronne de Lestocq, grande-maîtresse de la princesse Guillaume, belle-sœur du Roi. Nous sommes aussi allés chez la comtesse de Wincke, au palais du Roi, pour la princesse de Liegnitz. C'est une vieille Dame du palais de la feue Reine, dont il m'était resté, de mon enfance, quelque idée confuse. Elle nous a reçus; elle a un air de vieille grande dame qui m'a plu. La comtesse de Schweinitz, au nouveau palais du prince Guillaume, fils du Roi, nous a aussi reçus. La comtesse Kuhneim, au palais Teutonique, où demeure la princesse Charles de Prusse, était sortie.
Mme de Schweinitz m'a dit que le prince Guillaume devait partir demain pour aller au-devant de sa sœur, l'impératrice de Russie, et l'empêcher de venir ici. Nous avons aussi passé chez les Werther, ravis de parler de Paris, puis chez Mme de Perponcher, avec laquelle j'ai tant joué dans notre enfance. Elle n'y était pas.
Berlin est vraiment une fort belle ville. Les rues sont larges et alignées; les maisons grandes et régulières, force palais et beaux édifices; de belles places plantées, des jardins, des promenades; et cependant, c'est triste. On voit que la richesse manque, pour bien habiter et remplir le cadre. Les voitures des particuliers ressemblent à des fiacres, si bien que je m'y suis trompée: les chevaux, les livrées, tout cela est horriblement tenu.
Nous avons dîné, hier, chez M. Bresson, qui est parfaitement logé, dans une maison qu'habitait jadis ma sœur, la duchesse d'Acerenza. L'appartement est beau, et fort bien meublé pour Berlin, mais absolument gâté par un horrible portrait du Roi des Français, dont la main est étendue sur une immense Charte: c'est une horreur! Les convives étaient M. de Humboldt, lord William Russell, et un M. de Loyère, attaché à la légation de France. M. de Humboldt, selon son usage, a parlé de toutes les rivières, de toutes les montagnes, de toutes les planètes, de l'univers enfin! Il n'a pas oublié le prochain, qu'il n'a pas traité avec une surabondante charité: la princesse Albert surtout m'a paru être fort mal dans ses papiers; elle n'est pas trop bien, non plus, dans ceux de M. Bresson. Lord William Russell est toujours aussi taciturne qu'un Russell doit l'être; il prétend ne pas se déplaire ici; ce qui le sépare de lady William lui convient toujours. Quant à M. Bresson, il s'ennuie à cœur ouvert: les neuf ans passés ici ont absolument épuisé sa patience. Je crois qu'il redoute beaucoup, pour sa position personnelle, la mort prochaine du Roi; il se plaint de l'action du climat, enfin il est tout à fait battu de l'oiseau.
Au milieu du dîner Bresson, la princesse Guillaume, belle-fille du Roi, m'a fait prier d'être à six heures et demie chez elle. Je m'y suis rendue; elle habite un charmant palais, admirablement bien arrangé; des serres ornées de marbres, des parquets magnifiques, de beaux meubles; enfin, c'est beau, et de fort bon goût. La Princesse était seule, et m'a reçue avec mille bonnes grâces. J'y suis restée très longtemps.
La façon dont on redoute, ici, les visites Impériales russes, est très curieuse. La famille Royale n'est occupée qu'à les éviter, et on prend mille biais pour cela; on en a peur comme d'un torrent dévastateur!
Je viens d'avoir la visite de Mme de Perponcher. Son bel air de reine et ses traits réguliers ont survécu à la jeunesse; elle a de l'esprit et une conversation animée.
Berlin, 27 mai 1840.—Un luxe charmant de Berlin, dans toutes les maisons neuves qui appartiennent à des gens considérables, ce sont les carreaux-glaces aux fenêtres; cela jette une clarté extrême dans les appartements, et donne, même au dehors, quelque chose de brillant aux façades.
J'ai été, ce matin, en audience particulière chez la Princesse Royale, qui habite une partie du Château proprement dit: son grand cabinet est beau et curieux. La Princesse est fort polie, un peu froide et timide, de beaux yeux bleus, un teint plombé, des traits forts et pas gracieux; elle boite un peu. La conversation s'est animée quand le Prince Royal est arrivé: il a été très cordial pour moi; il venait de chez le Roi, qu'il a trouvé sensiblement mieux, ce qui ranime tous les cœurs; le fond, cependant, reste grave.
J'ai dîné chez la princesse Guillaume, belle-fille du Roi; son mari a retardé son départ. Il y avait à dîner le Prince Royal et la Princesse, les deux princes de Würtemberg, fils du prince Paul, qui partent demain, pour aller à Hambourg, à la rencontre de leur sœur, la grande-duchesse Hélène (celle-ci va à Ems, et puis en Italie); en outre, le prince Georges de Hesse, frère de la duchesse de Cambridge; un général russe et un officier anglais, venus assister aux manœuvres; Werther, sa femme et son fils, qui va à Paris faire l'intérim d'Arnim; le comte et la comtesse de Redern: elle est une héritière de Hambourg, parfaitement laide; elle a l'air d'une juive blonde, ce qui est doublement laid.
J'étais assise auprès du Prince Royal, qui m'a beaucoup questionnée sur Versailles, et s'est ensuite complu dans tous les souvenirs de notre enfance. Il est bien grossi et vieilli.
A sept heures du soir, j'étais commandée pour me rendre chez la princesse Albert, avec invitation d'y rester pour le thé et le souper. On ne saurait rien imaginer de si envahissant que la vie de Cour ici. Il n'y a qu'une très bonne condition, c'est qu'avant dix heures du soir, chacun est retiré; mais aussi, à dix heures, on est plus épuisé qu'on ne le serait à deux heures du matin à Paris!
Il me semble que de toutes les personnes d'ici que j'ai vues, celle qui m'inspire le plus de curiosité ou d'intérêt est la princesse Albert: dans la première minute, j'ai trouvé son visage long et étroit, sa bouche grande, le bas de son visage, quand elle rit, comme l'absence de sourcils, fort laid; mais, peu à peu, je m'y suis accoutumée, jusqu'à la trouver agréable; ses dents sont blanches, son rire gai et ses yeux vifs; sa taille est jolie; elle est grande comme moi; seulement, il est trop évident qu'elle se serre extrêmement, et cela se remarque d'autant plus qu'elle est dans un mouvement perpétuel. Elle remue, gesticule, rit, s'agite, parle (et un peu à tort et à travers); elle ne traverse les salons qu'en courant et sautillant; ce n'est pas par la tenue et par la dignité qu'elle brille, mais à tout prendre, elle n'est pas déplaisante, et je crois, même, qu'elle doit plaire assez aux hommes. Elle a été très obligeante pour moi, mais avec un sans-gêne et une naïveté de questions, comme si elle m'avait toujours connue, donnant son petit coup de patte à droite et à gauche, à commencer par sa propre famille; elle m'a fort étonnée. Le fait est que c'est une enfant gâtée, accoutumée à tout faire, à tout dire, qui est, et qui passe ici, pour parfaitement ingouvernable: elle part pour La Haye, quand on aimerait à la voir rester ici, revient quand on la croit pour longtemps en Hollande; enfin, elle est étrange. Son mari est fort gringalet. Leur palais, joli à l'extérieur, m'a paru médiocre à l'intérieur. Il n'y avait, chez elle, que les princes de Würtemberg, Mme de Perponcher (elle ne peut, à cause de l'étiquette, recevoir M. de Perponcher, le Corps diplomatique étant banni de chez les Princes), M. de Liebermann, ministre de Prusse à Saint-Pétersbourg, et le Prince et la Princesse Guillaume, fils du Roi, qui sont arrivés tard.
Je ne puis qu'être reconnaissante de l'accueil que je reçois ici, mais le besoin de repos l'emporte sur toute autre considération, et je voudrais être déjà rentrée dans mon cher Rochecotte!
Berlin, 28 mai 1840.—J'ai été, ce matin, à l'audience de la princesse Charles: elle a des traits charmants, une belle taille, le teint échauffé, les yeux battus, de belles manières, un langage doux et obligeant, le tout assez insignifiant, mais avec beaucoup de bienveillance. Son mari est tout simplement commun; il a en ce moment la rage des opérations, et assiste à toutes les nouvelles tentatives de la chirurgie: ce qui préoccupe tout Berlin, c'est le redressement des yeux par Dieffenbach. Sur deux cents cas, un seul a manqué, et par l'imprudence du patient. C'est fort ingénieux, et on afflue, de toutes parts, pour, de laid, devenir beau.
Ici, tout le monde se dit frappé de la ressemblance entre Mme de Lazareff et moi!
J'ai passé chez la princesse Pückler, la femme du voyageur; c'est une grande dame que la Cour soutient beaucoup; elle était sortie. Dans l'après-midi, j'ai été reçue par la princesse Guillaume, belle-sœur du Roi, qui a eu mille bontés pour moi: elle a été très belle, il lui reste encore grand air; elle est très avant dans la secte des Piétistes. Elle m'a fait connaître sa fille non mariée, jolie princesse de quinze ans, dont la physionomie m'a plu beaucoup[ [112].
La princesse Guillaume est la propre sœur de la grande-duchesse douairière de Mecklembourg, belle-mère de Mme la duchesse d'Orléans.
Je vais aller au théâtre, pour y voir un ballet, dans la loge de la comtesse de Redern, qui a insisté pour que j'y fusse, puis je terminerai ma journée chez les Werther, qui donnent une soirée pour moi. Je suis absolument ahurie de la vie que je mène et qui est si parfaitement différente de la vie paresseuse que j'ai menée depuis deux ans.
Berlin, 29 mai 1840.—Le ballet est fort bon ici; le Roi y a pris grand intérêt, et donne, annuellement, cent vingt mille écus à l'Opéra, ce qui est beaucoup pour ce pays; il y a beaucoup de jolies danseuses; la salle est belle, l'orchestre excellent; je n'ai pu juger les chanteuses, n'étant arrivée qu'après l'opéra.
Chez les Werther, c'était un raout, comme tous les raouts; j'ai trouvé les femmes bien mises, peu jolies; le ton de la société un peu froid; l'uniforme, que les hommes au service militaire ne quittent pas, leur donne quelque chose d'un peu raide.
On était moins content de l'état du Roi hier; il avait eu une défaillance, après avoir montré une fantaisie de harengs qu'on s'était hâté de satisfaire. Cependant, les Princes étaient au spectacle. Les médecins disent toujours que ce n'est pas un état désespéré: c'est, entre autres, l'avis d'un docteur Schœnlein, qui vient d'être nommé, ici, professeur à l'Université. Il arrive de Zürich, précédé d'une très grande réputation; on a obtenu du Roi qu'il le vît en consultation. La princesse Frédéric des Pays-Bas est attendue: son père, dont elle est la favorite, désire autant la voir qu'il redoute les visites russes. La princesse Guillaume, belle-sœur du Roi, dont la fille aînée est mariée à Darmstadt, m'a dit que le grand-duc héréditaire de Russie était fort épris de la princesse Marie, sa future, et qu'elle commençait, aussi, à l'être de lui.
Je devais dîner, aujourd'hui, chez le Prince Royal, mais le Roi ayant éprouvé une nouvelle défaillance, le Grand-Maréchal est venu me dire que le dîner n'aurait pas lieu. On est fort agité de cet état précaire du Roi; les uns par affection, les autres par respect ou par considérations politiques, personne, pas même le successeur, n'avait songé à se préparer à cette crise, et à la tristesse, se joint de l'embarras et de l'hésitation.
Berlin, 30 mai 1840.—J'ai fait, hier, dans la matinée, une promenade en voiture au Thiergarten, le Bois de Boulogne de Berlin; j'ai revu ce lieu, où pendant mon enfance, j'allais journellement faire une promenade de santé. C'est un fort joli bois, touchant aux portes de la ville, bien planté, en partie jardin anglais, bordé par la Sprée, rempli de jolies maisons de campagne. C'est la grande ressource de Berlin.
J'ai dîné chez lord William Russell, où j'ai entendu dire qu'il y avait une petite émotion ministérielle à Londres; mais cela ne signifie rien. Le Cabinet actuel est accoutumé aux échecs, comme Mithridate aux poisons.
Aujourd'hui, dans la matinée, M. de Humboldt est venu nous chercher, et nous a conduites, sa nièce, Mme de Bülow et moi, au Musée: il avait mis tous les directeurs, professeurs et artistes sous les armes. J'ai donc tout vu dans le plus grand détail; l'édifice est beau et bien entendu, les classifications parfaites et habiles, les lumières très bien ménagées. Le Roi a fait, dans tous les genres, de fort belles acquisitions: un buste antique en basalte verdet, de Jules César, est une des plus belles choses que je connaisse. Le Musée est très riche en tableaux de l'ancienne école allemande; les vases étrusques sont de premier ordre; les faïences du quinzième siècle très curieuses; les pierres gravées, les médailles, dans un ordre parfait et dans un arrangement plein de goût. Ces messieurs, gens d'esprit et d'érudition artistique, m'en ont fait les honneurs avec une extrême politesse. J'y ai répondu par beaucoup de questions, et d'attention aux réponses; mais cela a duré trois heures, toujours debout; à la fin, je rendais l'âme.
J'ai été ensuite à un grand dîner chez M. Bresson. Au moment où je sortais pour me rendre à ce dîner, j'ai vu arriver le prince de Wittgenstein, chargé, par le Roi et la princesse de Liegnitz, de m'exprimer, en termes pleins de bonté, leurs regrets de ne pouvoir me voir. Le Roi était un peu moins mal, il avait pu voir la princesse Frédéric des Pays-Bas, sa fille chérie, qu'il avait fait demander par le télégraphe, et qui s'est hâtée d'accourir. Le prince de Wittgenstein a été des plus obligeants. C'est un gros personnage, mais bien accablé dans ce moment, car le danger du Roi le navre. Il est très bienveillant pour la France, et fort des amis de la princesse Guillaume, belle-fille du Roi, qui me comble de bontés.
Au dîner de M. Bresson, M. de Humboldt, comme de coutume, a dispensé les autres de parler, ce qui est très commode pour les paresseux comme moi.
Berlin, 31 mai 1840.—C'est aujourd'hui une journée très marquante dans le pays, et dont le Roi attend l'issue avec impatience. Le Grand-Électeur est monté sur le trône le 31 mai 1640; le Grand Frédéric le 31 mai 1740, et on assure qu'il y a une prédiction qui dit que le Prince Royal montera sur le trône le 31 mai 1840...
J'ai été à la messe, dans une église qui n'en est pas une; c'est un grand salon rond, voûté en une seule coupole, entouré de colonnes, et entre chaque colonne, une grande croisée. Rien n'est moins recueilli, moins catholique.
J'ai dîné chez le prince Radziwill, qui, après le dîner, m'a menée en haut, dans l'appartement de feu sa mère, où j'ai tant été dans mon enfance. On ne l'habite plus; il est exactement tel que je l'avais toujours connu. Il est impossible d'être plus affectueux que tous les Radziwill l'ont été pour moi. La fille de feu la Princesse a épousé le neveu du prince Adam Czartoryski; elle est déjà à la campagne. Les deux princes Radziwill ont épousé les deux sœurs, filles du prince Clary. Tout cela a force enfants, et vit, très heureusement réuni, dans la même maison.
J'étais rentrée chez moi, après le dîner, lorsque j'ai reçu un message de la princesse Guillaume (belle-fille du Roi) pour me prier de passer chez elle. J'y ai été; elle était seule, et m'a retenue à causer pendant une heure. Les nouvelles du Roi étaient assez tristes; il a dit à son premier valet de chambre qu'il était parfaitement sûr de n'en pas revenir, mais qu'il ne voulait plus parler de sa fin, pour ne pas affliger ses entours. On dit qu'il insiste pour être porté, demain, à la fenêtre de son appartement au moment d'une grande solennité, fort annoncée, et dont il dirige, du fond de son lit, tous les préparatifs. Le Prince Royal, au nom du Roi, doit poser, à l'entrée de la promenade des Tilleuls, la première pierre d'un monument en l'honneur de Frédéric II. Toute la garnison, tous les corps de l'État, tout Berlin, doivent assister à cette cérémonie. Il y a des gradins élevés pour le public; mon fils et moi devons y assister du balcon de la princesse Guillaume, où se trouveront les Princesses.
Il y avait, hier soir, chez le prince de Wittgenstein où je suis allée, cette Mme de Krüdener, née Lerchenfeld, fille naturelle du feu comte de Lerchenfeld, et de la princesse de la Tour et Taxis; c'est elle qui, à Pétersbourg, était d'abord une favorite de l'Impératrice, et, après, fut un peu écartée, parce que l'Empereur paraissait la distinguer. Elle ressemble beaucoup à la feue Reine de Prusse, ce qui peut s'expliquer par la parenté, mais elle n'a pas son grand air; cependant, c'est une belle femme.
On m'écrit de Paris qu'on veut reconstituer la maison de l'Empereur Napoléon pour l'envoyer chercher ses cendres à Sainte-Hélène. On a demandé à Marchand, son valet de chambre, s'il voulait accompagner la mission. Il a d'abord hésité, puis a accepté, à la condition de manger à la table du prince de Joinville; pour le satisfaire, on l'a nommé capitaine d'état-major de la Garde nationale, et il part, et il mangera à la table du Prince! Je m'abstiens de réflexions!
Berlin, 1er juin 1840.—Je reviens de la cérémonie: c'était, vraiment, très beau et très imposant. La pensée intime du danger du Roi, que chacun avait au fond du cœur, donnait quelque chose de singulièrement touchant et solennel à cette fête nationale, la dernière à laquelle le pauvre Roi assistait. Et encore, comment y assistait-il? Couché devant sa fenêtre. Heureusement qu'il faisait un temps moins désagréable que ces jours passés! Le Prince Royal a posé la première pierre du monument qui doit porter la statue équestre du Grand Frédéric. N'est-il pas singulier qu'il n'en existât encore aucune de lui à Berlin? L'anniversaire séculaire de son avènement était hier, mais comme c'était un dimanche, on en a remis la célébration à aujourd'hui. Chaque régiment de l'armée était représenté par un détachement. Vraiment, l'armée est superbe et d'une tenue admirable! En outre, les corps de l'État, les autorités, le Consistoire, un détachement de la Landwehr, des députations des corporations des arts et métiers, avec leur musique, entouraient la place qui est magnifique, et qu'on avait parfaitement décorée. Autour du monument, on voyait tous ceux qui avaient encore servi sous Frédéric II, dans leurs habits de l'époque, portant les drapeaux pris pendant la guerre de Sept ans. Le Roi s'était occupé lui-même de tous les détails de cette belle cérémonie et avait donné les ordres les plus positifs pour interdire toute manifestation qui lui fut personnelle, mais le respect silencieux et recueilli, l'ordre parfait et l'air triste des spectateurs, étaient assez significatifs et touchants. Au moment où on a descendu la première pierre, les canons ont tiré, les cloches ont sonné, les tambours ont battu aux champs, et les vieux drapeaux, à moitié détruits, se sont inclinés. A ce moment, la majorité des spectateurs a fondu en larmes. Il ne faut rien chercher de tout cela dans l'hémisphère républicain, ni dans nos régions révolutionnaires!
J'ai vu, sur le balcon où j'étais, le prince Frédéric des Pays-Bas, qui m'a présentée à sa femme. Elle était dans un état vraiment attendrissant; elle n'est pas jolie, mais elle a l'air bien bon et naturel. Le jeune Grand-Duc héréditaire de Russie, qui est arrivé ce matin, était présent. Le Prince Royal de Prusse me l'a amené. On prétend qu'il est fort engraissé. En effet, je m'attendais à trouver un jeune homme très chétif, et il est le contraire; seulement, je n'aime pas son teint.
Berlin, 2 juin 1840.—Hier soir, j'ai été prendre le thé chez Mme de Perponcher, dont le salon est, à mon gré, le plus agréable de Berlin. Elle a beaucoup de conversation et de belles manières; avec cela, de la simplicité, de la mesure. Tout le monde s'empresse autour d'elle; la position de sa mère auprès de la Princesse Royale lui a été fort utile. J'ai su, là, que le Roi n'avait éprouvé aucun nouvel accident, ce qu'on redoutait beaucoup, à cause de l'émotion de la journée.
La suite du Grand-Duc héréditaire de Russie est logée dans le même hôtel que moi, aux frais du Roi; ils y font un vacarme effroyable et d'autant plus de consommation que cela ne leur coûte rien. Les Russes sont plus détestés, ici, qu'on ne saurait dire.
> Berlin, 3 juin 1840.—Nous avons eu un grand dîner hier chez les Werther. On y disait le Roi mieux: il avait dormi, et se trouvait, moralement, soulagé d'avoir dépassé les dates fatales. Pendant le dîner, j'ai reçu un message de la jeune princesse Guillaume, pour m'inviter à passer chez elle après dîner, en toilette de promenade. Je m'y suis rendue, et nous sommes montées en calèche; elle m'a menée à Charlottenburg, qu'elle m'a montré en détail, en particulier le Pavillon que le Roi s'est fait construire et où il demeure de préférence. J'y ai vu, avec plaisir, les portraits des ducs d'Orléans et de Nemours, dessinés ici lors de leur passage, et que le Roi a acquis pour les placer dans son cabinet particulier. En revenant, la Princesse m'a retenue pour prendre le thé, j'ai été tout le temps seule avec elle.
Ce matin, au moment où je finissais de déjeuner, M. Bresson est venu nous annoncer que le Roi était à toute extrémité. Dans l'après-midi, je me suis arrêtée devant son palais. Il vivait encore, et même il avait repris assez de connaissance pour demander qu'on lui lût les journaux. La foule entoure le palais, beaucoup de gens fondent en larmes, le mouvement de la population est parfait.
Berlin, 4 juin 1840.—J'ai dîné, hier, chez M. Bresson avec la princesse Pückler qui part pour Muskau à la rencontre de son mari; il revient de Vienne, après six ans d'absence. Elle parle de lui avec admiration. C'est une petite vieille qui a de l'esprit, de l'intelligence, du tact; elle a fait beaucoup parler d'elle dans différents genres.
Ce n'est que d'hier qu'on a publié des bulletins de la santé du Roi, qui doit être mort à l'heure où j'écris; jusque-là, il l'avait défendu. Je pense qu'il n'en a rien su hier. Il avait conservé toute sa tête, beaucoup de calme, de simplicité et de dignité.
Le Roi est encore, depuis la nuit dernière, dans une sorte d'agonie d'où il se tire quelquefois par quelques gouttes de café; il parle encore quelque peu, mais pas un seul mot de son état, dont il mesure cependant bien toute la gravité. Toute sa famille, même les petits-enfants sont réunis au palais; les Ministres également... Toujours même foule sur la place et même intérêt de la part de la population.
Berlin, 5 juin 1840.—Hier, à huit heures du soir, le Roi vivait encore. Il avait pris congé de ses enfants et remis solennellement son testament à ses Ministres, puis déclaré qu'il en avait fini avec le monde, qu'il ne voulait plus voir personne que la princesse de Liegnitz et le Pasteur, qu'il a fait demander, et ne plus s'occuper que des intérêts de sa conscience, et de la vie à venir.
Berlin, 6 juin 1840.—M. de Humboldt sort de chez moi; le Roi a eu une fièvre très violente cette nuit; il ne parle presque plus et paraît désintéressé de toutes choses. Mais quelle longue lutte chez un homme de soixante-dix ans! Tous les Mecklembourg arrivent; on frémit de voir apparaître le duc de Cumberland, et l'Empereur Nicolas, malgré toutes les démarches faites pour l'éviter, sera ici demain. On veut, c'est évident, circonvenir le nouveau souverain, dès le début de son règne: c'est ce qui peut le plus lui nuire dans le public, qui, déjà, ne laisse pas d'avoir des appréhensions et de les manifester. Le moment est curieux à observer, et j'assiste peut-être aux semences de bien grands résultats.
J'ai voulu, tantôt, remplir ma promesse d'aller voir Mme de Bülow à Tegel. C'est à trois lieues de Berlin. J'ai d'abord trouvé le vent fort déplaisant, mais une fois dans une forêt qui commence à moitié chemin, je me suis sentie doucement abritée, et l'air gommeux des sapins m'a été agréable. Au sortir de ces sapins, on trouve un superbe lac dont les bords sont boisés d'arbres à feuilles, ce qui est rare ici. A un des bouts du lac, se trouve la forteresse de Spandau; à l'autre, le parc, le château de Tegel, et le monument élevé par feu M. Guillaume de Humboldt à sa femme: c'est très joli. Le château n'est pas grand'chose, mais il contient quelques beaux objets d'art apportés d'Italie, et un beau portrait d'Alexandre de Humboldt par Gérard. Le monument est une colonne de porphyre sur une base de granit, le chapiteau est en marbre blanc: cette colonne supporte une statue en marbre blanc de l'Espérance, par Thorwaldsen; la colonne est à moitié entourée d'une grille en fonte, et à moitié d'un grand banc en pierre. Le tout est de bon goût; la seule chose qui ne le soit pas à mes yeux, c'est que Mme de Humboldt, son mari, sa fille aînée, et un des enfants de Mme de Bülow, sont réellement enterrés au pied de cette colonne. Je ne puis souffrir les tombeaux dans les jardins; il faut, à mes croyances, ou le cimetière commun, ou bien un caveau d'église ou de chapelle, bref, un lieu consacré à la prière, au recueillement, et qu'aucun bruit profane ne trouble.
J'ai fait le tour du lac en calèche, puis j'ai repris la route de Berlin. Aux portes de la ville, j'ai rencontré lord William Russell, qui m'a dit que le Roi était au dernier période, et qu'on venait de donner l'ordre de fermer les spectacles. Mon fils, que j'ai trouvé à notre auberge, en rentrant, m'a dit la même chose. Il venait d'assister à l'opération pratiquée sur des yeux louches: il était dans l'admiration de M. Dieffenbach, de sa dextérité et du résultat de l'opération. Sur les deux opérées (jeunes filles toutes deux), l'une n'a pas dit un mot, l'autre a beaucoup crié; la démonstration seule m'aurait donné envie de hurler! Le tout dure soixante-dix à quatre-vingts secondes. L'opérateur se fait aider par trois élèves: l'un relève la paupière supérieure, le second baisse la paupière inférieure, et le troisième, dans l'intervalle des deux incisions, éponge le sang. La première incision fend la partie inférieure du blanc de l'œil, puis, par un petit crochet, Dieffenbach tire à lui le muscle que la partie fendue recouvrait, il coupe le muscle et l'opération est faite. Ce muscle, chez les gens qui louchent, est trop court, il rapproche trop l'œil du nez: une fois fendue, la prunelle se replace.
Berlin, 7 juin 1840.—Hier, au soir, le Roi était au plus mal; le râle de la mort s'était établi, et il avait ce certain mouvement dans les mains, mouvement machinal, mais si terriblement symptomatique, ce que les gens du peuple appellent ramasser pour faire son paquet: il ne parlait plus et paraissait n'avoir plus sa connaissance.
Je suis extrêmement sur mes gardes ici, politiquement et religieusement: on me dit beaucoup de choses, et j'écoute avec intérêt ce qu'on m'apprend sur l'état de ce pays, mais je ne suis pas imprudente dans mes réponses. Cela est plus aisé qu'en France, où il est presque impossible de ne pas être gagné par la contagion.
On me dit à l'instant que l'Empereur Nicolas vient d'arriver: je doute qu'il voie le Roi, chez lequel on n'entre plus; il vit cependant encore.
Berlin, 8 juin 1840.—Le Roi est mort hier, à trois heures vingt-deux minutes de l'après-midi, entouré de tous les siens auxquels il a serré la main sans parler; il est mort, soutenu par la princesse de Liegnitz, pour laquelle la famille Royale et le public se montrent pleins d'égards: elle a parfaitement rempli tous ses devoirs. Le Prince Royal est tombé évanoui, au moment où le Roi a expiré. L'affliction est générale et extrême. L'Empereur Nicolas a, dit-on, une douleur très éclatante et très importune; il est arrivé en trente-sept heures de Varsovie, seul avec le général de Benkendorff.
Hier au soir, les troupes ont prêté serment au nouveau souverain; le gouvernement a fait afficher partout une proclamation pour annoncer la mort; elle est touchante, simple et parfaitement convenable.
J'ai été chez Mme de Schweinitz, savoir des nouvelles de la princesse Guillaume, qui prend le titre de Princesse de Prusse, son mari étant héritier présomptif, sans être Prince Royal, puisqu'il est le frère, et non le fils aîné du nouveau Roi. Le testament avait été ouvert: le feu Roi ordonnait un enterrement militaire. Il sera déposé de jour à la Cathédrale, et, d'après ses désirs, porté dans la nuit à Charlottenburg, pour être déposé dans le même caveau que la feue Reine, sa femme. J'ai été précisément visiter ce monument dans le parc de Charlottenburg, hier après-midi: il se trouve renfermé dans un temple antique, au bout d'une longue allée de sapins et de cyprès. Dans l'intérieur du temple, entre deux candélabres de marbre blanc, fort élégants, se trouve, sur une estrade, un lit en marbre blanc sur lequel la statue de la Reine est gracieusement et simplement couchée, enveloppée d'une longue robe dont les manches sont fendues; les bras, nus, sont croisés sur la poitrine, le col est nu, la tête ne porte que le bandeau royal. C'est un chef-d'œuvre, surtout à cause des linges de marbre, qui sont d'une vérité singulière: c'est l'œuvre capitale de Rauch, le sculpteur prussien que la feue Reine avait fait élever à Rome. Le tout est d'un bel effet, mais c'est trop mythologique; le caractère religieux manque, et la mort le réclame cependant impérieusement.
Le Roi sera exposé, demain et après-demain, dans son habit militaire, point embaumé, puis enterré jeudi; tout cela d'après ses ordres. Il a ordonné aussi que le Pasteur vînt prier près de son lit, aussitôt après sa mort, à haute voix, au milieu de toute sa famille réunie, pour exhorter à l'union et à la concorde, ce qui a eu lieu. Il faut espérer que cette prière sera exaucée, quoiqu'on ne paraisse pas trop s'y attendre. On s'attendait à la retraite immédiate du prince de Wittgenstein et de M. de Lottum, mais le nouveau Roi les a priés de ne pas le quitter, au moins dès le début. Le public voit avec plaisir ces vieux serviteurs du père rester auprès du fils, et on en est d'autant plus aise que leurs rapports n'étaient pas agréables avec le Prince Royal et qu'on attendait un changement plus prompt: il serait désirable qu'il n'eût pas lieu du tout. Tel est le résumé d'une conversation que j'ai eue avec M. Bresson et lord William Russell, après laquelle je suis allée voir la collection de tableaux du comte Raczynski, la meilleure collection particulière de Berlin: un grand carton, d'un élève de Cornelius de Münich, et qui représente une des grandes batailles d'Attila, est ce qui s'y trouve de mieux; la tradition rapporte que cette bataille se continua dans le ciel, et que ceux qui avaient péri se combattaient encore, comme des ombres, dans les nuages, à certains temps de l'année: on voit, sur le carton, les deux batailles; le dessin est admirable, et l'ordonnance fort belle; le reste de la collection n'a pas trop excité mon admiration.
Mme de Lieven m'écrit de Paris: «Nous avons eu, ici, une drôle de semaine; le Ministère, battu à la Chambre, pour la loi sur les funérailles de Napoléon, a essayé de se venger, en mettant la Chambre aux prises avec le pays; après plus mûre réflexion, et surtout après que l'essai de la souscription avait un peu échoué, on a mis un arrêt à l'affaire, et la lettre d'Odilon Barrot l'a enterrée.
«M. le duc d'Orléans a eu, en Afrique, une nouvelle attaque de dysenterie, qui a été fort dangereuse pendant vingt-quatre heures.»
Voici, maintenant, l'extrait d'une lettre du duc de Noailles: «Malgré le fiasco complet au sujet des cendres impériales, Thiers est fort; il deviendra tout à fait le maître. La proposition Remilly[ [113], qui était à l'horizon, ne sera pas discutée cette année. Il n'y aura pas de dissolution entre les deux sessions: après la prochaine session, la dissolution est certaine; la nouvelle Chambre reviendra, modérément, mais nettement plus gauche. Thiers est décidé à ne pousser ni à retenir dans cette voie; à modérer le mouvement, mais à le suivre, parce qu'il croit que la force et la majorité sont là: il espère pouvoir contenir cette gauche, mais au cas contraire, il est décidé à lui obéir plutôt qu'à quitter le pouvoir. Nous sommes donc très sérieusement engagés dans cette voie; c'est le grand événement qui s'est accompli cet hiver: on peut en calculer les conséquences, mais non en mesurer la vitesse.»
Berlin, juin 1840.—Hier, après dîner, j'ai été chez la comtesse de Reede, grande-maîtresse de la Cour de la nouvelle Reine: j'y ai vu le Grand-Duc régnant de Mecklembourg-Strélitz, frère de la feue Reine de Prusse et de feu la princesse de la Tour et Taxis, grande amie de M. de Talleyrand. Il m'a parlé, dans les meilleurs termes, de mon oncle, et cela m'a touchée, me disant qu'il en avait reçu de bien bons offices sous l'Empire. On m'a conté, là, qu'outre le testament proprement dit du Roi, qui est de 1827 et dont je ne sais rien, il y a un codicille, pour ordonner tout ce qui est relatif à l'enterrement, et cela dans un tel détail, que la position des troupes dans les rues y est indiquée; puis, il s'est trouvé une lettre au successeur, pleine, dit-on, des plus sages avis, et dans laquelle, tout en encourageant son fils à ne pas entrer légèrement dans la route des innovations, le Roi l'engage, cependant, à éviter soigneusement toute marche rétrograde en dissonance avec l'esprit du siècle. On prétend que cette lettre sera rendue publique.
Au moment où je rentrais, M. de Humboldt est venu me voir, et m'a fait veiller, en racontant beaucoup d'histoires, curieuses sans doute, et qui m'auraient intéressée, sans son débit qui est assommant. Il est, du reste, fort au courant de tout ce qui se passe ici, très fureteur.
La Cour de Russie et les autres Cours partent vendredi, lendemain de l'enterrement du Roi. Je crois que le Roi et la Reine ne seront pas fâchés de respirer un peu librement.
Berlin, 10 juin 1840.—Hier, le directeur du Musée est venu me prendre, et m'a conduite, avec mon fils, à l'atelier de Rauch, très habile sculpteur et très aimable homme. Nous avons vu, chez lui, plusieurs statues destinées à la Walhalla de Bavière, le modèle de la statue de Frédéric II dont j'ai vu poser la première pierre, et une Danaé pour Saint-Pétersbourg; puis, une petite statue, demi-nature. C'est une jeune fille vêtue, tenant entre ses bras un petit agneau; c'est très joli. Je m'en suis passé la fantaisie. Avant de rentrer, on m'a menée voir le Musée égyptien, qui est dans un édifice particulier. Quoi qu'on dise cette collection admirable, je n'ai pu prendre plaisir à regarder tous ces vilains colosses et toutes ces momies.
Revenue chez moi, j'ai eu la visite du prince Radziwill, qui venait du Château, où, avec tous les officiers supérieurs de la garnison, il avait passé devant le lit de parade du feu Roi. Il était là déposé à visage découvert, enveloppé dans son manteau militaire, sa petite casquette sur la tête, comme il l'a ordonné dans son codicille.
Le Roi a laissé, par testament, cent mille écus de Prusse, c'est-à-dire trois cent cinquante-cinq mille francs, à la ville de Berlin, et différentes sommes à Kœnigsberg, Breslau et Potsdam, comme aux quatre villes de son Royaume dans lesquelles il a résidé. Il a laissé le petit palais qu'il habitait comme Prince Royal, que Roi il n'avait pas voulu quitter et dans lequel il est mort, à son petit-fils, fils du prince Guillaume, celui qui, probablement, sera Roi un jour. La princesse de Liegnitz garde le palais à côté, dans lequel elle demeurait; la seigneurie d'Erdmansdorff en Silésie, et quarante mille écus de revenu payés par l'État. Il paraît que le Roi laisse de quatorze à vingt millions d'écus dans sa cassette. Il ordonne qu'un écu soit donné à chaque soldat assistant à ses funérailles, et deux écus à chaque sous-officier présent. Il ordonne également que son corps soit suivi, non seulement par tout le clergé de Berlin, mais, encore, par tout celui des environs. Il en arrive de Stettin, de Magdebourg, de tous les points du Royaume.
M. Bresson, que la mort du Roi avait fort abattu, est tout remonté, depuis qu'il voit que le prince de Wittgenstein reste, du moins momentanément, à la Cour. Le nouveau Roi traite ce vieux serviteur de son père à merveille.
Une chose étrange, et qui déplaît beaucoup, c'est de voir des officiers russes de la suite de l'Empereur Nicolas, faire le service auprès du corps du feu Roi, simultanément avec les officiers prussiens. L'Empereur l'a demandé, on n'a pas osé dire non, mais on en a de l'humeur, et le goût, très léger, qu'on a pour les Russes, en est fort affaibli.
Berlin, 11 juin 1840.—J'ai passé toute la journée d'hier à faire des visites de congé. Chez Mme de Schweinitz où j'étais entrée, la Princesse de Prusse m'a fait demander; je l'ai vue ainsi que le Prince de Prusse, ils ont été excellents, tous les deux.
Le Roi m'a fait dire par la comtesse de Reede, qu'il espérait me voir plus tard (à mon retour), à Sans-Souci. Il a ordonné à son Grand-Maréchal de me très bien placer à la cérémonie de ce matin. L'Empereur de Russie part ce soir pour Weimar et Francfort où il veut voir sa future belle-fille.
Ce matin, j'ai été à la cérémonie; au moment où j'allais partir pour m'y rendre, le Roi m'a fait dire de passer par le Château, et la Princesse de Prusse m'a envoyé sa livrée pour me faire faire place. Je suis donc arrivée à l'église par l'intérieur des appartements. J'étais dans une tribune en face de celle de la princesse de Liegnitz, qui a eu la force d'assister à la cérémonie. Elle avait, ainsi que toutes les dames, sa coiffe baissée, ce qui ne m'a pas permis de distinguer ses traits. L'église n'était pas tendue, ce qui, par parenthèse, y laissait entrer trop de clarté. Le recueillement en souffrait. L'orgue, les chants, le discours du Pasteur, l'extrême émotion des vieux serviteurs et des enfants du défunt, la terrible décharge des canons et le beau son de toutes les cloches, étaient imposants. Avant de s'éloigner, le nouveau Roi a fait une assez longue prière à voix basse, agenouillé près du cercueil. Toute la famille a suivi cet exemple, après quoi, le Roi a embrassé tous ses frères, sa femme, ses sœurs, ses neveux, ses oncles; bref, toute sa famille. L'Empereur de Russie, qui a une belle, mais terrible figure, a voulu en faire autant. C'était beaucoup d'embrassades dans une église; il me semble que, dans la maison de Dieu, on ne devrait être occupé que de l'adorer, mais c'est qu'il y a une grande différence entre un temple protestant et l'église.
Le Roi de Hanovre, arrivé une heure avant la cérémonie, s'y trouvait. Quoiqu'il soit vieux, et qu'assurément il ait l'air assez rude, il me faisait l'effet d'un vieux agneau, à côté d'un jeune tigre, quand je le regardais à côté de l'Empereur de Russie.
Je compte partir demain pour la Silésie.
Crossen, 12 juin 1840.—Je suis partie ce matin de Berlin, à sept heures et demie, par un temps couvert et assez doux. Grâce à l'admirable état des routes, aux bons chevaux, et au service excellent des postes, nous avons fait trente-six lieues en treize heures et demie, ce qui, en tous pays, est bien aller. Jusqu'à Francfort-sur-l'Oder, que nous avons traversé dans le milieu du jour, le pays est frappant de tristesse et d'aridité; une fois arrivé dans le bassin de l'Oder, il est moins plat, plus vert et plus riant. Francfort est une grosse ville de trente-deux mille âmes, à laquelle trois grandes foires dans l'année donnent du mouvement; mais hors ce temps-là, c'est fort désert. La ville, d'ailleurs, n'a aucun caractère. Crossen, où je suis en ce moment, également sur l'Oder, est moins considérable, mais plus agréablement situé. Je ne suis plus qu'à quelques heures de chez moi; j'y arriverai demain, d'assez bonne heure.
Günthersdorf, 13 juin 1840.—Me voici dans mes États. C'est une impression très singulière que de trouver un chez soi, à une distance si grande des lieux où on passe habituellement sa vie, et de trouver ce chez soi tout aussi propre et bien tenu, quoique excessivement simple, que si on y habitait toujours!
Ce matin, quand je suis partie de Crossen, il pleuvait, et la pluie a continué jusqu'à Grünberg, gros bourg où j'ai trouvé M. et Mme de Wurmb, qui y étaient venus à ma rencontre. Mme de Wurmb est la fille de M. de Gœking, conseiller d'État au service de Prusse, auquel le feu Roi avait spécialement délégué ma tutelle. Elle a épousé un gentilhomme westphalien, M. de Wurmb, qui, autrefois, a servi dans les armées prussiennes, que sa santé délicate a forcé à la retraite, qui depuis beaucoup d'années habite Wartenberg, petite ville qui m'appartient, et qui, de là, gouvernait, sous la direction de Hennenberg d'abord, et, depuis la mort de celui-ci, seul, mes terres, forêts, etc. Mme de Wurmb, comme fille de mon tuteur, était beaucoup avec moi dans mon enfance. Elle a été très bien élevée. Les gens comme il faut ne craignent pas, en Allemagne, de se mêler des affaires de ceux qu'ils regardent comme de grands seigneurs. C'est ainsi que le cousin du baron Gersdorff, ministre de Saxe à Londres, gouverne maintenant la fortune de mes sœurs.
M. et Mme de Wurmb m'ont précédée ici. Les dernières lieues se font dans le sable et à travers des forêts de sapins, mais à l'entrée du petit hameau qui ne mérite pas le nom de village, il y a une assez belle avenue, qui mène à la cour plantée, au milieu de laquelle est une grosse maison. De beaux arbres cachent la vue, toujours peu gracieuse, des basses-cours. Le revers de la maison a une vue agréable; c'est celle d'un jardin, très bien planté, extrêmement bien tenu, très riche en fleurs, et même en fleurs rares; le jardin est très habilement réuni à une prairie, au bout de laquelle est un très joli bois. Le ruisseau qui traverse le jardin lui donne de la fraîcheur. La maison est double en profondeur: c'est un carré long avec treize croisées de face. Ce qui la gâte, c'est son énorme toit, que les longues neiges d'hiver rendent indispensable, et la couleur jaune orange dont on a peint la brique. L'intérieur n'est pas mal. Au milieu un vestibule voûté, qui est doublé par l'escalier; à droite du vestibule, un grand salon de trois croisées, plus loin un petit salon-bibliothèque de deux croisées, ouvrant sur une très jolie serre, qui, elle-même, se lie à l'orangerie. J'ai, ici, cinquante orangers, moyens. A gauche du vestibule, ma chambre à coucher, un grand cabinet de toilette, garde-robes, salle de bain, et femme de chambre. Voici ce qui double ces pièces: la bibliothèque est doublée par une pièce qui contient les dépendances de la salle à manger; le salon est doublé par la salle à manger, et mon appartement, avec ce qui y tient, par l'office des gens, une chambre à coucher et un grand cabinet de toilette. Au premier étage, quatre chambres de maîtres, avec cabinets, dont deux seulement sont meublées, et une grande salle de billard. Dans les mansardes, six chambres de domestiques, et un grenier avec un garde-meuble. Les salons et mon appartement sont au midi, ce qui les prive de la vue du jardin, mais je préfère ne voir que la cour et avoir du soleil, surtout dans une maison qui est sans cave. Cependant, elle ne porte aucune trace d'humidité. Le rez-de-chaussée est fort bien meublé, et les parquets, de différents bois, étonnamment jolis pour avoir été faits ici. Au premier étage, il n'y a que l'appartement occupé en ce moment par M. de Valençay qui soit meublé, et encore l'est-il maigrement. L'état de maison contient le très strict nécessaire; je ne suis pas fâchée d'avoir apporté de l'argenterie, et M. de Wurmb me prête beaucoup de choses. Enfin, cela ira, et je me trouve mieux ici que depuis longtemps cela ne m'est arrivé, parce que, du moins, j'ai du silence, du repos autour de moi. Ceci est la franche et très franche campagne, je ne le regrette pas et j'éprouve un certain plaisir au bruit des vaches et au mouvement de la fanaison, ce qui me prouve, une fois de plus, que je suis réellement, sincèrement, très champêtre de nature.
Il y a un assez bon petit portrait de ma mère dans le salon, ainsi qu'un fort mauvais de moi, et, dans le petit salon, des lithographies de la famille Royale de Prusse. Le corps de bibliothèque, qui est assez court, contient cinq cents fort bons livres, en anglais, français et allemand. J'ai déjà fait le tour du jardin, qui est très joli. Le jardinier vient des jardins du Roi à Charlottenburg, et a été se perfectionner à Münich et à Vienne.
Günthersdorf, 14 juin 1840.—Je suis partie, ce matin, dès huit heures, malgré le vent froid et aigre qui me paraît être l'hôte constant de la Prusse, pour aller en calèche à quatre lieues d'ici, chercher une messe, et grand'messe s'il vous plaît. Wartenberg est aux deux tiers catholique, tandis que Günthersdorf est entièrement protestant. L'église catholique est à l'entrée de Wartenberg qui est une ville sur laquelle j'ai quelques droits seigneuriaux. Chaque maison me paye une petite redevance. La route qui y mène traverse pendant deux lieues mes bois, jusqu'à ce qu'on reprenne la chaussée. L'église était pleine, le Curé était à l'entrée avec de l'eau bénite et une belle harangue, ma tribune jonchée de fleurs des champs; rien n'y a manqué: procession, bénédiction du Saint-Sacrement, sermon, prières pour la famille Royale et pour moi, un très beau jeu d'orgue, les enfants de l'école catholique chantant fort juste. Je crois bien que le tout a duré près de trois heures. Mme de Wurmb, qui habite une maison à moi, un peu hors de la ville, entourée d'un gentil jardin, m'attendait pour déjeuner. Il n'y avait que sa famille, qui est assez nombreuse.
Après le déjeuner, M. de Wurmb m'a priée de recevoir tous les employés de mes propriétés, qui, de différents points, s'étaient réunis pour me saluer. Alors a commencé une longue défilade. C'est un véritable état-major, tout cela à ma nomination, et recevant des traitements de ma bourse. C'est ainsi que cela se pratique ici dans les grandes propriétés. Un architecte, un médecin, deux baillis, deux fermiers généraux, un régisseur en chef, le caissier, le garde général, quatre curés catholiques, trois pasteurs protestants, le maire de la ville, mais tous de vrais messieurs, très bien élevés, parlant et se présentant parfaitement. J'ai fait de mon mieux pour que chacun fût content de moi. J'ai surtout fait la conquête du Curé de Wartenberg, auquel j'ai promis un ornement complet de mon ouvrage. Quand je suis partie, M. de Wurmb m'a reconduite un bout de chemin, jusqu'à une très jolie enceinte; ce sont des arpents de bois, entourés de palissades, coupés d'allées, avec une petite pièce d'eau, une bonne maison de garde, et c'est là qu'on élève des faisans avec de grands soins. Nous avons vu les poules couveuses et les petits faisans éclos, ainsi que les grands, qui se tenaient près de l'eau, ou voltigeaient dans les arbres; on en vend, à peu près, six cents par an. Les chevreuils et les lièvres abondent aussi.
Il était cinq heures quand je suis revenue ici. Après le dîner, je me suis endormie de fatigue, car la journée avait été rude; le froid ajoute à l'engourdissement que le grand air produit toujours.
Je suis ici sans journaux, sans lettres, cela m'est assez égal. J'attends, patiemment, qu'il plaise à la poste de trouver son chemin jusque dans ce coin reculé du monde. Je me suis déjà dit que ce pays offrirait une fort bonne retraite contre les secousses dont l'ouest de l'Europe est toujours plus ou moins menacée, et, en temps de révolution, on finirait par ne pas trop regarder aux rudesses du climat.
Günthersdorf, 15 juin 1840.—Pour moi qui aime la vie des champs, je suis assurément servie à souhait ici, car, avec la volonté de tout voir en peu de temps, je n'ai pas un moment à perdre. Aujourd'hui donc, je suis partie à neuf heures du matin, et je suis retournée à Wartenberg, à l'ancien couvent de Jésuites, qu'on appelle le Château. C'est un assez gros édifice avec des cloîtres; c'est là que demeurent, dans les cellules des moines, qu'on a transformées en jolis logements, le caissier, le bailli, un des régisseurs principaux, le médecin, le pasteur protestant, l'école protestante et, enfin, une très belle chapelle catholique, qui a des peintures à fresques et une image miraculeuse, qui, chaque année, attire le 2 juillet beaucoup de pèlerins. Elle a un trésor assez riche en beaux ornements et vases sacrés. Une petite armoire vitrée contient des pièces de monnaie et des médailles offertes en ex-voto; j'ai détaché, de mon chapelet, la petite médaille en argent à l'effigie de M. de Quélen, et je l'ai mise à la suite des autres offrandes.
Après cette visite, qui a été longue, et que j'ai terminée en faisant exhumer d'un lieu poudreux les portraits des anciens propriétaires, qui, par leur testament, avaient laissé cette possession aux Jésuites, et en ordonnant la restauration de ces portraits, j'ai été voir la brasserie, la distillerie et l'établissement du bétail destiné à être vendu aux bouchers de Berlin. Tout cela est sur une très grande échelle. J'ai même un pressoir, car je recueille du vin qui est assez bon. J'ai aussi une grande plantation de mûriers; on élève des vers à soie, on file celle-ci, et elle est aussi envoyée à Berlin où on la fabrique.
Après toutes ces inspections nous avons été visiter deux fermes qui tiennent à Wartenberg, et enfin, par une route très agréable, entre des plantations fort belles, toutes faites depuis mon règne, et qui s'étendent pendant deux lieues, nous sommes arrivés au sommet d'une montagne toute boisée, du haut de laquelle il y a une superbe vue sur l'Oder, chose rare dans cette partie de la Silésie. On a, chemin faisant, fait tirer des chevreuils à Louis, mon fils. Je suis revenue ici à six heures du soir. Heureusement que le temps était assez passable.
Je viens d'ouvrir, tout à l'heure, un vieux secrétaire, dans lequel j'ai retrouvé des papiers de mon enfance, des lettres de l'abbé Piatoli et beaucoup de choses de ce genre qui m'ont touchée, comme le cadeau de noce que m'avait fait le Prince Primat: C'est un oiseau, dans une cage d'or, qui chante et qui bat des ailes; puis des gravures, des ouvrages de tapisserie. Ce sont autant d'ombres évoquées! Cela a quelque chose de singulièrement solennel, que ce passé ressuscité tout à coup, avec une si grande vérité de détails.
Günthersdorf, 17 juin 1840.—Je suis partie hier à dix heures du matin, pour rentrer à huit heures du soir. J'ai d'abord visité deux fermes dépendantes de la seigneurie de Wartenberg; j'ai déjeuné dans la seconde, et j'ai aussi visité une église, car, dans ce pays, les églises, comme les curés, dépendent du seigneur.
Après notre déjeuner, nous avons passé l'Oder en bac, et nous avons été jusqu'à Carolath, qui vaut bien la peine d'être vu. C'est un très grand château, sur une forte élévation, construit à différentes époques; la plus ancienne remonte à l'Empereur Charles IV. Il est sans élégance et sans soins, au dedans comme au dehors, mais l'ensemble a de la grandeur. Il n'y a, en fait de jardins, que des terrasses plantées, qui conduisent jusqu'à l'Oder. La vue est admirable, d'autant plus que les rives opposées sont très bien boisées par de vieux chênes magnifiques, jetés sur une pelouse couverte de bestiaux et de chevaux élevés dans les haras du Prince. La ville de Beuthen et la forteresse de Glogau font un bon effet dans ce riche paysage. Le village est joli, plusieurs fabriques et une bonne auberge l'animent et lui donnent de la grâce. Les seigneurs du château, mari et femme, avec leur fille cadette, étaient partis pour affaires. La fille aînée, jeune et jolie personne, était au château avec une jeune cousine, et un vieil intendant du Prince. J'ai été très bien reçue; on a fait mettre des chevaux à trois droschki, et, après avoir traversé l'Oder à un gué, nous nous sommes promenés, dans les grands chênes dont je parlais tout à l'heure, au milieu desquels la Princesse a fait construire un ravissant cottage, dans lequel on nous a servi un goûter. Malheureusement, j'ai été dévorée par des cousins. Je suis revenue avec un visage tout enflé, et un coup de soleil, qui s'y est joint, a achevé de m'abîmer. Dans ce singulier climat, la chaleur succède si instantanément au froid, qu'on est toujours pris par surprise. Je suis cependant bien aise d'avoir vu Carolath. C'est un lieu curieux; Chaumont, sur les bords de la Loire, en donne assez bien l'idée.
Ce matin, nous sommes repartis à neuf heures, mon fils et moi, pour aller visiter quelques-unes de mes propriétés, de l'autre côté de l'Oder. C'est une terre qui s'appelle Schwarmitz, et celle, de toutes, la plus exposée aux inondations. C'est un neveu de feu M. Hennenberg qui l'a affermée. Il habite à Kleinitz, une autre de mes propriétés, mais il était venu m'attendre aux digues dont j'ai visité les laborieux travaux. Sa femme, les curés des deux confessions, le garde général et une foule de monde nous attendaient à la ferme, ainsi qu'un très bon déjeuner. Après le repas, nous avons visité en détail la ferme, deux métairies et une très belle portion de bois de chênes, puis nous sommes revenus, en nous arrêtant à Saabor. C'est une terre qui appartient au frère cadet du prince Carolath; le château, s'il était bien tenu, le parc, s'il était bien soigné, seraient préférables au château et au parc de Carolath, mais la situation est fort inférieure; c'est noble cependant, et l'avant-cour très belle. Le propriétaire est ruiné, et voudrait fort que j'achetasse Saabor, qui se trouve précisément enclavé dans mes propriétés, mais les convenances topographiques ne suffisent pas pour conclure une pareille affaire.
Voici maintenant ce que me disent mes lettres de Paris, qui se sont égarées jusqu'ici: Les correspondances particulières d'Afrique donnent les détails les plus affligeants sur ce malencontreux pays; le maréchal Valée demande encore des troupes et de l'argent.
Le préfet de Tours, M. d'Entraigues, est sauvé de la bagarre préfectorale qui le menaçait. Le sous-préfet de Loches est la seule victime immolée aux exigences de M. Taschereau, le député. Le neveu de Mme Mollien passe de la préfecture de l'Ariège à celle du Cantal, et devient le préfet des Castellane. M. Royer-Collard me mande avoir sauvé M. de Lezay, le préfet de Blois, et M. Bourlon[ [114]. Il a demandé, pour cela, à M. Thiers, une entrevue, dont il me paraît avoir été très satisfait.
Voilà M. de La Redorte ambassadeur à Madrid; sa femme est trop malade pour l'accompagner. Cela s'appelle être prime-sautier dans la carrière; c'est une irruption qui doit plaire médiocrement à tous ceux qui croient, par là, leur avancement retardé. Je suppose que c'est comme dédommagement de la non-intervention en Espagne que le Roi aura fait cette concession à son premier ministre, dont M. de La Redorte est l'ami dévoué.
Mgr le duc d'Orléans, à son retour d'Afrique, aura trouvé Mme la duchesse d'Orléans en très bon état: La rougeole qu'elle a eue, en déplaçant l'irritation, lui a rendu la faculté de digérer, et, par conséquent, celle de se nourrir et de se fortifier. J'en suis charmée.
Günthersdorf, 18 juin 1840.—Il a plu toute la journée aujourd'hui; j'ai donc été obligée de renoncer à aller visiter une petite terre à moi qui est à une demi-lieue d'ici, et qui s'appelle Drentkau. J'ai donné à dîner à douze personnes, pasteurs et autorités locales; j'en ai deux autres encore à donner, pour avoir fait les politesses convenables: mon ménage ici est monté pour douze personnes, je ne puis aller au delà.
Louis, mon fils, baragouine l'allemand avec une telle hardiesse qu'il y fait des progrès; j'ai eu la visite du prince Frédéric de Carolath, le propriétaire de Saabor. Il est, dans la province, ce que sont les Lords-Lieutenants des comtés en Angleterre.
Günthersdorf, 19 juin 1840.—J'ai visité deux écoles qui sont sous ma juridiction; ce sont des écoles catholiques, et admirablement tenues. L'instruction des enfants m'a surprise; j'ai été ravie et édifiée au plus haut degré. J'ai fait quelques distributions encourageantes, et je me suis chargée de l'avenir d'un jeune garçon de douze ans, vraiment merveilleux d'intelligence et de savoir, mais trop pauvre pour entrer au séminaire, pour lequel il se sent une vocation particulière.
Sagan, 21 juin 1840.—J'ai reçu avant-hier, à Günthersdorf, une lettre qui m'a décidée à venir ici. M. de Wolff m'écrivait de Berlin qu'il se passait ici des choses très irrégulières et opposées à l'intérêt de mes enfants; qu'il allait s'y rendre pour les faire rectifier, et qu'il m'engageait à y aller de mon côté. Je suis donc partie hier matin de Günthersdorf avec M. de Valençay; nous avons mis six heures pour venir. Je suis descendue à l'auberge; dans l'état actuel des choses, je n'aurais pas jugé convenable de descendre au château. Mais quelle impression singulière cela me cause! Ici, où ont demeuré mon père, ma sœur, où j'ai tant été dans mon enfance, être à l'auberge!
Après une heure de conversation avec M. de Wolff, nous avons été au château. J'y ai tout reconnu, excepté ce qu'on s'est un peu empressé d'enlever et qu'on sera peut-être obligé d'y rapporter. Le vieux homme d'affaires de ma sœur aînée pleurait à chaudes larmes. Il est au plus mal avec celui de ma sœur, la princesse de Hohenzollern, M. de Gersdorff, que j'ai vu. Je ne lui ai point parlé d'affaires, d'abord parce que ce sont celles de mes fils, et non les miennes, puis parce que je voulais éviter les aigreurs directes.
Sagan est vraiment beau, c'est-à-dire le château et le parc sont beaux, car le pays est inférieur à celui dans lequel se trouvent mes propriétés. Mais l'habitation est grandiose; j'y ai retrouvé quelques vieilles figures du temps de mon père qui m'ont touchée. Des portraits de famille m'ont fait plaisir.
Il y a ici une comtesse Dohna, qui a été élevée, d'abord chez ma mère, puis chez ma sœur aînée, mariée, dans le pays, à un homme très comme il faut. Cette jeune femme était comme l'enfant de la maison. Elle est venue, hier, prendre le thé avec moi, et j'ai eu plaisir à la voir, et à causer avec elle de ma pauvre sœur, la duchesse de Sagan, et du dernier séjour qu'elle a fait ici, peu de temps avant sa mort.
Ce matin, j'ai été à la messe dans la charmante église des Augustins, où mon père repose depuis trente-neuf ans! J'ai été fort remuée par tout l'office, par la musique qui était excellente.
En sortant de là, j'ai été voir la comtesse Dohna. Elle est venue avec moi au château, dont je voulais visiter les dépendances, que je n'avais pas parcourues hier. J'ai trouvé, dans les remises, une ancienne voiture dorée et doublée de velours rouge, ressemblant, à peu de chose près, à celle des Princes d'Espagne, à Valençay. C'est celle dans laquelle mon père a quitté la Courlande et est venu ici. L'homme d'affaires de ma sœur de Hohenzollern, qui vend tout ce qui n'appartient pas au fief, a mis cette voiture en vente; je l'ai achetée sur-le-champ, à la criée: trente-cinq écus!
A deux heures, selon l'usage de la ville, nous avons dîné. En sortant de table, nous avons été, au bout du parc, visiter une ancienne petite église, où ma sœur de Sagan m'avait dit qu'elle voulait faire inhumer mon père, se faire enterrer elle-même. Il faut restaurer cette petite église, ce qui sera aisé. On peut en faire un lieu de sépulture fort convenable et recueilli.
Günthersdorf, le 22 juin 1840.—Me voici rentrée dans mes bons petits foyers, que je prends fort à gré. J'ai, avant de quitter Sagan, ce matin, reçu des visites de beaucoup d'habitants, et traversé une longue conférence d'affaires. Toute cette question de Sagan se complique de telle sorte que cela durera fort longtemps. Wolff, Wurmb et l'ancien homme d'affaires de ma sœur aînée m'engagent, pour simplifier la question, à demander à ma sœur, qui me doit encore de l'argent sur Nachod[ [115], de me céder les bois allodiaux de Sagan, que mes fils retrouveraient ainsi un jour. Je ne dis pas non, car ces bois sont superbes, mais ce ne sont là que des questions subséquentes; il y en a de préalables, qui doivent être vidées avant, et qui ne le seront pas de sitôt. Les gens d'affaires me pressent beaucoup de passer l'année entière en Allemagne. Je ne veux pas de l'hiver dans un climat aussi froid, mais je veux bien revenir au printemps prochain, pour la belle saison. Je crois que mon fils a raison, quand il dit que c'est un grand bonheur pour lui de débuter dans ce pays-ci avec moi.
En revenant ici, je me suis arrêtée deux heures à Neusalz, qui est une ville curieuse à visiter. Elle est habitée, à moitié, par une colonie des frères Moraves, dont les usages sont à peu près ceux des Quakers; c'est assez particulier, surtout ce qu'ils appellent le repas d'amour. Dans leur église ils chantent, ils prient, et prennent du café avec des gâteaux, dans le plus grand silence et avec la plus parfaite gourmandise. Ils sont fort industrieux, très avides, pas mal hypocrites, prodigieusement propres; ils se tutoient entre eux. Ils ont des missionnaires et des ramifications dans le monde entier. Outre l'église des Moraves, il y a à Neusalz une église catholique et une église protestante toute neuve, fort jolie, que j'ai visitée pour y voir un cadeau du Roi de Prusse actuel: c'est un fort beau Christ, d'après Annibal Carrache. J'ai aussi examiné, dans le plus grand détail, une superbe forge, où on fabrique surtout de la fonte.
Günthersdorf, 23 juin 1840.—Il fait joli temps ce soir: mon jardin est vert, parfumé et frais. Il y a des heures, des dispositions de ciel et de nature, d'air et d'âme, qui font tout particulièrement saigner un cœur qui regrette, et, malgré l'agrément matériel de ce qui m'entoure, je suis aujourd'hui dans cette triste disposition. J'ai paperassé toute la matinée avec mon homme d'affaires, avec lequel j'ai été ensuite inspecter l'école protestante de ce village-ci.
Günthersdorf, 25 juin 1840.—J'ai employé ma journée d'hier, depuis dix heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, à aller visiter la partie la plus éloignée de mes propriétés, qui se compose d'une ville, de trois fermes, et d'une petite forêt. Dans une des fermes, on a transformé les restes d'un vieux château gothique en magasin. J'ai déjeuné chez un lieutenant en retraite, qui s'est marié et a affermé mes fermes, dont l'une a une bonne maison d'habitation; les fermes ont toujours été affermées ensemble, d'abord au grand-père, puis au père du fermier actuel; la femme de celui-ci est sur le point d'accoucher et ils comptent bien que le bail se renouvellera pour la quatrième génération. Dans la ville, qui est aux trois quarts catholique, j'ai été visiter l'église. J'y ai reçu une bonne réception. La situation de grand seigneur est, ici, bien différente de ce qu'elle est en France; mon fils en a la tête tournée.
Günthersdorf, 26 juin 1840.—Je dois retourner demain à Berlin, pendant que mon fils s'acheminera vers Marienbad. Mes forces se sont retrouvées dans la vie forestière et campagnarde que j'ai menée ici. J'ai été, hier, voir la plus mauvaise de mes propriétés. Cela s'appelle Heydau; c'est une ferme disputée au sable.
J'ai eu, à dîner, mon voisin, le prince Carolath de Saabor, gros homme entre cinquante et soixante ans, très poli et très bon.
Francfort-sur-l'Oder, 28 juin 1840.—J'ai passé toute la journée d'hier dehors, à travers la pluie et la grêle. J'aurais désiré un meilleur temps, pour les bonnes gens qui m'avaient préparé des réceptions, et pour moi-même, qui n'ai pu que fort mal juger deux fermes de nouvelle création: l'une s'appelle Peter-Hof, d'après mon père, l'autre Dorotheenaue, d'après moi. Ces fermes ont été établies sur les terrains à l'aide desquels les paysans de Kleinitz se sont rachetés de leurs corvées. De beaux bois environnent ces terres. Le garde général qui y demeure est d'une famille courlandaise qui a suivi mon père en Silésie. Un portrait frappant de mon père, qui en avait fait cadeau au sien, orne son salon. Il le tient en grand honneur, ce qui m'a empêchée de lui demander de me le vendre, comme j'en étais tentée.
En arrivant ici, j'y ai trouvé une lettre de Mgr le duc d'Orléans, fort obligeante pour moi, et fort convenable sur la mort du Roi de Prusse et sur son successeur. Voici le passage relatif à la France: «L'agitation de la surface a disparu; mais il y a encore des nuages à l'horizon, et l'orage, pour avoir été habilement éloigné, n'a pas été absolument dissipé. Cependant, l'intervalle des sessions se passera bien. Le Roi seul et M. Thiers sont sur la scène; aucun des deux ne veut embarrasser l'autre; tous deux veulent se faciliter leur tâche; aucune question ne surgira pour les diviser. Pour ma part, je souhaite tout succès à notre grand petit Ministre, qui peut faire un bien immense à ce pays.»
J'ai dit adieu à mon fils, ce qui m'a fait de la peine. Il est bon enfant, naturel, facile et doux; je lui sais gré de s'être plu en Silésie, et d'y avoir, à tous les égards, montré un bon esprit. Et puis c'était quelqu'un à moi, et je commence à sentir la grande différence qu'il y a entre la solitude et l'isolement. J'ai longtemps confondu ces deux états, qui semblent si analogues, et qui sont si différents: je porte très bien l'une; l'autre me fait peur.
Berlin, 29 juin 1840.—Je suis arrivée ici hier, à trois heures après midi. J'y ai trouvé beaucoup de lettres, mais pas bien intéressantes; cependant, Mme Mollien mande la grossesse de Mme la duchesse d'Orléans et ajoute qu'elle est retombée dans les souffrances d'estomac dont la rougeole semblait l'avoir tirée. Madame Adélaïde, qui m'écrit aussi, paraît fort satisfaite de la manière dont la revue de la Garde nationale s'est passée, et surtout de la façon dont M. le duc d'Orléans a été reçu, à son retour d'Afrique. Quelques-uns de ses officiers d'ordonnance sont morts, et beaucoup sont restés, au blessés ou malades, en arrière; lui-même est fort maigri.
Ici, à Berlin, d'après ce que j'ai entendu des diverses personnes que j'ai vues, hier dans la soirée, on est très content de la bonté, de la mesure, de la sagesse du nouveau Roi. Il travaille beaucoup, accueille tout le monde, se montre plein d'égards pour les amis et pour les directions de son père. M. de Humboldt m'a rapporté toutes sortes de paroles gracieuses de Sans-Souci. Le Prince et la Princesse de Prusse m'en ont transmis autant. Mme de Perponcher m'a prévenue qu'il y aurait grande Cour de condoléance vendredi prochain, ici, et m'a indiqué le oicstme.
Le seul changement qui se soit encore fait depuis le nouveau règne, c'est que le Roi travaille avec chacun de ses Ministres en particulier, tandis que le feu Roi ne causait qu'avec le Prince de Wittgenstein, et ne travaillait qu'avec le comte Lottum. M. d'Altenstein, qui était ministre des Cultes et de l'Instruction publique, était mort trois semaines avant le feu Roi et n'avait point encore été remplacé. On attend, avec impatience, de savoir par qui cette place importante sera remplie; on verra, dans ce choix, une indication sur l'esprit qui dirigera le règne actuel. Cette nomination est, par cela même, le premier embarras du Roi.
Berlin, 1er juillet 1840.—Mon grand grief contre les villes, ce sont les visites à faire et à recevoir. J'ai beau n'être ici qu'un oiseau de passage, je suis victime de cet inconvénient. J'ai donc fait et reçu prodigieusement de visites hier, matin et soir. Le Prince de Prusse, qui est parti ce matin pour Ems, a été longuement chez moi. Il m'a dit que l'Impératrice de Russie était fort satisfaite de sa future belle-fille. C'est avec l'Impératrice elle-même que la jeune Princesse se rendra en Russie.
Lord William Russell est aussi venu me voir; il m'a dit que lady Granville avait ordonné à M. Heneage, qui est attaché à l'ambassade de son mari, à Paris, d'accompagner Mme de Lieven en Angleterre.
Je suis allée, avec Wolff, voir l'atelier de Begas, peintre allemand, élevé à Paris, sous les yeux de Gros. Il a beaucoup de talent.
Il y a eu un tremblement de terre dans le département d'Indre-et-Loire! On l'a ressenti à Tours; à Candes, à quatre lieues de Rochecotte, plusieurs maisons ont été renversées. Rien, Dieu merci, à Rochecotte, mais cette visite souterraine m'effraye: cela pourrait bien, en se renouvelant, faire crouler toutes mes constructions et tarir mon puits artésien.
Potsdam, 2 juillet 1840.—J'ai quitté hier Berlin à onze heures du matin, par le chemin de fer. Je me suis trouvée dans le même wagon que le prince Adalbert de Prusse, cousin du Roi, lord William Russell, et le Prince Georges de Hesse. A la descente du chemin de fer, qui, en moins d'une heure mène à Potsdam, j'ai trouvé la voiture et les gens de la Princesse de Prusse, avec l'invitation de me rendre tout de suite chez elle au Babelsberg, joli castel gothique qu'elle a fait bâtir sur une hauteur boisée qui domine le cours de la Havel: c'est petit, mais très bien arrangé et en très belle vue. Nous sommes restées à causer pendant une heure. Sa voiture est restée à ma disposition à Potsdam, après m'y avoir ramenée. Ma toilette faite, j'ai été à Sans-Souci, où le Roi dîne à trois heures. Il a été parfaitement bon et aimable ainsi que la Reine. Après le dîner, il m'a menée voir la chambre où Frédéric II est mort, et la bibliothèque de ce Prince. Il a voulu que je le suivisse sur la terrasse, qui est une très belle chose; puis, on m'a confiée à la comtesse de Reede, grande-maîtresse de la Reine, et à Humboldt, et on m'a conduite, en calèche, au Palais de marbre qui renferme quelques beaux objets d'art, et au Nouveau Palais où se donnent les grandes fêtes d'été. La Princesse de Prusse y est venue à notre rencontre, et m'a menée à Charlottenhof, création du Roi actuel, sur les modèles, plans et dessins d'une villa de Pline: c'est charmant, plein de belles choses rapportées d'Italie, qui se marient admirablement à une inconcevable profusion de fleurs, des peintures à fresque comme à Pompéi, des fontaines, des bains antiques, tout cela du meilleur goût. Le Roi et la Reine y étaient: on y a pris le thé; après quoi, le Roi m'a fait monter à côté de lui dans un poney-chaise et m'a menée, par des allées superbes de vieux chênes, jusqu'à Sans-Souci, où il a voulu que je restasse souper. Ce souper se sert dans un petit salon, sans apparat; on cause plus qu'on ne mange. Cela s'est prolongé agréablement et facilement jusqu'à onze heures. Le Roi m'a promis son portrait, et a été, à tous égards, parfait pour moi. Il m'a fait promettre de revenir le voir à Berlin, et a été, comme on dit ici, très herzlich[ [116].
Ce matin, Humboldt est venu de sa part me proposer, avant d'aller déjeuner chez la Princesse de Prusse, de voir l'île des Paons, avec les admirables serres qui s'y trouvent, et une curieuse ménagerie. Les bateliers du Roi et les directeurs des établissements botaniques m'attendaient, et j'ai rapporté des fleurs superbes. Nous sommes arrivés un peu tard chez la Princesse de Prusse, qui, après le déjeuner, m'a menée, en poney-chaise, voir Glinicke, la très jolie villa du Prince Charles, qui est en ce moment, avec sa femme, aux bains de Kreuznach. De là, j'ai regagné Potsdam, le chemin de fer, et Berlin.
Berlin, 3 juillet 1840.—Mme de Perponcher est venue me prendre à quatre heures aujourd'hui, et en me faisant passer par les appartements de sa mère, la comtesse de Reede, au château, m'a fait éviter la file, et la foule; nous nous sommes ainsi trouvées des premières à la Cour de condoléance que la Reine a reçue à Berlin, assise sur son trône, dans une chambre tendue de noir, les volets fermés, et la pièce uniquement éclairée par quatre grands cierges d'après l'ancienne étiquette. La Reine avait un double voile, l'un flottant en arrière, l'autre baissé devant, et toutes les dames de même, ce qui fait qu'on ne se distinguait pas. Une révérence silencieuse devant le trône, et voilà tout. C'était singulièrement grave et lugubre, mais très noble et imposant. Les hommes, qui ont défilé après nous, étaient en uniforme, et à visage découvert, mais tout ce qui, dans leurs uniformes, était en or ou en argent, recouvert de crêpe noir.
Berlin, 5 juillet 1840.—Voilà mon séjour à Berlin terminé. J'ai été, ce matin, à la grand'messe, ce qui est moins méritoire ici qu'ailleurs, à cause de l'excellente musique qu'on y entend.
Herzberg, 6 juillet.—Je suis partie ce matin de Berlin par le chemin de fer jusqu'à Potsdam, où je me suis arrêtée pour déjeuner. A la descente du train, j'ai trouvé le valet de chambre de la Princesse de Prusse avec une lettre d'adieu très affectueuse; j'ai été gâtée jusqu'au dernier moment. Je suis pénétrée de reconnaissance, car tout le monde m'a témoigné un empressement, une bienveillance, une cordialité, que l'Angleterre seule m'avait offertes jusqu'ici.
J'ai fini les Récits des temps mérovingiens, par M. Augustin Thierry: cela ne manque pas d'intérêt, ni surtout d'originalité; comme tableau de mœurs étranges et inconnues, cela a de la valeur. J'ai commencé les Dialogues de Fénelon sur le Jansénisme, livre peu connu, fort oublié, admirablement bien écrit, et parfois aussi piquant que les Provinciales.
Kœnigsbruck, 8 juillet 1840.—Je suis arrivée hier ici, à six heures du soir, chez ma nièce la comtesse de Hohenthal. La dame du lieu est plus grande, plus blonde, plus spirituelle, aussi bonne, et, à mon gré, plus jolie et plus aimable que sa sœur, Mme de Lazareff. Son autre sœur, Fanny, joint un excellent caractère à de la gaieté d'esprit; si sa santé était meilleure, elle serait jolie. Le comte de Hohenthal est un homme comme il faut, qui admire et adore sa femme. Miss Harrison, l'ancienne gouvernante de ces dames, est une personne mesurée et dévouée, qui leur a tenu lieu de mère, et qui est respectée comme telle dans la maison. Kœnigsbruck est une grande maison plus vaste que belle, à l'entrée d'un petit bourg; la position serait pittoresque et la vue agréable, si elle n'était pas comme étouffée par les communs et les basses-cours, qui, à la mode allemande, se trouvent beaucoup trop rapprochés du château. Le pays offre la transition de la Prusse stérile et plate, à la Saxe productive et coupée.
Voici l'extrait d'une lettre de M. Royer-Collard, écrite de Paris au moment où il allait partir pour le Blésois: «Thiers est venu, aujourd'hui même, s'asseoir ici avec M. Cousin silencieux, qui représentait le frère compagnon du Jésuite. Thiers parle fort dédaigneusement des Ministères qui ont précédé le sien, modestement de ses succès à l'intérieur; du reste, fort aimable pour moi.»
Kœnigsbruck, 9 juillet 1840.—J'ai visité aujourd'hui le château en détail. Il y aurait de quoi faire d'assez belles choses, mais ce n'est pas trop le goût du pays, où les seigneurs, faisant généralement valoir leurs propriétés eux-mêmes, préfèrent l'utile à l'agréable.
Ma nièce m'ayant dit que le Roi et la Reine de Saxe lui avaient témoigné le désir de me voir, j'ai écrit hier à Pillnitz où se trouve la Cour, pour demander à voir Leurs Majestés; quand j'aurai la réponse, je fixerai le moment de mon départ.
Mes nièces, qui passent habituellement leurs hivers à Dresde, m'ont dit que le ministre de France, M. de Bussières, y était fort mal vu. On lui trouve un mauvais esprit et un mauvais ton; il y a introduit d'assez désagréables façons, et a fort blessé la Reine, par des propos au moins déplacés sur son compte. On souhaite beaucoup qu'il obtienne une autre mission diplomatique.
Dresde, 11 juillet 1840.—J'ai quitté Kœnigsbruck ce matin. J'ai revu avec plaisir les jolis environs de Dresde. Je vais faire ma toilette et partir pour Pillnitz.
Dresde, 12 juillet 1840.—Le château de Pillnitz n'est ni très beau, ni très curieux; les jardins sont médiocres, mais la position aux bords de l'Elbe est charmante, et toute la contrée gracieuse et riche. Toute la famille Royale de Saxe y était réunie hier. La Reine, que j'ai connue jadis à Bade, avant son mariage, est la femme la plus grande que je connaisse; elle a beaucoup de bonté, d'instruction et de bienveillante simplicité. Le Roi, qui avait dîné plusieurs fois à Paris, chez M. de Talleyrand, est naturel, ouvert, surtout quand le premier moment, toujours dominé par la timidité, est passé. La Princesse Jean, sœur de la Reine, et sœur jumelle de la Reine de Prusse, ressemble d'une manière frappante à cette dernière, mais elle est tellement éteinte par ses fréquentes couches qu'elle semble avoir à peine la force de se mouvoir et d'articuler quelques paroles. Je l'avais aussi connue à Bade, fort jolie et agréable. Son mari, le Prince Jean, est un des princes les plus instruits du temps, fort occupé de choses sérieuses; sa tournure et toute sa personne sont fort négligées: il a quelque chose du professeur allemand. La princesse Auguste, cousine du Roi, a été successivement recherchée, il y a trente ans, par tous les souverains de l'Europe. Napoléon avait discuté son nom, dans le Conseil où son mariage fut décidé; elle n'en est pas moins restée fille, et, qui plus est, très douce vieille fille. Elle n'a jamais été jolie, mais elle était blanche et fraîche avec quelques jolis détails. L'expression de sa physionomie est restée bonne et prévenante. Enfin, j'ai fait la conquête de la Princesse Amélie, sœur du Roi, celle qui écrit des comédies. Elle a de l'esprit, de l'imagination, une conversation vive et piquante, de la bonté, et elle a été remarquablement aimable pour moi.
Après le dîner, on m'a menée, pour changer ma toilette, dans un très bel appartement, que j'étais tentée de dévaliser, tant il y avait de belles porcelaines de vieux Saxe. La Reine m'a fait chercher. On m'a conduite dans son cabinet, où elle m'a questionnée, à la façon des Princesses. Tout le monde s'est bientôt rassemblé, en toilette de promenade, et on est parti, en calèches, pour une assez longue course. On cultive beaucoup la vigne dans les environs de Dresde. Au sommet des vignes royales, le Roi a fait construire un petit pavillon, qui m'a rappelé celui de la grande-duchesse Stéphanie à Bade. C'était le but de la promenade; la vue y est superbe: à droite, Dresde; en face, l'Elbe et ses riantes rives; à gauche, la chaîne de montagnes qu'on appelle la Suisse saxonne. On a pris le thé dans le pavillon, on a causé assez agréablement, puis on m'a dit adieu, avec toutes sortes de bonnes et aimables paroles. Ma voiture avait suivi, je l'ai reprise, et suis revenue à Dresde à dix heures du soir.
Dresde, 13 juillet 1840.—J'ai été, hier matin dimanche, à la messe dans la chapelle du Château, dont la musique est célèbre dans toute l'Allemagne. C'est le seul lieu où l'on entende encore des chanteurs à la façon de Crescentini et de Marchesi. Cette musique si fameuse ne m'a pas satisfaite; elle était beaucoup trop musique d'opéra, bruyante et dramatique au lieu d'être recueillie. D'ailleurs, ces voix mutilées, malgré leur éclat, ont quelque chose d'aigre et de criard qui me déplaît. Je n'ai jamais pu goûter celle de Crescentini, aux grands succès duquel j'ai assisté, à la Cour de Napoléon.
Après la messe, nous avons visité l'intérieur du Château, où Bendemann, un des artistes les plus distingués de Dusseldorf, peint maintenant à fresque la grande salle dans laquelle le Roi fait l'ouverture et la clôture des États. Ce sera une belle chose, comme composition et comme exécution, mais à laquelle il manquera toujours la clarté que l'Italie seule peut répandre sur ce genre de peinture, qui en réclame beaucoup. Les appartements de l'Électeur Auguste le Fort, meublés dans le goût de l'époque, et qui, depuis, n'ont été habités que par l'Empereur Napoléon, m'ont fort intéressée; il s'y trouve une grande richesse en meubles de Boule, laques, cuivres dorés, vieilles porcelaines, bois incrustés, mais le tout est mal tenu, mal rangé, et ne fait pas le quart de l'effet que cela devrait produire. Le Château, en lui-même, au dehors, a l'air d'un vieux couvent, mais dans les cours intérieures, il y a des détails d'architecture curieux, et qui rappellent le château de Blois, sans l'égaler. Rien n'est comparable, pour donner de la légèreté, de la grâce, de l'élégance aux constructions, à cette pierre éternellement blanche, qui est si exclusivement particulière au centre de la France. Ici, la pierre est très noire.
J'ai eu, le soir, la visite du baron de Lindenau, Ministre de l'Instruction publique et Directeur des musées. Il a joué un rôle politique important dans les affaires de Saxe, lors de la co-Régence du Roi actuel. Je l'avais connu, autrefois, chez feu ma tante, la comtesse de Recke; c'est un homme distingué, et j'ai été fort aise de le revoir.
Mon neveu nous a conduits, ce matin, visiter le Palais japonais, qui contient la Bibliothèque Royale, les manuscrits, les pierres gravées, les médailles et les gravures. J'ai parcouru vingt chambres voûtées qui contiennent toutes les porcelaines connues, de toutes les époques et de tous les pays. Il y a des choses fort curieuses et fort belles. Cette collection est surtout fort riche en chinoiseries. En sortant de là, nous avons été à la Manufacture Royale de porcelaines, qui a conservé la belle pâte si fort admirée dans le vieux Saxe que vendent les marchands de curiosités.
Après dîner, j'ai été au Musée historique, qu'on appelle ici le Zwinger, et qui est arrangé dans le goût de la Tour de Londres. M. de Lindenau avait averti les Directeurs en chef, qui sont de vrais savants et qui nous ont tout expliqué à ravir. Je connaissais, d'autrefois, la Galerie de tableaux et le Trésor, je n'y suis donc pas retournée.
Téplitz, 14 juillet 1840.—La journée, de Dresde ici, n'est pas forte: huit petites heures, voilà tout, à travers un pays charmant. On ne va pas vite, à cause des montagnes, mais la variété et l'agrément des sites dédommagent de ces retards. Il y en a, de ces sites, qui rappellent le Murgthal, d'autres Wildbad. L'Erzgebirge, au pied duquel se trouve Téplitz, sans être une chaîne de montagnes imposante, sert pourtant de fond de tableau. D'ailleurs, ce sont des montagnes fort boisées, les villages sont jolis, les fleurs cultivées, les routes, partout, très belles. Aussitôt après mon arrivée, j'ai eu la visite de ma nièce, la princesse Biron, celle qui a épousé l'aîné de mes neveux. Elle m'a fait monter dans sa calèche, nous avons été voir la ville qui n'est pas mal, les promenades qui sont jolies, et le village de Schœnau, qui touche à la ville et où se trouvent les principaux établissements de bains. Tout cela est très bien, et élégamment bâti. Téplitz a beau être très joli, il ne vaut pas le cher Bade. Il y a aussi une grande différence pour le mouvement, qui me paraît être assez médiocre ici. On dit que la mort du Roi de Prusse fera beaucoup de tort, car il y venait chaque année.
La princesse Biron est une douce personne, qui, sans être jolie, a l'air très noble, et qui est fort aimée et respectée dans la famille de son mari.
Téplitz, 15 juillet 1840.—Je vais partir pour Carlsbad où je reverrai ce soir mes deux sœurs, dont je suis séparée depuis seize ans. Une trop longue absence a rompu mes habitudes et m'a laissée étrangère aux intérêts des uns et des autres... Aussi, je commence cette journée avec émotion.
Carlsbad, 16 juillet 1840.—La journée a été de quinze heures, pendant lesquelles je ne me suis pas arrêtée une minute: vingt-six lieues à faire, toujours en montant et en descendant. La sortie de Téplitz est jolie encore jusqu'à Dux, ce château du comte Wallenstein où Casanova a écrit ses Mémoires; mais, plus loin, commence une aridité fatigante. Il était dix heures quand je suis arrivée. Mes sœurs étaient encore en face l'une de l'autre, à faire des patiences. Jeanne, la duchesse d'Acerenza, m'a reçue fort naturellement; Pauline, la princesse de Hohenzollern, avec une certaine gêne qui m'a aussitôt gagnée. Nous n'avons parlé que de choses indifférentes; elles m'ont offert du thé, et je suis allée ensuite dans la maison en face, où ma sœur Jeanne a loué un appartement pour moi.
Carlsbad, 17 juillet 1840.—Le duc de Noailles m'écrit, de Paris, qu'il a dîné chez l'ambassadeur de Sardaigne[ [117] avec M. Thiers, et qu'il a beaucoup causé avec lui. Il l'a trouvé tout entier à l'Afrique, voulant y dépenser des sommes immenses, y faire une grande guerre, y avoir une armée de quatre-vingt mille hommes, faire l'enceinte continue dont on a déjà tant parlé, pour entourer toute la plaine de la Mitidja[ [118]. Il tâche de prouver qu'il résultera de tout cela des merveilles dans deux ou trois ans, c'est-à-dire la vraie possession de l'Afrique, une grande colonisation, et un port magnifique sur la Méditerranée. Le duc de Noailles me dit aussi que Mme de Lieven est à Londres, où elle s'applaudit beaucoup de l'accueil qu'on lui fait.
Un autre correspondant m'écrit ceci: «Le Roi ne paraît pas s'être rapproché de son Ministère, quoique étant, dit-on, dans les meilleurs termes, avec les personnes qui le composent. Le Roi a une partie à regagner, et il attend patiemment que le jeu soit beau à jouer. M. Guizot est, paraît-il, toujours à la mode en Angleterre[ [119]. Il parie aux courses, et a gagné deux cents louis; avouez que M. Guizot sur le turf est une des plus curieuses anomalies de l'époque!»
Mes sœurs m'ont menée, hier, voir les différentes sources et les boutiques qui sont très jolies. J'ai dîné, ensuite, chez elles, à trois heures, avec mon ancien beau-frère, le comte Schulenbourg[ [120]; puis, nous avons été faire une promenade le long de la vallée, qui ressemble beaucoup à celle de Wildbad. J'y ai retrouvé, en fait de connaissances, le prince et la princesse Reuss-Schleiz; le comte et la comtesse de Solms, fils du premier mariage de la vieille Ompteda; la comtesse Karolyi, celle qu'on appelle Nandine; le vieux Lœvenhieln avec sa femme, qui se nommait Mme de Düben en premières noces; Liebermann et une vieille princesse Lichtenstein. Je suis rentrée chez moi à dix heures, un peu fatiguée de cette lanterne magique.
Carlsbad, 18 juillet 1840.—J'ai été, hier, faire une visite à la comtesse de Bjœrnstjerna, qui demeure dans la même maison que moi. Elle part ce matin pour Hamburg, où elle saura si elle doit rejoindre son mari à Stockolm ou à Londres. Son fils aîné épouse la fille unique de sa sœur, la comtesse Ugglas, morte il y a quelques années. J'ai eu quelque plaisir à retrouver un souvenir vivant de Londres, du meilleur temps de ma vie, même sous cette forme de cette petite Bjœrnstjerna. J'ai été aussi chez un vieux octogénaire, qui demeurait toujours chez ma tante, la comtesse de Recke, et que j'avais manqué à Dresde où je comptais le trouver. Il y demeure habituellement, dans une maison dont ma tante lui a légué l'usufruit, et sur laquelle j'ai des droits, après la mort de ce pauvre vieux bonhomme. Nous nous sommes attendris ensemble au souvenir de ma bonne tante.
Après avoir dîné chez mes sœurs, nous avons été nous promener, en calèche, par un joli chemin taillé dans la montagne, et visiter une fabrique de porcelaines, où il y a d'assez jolies choses. C'est une industrie qui s'est généralement répandue en Bohême depuis quelque temps, mais qui reste fort en arrière de ce qu'elle est en Saxe.
Carlsbad, 19 juillet 1840.—Ma journée d'hier s'est passée à peu près comme la précédente, et comme, probablement, se passeront toutes celles de mon séjour ici. Je m'éveille toujours de bonne heure, j'écris jusqu'à neuf heures, je me lève, je m'habille; à dix heures, je vais chez mes sœurs, je reste avec elles à causer jusqu'à midi; je fais alors des visites d'obligation ou je rentre pour lire. Je retourne chez mes sœurs à trois heures, pour dîner; puis je les mène se promener dans la calèche que j'ai louée ici; à six heures, elles s'établissent devant leur porte à voir passer le monde; j'y reste un peu, puis je rentre chez moi; enfin, je retourne chez elles à huit heures pour le thé.
Ma sœur Hohenzollern a apporté ici toutes les lettres curieuses qui avaient appartenu à ma mère, et dont ma sœur, la duchesse de Sagan, s'était emparée, elle m'a proposé d'en prendre le tiers, et nous en avons fait le partage. Ma part contient des lettres du feu Roi de Pologne[ [121], de l'Empereur Alexandre, des frères et sœurs du grand Frédéric, de Gœthe, de l'Empereur Napoléon à l'Impératrice Joséphine, du grand Condé, de Louis XIV, et par-dessus tout, une lettre de Fénelon à son petit-neveu, celui qu'il appelait Fanfan[ [122]. Elle est renfermée dans un papier, sur lequel l'Evêque d'Alais, M. de Bausset, a écrit une note signée, constatant l'authenticité de cette lettre, ce qui fait un double autographe.
Carlsbad, 20 juillet 1840.—J'ai été, hier, à la messe, au milieu d'une foule énorme, car ce pays-ci est essentiellement catholique. Les petites chapelles, les grands crucifix, les ex-voto, répandus dans la montagne, sont tous visités, les dimanches, par le peuple, qui y dépose de petites bougies et des fleurs. J'ai été visiter deux de ces petits lieux de dévotion, qui, outre la pensée religieuse, font un très joli effet dans le paysage.
J'ai, ensuite, retrouvé mes sœurs à leur place habituelle. La comtesse Léon Razumowski et la princesse Palfy étaient avec elles; j'ai fait leur connaissance, sans y trouver grand intérêt. Cette comtesse Razumowski est ici à la tête des plaisirs; ce sont tous les jours des thés, des goûters, etc., à la mode des dames russes à Bade.
M. de Tatitcheff est aussi ici. Il est venu dire qu'un jeune Russe, arrivant droit de Rome, dit y avoir laissé le Pape dans un état désespéré.
Le soir, une Mrs Austin, bel esprit anglais, apportant des lettres de recommandation à mes sœurs, est venue les voir. Elle voit beaucoup M. Guizot, à Londres, le cite à tout propos, et se vante fort de connaître lady Lansdowne.
Carlsbad, 22 juillet 1840.—J'ai reçu, hier, une lettre fort touchante de l'abbé Dupanloup. Il a été se rafraîchir, se recueillir et se reposer à la Grande Chartreuse, d'où il m'écrit. Il comptait retourner promptement à Paris, pour assister, d'office, au sacre du nouvel Archevêque[ [123], à propos duquel il me montre un grand souci sur l'état du clergé français, dont il dépeint l'irritation comme très grande.
J'ai aussi une lettre de la princesse de Lieven, de Londres. Elle me dit: «Grande débilité dans le Ministère, mais certitude de vivre toujours, à la condition d'une chétive santé. La popularité de la Reine est revenue tout entière depuis l'attentat contre sa personne[ [124]. Elle s'est vraiment conduite avec un grand courage et un grand calme, très honorable et très rare à son âge; elle aime beaucoup son mari, qu'elle traite en petit garçon. Il a moins d'esprit qu'elle, mais beaucoup de calme et de tenue. M. Guizot a une excellente position ici; il est fort honoré par tous et parfaitement content. M. de Brunnow est bien petit; on les trouve, lui et sa femme, bien ridicules et parfaitement déplacés. La petite Chreptowicz, fille du comte Nesselrode, qui est ici, en est bien honteuse et triste. Alava n'a plus sa gaieté. Lady Jersey a des cheveux gris. Lord Grey a fort bonne mine, mais il est bien grognon.»
On dit ici que Matusiewicz est dangereusement malade de la goutte à Stockholm, et que M. de Potemkin est devenu fou furieux à Rome. Cela va donner du revirement diplomatique à la Russie, et tirera peut-être mon cousin Paul Medem de Stuttgart.
Carlsbad, 27 juillet 1840.—Je compte partir après-demain pour Bade. Il est arrivé hier un M. de Hübner, Autrichien[ [125], employé dans les bureaux du prince de Metternich. Il m'a apporté une invitation pressante du Prince à aller le voir à Kœnigswarth, qui n'est qu'à six heures de chemin d'ici. Je me suis excusée en termes très affectueux, mais j'ai refusé. Il ne serait pas obligeant pour mes sœurs d'abréger d'un jour ou deux mon séjour auprès d'elles, après une si longue séparation, et, surtout, j'ai une grande peur des interprétations stupides de nos gazettes. Frédéric Lamb, Esterhazy, Tatitcheff, Fiquelmont, Maltzan et d'autres diplomates se réunissent à Kœnigswarth; cela fixerait l'attention, et je ne me soucie pas du tout que mon nom, qui n'est point encore assez tombé dans l'oubli, figure dans les agréables commentaires des journaux.
Carlsbad, 30 juillet 1840.—Je quitte Carlsbad aujourd'hui à midi. Je me rends avec ma sœur Acerenza, à Lœbichau, en Saxe, terre qui lui appartient et où ma mère est enterrée. Elle ira ensuite rejoindre ma sœur de Hohenzollern à Ischel où celle-ci se rend aussi aujourd'hui. Nous nous quittons dans les meilleurs termes, et j'ai promis d'aller les voir à Vienne, au prochain voyage que je ferai en Allemagne.
Lœbichau, 31 juillet 1840.—Je suis arrivée hier soir. J'ai traversé un pays de montagnes pittoresques, boisé, arrosé. J'ai voyagé dans ce joli duché de Saxe-Altenbourg, si fertile, si riant, si habité, où j'ai passé tous les étés jusqu'à l'époque de mon mariage. J'y suis revenue plusieurs fois depuis; beaucoup de souvenirs m'y font prendre intérêt, et les émotions ne m'ont pas manqué. Quelques vieilles figures de l'ancien temps m'ont encore saluée. Je suis entrée dans la chambre où ma mère est morte, et que ma sœur habite maintenant, et nous avons été au bout du parc visiter son tombeau. J'ai voulu aller au presbytère voir la femme du Pasteur, qui était ma très fidèle compagne d'enfance. Une de ses filles est ma filleule; c'est une jolie personne.
Lœbichau, 1er août 1840.—Il a plu pendant toute la journée d'hier, il n'y a pas eu moyen de sortir. Je me suis bornée à parcourir la maison et à revoir les chambres que j'ai habitées à différentes époques. Quelques personnes de l'endroit et des environs sont venues nous voir, entre autres une chanoinesse, Mlle Sidonie de Dieskau, grande amie de ma mère, chez laquelle j'allais beaucoup dans mon enfance, qui est une personne fort spirituelle, animée, et qui porte ses soixante-douze ans admirablement.
J'ai trouvé ici une lettre de la duchesse d'Albuféra, qui me mande ce qui suit: «Il y a eu, dernièrement, une soirée chez lady Sandwich. Vous ne devineriez jamais qui s'y trouvait, pour amuser la compagnie... Un magnétiseur! On a entendu la marquise de Caraman dire au jeune duc de Vicence: «Si nous étions seuls, que j'aimerais à me faire magnétiser, mais je n'oserais devant du monde... je craindrais trop de me trahir par mon émotion!»—Le maréchal Valée continuera à commander en Afrique, malgré les diatribes dont il est l'objet, à cause de la difficulté de lui trouver un remplaçant.—Les Flahaut sont revenus, fort adoucis, très gouvernementaux, et vont très souvent à Auteuil, où M. Thiers est établi.—Le mariage de lady Acton avec lord Leveson est décidé, et fixé à ce mois-ci. Il se fera en Angleterre, où les Granville ont été appelés par la maladie grave de leur fille, lady Rivers. Lord Granville ne se souciait nullement de ce mariage. Il a fallu bien des instances pour obtenir son consentement; la grande passion du fils a renversé tous les obstacles.»
Lœbichau, 2 août 1840.—J'ai été hier, avec ma sœur, à une petite demi-lieue d'ici, visiter un pavillon, au milieu d'un parc, dans lequel j'ai demeuré pendant plusieurs étés. C'était un cadeau que ma mère m'avait fait, et que je lui ai rendu, au moment de mon mariage. Il est en assez mauvais état maintenant, mais je l'ai revu avec plaisir. En revenant, j'ai été dans le village rechercher encore quelques anciens souvenirs.
Schleitz, 3 août 1840.—Cette ville est la résidence du prince de Reuss LXIV. Elle a brûlé, il y a trois ans. Le Château est tout neuf, rebâti dans le genre caserne, avec deux tours fort mesquines. C'est dommage, car le pays est joli, surtout vers le point de Gera, où j'ai dîné, chez cette chanoinesse de Dieskau, dont j'ai parlé plus haut, et que j'aime des meilleurs souvenirs de mon enfance. Elle est très bien établie.
Nüremberg, 4 août 1840.—Je suis arrivée tard, hier soir, à Bayreuth, et j'en suis repartie aujourd'hui, de grand matin.
Il suffit de traverser les rues de Nüremberg pour être frappé de son aspect particulier. Les balcons octogones, et formant des tourelles en saillie, soit au milieu, soit au coin des maisons, presque toutes, avec pignon sur rue, ont un cachet à part. La multitude de niches avec des statues de saints, ferait croire qu'on est en pays catholique, et cependant la ville est entièrement protestante; mais la Réforme n'y a pas, comme ailleurs, exercé son vandalisme, et les habitants ont eu le bon goût de conserver, par respect pour les arts, ce qu'ils n'appréciaient plus par piété.
Hier au soir, au dernier relais, avant Bayreuth, j'ai rencontré des voyageurs inconnus, mais qui avaient l'air considérable. Le mari s'est approché de ma voiture et m'a demandé si je savais des nouvelles. J'ai dit que non; alors, il m'a conté qu'il était Genevois, qu'il menait sa femme malade à Marienbad; qu'en quittant Genève, il y avait vu arriver un de ses amis de Paris qui disait que, sur la nouvelle qu'une convention entre l'Autriche, la Prusse, la Russie et l'Angleterre, hostile au Pacha d'Égypte, avait été signée à Londres, le Roi des Français avait été furieux; que M. Thiers avait, immédiatement, ordonné une levée extraordinaire de deux cent mille hommes, pour se porter aux frontières du Nord, et de dix mille matelots[ [126]. Comme je ne vois plus de journaux, je suis dans une grande incertitude sur la valeur de ces nouvelles; je ne sais que penser et que croire de tous ces démêlés...
On m'a dit qu'il y aurait ici au 1er septembre un camp de plaisance qui durerait quinze jours: vingt mille hommes de troupes, toute la Cour de Bavière et d'autres Princes, le rendront fort brillant.
J'ai lu, dans le Galignani, la mort de lord Durham, il me semble qu'il sera peu regretté.
Je reviens de mes courses. L'église de Saint-Sebald manque de proportions, et les ornements en sont plus que médiocres, mais elle contient un beau monument. C'est une grande châsse en argent, recouverte de bandes dorées, placée dans un monument de fonte à jour, d'une délicatesse et d'une élégance remarquables; les ornements en sont d'une extrême richesse, et d'un dessin admirable. Dans l'Hôtel de Ville, la grande salle peinte à fresques par Albrecht Dürer, et où se sont tenues plusieurs diètes impériales, mérite d'être vue, ainsi que celle où se trouvent les portraits des citoyens de Nüremberg qui, par des fondations pieuses, ont été les bienfaiteurs de leur ville natale. La chapelle de Saint-Maurice, transformée en Musée, contient des tableaux intéressants de l'ancienne école allemande. La statue en bronze de Dürer, sur une des places, modelée par Rauch, de Berlin, et fondue ici, a de la noblesse, et produit un bel effet. Le vieux Château, qui, planté sur une élévation, domine la ville, en fait voir le panorama, ainsi que celui de toute la contrée. Ce vieux castel, tout chétif qu'il est, a le mérite d'une incontestable ancienneté; le Roi et la Reine de Bavière y demeurent quand ils sont ici. Un vieux tilleul, planté au milieu de la cour par l'Impératrice Cunégonde, aurait huit cents ans, s'il faut en croire la chronique. Il est permis de douter d'une date si reculée, mais non pas que cet arbre ait été témoin de bien des événements.
L'église de Saint-Laurent est très belle, très imposante; le tabernacle et la chaire sont des chefs-d'œuvre. Deux fontaines, l'une en fonte, l'autre en pierre, sur deux places, sont très remarquables par de curieux détails de sculpture, mais les petits filets d'eau qui en découlent leur donnent plutôt l'air d'ex-voto que de fontaines. La maison de l'Empereur Adolphe de Nassau, celle des Hohenzollern, longtemps Burgraves de Nüremberg, et plusieurs autres encore, appartenant à des particuliers, sont curieuses. La manie des restaurations a gagné Nüremberg. Ce serait fort louable, si on ne peignait pas à l'huile, en couleurs très voyantes, ces maisons qui, toutes sculptées et découpées, auraient surtout besoin de rester couleur pierre. Le cimetière de Saint-Jean contient les tombes de tous les hommes qui ont illustré la ville. La Rosenau, promenade publique dont les habitants sont très fiers, est humide et mal tenue.
J'ai fini ma tournée en visitant le magasin de jouets, célèbre depuis des siècles. On y fait toutes sortes de figures et de drôleries en bois parfaitement découpées.
Bade, 7 août 1840.—Me voici donc à Bade, qui m'a fait éprouver un vif serrement de cœur, en y rentrant seule tout à l'heure. La vue du Jagd-Haus, de la petite chapelle, des peupliers sur la route, je retrouvais à chaque pas un souvenir, un regret! Je demeure dans une petite maison fort propre, sur le Graben, en face de l'Hôtel de la ville de Strasbourg. On bâtit de tous les côtés; Bade sera bientôt une grosse ville, et me plaira beaucoup moins. En lisant les lettres que vous m'écrivez d'Amérique[ [127], je me dis souvent qu'elles auraient bien intéressé M. de Talleyrand; cela lui aurait rappelé tant de choses! Mais si ce pauvre cher M. de Talleyrand eût vécu, je doute qu'il vous eût laissé exiler si loin de nous, quoiqu'il ait souvent dit que, pour compléter l'éducation d'un homme politique, il fallait qu'il allât en Amérique, pour bien juger, de là, la vieille Europe.
Bade, 8 août 1840.—M. de Blittersdorf, que j'ai vu chez sa femme, m'a appris une nouvelle tentative folle de Louis Bonaparte, qui avait débarqué à Boulogne-sur-Mer, et avait essayé d'y exciter un soulèvement[ [128]. La nouvelle est venue par le télégraphe, ce qui fait qu'on n'a point de détails.
Le Roi de Würtemberg est ici, venant des eaux d'Aix-en-Savoie. Sa fille, et son gendre, le comte de Neipperg, sont venus le rejoindre; tout cela va beaucoup à la redoute, fait des parties, etc. M. de Blittersdorf m'a dit, aussi, que les nouvelles de Paris étaient fort à la guerre; que, pour sa part, il ne comprenait, ni comment elle pourrait avoir lieu, avec les raisons importantes que chacun avait pour l'éviter, ni comment on pourrait l'empêcher, après les mesures prises par lord Palmerston, ratifiées par les puissances du Nord[ [129], et avec l'élan donné à l'opinion, en France, qui se prononce unanimement, et surtout avec les succès du Pacha d'Égypte, dont les revers auraient, seuls, pu arrêter les mesures coercitives stipulées dans la Convention. On dit que, dans cette question, le Roi des Français est absolument d'accord avec M. Thiers, et qu'il a dit qu'il préférait la guerre à la révolution. On reproche à M. Guizot de n'avoir pas averti à temps pour empêcher la signature de la Convention. Il se justifie, en disant qu'il a averti, mais qu'on l'a laissé sans instructions; je rapporte là ce que m'a dit M. de Blittersdorf. Il est très soucieux de l'état des choses, et notamment de la position limitrophe du Grand-Duché de Bade, qui ne serait pas commode en temps de guerre. Il dit que cette position est rendue bien plus difficile par l'absence de cette forteresse, dont, depuis vingt-huit ans, il sollicite la création, de l'Autriche, sans pouvoir l'obtenir. Je suis revenue toute soucieuse de ces probabilités de guerre.
Bade, 9 août 1840.—Je suis rentrée, aujourd'hui, dans mes habitudes de la source. J'y ai retrouvé des figures des années précédentes; mon fils, M. de Valençay, est arrivé dans la journée de Marienbad. J'ai eu la visite du comte Woronzoff-Daschkoff, qui vient d'Ems. Il paraît que les eaux ont fait le plus grand bien à l'Impératrice de Russie, que le duc de Nassau s'est montré très froid pour la grande-duchesse Olga, et que la princesse Marie de Hesse a fort bien réussi auprès des grandeurs moscovites. Le comte Woronzoff dit qu'elle a de mauvaises dents, et ne vante pas trop sa beauté.
J'ai vu ensuite M. de Blittersdorf, qui prétend que le Roi de Würtemberg, la princesse Marie, sa fille, et même le comte de Neipperg, se repentent du mariage, qui les met dans une fausse position. On dit la Princesse en très mauvaise santé, fort peu riche, enfin, tout cela n'a pas le sens commun, d'autant plus que le comte de Neipperg n'a aucune distinction personnelle.
Le duc de Rohan est venu aussi: il m'a appris la mort de Mme de La Rovère (Élisabeth de Stackelberg), jeune et belle personne, heureuse, aimée; une amie de ma fille Pauline. Pauvre Mme de Stackelberg! Elle perd ainsi trois enfants, grands et aimables, en moins de six mois! C'est être bien rudement frappée! Elle est un ange véritable, et qui, toute sa vie, a été victime.
Bade, 10 août 1840.—J'ai reçu une lettre de la duchesse d'Albuféra, qui s'inquiète fort de son gendre, M. de La Redorte, ambassadeur en Espagne. Il est arrivé à Barcelone dans de fort tristes conjonctures; elle dit qu'il s'est montré à merveille, et qu'on est fort satisfait, à Paris, de l'attitude qu'il a prise, dès le début.
Toutes mes correspondances sont à la guerre, d'une façon qui me désole. C'est Mme de Lieven, qui, par un cri triomphal, a été la première à donner, dans une lettre à Mme de Flahaut, la nouvelle, à Paris, de la fameuse Convention des quatre Puissances. Cette Princesse moscovite s'est montrée dans la joie, ravie d'avoir des émotions dignes d'elle. Mais comment arrange-t-elle cela avec M. Guizot? Il paraît que ces bruits de guerre désolent Mme de Flahaut, qui s'est reprise de passion pour les Tuileries.
Le duc de Noailles est très fier, m'écrit-il, d'avoir prédit tous les conflits actuels. Je n'ai pas ses discours assez présents pour me souvenir de ses prédictions; en tout cas, c'est une triste consolation pour les malheurs qui menacent la société européenne.
Bade, 12 août 1840.—J'ai dîné chez les Wellesley, où se trouvaient la princesse Marie et le comte de Neipperg. Depuis que j'ai vu celui-ci, je conçois encore moins le mariage; on dit que le Roi de Würtemberg est mécontent de son gendre, qui fait le dédaigneux; celui-ci est susceptible et exigeant, la pauvre Princesse embarrassée entre son père et son mari, la société embarrassée entre le mari et la femme, enfin c'est une fausse et sotte position, pour les uns et pour les autres. La Princesse fait des frais, et, sans être jolie, elle est agréable; seulement, je ne sais ce qu'elle a dans la taille; elle n'a les mouvements ni libres ni faciles.
J'ai été, le soir, à un concert chez la comtesse Strogonoff, où se trouvaient aussi la princesse Marie, et le grand-duc de Bade. J'ai vu, là, la société élégante. Je n'ai été frappée de rien de particulier, et je n'ai fait, heureusement, aucune nouvelle connaissance.
Bade, 13 août 1840.—J'ai lu, hier, le mandement du nouvel Archevêque de Paris, Mgr Affre, à l'occasion de son installation. J'y trouve deux grandes affectations: l'une, de rassurer le gouvernement sur sa douceur politique; et l'autre, de ne pas dire un seul mot de son prédécesseur, ce qui est contraire à tous les usages et à tout savoir-vivre. S'il ne voulait parler, ni de son administration, ni de sa personne, il devait, au moins, louer sa charité, qui, assurément, ne peut être contestée; cela ne le compromettait pas, et, par là, il évitait la platitude du silence.
M. de Blittersdorf m'a dit, chez sa femme, qu'il était effrayé de l'irritation produite, en France, par le silence absolu de la Reine d'Angleterre sur la France, dans son discours de clôture du Parlement. Il m'a dit, aussi, que ce qui avait décidé l'Angleterre à se séparer de la France dans la question d'Orient, était la certitude, acquise dernièrement, des intrigues de M. de Pontois, pour empêcher toute conciliation entre le Sultan[ [130] et le Pacha, et les assurances données à celui-ci de ne pas s'alarmer des rigueurs des Puissances et de continuer ses entreprises, en se fiant au secours de la France. Lord Palmerston se plaint de cette duplicité. D'un autre côté, on prétend que c'est lord Ponsonby qui a empêché la paix entre la Porte et l'Égypte. Bref, c'est un gâchis à n'y plus rien comprendre. Puisse-t-il ne pas s'éclaircir à coups de canon!
Voici l'extrait d'une lettre de M. Bresson, de Berlin, que je reçois à l'instant: «Il m'est survenu, tout à coup, bien de la besogne, et pas des plus agréables. Le mal est grand, et ne sera pas entièrement réparé. Combien de fois je me suis dit: «Si M. de Talleyrand vivait, et qu'il fût à Londres, cela ne serait pas arrivé!» Il serait bien bon aussi qu'il pût être à Berlin, et partout, car je ne réussis que bien imparfaitement à faire entendre raison. C'est cependant la plus sotte transaction des temps modernes, et bien digne de porter les noms de lord Palmerston et de MM. de Bülow et de Neumann. M. de Bülow a agi sans autorisation. On a crié «haro!» sur lui, et puis, pour ne pas faire différemment du plus grand nombre, avec lequel on veut toujours bravement marcher, on a fini par ratifier, à quelque restriction près, son beau chef-d'œuvre. Les quatre Cours m'en diront des nouvelles dans six mois. Méhémet-Ali les enverra promener et attendra leur blocus, qui sera plus ridicule, s'il est possible, que celui de La Plata[ [131], et qui coûtera plus cher. J'espère bien, pour faire pièce à nos amis de Pétersbourg, qu'il ne passera pas le Taurus. Les grands politiques comptaient sur un double effet moral: 1o sur la France; 2o sur Méhémet-Ali, grâce à l'insurrection de Syrie! Voyez comme ils ont bien calculé! Ajoutez à cela l'indignité de la négociation clandestine et de la notification d'un acte signé à M. Guizot, quarante-huit heures après conclusion, et lorsqu'il rêvait tout autre chose, et demandez-vous ce qu'il y a au fond de nos cœurs. Si le bon vieux Roi de Prusse vivait encore, nous n'aurions pas vu ces étourderies. M. de Bülow eût eu la tête lavée; ou, plutôt, M. de Bülow n'eût pas tout pris sur lui. Il a cru flatter et captiver les hommes et les passions qu'a réveillés l'héritage d'un Prince que la Prusse regrettera de jour en jour davantage. Enfin, je suis de fort mauvaise humeur, et je ne prends pas soin de le cacher. Nous savons maintenant, au juste, ce qu'il y a derrière les paroles et les protestations. On saura, j'espère, aussi, ce que vaut le ressentiment de la France.» On retrouve, dans cette sortie, l'impétuosité naturelle de M. Bresson, mais il me semble qu'on peut y voir aussi qu'il y a plus de mauvaise grâce que d'hostilité réelle dans l'action des Puissances, et y puiser quelques espérances pacifiques.
Bade, 19 août 1840.—J'ai reçu, hier, une invitation si pressante de Mme la grande-duchesse Stéphanie d'aller la voir à sa terre d'Umkirch-en-Brisgau, où elle est maintenant, que je me décide à lui faire cette visite, après avoir fini ma cure ici.
J'ai vu mon cousin Paul Medem, qui arrivait de Stuttgart, où il vient de présenter ses lettres de créance, comme ministre de Russie. Il ne croit pas à la guerre, et il le prouve, car il vient de placer deux cent mille francs dans les fonds français.
Bade, 20 août 1840.—J'ai eu une très agréable surprise, en recevant le portrait du Roi de Prusse, accompagné d'une aimable lettre de sa main. Le portrait est d'une parfaite et spirituelle ressemblance, et peint par Krüger.
Mme de Nesselrode m'a amené son fils, qui arrive de Londres. Il a laissé Mme de Lieven absorbée par le grabuge européen, brouillée avec Brunnow, très froide avec lady Palmerston, furieuse de n'avoir pas été mise dans le secret de la signature de la fameuse Convention. C'est elle qui, sans le savoir, a aidé à la mystification de M. Guizot, en lui soutenant qu'il ne pouvait rien y avoir de fait, puisqu'elle l'aurait su. Elle appartient à l'ambassade de France. On la tient et la traite pour telle; les moqueries vont leur train; elle reçoit à l'heure du lunch; au moment où M. Guizot paraît, la porte se ferme, on ne laisse plus entrer personne, et ceux qui sont chez elle s'en vont. Il paraît que sa position est, réellement, ridicule et déplacée, et qu'elle n'est soutenue que par les Sutherland, chez lesquels elle demeure.
J'ai reçu une lettre de Paris, de la duchesse d'Albuféra, qui m'écrit: «Que puis-je vous dire de la guerre? La presse y pousse par tous moyens. Chaque jour, les articles belliqueux, qui remplissent les journaux, exaltent les têtes; on assure, cependant, que le Roi est fort tranquille, et ne croit pas qu'elle aura lieu; mais pourra-t-on contenir le mouvement de l'opinion? On annonce une Ordonnance pour mobiliser la Garde nationale en France. Il faut s'attendre à voir préparer tous les moyens de défense; on n'a pas assez de calme pour juger que c'est ainsi qu'on excite à la guerre; chaque mesure nouvelle augmente l'agitation.
Du reste, je suis convaincue que le gouvernement lui-même ne sait pas ce qui en arrivera. Puisse la diplomatie nous éviter des coups de canon! J'ai été voir Mme la duchesse d'Orléans à Saint-Cloud; elle est bien maigre, mais ne se plaint pas de sa santé. On la rencontre souvent en calèche, dans le bois, Mgr le duc d'Orléans à cheval, à la portière. Mme de Flahaut est à Dieppe, son mari à Paris, dînant souvent chez le Prince Royal. Sa position va être embarrassante dans le procès de Louis Bonaparte.»
Bade, 22 août 1840.—Mon fils, M. de Valençay, qui est retourné à Paris, me mande y avoir vu M. le duc d'Orléans, qui lui a dit: «Il paraît que Thiers et Guizot sont fort en méfiance l'un de l'autre; Guizot, supposant que Thiers voudrait rejeter sur lui la crise actuelle, en laissant soupçonner qu'il n'avait pas bien informé son gouvernement, a envoyé les copies de ses dépêches à ses amis de Paris, qui menacent d'en faire usage, si l'Ambassadeur est attaqué. Le dire de ces amis est donc, que Guizot informait exactement Thiers, mais que celui-ci ne voulait donner ni instructions, ni réponses, avant d'avoir consulté Méhémet-Ali. Il se bornait à mander, à Londres, de ne dire ni oui, ni non. Palmerston, au contraire, voulait mettre Thiers au pied du mur. Thiers, de son côté, disait: «Palmerston veut jouer au fin; je l'enfoncerai» (expression qui paraît avoir passé dans le langage diplomatique!). Enfin, Palmerston, fatigué et impatienté, aurait conclu. On est fort à la guerre. Cependant, Guizot croit encore à la paix, mais il écrit qu'en effet, il suffit d'une étincelle, d'un matelot heurté, pour faire éclater la plus terrible guerre du monde.»
Umkirch, 26 août 1840.—Hier, à moitié chemin de Bade ici, un orage formidable a éclaté, il a fallu nous mettre à l'abri dans une grange; les grêlons tombaient, gros comme des noix; malgré ce retard, je suis arrivée ici à six heures du soir. La Grande-Duchesse avait obligeamment envoyé ses chevaux à ma rencontre à Fribourg. En arrivant ici, M. de Schreckenstein m'a prévenue que j'allais la trouver au lit, où, depuis la veille, elle était retenue par un refroidissement.
La nouvelle grande-maîtresse, Mme de Sturmfeder, une veuve qui paraît avoir cinquante ans, et qui a bonne façon, m'a menée dans sa chambre. Je l'ai trouvée, en effet, assez fiévreuse, mais non moins causante que de coutume, fort contrariée d'être souffrante, et au moins autant de l'arrivée du duc Bernard de Saxe-Weimar, qui lui faisait une visite à l'improviste. Au bout d'une demi-heure, la princesse Marie m'a menée dîner. Le grand salon et la salle à manger sont dans un bâtiment à cent pas du château; rien n'est si incommode; après la pluie, et sans les galoches, il n'y aurait pas eu moyen de s'en tirer.
Je connaissais Umkirch. Il ne me plaisait guère; et il ne me plaît pas davantage maintenant. La maison principale est petite, les chambres sont basses; la mienne, qui est au premier, a cependant une belle vue sur les montagnes.
A dîner, tous les hôtes étaient rassemblés, c'est-à-dire la princesse Marie, le duc Bernard avec son aide de camp, la vieille Walsh, qui, quoique hors de fonctions, est ici en visite, son fils et sa belle-fille, la baronne de Sturmfeder, M. de Schreckenstein, Mlle Bilz, la petite maîtresse de piano bossue, et M. Mathieu, peintre français, qui donne des leçons à la princesse Marie. Après le dîner, je suis rentrée chez la malade et j'y suis restée jusqu'au thé. Elle paraissait vraiment ravie de me voir. Elle est toujours fort anxious de marier sa fille. Elle vient de lui être demandée par le prince de Hohenlohe, mais cela lui paraît trop peu de chose, et il a été refusé. Le vieux grand-duc de Darmstadt voudrait aussi épouser, mais on le trouve trop vieux et trop laid. Enfin, on croit que le prince Frédéric de Prusse, celui de Dusseldorf, ennuyé, fatigué des extravagances de sa femme, va demander le divorce, et qu'il songera alors à la princesse Marie, qui en serait bien aise. Voilà le vœu du moment. On voudrait que j'écrive du bien de la Princesse à Berlin.
On s'intéresse fort peu à Louis Bonaparte, qu'on souhaiterait voir enfermer dans une forteresse.
Mme de Walsh, qui est une amie de l'abbé Bautain, m'a dit qu'il venait d'être appelé à Paris, par M. Cousin et par le nouvel Archevêque. Il paraît qu'on veut créer une Faculté de hautes études théologiques, et mettre M. Bautain à la tête. C'est, assurément, un homme de beaucoup d'esprit et de talent, mais il est à peine réconcilié avec Rome; il a la tête ardente, c'est un esprit ambitieux, longtemps en querelle avec son Évêque; il n'a pas cette soumission de doctrine, si inhérente au catholicisme, et qui en a fondé si essentiellement la durée. Ce choix soulèverait donc quelque défiance dans le clergé, et peut-être pas sans raison. Je saurai le vrai dans tout cela, à Paris, par l'abbé Dupanloup.
Le duc de Saxe-Weimar, sous une enveloppe assez lourde, ne manque ni de bon sens, ni de savoir; à mon grand étonnement, je l'ai trouvé fort orléaniste, professant un attachement extrême pour Mme la duchesse d'Orléans, sa nièce, pour laquelle il m'a confié une lettre. Il est très anti-russe et anti-anglais, au point de dire que si la guerre éclate, le Roi des Pays-Bas doit faire cause commune avec la France. Il est, en ce moment, en disponibilité, et s'est provisoirement établi à Mannheim, d'où il a grande envie de faire un voyage à Paris.
La Grande-Duchesse et la princesse Marie étaient fort au courant des cadeaux et de la corbeille donnés par la Russie à la princesse Marie de Hesse. L'Empereur lui a donné deux rangs de perles fermés par un saphir, estimés deux cent mille francs; l'Impératrice un bracelet analogue; le Grand-Duc, son fiancé, son portrait entouré de diamants, et un parasol incrusté d'émeraudes et de perles, les cartes de l'Empire de Russie et les vues de Pétersbourg, bien reliées; et enfin le cadeau laissé par le testament de feu l'Impératrice Marie à la femme à venir de son petit-fils, une Sévigné de trois pièces, chacune si énorme que c'est comme une cuirasse.
Lunéville, 27 août 1840.—J'ai quitté Umkirch ce matin. J'ai mis quatorze heures pour faire un assez long chemin que le passage des montagnes allonge beaucoup. J'ai traversé les Vosges au col du Bonhomme. Beaucoup de fabriques et d'usines donnent de la vie et du mouvement à la contrée qui est, parfois, très gracieuse et animée. La végétation est mesquine et les montagnes trop uniformes dans leurs contours.
Vitry-sur-Marne, 28 août 1840.—Partie ce matin à sept heures de Lunéville, je me suis arrêtée deux heures et demie à Nancy, et j'arrive encore ici à dix heures du soir, cela s'appelle bien aller!
Ay, 30 août 1840.—Hier, en venant ici, je me suis arrêtée à Châlons où j'ai rencontré M. de La Boulaye qui s'y trouvait pour la session du Conseil général. J'ai été bien aise de le voir. C'est un homme aimable, par le caractère autant que par l'esprit, et chaque jour je fais encore plus de cas de l'un que de l'autre. Il m'a raconté Paris, qu'il venait d'apprendre par M. Roy, arrivant tout droit de la grande Babylone pour présider le Conseil général de la Marne. La veille de son départ de Paris, il avait vu le Roi, qui, en lui parlant des questions du jour, lui avait dit: «Thiers me pousse à la guerre, je lui réponds: Je veux bien, mais il faut pour cela convoquer les Chambres. A cela, il réplique: Nous ne tirerons rien de cette Chambre-ci, il faut la casser.—Oh! quant à cela, mon cher Ministre, non, je prends la Chambre telle qu'elle est, et je m'en arrange.»
M. Roy a dit encore que la nouvelle des ratifications du traité de Londres était arrivée à Paris le 22, et n'avait été publiée que le 24. Pendant ce temps, le terrible jeu de Bourse a fait faire faillite à plus d'un agent de change, mis en fuite M. Barbet de Jouy, enrichi M. Dosne, beau-père de M. Thiers, de dix-sept cent mille francs, et M. Fould de plusieurs millions; ce dernier a remplacé M. de Rothschild dans la confiance ministérielle. Le récri public a été tel que le Garde des sceaux, M. Vivien, a été obligé d'ordonner qu'on informât. Cette information ne produira rien, comme de raison, mais elle indique que le scandale a été poussé fort loin. Il paraît que, de tout cela, le principal personnage ministériel a beaucoup perdu dans l'opinion. On trouve qu'il a très légèrement gouverné la diplomatie, et fort étrangement caché des nouvelles intéressantes pour le public. On dit encore que tout le monde industriel et spéculateur tremble de la guerre et exerce une action très vive dans le public.
Je suis arrivée ici vers trois heures après midi, par une chaleur d'Afrique. Je retrouve avec plaisir un climat chaud, ses fleurs, ses fruits, ses belles nuits et son ciel bleu!
J'ai trouvé une lettre de la princesse de Lieven, écrite de Londres le 22 août. Elle me dit: «Il commence à se manifester ici une grande inquiétude de la situation. Tout est bel et bon, ou plutôt on ne s'inquiète de rien quand il s'agit de politique extérieure, de complications, quelque graves qu'elles soient; on traite avec dédain les journaux français, voire même les armements français, mais enfin on se frotte les yeux un peu. On s'étonne de trouver que ce qu'on appelle humbug français peut devenir quelque chose, que ce quelque chose ne serait ni plus ni moins qu'une guerre générale, et faite, de la part de la France, avec des armes épouvantables, des armes qu'elle avait sagement déposées depuis dix ans et qu'on la forcerait peut-être à reprendre. Enfin, l'inquiétude se répand, et je ne puis m'empêcher d'y voir un acheminement à une entente, malgré les embarras que les amours-propres peuvent rencontrer sur le chemin. Voilà mon point de vue. Ma politique, à moi, c'est mon entresol[ [132]; il me plaît, j'y veux rester. Le duc de Wellington dit, bien haut, qu'il est Turc, et plus Turc que tout le monde, mais que la Turquie ne veut pas la paix avec la France, et qu'il faut, avant tout, conserver celle-là. Léopold se donne beaucoup de mouvement. Il y est plus intéressé que qui que ce soit. Il va repartir pour la Belgique. M. Guizot a été à Eu; il a été à Windsor; sa vie actuelle lui convient. Il a fort bonne mine.»
Ma nièce, la comtesse de Hohenthal, qui avait été à Dresde voir son oncle Maltzan, quand il y est venu de Kœnigswarth, me mande ceci sur le séjour de l'Impératrice de Russie en Saxe: «L'Impératrice de Russie a été si peu aimable pour la Cour de Saxe, que le Roi et la Reine de Prusse, qui, eux, ont enchanté tout le monde, en ont été au désespoir. Elle n'a pas voulu demeurer à Pillnitz où on avait fait beaucoup de préparatifs pour la bien loger; elle a refusé de se servir des voitures de la Cour, et a couru les boutiques et les promenades comme une pensionnaire, et sans observer le moindre décorum. Elle n'a pas voulu dîner à la Cour, et a seulement paru un instant à un concert préparé pour elle.—Le Roi de Prusse a voulu donner le portefeuille des Affaires étrangères à mon oncle Maltzan, mais celui-ci a préféré garder son poste à Vienne. On prétend que ce refus tient à ce qu'il est amoureux fou de la princesse Metternich.
Paris, 31 août 1840.—Me voici revenue dans ce grand Paris, si peuplé sans doute, et cependant si vide pour moi. Je suis arrivée ce matin, à dix heures, dans ma petite maison[ [133], qui me fait l'effet d'une bonne petite auberge, seulement cette exiguïté dans les proportions m'étonne et va si peu à mes habitudes et à mes goûts qu'assurément je ne pouvais rien choisir de mieux calculé pour réaliser le projet de n'être à Paris que par nécessité.
Paris, 3 septembre 1840.—J'ai eu, hier, une longue visite de M. Molé. Il blâme M. Guizot dont il conte des ridicules infinis avec grande complaisance; il blâme M. Thiers, dont il dépeint vivement la légèreté, la présomption, ainsi de suite; le Roi reçoit aussi son coup de patte. Son opinion sur la crise du moment, qui absorbe ici tous les esprits au plus haut degré, c'est que «les plus bravaches meurent de peur de la guerre»; qu'on est, au fond, honteux et embarrassé de s'être laissé égarer à faire fausse route, à tenir pour impossible ce qui s'est cependant effectué, et de se trouver tout seul, quand on se pavanait de solides alliances; mais, au milieu de la panique, on exalte tellement de certaines cordes par les conversations et les publications perpétuelles, qu'il devient chaque jour plus difficile de dénouer la difficulté, et qu'on est forcé d'admettre qu'il faudra la couper. Le commerce a été tout à coup frappé de stupeur. Tous les intérêts matériels sont déjà dans une grande souffrance; Rothschild, brouillé avec M. Thiers, a perdu encore plus de millions que M. Fould n'en a gagné. M. Molé met tout cela très complaisamment en lumière.
J'ai été dîner chez la maréchale d'Albuféra; la pauvre femme était désolée d'avoir vu partir le matin même, pour l'Espagne, sa fille qui est dans le plus déplorable état de santé. La Maréchale a gardé un de ses petits-enfants. Elle a vraiment un cœur d'or. Son langage sur les événements politiques du moment est tout différent de celui de M. Molé; non pas moins effrayé de la gravité des circonstances, mais les attribuant à d'autres causes; ne tarissant pas sur la capacité, activité et habileté de M. Thiers, sur ses inépuisables ressources, et sur l'union intime qui règne entre le Roi et lui. Elle m'a dit un fait qui ne plairait guère à M. Bresson: c'est qu'il n'a tenu qu'à M. de La Redorte d'aller à Berlin, au lieu d'aller à Madrid. Elle dit que M. de La Redorte a de grands succès en Espagne et que Roi et Ministres ne tarissent pas en éloges sur la distinction de sa correspondance.
A neuf heures, j'ai été chez Mme de Castellane. Là, il a été question de l'éloge de feu M. de Quélen; cela a amené à parler du nouvel Archevêque, M. Affre. C'est M. de Montalembert qui a fait faire ce choix et voici comment: M. de Montalembert s'est fait ministériel violent, et M. Thiers croit, par lui, tenir tout le clergé distingué, tandis que M. de Montalembert n'est uni qu'avec la partie du jeune clergé démocrate, qui fait bande à part, et qui se compose des abbés Cœur, Combalot, Lacordaire, Bautain, et qui n'est pas tenu pour orthodoxe dans l'esprit de l'ancien clergé. Celui-ci compte aussi dans son sein de jeunes prêtres distingués comme l'abbé Dupanloup, l'abbé Petetot, curé de Saint-Louis d'Antin, et d'autres encore; bref, il y a une scission très vive.
En rentrant chez moi, j'y ai trouvé une lettre de M. Bresson, dont voici un passage intéressant: «La position est très grave; le début, en politique étrangère, du Roi de Prusse, n'est pas heureux. Il n'y a ni franchise, ni noblesse à faire suivre toutes ces belles protestations d'un acte de provocation et d'injustice, envers nous qui n'avons pas eu un seul mauvais procédé envers la Prusse. Cela crie vengeance, et je n'ai pas assez d'humilité chrétienne pour ne pas en avoir soif. Je sais bien qu'on regrette ce qu'on a fait, et qu'on en est embarrassé; qu'on a été emporté par ce gros bouffi de Bülow, après une mauvaise digestion de son estomac vorace, plus loin qu'on ne voulait aller; mais enfin le mal est fait, et il n'est pas réparable. Le fond des cœurs s'est dévoilé; quelle confiance pourrions-nous avoir à l'avenir? Tant il y a que je suis dégoûté, et que je veux quitter cette mission. Je suis, d'ailleurs, malade et triste; j'ai envie de Rome. Il faut que je mette mon esprit en jachère et que je réchauffe mon corps à un vrai soleil. Voilà vingt-quatre ans d'exil et de travail d'arrache-pied. Je n'y puis plus suffire; l'ennui m'accable et me tue; et puis, je ne veux pas que les bonnes relations que j'ai réussi à établir ici périssent entre mes mains, et elles sont en bon chemin d'y aboutir. Une faute entraîne dans une autre; un premier tort en engendre un second. D'ailleurs, je suis personnellement blessé. J'ai été loyal, et on ne l'a pas été; mon ressentiment éclaterait, qu'il y ait Roi ou Ministre en cause, cela me serait égal; je les ferais repentir d'avoir manqué de reconnaissance et de procédé envers notre Roi, après l'avoir appelé le Palladium de l'Europe, en parlant à moi et à M. de Ségur.» On reconnaît, dans ce style véhément, la fougue de M. Bresson, mais le fait est que je crois les choses venues au point de devoir lui faire désirer un autre poste.
C'est demain que se fait la liquidation à la Bourse de Paris. On évalue les pertes probables à vingt-quatre ou vingt-cinq millions. C'est un gros désastre.
Paris, 4 septembre 1840.—J'ai été hier aux Tuileries, chez Madame Adélaïde qui m'y avait donné rendez-vous. J'y ai aussi vu le Roi, se portant bien, gai, en pleine sécurité, convaincu qu'il n'y aura pas de guerre, ne la désirant assurément pas, se flattant que les quatre Puissances, bientôt persuadées de leur mauvaise direction, seront obligées d'avoir recours à sa médiation, et qu'il sera ainsi appelé à jouer le rôle de protecteur, etc.; du reste, très blessé d'avoir été planté là par les grandes Puissances, mais trop sage pour approuver les invectives et les aboiements de la presse ministérielle; n'ayant pas plus de goût pour M. Thiers que par le passé, mais comprenant l'impossibilité de s'en séparer maintenant, et espérant s'en servir pour faire faire par lui aux Puissances certaines concessions, que lui seul pourrait faire accepter au pays. Il y a du vrai, de l'habile, mais aussi une part d'illusion dans cette pensée. Quant à Madame, elle a les mêmes idées que le Roi, en y joignant une rancune extrême contre M. Guizot, qu'elle accuse d'avoir été d'une niaiserie diplomatique complète. Elle a répété plus de vingt fois: «Ah! si notre cher prince de Talleyrand vivait, si seulement notre bon général Sébastiani était resté à Londres, nous n'en serions pas là!»
A peine étais-je rentrée de chez elle, que M. le duc d'Orléans est arrivé chez moi: il y est resté très longtemps. Il est infiniment plus soucieux, et, en même temps, infiniment plus décidé que son père; profondément ulcéré contre les Puissances, surtout à cause de la manière dont les choses se sont passées: le 16 juillet, Guizot mandait ici qu'il n'y avait rien de fait, qu'il ne se ferait rien; et le 17, il reçoit une lettre de lord Palmerston qui l'engage à passer chez lui: il y arrive, et pour toute communication, lord Palmerston lui lit le fameux Memorandum. Guizot pâlit, se trouble, ne trouve pas autre chose à dire, si ce n'est qu'il va en faire part à son gouvernement, et sort de chez lord Palmerston comme un homme anéanti. Maintenant, lui et ses amis jettent tous les torts sur Thiers. Celui-ci les lui renvoie avec empressement et détails; ils sont donc fort mal ensemble. M. Thiers est effrayé de la guerre, mais, au lieu de calmer ses journalistes, il est tellement dominé par eux, que non seulement il ne saurait les arrêter, mais qu'il se croit obligé de tout leur communiquer, ce qui rend tout secret impossible, blesse le Corps diplomatique, et embarrasse toutes choses. En attendant, tous les préparatifs annoncés par les journaux sont faits, et même doublés. C'est M. le duc d'Orléans qui y met lui-même la main. Trente-quatre millions sont déjà dépensés. On est en mesure de rappeler tout ce qui est en Algérie, et le parti est pris d'abandonner cette colonie sans regrets, en se disant qu'elle a eu l'avantage d'exercer des soldats et de former des officiers. On ne rassemblera les Chambres que quand les chances pacifiques seront toutes épuisées, et on se croit certain de faire approuver alors toutes les dépenses. La Reine est, de toute la famille Royale, la plus guerrière; le sang de Marie-Thérèse s'est éveillé. Elle est indignée de la conduite des Puissances: elle dit que si la guerre éclate, elle veut faire bénir les épées de ses cinq fils par l'Archevêque de Paris, et leur faire jurer, devant le Saint-Sacrement, qu'ils ne les remettront pas dans le fourreau, que la France et leur dynastie ne soient remises en tête de l'Europe. Comme, en général, elle ne se mêle de rien, cette vivacité étonne et embarrasse le Roi.
Pour en revenir à M. Guizot, il est l'objet des moqueries du Château, surtout depuis le retour de M. le duc de Nemours de Londres, car il fait des récits infinis des ridicules du petit Ambassadeur: il demande l'adresse des tailleurs, veut que ses pantalons collent, parie aux courses, se croit connaisseur en chevaux, ne songe qu'à ses équipages, sa table, se frivolise à plaisir, et pour achever le ridicule, fait le fanfaron auprès de Mme Stanley, et cherche à inspirer de la jalousie à Mme de Lieven, qui, dit-on, n'en serait pas absolument exempte: bref, tout ce terrain est exploité à belles mains.
Après le départ de M. le duc d'Orléans, j'ai eu la visite de l'abbé Dupanloup: il m'a donné de fort curieux détails sur le clergé de Paris, dans lequel il se forme une opposition, très sourde encore, mais très réelle, contre Mgr Affre. La vulgarité et la rudesse de ses formes sèment, journellement, des rancunes infinies contre lui. Il a voué une haine extrême à la mémoire et aux amis de feu Mgr de Quélen; moi-même, pauvre moi, lui suis un objet désagréable; quant au Sacré-Cœur, c'est de la persécution. L'Abbé s'est mis à rire, quand je lui ai dit: «Nous voilà donc devenu le Port-Royal des Jésuites!» Mgr Affre n'ose toucher, ni à l'abbé Dupanloup, ni à son petit séminaire, il le ménage même, à cause des rapports divers de l'Abbé, qui est aussi bien avec M. Jaubert, ministre des Travaux publics, qu'avec la princesse de Beauffremont, carliste prononcée; avec Mme de La Redorte qu'avec Mme de Gramont du Sacré-Cœur, et qui, enfin, dans la semaine qui a précédé la nomination de l'Archevêque, a été appelé par M. Thiers, pour lui dire son opinion sur l'état du clergé. M. Thiers, avec son étourderie accoutumée, avait, à la même heure, donné rendez-vous à M. de Montalembert, qui lui amenait M. Affre! Chacun arrive là au même moment et est assez étonné de se rencontrer! Pendant qu'ainsi, surpris, on attend le Ministre, celui-ci était enfermé avec M. Royer-Collard. Enfin, tous les quatre se sont trouvés en regard les uns des autres, pendant quelques instants: c'est une jolie scène de Mémoires!
L'abbé Dupanloup m'a renouvelé sa promesse de venir me voir au mois d'octobre à Rochecotte: il ne m'a pas caché, cependant, qu'il serait peut-être obligé d'y manquer, s'il voyait l'Archevêque, qu'il doit ménager à cause de son petit séminaire, s'en trop inquiéter.
Dans les papiers pris chez Louis Bonaparte, on a trouvé les preuves de l'argent russe, de la connivence carliste, Berryer en tête, et le nom de M. Thiers s'y trouve trop souvent. Le Roi a défendu au chancelier de suivre le procès dans cette direction, et cela pour deux motifs: le premier, c'est que M. Thiers eût été obligé de déposer, ce qui eût rendu la position générale plus fâcheuse et compliquée qu'elle ne l'est déjà, et le second, que le Roi trouve inutile de montrer à ses ennemis du dedans à quel point ils peuvent compter sur des encouragements effectifs de la part de la Russie. Où tout ce désordre des esprits et cette complication des intérêts mèneront-ils?
Paris, 5 septembre 1840.—Paris a été très agité avant-hier et hier par les nombreux attroupements et excès des ouvriers: les journaux en donnent les détails. On trouve beaucoup d'argent sur ceux qu'on arrête et on croit qu'il provient des russo-bonapartistes; c'est, du moins, l'opinion du gouvernement. Chaque jour révèle une nouvelle plaie sociale, et l'époque est travaillée par de cruelles maladies!
J'ai été hier au Sacré-Cœur, causer longuement avec Mme de Gramont que j'ai trouvée inquiète et agitée: elle m'a raconté, en détail, toutes les vexations que le nouvel Archevêque lui fait éprouver, et aussi la nouvelle façon dont il gouverne le clergé de Paris, à laquelle MM. les curés n'étaient guère accoutumés. Ainsi, il a été faire une scène au pauvre vieux curé de Saint-Thomas-d'Aquin, sur ce que, dans sa paroisse, on disait du mal de lui l'Archevêque, et qu'il l'en rendait responsable. Ayant vu, dans une sacristie, que de jeunes prêtres riaient de ses façons communes, il les a apostrophés avec des invectives. Il veut forcer quelques-uns des curés à donner leur démission. Enfin, c'est une perturbation générale dans le diocèse.
J'ai été aussi chez Mme de Jaucourt, que j'ai trouvée seule, vieillie, isolée, mais animée. Elle m'a conté un fait qu'il y a quelques jours j'aurais regardé comme impossible, mais qu'à présent, je suis moins éloignée d'admettre: c'est que la Reine et Madame donnent soixante mille francs au journal de M. de Montalembert, l'Univers catholique. On remarque, depuis quelque temps, dans ce journal, des récits de conversation du Roi avec les ambassadeurs étrangers.
Mme de Castellane est venue me demander à dîner pour aujourd'hui, avec M. Molé, qui nous lira son discours de réception à l'Académie française, où il succède à M. de Quélen.
J'ai vu, ce matin, M. Hottinger, le banquier, qui est inquiet de la situation des choses. Il voit, avec effroi, que les efforts de la diplomatie peuvent être d'un instant à l'autre annulés par le bon plaisir du pacha d'Égypte, entre les mains duquel il est bien clair qu'est aujourd'hui la question de la paix ou de la guerre. Les conspirations et mouvements, à Constantinople, ne laissent pas que de compliquer toujours pour le pire toutes les questions. Il n'y a véritablement plus qu'une Providence miraculeuse qui puisse dissiper d'aussi gros nuages. A Marseille, tout le commerce se liquide, on met ses fonds en cave, on ne met plus un seul navire en mer, et on attend avec anxiété les premiers événements.
J'ai été, à une heure, à Saint-Cloud, voir Madame Adélaïde; puis j'ai été chez la Reine, et enfin chez Mme la duchesse d'Orléans; elle est vraiment charmante, distinguée, spirituelle, mesurée, gracieuse: sa conversation est tout à fait agréable et attachante. Madame Adélaïde me paraissait croire à la paix. Dieu veuille qu'elle pense juste!
Paris, 7 septembre 1840.—Voilà l'émeute relevant la tête avec une nouvelle audace; les canons des Invalides galopent vers le faubourg Saint-Antoine, le rappel ne cesse de battre, la troupe marche, la Garde nationale est réunie aux différentes mairies. Enfin, c'est la bataille. Jusqu'à présent, notre faubourg Saint-Germain est tranquille, mais on ne saurait se dissimuler que si le combat ne se terminait pas promptement, la rive gauche de la Seine ne vaudrait bientôt pas mieux que la rive droite. On me dit que les groupes répandus dans Paris sont remplis d'étrangers, notamment de Polonais et d'Italiens, gens de sac et de corde, sans domicile fixe, ne couchant pas deux nuits de suite dans la même maison, par conséquent difficiles à saisir, depuis hier menaçant, pour simplifier la chose, de mettre le feu dans Paris. Les chefs d'ateliers, avertis depuis longtemps du mouvement qui se préparait, en avaient averti le Préfet de police, qui n'avait pu trouver dans la loi de moyens préventifs suffisants. On n'a pu, même, empêcher le terrible banquet d'hier; aujourd'hui, on est dans l'effroi, et les troupes et les canons sont chargés de faire la police: encore s'ils s'en acquittaient avec fermeté!
Paris, 8 septembre 1840.—J'ai su, hier soir, à huit heures, que la troupe avait refoulé les perturbateurs hors Paris, et que la ville était tranquille, seulement les monuments publics étaient gardés, à cause des menaces de feu. Dans la soirée, j'ai vu M. Molé, qui paraissait fort bouleversé des quatre francs de baisse à la Bourse. Il m'a appris aussi la rupture éclatante des doctrinaires avec M. Thiers, dont le manifeste, inséré dans un journal de Rouen, a été cité par le journal la Presse qui appartient à M. Molé! On dit que cette guerre est très vive.
Le Journal des Débats devient aussi assez amer contre M. Thiers. Le commerce et la Bourse crient contre lui, et sa position devient très difficile. Mais ce qui devient d'un intérêt plus pressant, c'est cette autre guerre dont la première démonstration paraît déjà avoir eu lieu en Syrie par le fait de l'amiral Napier. On dit bien que cet amiral a un cerveau brûlé, et que, doublé par l'extravagant lord Ponsonby, cette démonstration n'origine pas du gouvernement anglais, mais ce gouvernement la désavouera-t-il?
Paris, 10 septembre 1840.—La tranquillité est, en apparence du moins, bien rétablie dans Paris. J'ai dîné hier à Saint-Cloud, qui, restauré et meublé par le Roi, est vraiment magnifique. Il s'y trouve des Gobelins admirables, copiés d'après Rubens, représentant la vie de Marie de Médicis. Le Roi m'a menée voir en détail les appartements, et alors il a causé un peu de tout, répétant beaucoup qu'il veut la paix, qu'il fera tout ce qui dépendra de lui pour la conserver, mais qu'il faudrait qu'on lui rendît la tâche possible, ce qui n'est pas le cas, ni au dedans, ni au dehors; sa haine contre les Russes, son amertume contre l'Angleterre sont extrêmes. Il en veut beaucoup, et avec raison, à cette dernière, de ce qui se passe maintenant en Espagne. La Reine Christine, convaincue qu'en voyant Espartero elle agirait sur lui de façon à se l'attacher personnellement, l'avait invité à se rendre à Madrid. Sur son refus, elle a entrepris le voyage qui l'a perdue. En son absence, on a travaillé la Capitale; elle est maintenant obligée d'y rentrer, et sous les plus funestes auspices. On va probablement commencer par lui ôter sa fille, puis, que fera-t-on d'elle? C'est ce que le Roi se demandait avec inquiétude, répétant: «Je crains que la pauvre femme ne soit perdue[ [134].» Il dit que c'est l'Angleterre qui soudoie et encourage tout le mouvement anarchiste; qu'Espartero est tout Anglais, et que si la guerre générale éclate, il faut s'attendre à le voir entrer hostilement en France comme auxiliaire de l'Angleterre.
Le Roi avait reçu la nouvelle que le Roi de Prusse avait rendu à l'Archevêque de Cologne la liberté et l'autorisation de rentrer à Cologne, mais que l'Archevêque ne voulait profiter de cette permission qu'après de nouvelles instructions de Rome.
Mme la duchesse de Nemours a une absence totale de physionomie, et une niaiserie dans le son de sa voix qui efface un peu l'éclat de sa brillante jeunesse. Mgr le duc de Nemours est toujours de bois. Mgr le duc d'Aumale est traité en homme; il paraît animé et causeur. La princesse Clémentine se fane et fait beaucoup moins de frais. La Reine et Mme la duchesse d'Orléans sont les deux perles. M. Dupin, qui dînait aussi à Saint-Cloud, grognait tout haut et faisait des morceaux d'éloquence sur la faiblesse du gouvernement dans la question des émeutiers, disant que tant qu'on s'adresserait à eux en les appelant Messeigneurs les Ouvriers, on pouvait s'attendre au feu et au pillage. Ces ouvriers, avant-hier, dans la nuit, ont désarmé deux postes de la rue Mauconseil, qui, à la vérité, ne se sont pas défendus. Avec cela, il y eut, hier, une nouvelle dégringolade à la Bourse. On ne peut imaginer la terreur, le chagrin et la ruine d'une quantité de gens.
L'autre jour, M. de Montrond parlait du désir qu'avait M. de Flahaut, d'aller à Londres comme ambassadeur, mais on est trop aise de se débarrasser de Guizot pour le rappeler ici, malgré tous les mécontentements qu'il donne là-bas.
Paris, 11 septembre 1840.—Je pars décidément à la fin de la matinée, pour aller coucher à Jeurs, chez la comtesse Mollien.
Hier, en rentrant, le soir, chez moi, j'ai repris le procès de Mme Lafarge, sur lequel j'étais en retard[ [135]. Tant mieux pour sa parenté si elle est innocente du crime, mais j'avoue cependant que, vu la discussion des premiers et seconds experts, ces énormes achats d'arsenic, et, surtout, cette transition si subite d'une horrible répugnance à des tendresses excessives pour son mari, elle me restera toujours assez suspecte pour désirer une autre garde-malade si j'avais des tisanes à faire faire.
Une chose qui me choque tout particulièrement de la part de Mme Lafarge, ce sont ces rires inextinguibles pendant la déposition emphatique, et, à la vérité, ridicule, d'un des témoins à charge. J'avoue que je vois, dans cette gaîté, bien plus d'impudence que d'innocence. Plus une personne, sous le coup d'une pareille accusation, serait innocente, plus elle devrait souffrir, et tout en conservant le calme d'une bonne conscience, elle devrait être occupée d'autres idées que de se livrer à de pareils éclats d'hilarité. Il y a là un manque choquant de délicatesse, et de tout sentiment de sa position, car enfin, quand il s'agit d'un mari empoisonné, qu'on soit accusatrice ou accusée, l'envie de rire ne saurait, ce me semble, se manifester. A tout prendre, empoisonneuse ou non, cette personne reste une mauvaise aventurière.
Courtalin, 14 septembre 1840.—Je suis partie, hier, de très bonne heure, de Jeurs, où j'ai reçu, comme à l'ordinaire, une bonne et aimable hospitalité. J'avais fait, avant-hier, avec Mme Mollien, une tournée dans la vallée de la Juine, qui s'étend d'Étampes à Corbeil; elle est très arrosée, assez plantée, fort habitée; de grosses roches disputent le terrain aux arbres, comme dans certaines parties de la forêt de Fontainebleau. Gravelles à M. de Perregeaux, Chamarande à M. de Talaru et Ménilvoisin à M. de Choiseul-Praslin sont les trois habitations principales de cette vallée. Je connaissais les deux premières, Mme Mollien m'a menée voir la troisième: c'est noble, spacieux; les avant-cours, le parc, tout cela a bel air, mais tout cela est triste. C'est le défaut à reprocher à toutes les habitations de cette contrée: elles n'ont pas de vue, encaissées qu'elles sont dans cette étroite vallée; elles manquent d'air et d'horizon, mais elles ne manquent pas d'eau, et l'abondance en est telle que l'humidité est inévitable. La rivière de la Juine fait marcher une quantité de moulins; il y en a de si considérables qu'ils font l'effet de châteaux.
Je suis arrivée hier soir ici, où se trouve réunie toute la famille de Montmorency, et un M. de Roothe, vieillard de soixante-dix-huit ans, fils de la dernière femme du maréchal de Richelieu.
Il n'a été question, hier soir, au salon, que de Mme Lafarge; on est, ici comme partout, fort divisé d'opinions sur son compte. Ceux qui la croient innocente disent que le mari n'est pas mort empoisonné, qu'il est mort de l'usage des mouches cantharides qu'il prenait pour être un vaillant mari, et que c'est à cette vaillance qu'il faut attribuer le prompt changement des dispositions de sa femme, et le plaisir qu'elle trouvait à le voir entrer chez elle par la fenêtre, quand il n'y entrait pas par la porte. Ceux qui persistent à croire Mme Lafarge coupable disent qu'il faut plutôt croire les premiers experts qui ont opéré sur les matières fraîches, que ceux qui ont analysé des matières incomplètes, décomposées; ils s'appuient sur les mauvaises tendances, hier avérées, de l'accusée, sur ses lettres, ses habitudes de mensonge et de comédie, sa mauvaise réputation dès sa première jeunesse, la hâte que sa famille avait de la marier pour s'en défaire, au point d'avoir eu recours à un bureau matrimonial. Elle est petite-fille d'une Mme Collard, qui, avant son mariage, n'avait pas d'autre nom que celui d'Hermine, élève de Mme de Genlis, et assez généralement supposée être sa fille et celle de M. le duc d'Orléans, père du Roi des Français actuel. C'est à cette filiation qu'on attribue l'intérêt très vif qu'on prend aux Tuileries pour Mme Lafarge. Dans son affaire des diamants, on la juge selon le monde et l'opinion auxquels on appartient: Mmes de Léautaud, de Montbreton, les Nicolaï appartiennent au faubourg Saint-Germain; tout ce bord-là la croit coupable de vol et d'empoisonnement. Toute la démocratie, charmée de trouver en faute une femme du beau monde, tient la fable inventée par Mme Lafarge contre Mme de Léautaud pour véritable. L'esprit de parti se mêle à toutes choses, et détruit tout sentiment d'équité et de justice.
Je reçois, à l'instant, une lettre de la duchesse d'Albuféra, dont voici l'extrait: «J'ai été avant-hier soir à Auteuil, chez Mme Thiers; j'y ai trouvé bien de la préoccupation sur tout ce qui se passe. Les événements se pressent et s'embrouillent; la décision de fortifier Paris avait porté le trouble à la Bourse; cette mesure, dont l'exécution est énormément chère, va beaucoup effrayer. M. Thiers disait que tous ses efforts tendent à gagner du temps, pour achever les préparatifs; il ajoutait que, s'il peut prolonger les choses jusqu'au mois d'avril, nous serons en mesure de nous défendre. Il dit qu'on ne saurait être plus animé dans cette question que le Roi et la Reine. Quant à l'Espagne, il paraît très inquiet et ne prévoit plus d'issue. Il reçoit tous les jours des dépêches télégraphiques; la Reine régente était encore, le 7, à Valence, et il pense qu'il faudra peut-être qu'elle livre une bataille pour rentrer dans sa Capitale. La municipalité de Madrid nomme chaque jour de nouveaux Ministres; c'est, enfin, le comble de l'anarchie.»
Courtalin, 15 septembre 1840.—Il y a eu, hier, deux nouveaux arrivants ici, à l'heure du dîner: le duc de Rohan et son fils, le prince de Léon. Ces messieurs ont apporté la nouvelle certaine du mariage de M. Anatole Demidoff avec la princesse Mathilde de Montfort, moyennant le paiement des dettes du père par M. Demidoff. Pour celui-ci, c'est une question de vanité: c'est pour devenir l'allié du Roi de Würtemberg et de l'Empereur de Russie, mais cette alliance est, dit-on, assez mal vue par les deux souverains pour ne pas lui préparer beaucoup d'agréments.
Bonnétable, 17 septembre 1840.—Avant-hier soir, après tous les commérages habituels du salon de Courtalin, nous avons eu des anecdotes amusantes, que M. de Roothe conte assez bien sur son beau-père, le maréchal de Richelieu[ [136]. Celui-ci a été marié sous trois règnes différents. Le premier mariage s'est fait par ordre de Louis XIV, qui avait trouvé le chapeau parfumé du jeune étourdi trop près du lit de Mme la duchesse de Bourgogne.
Je me suis émerveillée de l'idée d'avoir dîné en face d'un homme dont le beau-père avait été aux pieds de cette charmante Princesse, et grondé par Mme de Maintenon. M. de Roothe nous disait que le maréchal de Richelieu était resté si galant, qu'une heure avant d'expirer, sa belle-fille s'étant approchée de son lit, et lui ayant dit qu'elle le trouvait mieux, qu'il avait meilleur visage, il lui répondit: «Ah! c'est que vous me voyez à travers vos beaux yeux!» Voici comment M. de Roothe nous a conté que s'était fait le mariage de sa mère avec le maréchal de Richelieu: quelques années avant, et quand son premier mari vivait encore, se trouvant en voiture avec lui, ils passèrent, sur le Pont-Neuf, devant un carrosse versé et cassé: ils s'arrêtèrent pour savoir à qui l'accident était arrivé et s'ils pourraient être utiles à la personne versée. C'était le maréchal de Richelieu, qu'ils recueillirent dans leur voiture et ramenèrent chez lui. Le lendemain, M. de Richelieu alla remercier M. et Mme de Roothe, et, frappé de la beauté de cette dernière, il renouvela cette visite si souvent qu'on en fit la remarque à Mme de Roothe, en lui disant que la réputation du Maréchal était telle, malgré ses quatre-vingts ans, qu'il pouvait être dangereux de le recevoir familièrement. Mme de Roothe évita donc de le recevoir. Elle devint veuve quelque temps après, et resta, avec quatre enfants, dans une position assez gênée pour l'obliger à vendre ses chevaux; le maréchal de Richelieu, déguisé en maquignon, se présente pour les acheter, dit qu'il ne saurait s'entendre avec les gens de Mme de Roothe, demande à lui parler à elle-même; introduit et reconnu, elle lui dit aussitôt, pour couper court aux explications, qu'elle a changé d'avis et ne veut plus vendre ses chevaux. M. de Richelieu se retire, mais pour être utile à la belle veuve, il obtient du Roi, à son insu, un appartement pour elle aux Tuileries, celui-là même où nous avons vu la vicomtesse d'Agoult et Madame Adélaïde. Mme de Roothe accepte le bienfait du Roi. Quelques mois après, elle apprend qu'elle le doit au Maréchal, et croit devoir lui écrire pour l'en remercier. Il vient chez elle, tombe à ses pieds, et lui dit: «Madame, si vous vous trouvez bien dans cet appartement, permettez-moi de trouver qu'il n'est pas digne de vous et que l'hôtel de Richelieu vous conviendrait mieux.» La proposition fut acceptée et le mariage se fit: Mme de Roothe devint grosse, mais le duc de Fronsac, furieux du tort que cette grossesse pouvait lui faire, gagna la femme de chambre de sa belle-mère, et celle-ci lui fit avaler, dans une tisane, une drogue qui provoqua une fausse couche.
J'ai voyagé très vite, hier, grâce à de belles routes, de bons chevaux, et de bons postillons, grâce surtout à un affreux ouragan qui nous soufflait du dos et emportait voiture, gens et chevaux dans ses tourbillons. J'ai trouvé la duchesse Mathieu de Montmorency en bonne santé, mais un peu sourde; son aumônier est malade, ce qui a changé les habitudes de la maison.
J'ai une lettre de M. Bresson. Voici ce qu'il me dit sur la politique: «Nous sommes ici un peu plus au calme; c'est une affaire qui s'usera, mais il restera des ressentiments et des défiances. On ne s'abordera plus avec la même cordialité, on sera longtemps sur le qui-vive; enfin le terrain n'est plus aussi net, et c'est ce que M. de Talleyrand n'aimait pas. Mais je crois que le gros orage est détourné, et que si vous avez formé des projets de voyage en Prusse pour l'année prochaine, vous n'aurez aucun motif d'y renoncer en ce qui concerne la guerre. M. de Werther a été assez sérieusement malade. Le prince de Wittgenstein revient après-demain de Kissingen. Mme de Reede, avec ses soixante-quatorze ans, trône et dirige toutes choses à Kœnigsberg. Nous aurons des fêtes splendides pour le Huldigung[ [137]. La noblesse de la seule Marche de Brandebourg a souscrit pour vingt mille écus. Toute cette brillante perspective ne me remet pas en belle humeur. Ma santé est décidément altérée par le climat, et mon caractère par l'isolement et l'exil. Je suis arrivé à une de ces périodes de la vie, et de ces dispositions d'esprit, où il faut un changement à tout prix, et c'est à quoi j'aspire. Mes meilleurs jours sont passés, ce qui me reste de liens en ce monde va bientôt se briser, je dois chercher à me rattacher à mon pays. Quel service vous me rendriez en intéressant ma protectrice, Madame Adélaïde, à me faciliter cette retraite!»
J'ai dans mon idée que M. Thiers aura bientôt, par beaucoup de démissions volontaires, la facilité de remplir par ses amis les grands postes diplomatiques.
Valençay, 19 septembre 1840.—Me voici à Valençay, ce lieu si rempli de souvenirs, et qui me fait l'effet d'une patrie. M. et Mme de Valençay sont seuls ici avec leurs enfants. Ils me paraissent tous deux assez aises de m'y voir arriver. Je le suis toujours de me retrouver à Valençay. Je suis ici, moins séparée d'un passé bien riche, et les morts y sont moins absents que partout ailleurs.
Valençay, 22 septembre 1840.—M. et Mme de Castellane sont arrivés hier ici, venant de leur Auvergne, qui me paraît être peu agréable à habiter. Il n'y a point de routes pour arriver chez eux; ce sont de mauvais chemins dans lesquels on ne peut aller qu'en litière ou à cheval. Il neige déjà dans leurs montagnes, qui sont sans arbres et sans culture, rien que des herbages pour le bétail; ni fruits, ni légumes, ni gibier; aucun secours médical immédiat. Pauline est maigrie, hâlée; son mari est fort maigre aussi, j'espère qu'ils se referont, à Rochecotte où nous allons tous nous rendre. Mais qui est charmante, c'est Marie, leur petite fille, blanche, grasse, fraîche, de bonne humeur, douce, riant, gigotant; un bon petit ange, que j'ai eu le cœur fort touché de revoir, ainsi que sa mère.
C'est aujourd'hui le jour de Saint-Maurice, autrefois le plus animé et le plus brillant de Valençay. Il ne sera célébré cette fois que par une messe, pour le repos de l'âme de notre pauvre cher M. de Talleyrand, qui sera célébrée dans la chapelle sous laquelle il repose.
Valençay, 24 septembre 1840.—Voilà donc le grand drame Lafarge terminé. Elle est condamnée. La réflexion qui m'est venue en lisant l'arrêt infamant, c'est qu'il faut que cette femme par son aspect, que l'action des débats, les gestes, les physionomies, aient produit un effet bien frappant, pour amener cette conviction, qui résulte d'autre chose que des faits et qui a provoqué sa condamnation; car elle a montré longtemps une rare présence d'esprit, ses avocats de grands talents, et l'accusateur public, une gaucherie pleine de rudesse; il y avait grand partage de sympathie et d'antipathie dans le public; Mme Lafarge était soutenue par une famille puissante. Ce qu'il y a de singulier et de rare dans ce procès, c'est que je n'y vois personne, pas même la victime, qui inspire de l'intérêt. Outre la condamnée, il y a ce Denis qui me paraît être un très mauvais homme; la mère Lafarge, trop occupée du testament; le défunt, bien peu délicat en affaires commerciales; Mme de Léautaud, bien légère; Mme de Montbreton, trop magnétiseuse; Mme de Nicolaï, surveillant bien mal ses filles. Avec si peu de personnes à estimer dans les accusateurs de Mme Lafarge, il faut qu'elle ait fortement impressionné le jury de sa culpabilité pour être condamnée.
Valençay, 25 septembre 1840.—Voici ce que le duc de Noailles me mande de Paris, où il avait été faire une visite à Mme de Lieven revenue de Londres. «J'ai trouvé la Princesse fort changée. On espère toujours la paix, et le gouvernement y tend. Le Roi est toujours rassuré. Les propositions de Méhémet-Ali sont une nouvelle phase de l'affaire, qui peut empêcher la guerre, mais rien n'est fini, si cela traîne jusqu'au printemps, Thiers sera alors plus belliqueux qu'aujourd'hui, parce que nous aurons une armée, qui, dans ce moment-ci, nous manque. On est plus en adoucissement avec la Prusse qu'avec les trois autres Puissances. Il paraît qu'à Berlin on en a déjà par-dessus les oreilles de la Convention, et que l'on y maudit M. de Bülow de sa présomption et de son aveuglement.»
On m'écrit d'autre part ceci: «A Londres, l'inquiétude gagne toutes les classes. Le Ministère anglais se dit étonné des mesures prises en France, et de l'activité que déploie le Roi. Je crois lord Palmerston très agité. La princesse de Lieven a lu à M. de Montrond une lettre de lady Cowper, qui ne cache pas les inquiétudes et les incertitudes de son monde. On a dit que lord Holland est en dehors de tout ce qui se passe. Je suis certain du contraire; il écrit des lettres de six pages, à M. Bulwer, sur les affaires, et s'y montre vif comme un jeune homme. On le dit même très avancé dans les opinions anti-françaises. Les récoltes sont mauvaises en Angleterre et en Écosse, autre embarras pour le Cabinet anglais. En attendant, quoiqu'on soit rassuré à Saint-Cloud, il semble cependant que la brèche s'élargit, par l'échange de notes fort aigres; tout cela est fort confus, et des prévisions un peu fondées sont impossibles.»
Nous avons ici, depuis hier, M. de Maussion, qui arrive de Paris, ou plutôt de chez M. Thiers où il passe sa vie. Il raconte que Mme de Lieven est traitée d'espionne chez M. Thiers, qu'on l'y accuse de toutes sortes de trahisons. Il dit aussi que M. de Flahaut arrive chaque matin, chez M. Thiers, avec force lettres d'Angleterre, qu'il fait l'important, et que ses intrigues et celles de sa femme sont plus vives que jamais. Il ajoute que M. de Flahaut part pour l'Angleterre, afin de ne pas se trouver au procès de Louis Bonaparte, mais que sa femme répand partout que c'est avec une mission secrète et importante près du Cabinet anglais pour réparer les gaucheries de M. Guizot. On voudrait bien supplanter celui-ci, mais M. Thiers ne veut pas qu'il soit à Paris pour l'époque des Chambres; alors M. de Flahaut s'est rabattu sur l'ambassade de Vienne, et on croit qu'il l'obtiendra.
Valençay, 25 septembre 1840.—Mme de Wolff m'écrit, de Berlin, en date du 10 de ce mois: «Notre ville est en grand mouvement pour les préparatifs des solennités qui auront lieu après-demain, à l'entrée du Roi et de la Reine, et plus encore pour les fêtes qui seront données à l'occasion de la prestation d'hommage. La quantité d'étrangers qui arrivent de toutes parts est énorme. Vous aurez vu, dans les journaux allemands, avec quel enthousiasme le Roi a été reçu à Kœnigsberg, et avec quelle dignité toute royale il s'est assis sur le trône de ses ancêtres. Il paraît, au dire général de tous les spectateurs, que l'effet du discours spontané du Roi, après le serment, a dépassé toutes choses, comme profonde émotion. Ce discours était si peu préparé, que la Reine est restée comme frappée d'étonnement, en voyant le Roi se lever subitement et s'approcher de la balustrade. Là, il s'est arrêté, et levant la main vers le ciel, il a prononcé, d'une voix ferme et sonore qui a retenti jusqu'au fond des cœurs et a été entendue jusqu'à l'extrémité de l'enceinte, ces paroles si simples, qui contiennent tout son avenir. Il a fait couler bien des larmes, et il en a versé lui-même. Tout ce qu'il faut demander au ciel, c'est de nous conserver les bienfaits de la paix. Jusqu'ici, les apparences de guerre n'ont pas troublé la sécurité générale. On ne saurait rien comparer à l'activité énergique du gouvernement du Roi. A en juger d'après ses débuts, la Prusse fera, sous ce règne, des pas de géants, mais, je le répète, pour jouir de l'âge d'or qui semble nous sourire, il nous faut conserver la paix.»
Valençay, 28 septembre 1840.—Nous nous sommes distraits, hier, par une petite représentation dramatique, qui a eu lieu dans la soirée. Elle a commencé par le dialogue d'Agrippine et de Néron[ [138], joué, en costumes, par M. de Montenon, qui faisait Néron, et mon gendre en Agrippine, véritable monstruosité féminine. Ensuite le Mari de la veuve a été joué, avec beaucoup d'entrain, d'ensemble et d'intelligence par mon fils Louis, ma fille Pauline, Mlle Clément de Ris et Mlle de Weizel. Puis deux scènes du Dépit amoureux, par Mlle Clément de Ris, M. de Montenon, M. et Mme d'Entraigues. Et enfin, Passé minuit, par MM. de Maussion et de Biron, qui a fort diverti les bonnets ronds du parterre. On a soupé et dansé après le spectacle. Tout s'est passé gaiement et très bien.
Valençay, 29 septembre 1840.—J'ai reçu plusieurs lettres. L'une dit ceci: «On a convoqué un conseil de Cabinet à Londres pour le lundi 7. On doute beaucoup que lord Palmerston fasse prévaloir son opinion près de ses collègues, et on dit que ses ministres sont loin d'être unanimes. C'est pourquoi on conserve encore quelque espoir que la paix soit maintenue. D'un autre côté, on ne sait rien sur la nature des instructions qui ont été envoyées dans la Méditerranée. Il règne, en tout, une grande incertitude sur tout.»
Voici maintenant les dires de Mme de Lieven. D'abord, de graves plaintes sur sa santé, qu'elle conclut: «Je ne suis pas si mal, cependant, que l'Europe. Quelle dégringolade partout! Ce qu'il y a de vraisemblable, c'est la guerre. Imaginez, d'avoir laissé venir les choses à ce point! Et pas un homme en Europe pour se saisir d'une affaire, pour la conduire! M. de Metternich me paraît mort! Tout le monde veut la paix, la veut passionnément, et voilà où cet amour enragé de la paix a amené l'Europe! Vraiment, tout le monde est fou. La crise doit se décider dans peu de semaines. On assure que Vienne fait de grands efforts, mais Palmerston est bien obstiné. En France, on a fait du bruit, et beaucoup et plus que du bruit. Quels sont les amours-propres qui se prêteront à une reculade? J'aimerais bien à causer avec vous. Nous avons vu de meilleurs temps; et que de choses j'aurais à vous conter sur Londres, qui vous étonneraient. Ma chère Duchesse, si la guerre éclate, je dois être la première à quitter Paris, et la France; où irai-je? C'est abominable!»
Valençay, 30 septembre 1840.—M. Molé me mande ceci: «M. le Comte de Paris a été bien malade, tout simplement dans le plus grand danger. Il est mieux, sans être guéri. Vous savez sans doute Mme de Lieven de retour. Son ami, M. Guizot, la chose est certaine, ne tardera pas à rompre avec son maître et supérieur, M. Thiers. La discussion de l'Adresse sera le terme le plus éloigné pour l'accomplissement de ce grand événement.»
Voici maintenant ce que dit la duchesse d'Albuféra: «Il y a toujours ici bien de l'inquiétude sur les événements. On se demande ce qui va être répondu aux propositions de Méhémet-Ali, mais bien du monde pense que la foudre leur succédera. En France, les armements se font sur une très grande échelle.—La duchesse de Massa est arrivée à temps pour fermer les yeux au Maréchal Macdonald, son père; on pense que le bâton de maréchal de celui-ci ira au général Sébastiani.—La princesse de Lieven reçoit chaque jour une longue dépêche de notre Ambassadeur à Londres.»
Tours, 2 octobre 1840.—Je trouve ici une lettre de M. de Sainte-Aulaire, qui m'écrit de Vienne, le 23 septembre: «Les affaires iraient bien, si elles se faisaient ici; mais on cause à Vienne et à Berlin, c'est à Londres qu'on négocie, et les dispositions y sont, malheureusement, fort différentes, je crois.»
Rochecotte, 4 octobre 1840.—Les journaux d'hier contiennent la grande note explicative de lord Palmerston, adressée au ministre d'Angleterre à Paris, M. Bulwer, et qui établit la question d'Orient sous un jour fort différent des récits français[ [139], puis, la nouvelle de la prise de Beyrouth[ [140], qui est un début assez vif des mesures coercitives. Que va-t-il produire?
Rochecotte, 5 octobre 1840.—Mon gendre a reçu une lettre de Paris dans laquelle on lui mande que le salon de M. Thiers, le jour où on y a appris la nouvelle de la prise de Beyrouth, était guerroyant, fulminant à incendier le monde. Cependant j'ai vu, dans le Journal des Débats du 3, un petit article à ce sujet qui prêche le calme et la modération, et, en songeant aux hautes inspirations que reçoit ce journal, je me suis un peu tranquillisée.
Je m'attendais à ce que le plaidoyer de M. Berryer pour le prince Louis Bonaparte serait d'une portée séditieuse, éclatante, foudroyante, insolente, téméraire: bref, un volcan! J'ai été fort surprise, en le lisant, de n'en pas recevoir la moindre émotion, mais j'ai souvent remarqué que lorsqu'on lit les discours de Berryer, ils ne produisent nullement un effet en rapport avec sa réputation, et que c'est l'entendre qu'il faut pour être ébloui et entraîné, tant il a, à un haut degré, les qualités extérieures et séduisantes d'un orateur.
Rochecotte, 6 octobre 1840.—La duchesse d'Albuféra m'écrit de Paris: «Les événements, en Orient, sont d'une nature bien alarmante; ce qui ne l'est pas moins, c'est le langage des journaux ministériels, faiblement compensé par celui, très modéré, du journal de Saint-Cloud[ [141]. Les premiers menacent M. Thiers de se séparer de lui, s'il ne commence pas la guerre. La Prusse et l'Autriche paraissent, décidément, ne pas vouloir la faire contre nous, ni contre personne. On n'y comprend plus rien. M. de Flahaut est à Londres, logé chez lord Holland; il voit tous les jours les Ministres, et mande à sa femme qu'il cherche à leur ouvrir les yeux sur notre véritable position, mais cette mission officieuse n'aura, probablement, pas grand résultat, car le parti semble pris à Londres, et bien pris. J'ai vu lady Granville, qui est fort triste, ainsi que son mari; ils espèrent toujours que la guerre n'éclatera pas et je sais que lord Granville fait tout ce qu'il peut pour adoucir les esprits. On ne voit ici que gens inquiets, agités; on ne parle que de mémorandum, de Beyrouth, d'Espartero, de fortifications; on se couche avec l'esprit bouleversé, on se réveille avec une pénible attente, vous êtes bien heureuse d'être loin d'un pareil brasier. Le procès de Louis Bonaparte n'occupe personne: M. d'Alton-Shée, après un discours violent, a seul voté pour la mort. Cela a été mal pris par le reste de la Chambre.»
Rochecotte, 7 octobre 1840.—J'ai appris, hier, une nouvelle qui m'a affligée, celle de la mort de ma pauvre amie la comtesse Batthyàny, à Richmond, le 2; elle avait, dans ces derniers jours, éprouvé un mieux qui lui avait fait faire le projet de venir s'établir à Paris.
On m'écrit, de Paris: «M. Molé est à Paris, pour le procès de Louis Bonaparte, dans lequel M. Berryer a fait fiasco. Ce qui absorbe tout, c'est le bombardement de Beyrouth; quelles en seront les conséquences? Il n'y a qu'un cri de réprobation contre M. Thiers. Mme de Lieven est assez malade. Elle a la fièvre, et reçoit sur sa chaise longue; elle joue très serré sur M. Guizot, mais on dit qu'elle se laisse deviner moins tendre!»
Rochecotte, 8 octobre 1840.—J'ai reçu, hier, une lettre de Mme de Lieven, commencée le 5 et finie le 6; en voici l'extrait: Du 5: «En Angleterre, on n'a rien décidé; les ministres ne sont pas d'accord; cependant, le parti pacifique domine, et Palmerston lui-même prétend en être, sans, cependant, qu'il offre d'expédients pour une solution satisfaisante pour la France; et puis ses mouvements ne sont plus libres, il lui faut demander l'assentiment de la Russie sur tout. Depuis le bombardement de Beyrouth, Thiers paraît ne plus trouver sa place tenable, s'il ne fait quelque coup hardi; ses collègues ne sont pas tous de son avis, et le Roi ne veut pas d'extrémités. Cependant, il faut se décider. Lord Granville est très soucieux. Les choses sont poussées à un point qui ne saurait se prolonger ainsi. On allait jusqu'à dire, hier, que Thiers voulait envoyer deux cent mille hommes sur le Rhin, et la flotte française à Alexandrie pour s'opposer aux Anglais. Ce serait fou! La situation est très périlleuse, et, en supposant que Thiers se sépare du Roi, où trouver des gens assez résolus pour se charger de la lourde besogne du moment?»
Du 6: «Les trois ou quatre Conseils tenus dans ces deux jours ont fait prendre la résolution d'adresser une protestation au gouvernement anglais, dans laquelle on établira le casus belli, et je crois qu'Alexandrie et Saint-Jean d'Acre seraient ce cas-là. Mais si, en ce moment, une de ces villes se trouvait déjà attaquée, que deviendrait la protestation? Le gouvernement anglais a, de son côté, adressé des observations à ses alliés pour modifier le traité. On négocie donc, et assez franchement; mais, en attendant, les opérations militaires vont leur train. On dit que le Roi n'est pas tout à fait d'accord avec M. Thiers sur le casus belli. On dit aussi qu'il est particulièrement content de M. Cousin qui est à la paix avec l'amiral Roussin et M. Gouin. On me dit, de bonne source, que la convocation des Chambres est décidée pour les premiers jours de novembre, et que la note en protestation dont je vous parle sera arrêtée ce matin. Saint-Jean d'Acre n'y sera pas nommé.»
Cette lettre intéressante a fort alimenté notre conversation. Le duc de Noailles, qui est ici, et qui a apporté son manuscrit, nous a lu son morceau sur le quiétisme[ [142]. Il est fait avec clarté, en bon langage, sans longueurs, et avec des citations bien choisies, qui y donnent du mouvement.
Rochecotte, 11 octobre 1840.—Nous avons appris, hier, la mort violente d'Arthur de Mortemart[ [143], excellent sujet, destiné à hériter de la superbe fortune de ses parents, et destiné aussi, ce que j'ignorais, à épouser la fille du duc de Noailles, que cette triste nouvelle a fait partir immédiatement. Arthur de Mortemart avait vingt-sept ans et était fils unique. Sa mort est un malheur affreux pour sa famille.
M. Molé me mande ceci: «Voilà les Chambres convoquées pour le 28, et mes amis exigent que je sois établi à Paris du 13 au 20; j'y consens, mais ce sera assurément pour l'unique et stérile plaisir d'échanger nos doléances. Nous marchons, fatalement, vers le gouvernement révolutionnaire. Il pourrait même bien être plus sanglant que la première fois. Ce qu'il durera, et ce qui le remplacera, Dieu seul le sait! et personne d'autre. Eh bien! si les journaux n'avaient pas égaré, divisé les esprits honnêtes, avec du courage on s'en tirerait; c'est notre intérieur qui rend la position sans remède. Le dehors s'arrangerait, et facilement, si le dedans lui inspirait quelque confiance. Au surplus, c'est la Chambre qui va tout décider. Comment espérer qu'elle sera à la hauteur de sa destinée? Je ne sais ce que deviendra ma réception académique au milieu de tout cela. Je suis prêt, et malgré les dires de Villemain, qui me paraît intimidé, je n'effacerai rien de mon éloge de Mgr de Quélen, et j'appelle le grand jour.»
Rochecotte, 12 octobre 1840.—Une lettre de M. de Barante, de Saint-Pétersbourg, me dit ceci: «J'attends, ici, qu'il y vienne des nouvelles d'ailleurs, car, à Saint-Pétersbourg, on ne décide rien, et, au fond, on y est assez indifférent. La paix serait, peut-être, plus sage, mais la guerre est plus conforme aux sentiments qu'on professe depuis dix ans; donc, on ne fera que ce que voudra l'Angleterre. D'après cela, faites vos conjectures. Vous connaissez lord Palmerston et tout ce théâtre politique, et moi je n'en ai nulle idée.»
Rochecotte, 14 octobre 1840.—Mme de Montmorency m'écrit que M. Demidoff a écrit à M. Thiers, pour obtenir l'autorisation d'annoncer sa femme, à Paris, Son Altesse Royale Mme la princesse de Montfort. Mme Demidoff a écrit, à ce sujet, directement à Mme Thiers, qu'elle a connue en Italie. Le Roi y a consenti.
Rochecotte, 17 octobre 1840.—La duchesse d'Albuféra m'écrit: «On est un peu plus à la paix dans le moment. Les négociations ont été reprises, et on s'accorde à dire que si la guerre doit éclater, ce ne sera que dans un assez long temps; qu'on échangera bien des notes diplomatiques avant d'en venir à cette extrémité. Le général de Cubières, le Ministre de la Guerre, avait donné sa démission, parce qu'il voyait la majorité du Conseil trop guerroyante, son avis étant que nous ne sommes pas en état de soutenir la guerre contre les Puissances, et qu'il faut absolument l'éviter; mais cette démission n'a pas été acceptée, les négociations et les idées de paix ayant repris le dessus, pour le moment du moins. Le mémorandum français a ramené beaucoup d'esprits à M. Thiers. On est déjà fort occupé de la Présidence de la Chambre. Les avis se partagent entre M. Odilon Barrot et M. Sauzet. Le comte de Paris est retombé fort malade, et ses parents en sont très inquiets.»
Rochecotte, 19 octobre 1840.—Mme de Lieven me mande ceci: «Le Cabinet anglais a fait bon accueil à la note française. Le parti pacifique y trouve de la force, mais tout n'est pas là. Il faut consulter à Saint-Pétersbourg, qui est loin, et pendant ces délais les journaux interviennent. Le mémorandum de Thiers plaît beaucoup à Paris, gêne lord Palmerston; à Saint-Pétersbourg, on trouvera qu'il dit tout haut ce qu'on s'était contenté, jusqu'ici, de murmurer tout bas. Quant à l'Autriche, Apponyi prétend que le récit, en ce qui la regarde, n'est pas exact. Du reste, le dénouement est imminent, et au 15 novembre, tout devra être décidé. Les quatre Puissances ne se soucient pas de la guerre et la France, où et sur quoi la commencera-t-elle? Malheureusement, on dit beaucoup que la paix ne peut pas faire ménage avec M. Thiers; ceci serait bien dangereux, car les esprits sont fort montés; et Thiers dans la balance, c'est plus que la guerre.»
Rochecotte, 20 octobre 1840.—Nous apprenons, par les journaux, la nouvelle tentative d'assassinat sur la personne du Roi par un nommé Darmès[ [144]. Ces tentatives, répétées si souvent, font frémir, et ne laissent plus la moindre sécurité.
Mon gendre a reçu hier des lettres de Paris, dans lesquelles on lui dit que le vent semble tourner à la guerre; qu'on assure que lord Palmerston veut l'exécution entière du traité; que notre Ministère se croit sûr de la majorité, ce qui tiendrait plutôt à la terreur qu'auraient les opposants de prendre le pouvoir, dans les circonstances actuelles, qu'à la confiance qu'inspire le Cabinet. Mgr le duc d'Orléans aurait dit, après l'attentat de Darmès, qu'il était décidément pour la guerre, préférant être tué sur les bords du Rhin, à être égorgé dans un ruisseau de Paris. Toutes les lettres s'accordent à représenter les esprits bien agités et les circonstances aussi compliquées que graves.
Rochecotte, 21 octobre 1840.—Le journal annonçait, hier, l'abdication de la Reine Christine. Il faut convenir que ce fait ne marquera pas agréablement l'ambassade de M. de La Redorte en Espagne.
Le duc de Noailles m'écrit ceci: «On parle beaucoup de la démission de Thiers; plusieurs le disent perplexe à ce sujet; il ne sait comment paraître devant les Chambres. Il voudrait se ménager une retraite qui le fît retomber à la tête d'un parti, en faisant croire qu'il n'a pu obtenir du Roi les décisions énergiques que l'honneur national réclame. D'un autre côté, s'éclipser ainsi, laisser tout le monde dans l'embarras, après avoir soulevé et provoqué tant de choses, fuir la discussion et la responsabilité devant les Chambres, est un parti qui aurait sa honte; cependant, les mieux informés croient à la démission. Le discours de la Couronne est le seul point, maintenant, sur lequel il puisse se mettre en dissentiment et demander sa retraite.
«La Prusse refuse, décidément, de laisser sortir des chevaux de son territoire: on espère en trouver en Normandie et en Hollande. On est, de fait, fort embarrassé, car on n'est nullement prêt à la guerre; on ne saurait l'être avant le printemps, et déjà on est arrivé à quatre cent cinquante millions de crédits extraordinaires. Les finances vont être un gouffre: si la rente tombe à 99 (l'amortissement devant alors agir et acheter pour seize millions par mois) et si on retire l'argent des caisses d'épargne, le Trésor ne saura plus comment s'en tirer. L'expédition de Syrie ne paraît point avoir de résultat prochain. Ibrahim laisse les alliés s'emparer du littoral séparé du reste par une chaîne de montagnes qui suit la mer et que les troupes débarquées ne peuvent pas franchir; il contient tout ce pays qui, comprimé par son armée, n'ose et ne peut pas se révolter, et il attend que les vents chassent la flotte, qui ne pourrait y revenir qu'au printemps. J'ai vu une lettre de lady Palmerston assez pacifique. Guizot écrit aussi qu'à Downing-Street, on est plus calme.
«Le Roi est très abattu de cette reprise d'assassinat, et Thiers sent le tort que cela fait au Ministère. On dit que les Députés qui sont ici et qui arrivent sont plutôt pacifiques, et que la Chambre des Pairs est tentée, si elle en a le courage, ce dont je doute, de prendre une attitude imposante et gênante pour le Ministère.»
Rochecotte, 23 octobre 1840.—Madame Adélaïde me mande ceci, dans une très aimable réponse à une lettre que je lui avais écrite, à l'occasion de l'attentat de Darmès: «La première parole du Roi, après l'explosion, a été, en s'adressant à la Reine et à moi: «Eh! qu'il faille que vous soyez toujours dans cette fatale voiture!» Ce mot est vraiment touchant.
Voici ce que dit Mme de Lieven: «Granville a remis, hier, la réponse de lord Palmerston à la note du 8. Cette réponse promet, je crois, de s'employer à faire révoquer la déchéance du Pacha, si celui-ci se soumet; vous voyez que cela n'avance guère l'affaire. Tout ce qu'on peut dire, aujourd'hui, c'est que les manières et le langage, de part et d'autre, sont devenus plus doux, et que cela peut amener à s'entendre. Lord Palmerston ne s'explique pas plus clairement, parce qu'il attend toujours les brillants succès de Syrie! Jusqu'ici il les a attendus en vain. Le ton du Ministère français est moins guerroyant; il dit: «La guerre pourrait arriver au printemps, si l'hiver ne règle pas tout.» Vous voyez que voilà une modification et la diplomatie, à Paris, est disposée à croire à la paix. Nous allons voir les Chambres; voilà ce qui sera important pour les choses et pour les hommes.
«Le Roi n'est plus venu en ville, depuis le coup de carabine, sur lequel les journaux étrangers s'expriment plus convenablement que les journaux français.
«On dit fort que la division du Cabinet anglais est devenue beaucoup plus patente, et que la minorité est du côté Palmerston; M. de Flahaut, qui arrive demain, nous édifiera sur ce sujet. Aujourd'hui, Mme de Flahaut est fort anti-Palmerston, parce qu'elle craint, naturellement, la guerre entre les deux patries[ [145]. Lord John Russell a passé à la majorité, contre lord Palmerston, et c'est une grosse pièce, tout frêle qu'il est. Il y a une confusion incroyable par le monde et on ne sait plus où on en est, mais vraiment je commence à espérer un peu plus la paix qu'il y a quelques jours.»
Rochecotte, 24 octobre 1840.—Mon gendre a reçu, hier, la nouvelle de la démission du Ministère français, qui se retire à l'occasion du discours de la Couronne, qu'il voulait faire remplir de casus belli, ce que le Roi ne veut pas[ [146].
Mon fils, M. de Dino, m'écrit que le grand-duc de Toscane a fait M. Demidoff prince de San-Donato, du nom de sa manufacture de soieries, et lui a donné l'Excellence. Le Pape[ [147] a envoyé les dispenses pour le mariage. Le douaire de la jeune Princesse est fixé à deux cent cinquante mille francs, et ses épingles à vingt-cinq mille francs.
Rochecotte, 25 octobre 1840.—Il paraît que la Reine Christine va se fixer à Florence, où sont ses intérêts de cœur. Elle a deux enfants de Muñoz, qu'elle adore; elle a mis quinze cent mille francs de rente à l'abri.
Le petit comte de Paris est bien mal; il a une fièvre continue qui le fait tomber en consomption. Le duc d'Orléans est désolé; la Duchesse est au lit, bien faible, bien malheureuse; on lui défend de bouger, on craint qu'elle n'accouche avant terme: elle est à huit mois. Les chagrins frappent cette pauvre famille Royale.
Rochecotte, 2 novembre 1840.—La Reine Christine ne va pas en Italie: Nice, Paris, et ensuite Bordeaux, voilà, dit-on, sa marche; elle veut rester près de l'Espagne pour guetter les mouvements.
Voici ce que dit Mme de Lieven, en date d'avant-hier: «Vous voyez ce qui se passe ici: cela va devenir bien orageux. Il faut que M. Guizot ait bien du courage pour s'embarquer dans un pareil navire. A Londres, on est devenu bien doux, et on est disposé à le devenir davantage encore, en faveur du nouveau Ministère, mais il faudrait faire immensément pour satisfaire ici les enragés, et les complaisances anglaises elles-mêmes seront mal interprétées pour le nouveau Cabinet. Tout cela est bien difficile, bien loin de se dénouer. La Chambre sera à l'état de tempête perpétuelle; le spectacle sera curieux, mais au point de devenir effrayant. On dit le Roi tout joyeux d'être débarrassé de Thiers, et ravi de ses nouveaux Ministres[ [148]; je voudrais pouvoir croire que sa joie aura de la durée. Thiers dit qu'il ne fera pas d'opposition à Guizot. Chansons!... Le comte de Paris va mieux. Le duc d'Orléans n'est pas satisfait du changement de Ministère, mais le Roi Léopold l'est beaucoup.»
Rochecotte, 4 novembre 1840.—Je trouve ceci dans une lettre que je viens de recevoir de M. Molé: «Le Ministère qui se retire perdait tout, et, avant trois mois, nous donnait la guerre avec l'Europe entière, et le gouvernement révolutionnaire au dedans. Que fera celui qui arrive? Je l'ignore; mais plus de mal, même autant de mal, je l'en défie. Il s'est formé de manière à ce qu'il ne me reste, à son égard, qu'à m'abstenir; c'est un rôle facile, et que, le plus souvent, je préfère, d'autant plus que quand je participe, ce n'est jamais à demi.»
Rochecotte, 5 novembre 1840.—Mon fils, M. de Dino, m'écrit, de Paris, qu'on y fait de grands préparatifs, pour orner la route par où passera le cortège ramenant les cendres de Napoléon de Sainte-Hélène, et qu'on a eu la singulière idée d'y aligner, en haie, les effigies de tous les Rois de France: seront-ils là pour porter les armes à l'usurpateur? Vraiment, on est fou de notre temps! Du reste, cette belle invention appartient au Cabinet de M. Thiers, et non au Ministère actuel.
Voici ce que contient une lettre de Mme Mollien: «Hier au soir, en plein spectacle, Bergeron, le premier en date de tous les assassins du Roi, est entré dans une loge où était M. Émile de Girardin, le rédacteur de la Presse, et, sans mot dire, lui a donné un soufflet; celui-ci de se lever comme un furieux; sa femme, deux fois grande et forte comme lui, de le retenir par le collet de son habit, en criant: «Ne sortez pas, vous ne sortirez pas; c'est un assassin.» Cela a fait, dit-on, une scène inconcevable; tous les hommes s'en sont mêlés; l'esprit querelleur a chauffé toutes les têtes, et on dit que dans le foyer et dans les couloirs, on n'entendait, de toutes parts, que défis et rendez-vous.»
Voici, pour changer de ton, l'extrait d'une autre lettre: «M. Guizot et Mme de Lieven sont Ministres des Affaires étrangères, et je crains que M. de Broglie n'ait plus que le sort de la Sultane Validé. M. Molé n'a pas été appelé. Le Roi répète beaucoup que M. Molé ne voulait se mêler de rien; cela n'est pas. Les temps sont trop graves pour qu'un homme de cœur comme lui pût tenir un semblable langage; mais l'interprétation est plus commode ainsi. Depuis, le Journal des Débats a eu soin de mettre en jeu les scrupules de M. Molé et de lui dire: «Si vous vous abstenez de soutenir le Cabinet, qui est conservateur, nous aurons la gauche, et ce sera votre faute; c'est un crime envers le pays, etc...» Cela ne vous semble-t-il pas comme ces parents qui, voyant un fils bien malade, disent à une jeune fille: «Si vous ne lui accordez pas un rendez-vous, il mourra et vous serez cause de sa mort!» Si j'étais jeune fille, je vous assure que je resterais rudement honnête femme! Mon conseil est que M. Molé reste académicien, et rien qu'académicien; d'ailleurs, il n'en sera pas pour cela plus mal placé. Savez-vous que Maurice de Noailles se fait prêtre? On dit que Barante sera ambassadeur à Londres. Je le souhaite.»
On a mandé à mon gendre que c'était par désespoir de ne pouvoir épouser la fille du duc de Noailles, que Maurice de Noailles se faisait prêtre; j'avoue que je ne crois pas encore à toute cette histoire, et que j'en attends la confirmation.
Rochecotte, 6 novembre 1840.—Le courrier d'hier m'a apporté une longue lettre de M. de Salvandy: «Nous sortons d'une crise ministérielle. Elle a eu peu d'incidents; il est arrivé que M. Molé est resté au dehors de la combinaison; il éprouve, avec une irritation profonde, la conviction que c'est une influence suprême qui a fait son exclusion. M. de Montalivet, à l'origine de la crise, s'est donné une peine énorme pour que M. Molé fît partie du Cabinet nouveau; il allait, venait, déclarait cet élément indispensable, le déclarait partout, surtout à M. Molé. Je ne pouvais m'empêcher de dire à M. Molé que tant de zèle m'était suspect, et qu'il m'était impossible de n'en pas conclure que cela finirait mal. En effet, il n'a pas été question un seul instant de M. Molé. On n'a pas même songé à employer, à son égard, des formes, qui l'auraient extérieurement désintéressé. On n'a guère tenu plus de compte de tous les hommes qui avaient composé le Ministère du 15 avril. Ce n'est que le dernier jour qu'on y a quelque peu songé. La combinaison a été faite avec tant de légèreté, qu'on n'a pas même fait d'efforts pour entraîner M. Passy, disposé à entrer sans condition, mais attaché à M. Dufaure, qui a fondé ses refus, moins sur des motifs politiques que sur une répulsion toute personnelle contre M. Martin du Nord. M. Passy et M. Dufaure n'avaient aucune objection, ni contre moi, ni contre M. Laplagne. On pouvait donc, avec moins de précipitation, réunir au maréchal Soult et à M. Guizot quelques Ministres du 15 avril et du 12 mai; il y aurait eu là des éléments considérables de majorité, d'une majorité compacte et permanente. Au lieu de cela, on s'est constitué à l'aventure, en comptant sur les périls amassés par M. Thiers, pour donner des votes le premier jour, sans s'inquiéter du lendemain; cependant, le Cabinet formé, on a réfléchi qu'on n'avait ni le centre gauche, ni même le parti conservateur. Alors, on s'est mis en course pour les acquérir: tous les Ministres me sont arrivés. M. Guizot, que je n'avais pas vu depuis la coalition, est venu, la plaque à l'habit, me demander solennellement mon concours. Je ne lui ai pas dissimulé que c'était bien tard; que cette constitution du Ministère, sans voir ni entendre personne, sans honorer M. Molé et son parti par des procédés honnêtes, amassait des difficultés sur une situation qui en était chargée. En écoutant M. Guizot, je me rappelais ce que je disais à M. le duc d'Orléans, il y a quelques jours: c'est que, des deux rivaux, je ne saurais dire lequel est le plus léger; que Thiers a la légèreté en dehors, et Guizot en dedans; en effet, chez celui-ci, pas une vue des dangers intérieurs, des obstacles parlementaires, du péril que crée l'abstention de MM. Passy et Dufaure, qui, avec Lamartine et moi, laissent un Cabinet possible entre celui d'aujourd'hui et celui de M. Odilon Barrot, soit qu'on nous donne M. Molé, M. de Broglie ou même M. Thiers pour chef. Bref, la confiance et la présomption la plus ineffable, et un parfait oubli de l'apostasie de 1839, que ce nouveau changement de foi et de drapeau aggrave encore; la conviction qu'on peut reprendre ses doctrines où on les avait laissées, parler de nouveau conservation, ordre, résistance, avec la même autorité; imprévoyance des fureurs que ce langage va soulever chez les adversaires, en nous trouvant nous-mêmes froids et mécontents. Cependant, nous appuierons, car nous sommes, avant tout, d'honnêtes gens; il me paraît également certain qu'il y aura, dans le principe, une majorité. Thiers a mené les choses à un tel point, que le réintégrer, ce serait à la fois la révolution et la guerre. Mais l'humiliation extérieure à laquelle le Cabinet Guizot vient présider pèsera sur lui de manière à l'écraser. Les honnêtes gens ne pardonnent pas à Thiers d'avoir rendu cette humiliation inévitable; dans trois mois, personne ne pardonnera à Guizot de l'avoir acceptée. Dans ma pensée, il devra prochainement succomber, mais s'il rend le double service de nous faire traverser sans encombre une situation redoutable, et de préparer la reconstruction de la majorité conservatrice, il aura beaucoup fait. Je ne désespère pas, et pour mon compte, assurément, je l'y aiderai. En me quittant, il allait faire une démarche conciliante auprès de M. Molé.
«La cause immédiate de la rupture du Roi avec Thiers est celle-ci: dans le discours, Thiers demandait des mesures nouvelles, c'est-à-dire cent cinquante mille hommes de plus, en tout six cent cinquante mille hommes,—la mobilisation de la Garde nationale,—des camps sur le Rhin et sur les Alpes; c'était la guerre. Le Roi offrait, par accommodement, de dire que ses Ministres exposeraient ce qu'ils avaient fait, et ce qu'ils comptaient faire. Thiers refusa: selon toute apparence, on n'était sincère ni d'un côté ni de l'autre. M. Thiers sentait que la position n'était plus tenable: la gauche était frémissante; les conservateurs avaient peur jusqu'à tout oser; ses folies ne soutenaient pas la discussion. Le Roi, de son côté, avait le courage de trouver, dans l'attentat de Darmès, un point d'appui suffisant pour attirer à lui la lutte et renverser son cardinal de Retz, en ne courant pas de risques pour son pouvoir, mais en en courant beaucoup, d'énormes même, pour sa vie.
«Tandis que le parti conservateur semble se reconstruire par le retour de la grande majorité des Doctrinaires et le vote probable des centres gauches effrayés, les Doctrinaires se divisent: M. Duvergier de Hauranne et M. Piscatory suivent M. de Rémusat et M. Jaubert de la gauche; M. de Broglie est déchiré entre les deux camps; M. Thiers compte toujours sur lui, et se flatte d'être hautement défendu par lui à la Chambre des Pairs; M. Guizot, au contraire, se croit sûr de son acceptation de l'ambassade de Londres. Il y met une grande importance, quoique M. de Broglie ne pourra pas lui apporter, il s'en faut, toutes les forces qu'il ôtera à Thiers, mais enfin, il ne lui en ôterait pas, et c'est quelque chose. A son défaut, Mmes de Barante et de Sainte-Aulaire se disputent Londres.—On ne doute pas de la démission de M. de La Redorte, qui a joué un triste rôle dans la Péninsule: ce serait un mouvement dans le Corps diplomatique; je sais qu'il est question de m'offrir une ambassade, je ne me suis pas encore demandé quelle serait ma réponse. M. Guizot n'apporte rien de Londres; on pourrait obtenir quelque chose de lord Melbourne, rien de lord Palmerston, et il n'est pas bien sûr que l'Europe soit plus loin des dispositions du premier que du second.—On reste alarmé pour le comte de Paris. Chomel, auquel j'ai parlé, mais qui, à la vérité, voit en noir, n'espère rien, sinon que le pauvre jeune Prince vivra assez pour ne pas mêler une effroyable douleur aux couches de Mme la duchesse d'Orléans.»
Rochecotte, 8 novembre 1840.—M. d'Entraigues, notre Préfet, qui est ici depuis avant-hier soir, a reçu, hier, par une estafette, la nouvelle télégraphique arrivée pour lui à Tours, et portant la nomination du Président, des vice-Présidents et des bureaux de la Chambre des Députés. Ces choix sont, Dieu merci, favorables au Cabinet, et faits par une bonne majorité. Ce début est un peu réconfortant. Tant mieux si la peur inspire la sagesse!
J'ai eu une lettre du duc de Noailles, qui me dit qu'il n'y a rien de vrai dans la prêtrise de M. Maurice son cousin. Vraiment, on est merveilleux pour inventer et propager des histoires, et leur donner tant d'accessoires de détails qu'on finit par ajouter foi à ce qui n'a pas le moindre fondement. Le duc de Noailles me mande en outre ceci: «La séance royale[ [149] a eu, m'a-t-on dit, un aspect lugubre. D'un côté des cris très vifs et avec une intention marquée, et, du côté de la gauche, un silence menaçant; au milieu, le Roi, versant des larmes à un certain passage de son discours. Le discours manque de noblesse: il pourrait être plus noblement pacifique. C'est Guizot qui l'a fait. Le désir de la paix y tient trop de place; il n'a pas réussi. La majorité est assurée au Ministère pour quelque temps: à mesure que les craintes de guerre s'éloigneront, il la perdra.—On a fait, dans le gouvernement, son deuil de la Syrie. Si le Pacha se soumet, tout sera fini; s'il résiste et qu'on l'attaque en Égypte, il est difficile que la bombe n'éclate pas ici.—Thiers a dit à Guizot, à son arrivée: «A votre tour; il n'y a que deux hommes en France, vous et moi; je suis le ministre de la Révolution, vous êtes celui de la Conservation; quand ce n'est pas l'un, c'est l'autre; nous ne pouvons pas marcher ensemble, mais nous pouvons bien vivre ensemble; je ne vous ferai pas obstacle; je ne vous serai pas incommode.» Néanmoins, il intrigue déjà beaucoup dans la Chambre, et on s'agitera pour lui.»
Rochecotte, 12 novembre 1840.—L'abbé Dupanloup est arrivé hier ici, pour bénir ma chapelle. La cérémonie va se faire tout à l'heure.
Le courrier d'hier nous a apporté la nouvelle des couches de Mme la duchesse d'Orléans. Je suis charmée de la naissance de ce second fils[ [150].
Mme de Lieven m'écrit; elle est fort satisfaite des débuts du Ministère.
Rochecotte, 14 novembre 1840.—J'avais désiré que la première messe qui se dirait dans ma chapelle le fût pour le repos de l'âme de M. de Talleyrand, mais une messe d'inauguration ne pouvant être une messe noire, celle d'avant-hier avait été dite en couleur et en l'honneur de saint Martin. Celle d'hier a été pour notre cher défunt. L'autel est précisément à la place où était son lit, dans la chambre que la chapelle a remplacée. Cela m'a fort émue...
Rochecotte, 17 novembre 1840.—M. de Salvandy, qui, très obligeamment, s'est mis à m'envoyer un petit bulletin hebdomadaire, me dit que le Corps diplomatique à Paris s'est trouvé presque aussi vivement ému de la dernière note de lord Palmerston[ [151] que la Chambre elle-même.
Il paraît que le comte Apponyi a écrit partout, pour représenter le danger de pousser la France à la révolution et à la guerre, quand elle fait effort pour secouer le joug de l'anarchie. Lord Granville et M. de Bülow désavouent lord Palmerston. S'il voulait décidément pousser la France à bout, on peut croire que ni l'Autriche ni la Prusse ne le seconderaient. Le langage même de la Russie semble modifié.
Mon gendre m'écrit de Paris, le 15: «Tout m'a paru, ici, fort confus en apparence. La transition, de la provocation révolutionnaire à l'humilité, ne peut se faire qu'au milieu du bruit, pour mettre la pudeur en défaut. C'est à quoi tout le monde concourt; on braille des bravades du côté de la paix et du côté de l'ancien Ministère; on crie généralement contre la lâcheté et l'avilissement du pouvoir, sans dire exactement ce qu'on aurait fait. Ces attaques, non spécifiées, ne mettent jamais dans une position vraiment embarrassante, et comme elles font du bruit sans faire de mal, elles donnent, à ceux auxquels elles s'adressent sans les atteindre, l'apparence d'un succès. Il me paraît donc généralement admis que le Ministère aura la majorité. Aussi M. Guizot disait-il, avant-hier, dans son salon (d'un air héroïque auquel se reconnaît aisément le général Guizot): «Messieurs, nous venons d'entrer en campagne; la guerre sera longue et rude, mais j'espère que nous remporterons la victoire.» Ce n'est pas que la Chambre, tout en voulant la paix à tout prix, soit commode: plus elle craint, plus elle crie, sauf à tomber, sans regret, de toute la hauteur à laquelle elle s'élèvera, comme le Roi. Ainsi, l'Adresse, dont le rédacteur sera, dit-on, M. Passy, ou M. de Salvandy, sera fort belliqueuse, au point de vue d'embarrasser le gouvernement, quoiqu'il soit décidé à s'embarrasser peu de ces choses-là.
«Vous avez lu la réponse de lord Palmerston au Mémorandum du 8 octobre: c'est une grosse affaire. Le mépris pour nous y est évident; il n'est pas même accompagné de formes. Il paraît, du reste, que ce sentiment à notre égard s'est singulièrement accru depuis quelque temps. La note a, cependant, beaucoup embarrassé M. Guizot, qui avait dit à tout le monde que, depuis son Ministère, les choses avaient changé de face en Angleterre, et lord Palmerston de caractère, ce qu'il résumait par ces mots: «J'apporte la paix dans ma poche.» Voici comment il a expliqué la note de lord Palmerston, chez le Président de la Chambre[ [152], il y a deux jours: «Lord Palmerston est un esprit théologique; il a le goût de ne laisser aucune objection sans réponse; c'est pourquoi ceci ne veut rien dire: ce n'est qu'une question de principes.» M. Dubois (de la Loire-Inférieure), qui est un homme d'esprit, et fort ami du nouveau Ministère, a pris là-dessus M. Guizot à part, et lui a dit qu'il se ferait tort, s'il répétait cela à la Chambre. L'autre, pour toute réponse, a répété sa proposition, dont il était si charmé, qu'il l'a fait insérer le soir même dans son journal, le Messager, sous la forme d'une note, au bas du Mémorandum, en supprimant seulement le théologique. Cela a fait, néanmoins, une petite affaire, qui dure même encore, et qui imprimerait un cachet de ridicule sur M. Guizot, si quelque chose faisait quelque chose dans ce pays-ci. Le Ministère va faire la paix, tout le monde croit qu'il y réussira. Après, il périra, sans savoir pourquoi, dans une bourrasque; c'est ce qu'on me paraît aussi croire assez généralement. Puis, viendra M. Molé, qui reste seul, et qui sera reçu par tout le monde peut-être, non qu'il soit plus favorisé à la Chambre qu'il n'était, mais l'énergie de tout le monde est fort usée, et le Roi est le maître; cela dépendra du Roi, lequel est mal disposé pour M. Molé dans ce moment-ci, et a dit sur lui un mot, que d'autres attribuent à M. Guizot, et qui ne mérite pas d'avoir deux pères: «M. Molé est un excellent spectateur, mais c'est un mauvais acteur.» Il me semble que le mot est de moi, et que quelqu'un me l'a volé, il y a cinq ans!
«La campagne de Syrie est décidément très bonne pour les alliés. Les Anglais s'y conduisent avec énergie; ils mènent les Turcs se battre à coups de bâton et tout plie: la force d'Ibrahim était un fantôme. On s'attend, à tout moment, à recevoir la nouvelle de la prise de Saint-Jean d'Acre, ce qui sera une grosse affaire là-bas et ici. Ce qu'il y a de plus triste, c'est qu'il n'est pas du tout sûr qu'on sauve l'Égypte. Déjà, il court des bruits d'une révolte probable à Alexandrie, de l'assassinat, de l'empoisonnement du Pacha, et vous avez vu que lord Palmerston, avec son esprit théologique, ne parle plus de la déchéance du Pacha, comme il en parlait il y a trois semaines. Il n'est nullement sûr que l'on ne cède, ici, sur cela même, ce qui serait une énorme reculade.
«Voilà le présent, parlons un peu du passé. Thiers a diminué aux yeux de tout le monde; sa timidité a été, tout le temps, aussi grande que son imprudence, et sa légèreté aussi. Il a destitué le Consul de France à Beyrouth, parce qu'il avait voulu servir le Pacha en Syrie, en calmant la révolte, et jamais on n'a pu le décider à envoyer en Syrie des agents sûrs, pour connaître exactement la force de résistance d'Ibrahim, ce qui fait qu'on a été trompé, et que toute la conduite de la France a été réglée dans l'attente d'un résultat qui n'est pas arrivé. M. de Broglie pense que le Roi a eu grand tort de renvoyer le Ministère de M. Thiers, parce que, sans cela, il tomberait dans ce moment-ci, au bruit de la dérision publique; opinion basée sur ceci: que quand on joue gros jeu sur une carte et qu'elle ne sort pas, tout le monde se moque de vous. La personne à laquelle il le disait hier soir pensait, au contraire, que la Chambre, tout en redoutant la guerre, n'aurait pas eu l'énergie de renverser le Cabinet.
«Le discours rédigé par Thiers ne proposait pas une levée nouvelle de cent cinquante mille hommes, mais seulement d'avancer de trois mois la levée nouvelle, de paix ou de guerre, qui se fait ordinairement au printemps; du reste, il était modéré; mais, au total, ni lui, ni le Roi n'étaient sincères, et c'était, des deux côtés, un prétexte.
«Il y a eu une crise ministérielle, sans que nous nous en doutions, après la prise de Beyrouth: le Ministère voulait, comme démonstration, envoyer la flotte devant Alexandrie; le Roi, non. M. de Broglie a été nommé médiateur par les deux parties et les a raccommodées, sur cette idée, qu'il était impossible, dans le moment donné, sur cette retraite ainsi motivée, de nommer un Ministère durable; et il n'a pas voulu que la flotte fût envoyée à Alexandrie, sur cette autre idée, que la mesure était bonne en soi, comme propre à inquiéter les alliés, sans leur donner aucun droit de se plaindre, et qu'un gouvernement absolu aurait bien fait de l'exécuter, mais qu'en pratique française, la presse, sur cette mesure, aurait, bon gré mal gré, fait battre la flotte, et que c'eût été la guerre. Tout ce raisonnement, du reste, est basé sur ce que cette mesure, ou toute autre du même genre, ne pouvait s'obtenir que par des moyens violents, et nécessairement publics, comme démission, crise, etc.; car, si on l'avait arrangée à l'amiable, et en secret avec le Roi, il en eût été tout autrement. Aussi, la bienveillance de M. de Broglie pour le Roi n'est pas grande. Il dit, au reste, que tout lui est devenu égal, sauf le trouble matériel; qu'il appuiera tous les Ministères possibles; que non seulement il ne fera rien pour les renverser, mais pas même pour les ébranler, attendu qu'un Ministère, quel qu'il soit, aura toujours plus raison que la Chambre; qu'il se déclare enfin du bagage ministériel, ce que personne n'avait encore osé avouer, et qu'il vous envie beaucoup de passer l'hiver à la campagne. Il est d'une sérénité olympique, saupoudrée d'une ironie amère et perçante.
«M. Guizot dit, en confidence, à ses amis, qu'il a décidé M. de Broglie à accepter l'ambassade de Londres. Je n'en crois absolument rien, mais j'ai oublié de le demander à celui-ci, hier au soir.
«M. Molé m'a paru au dernier degré de l'abattement. Il met Jérémie en madrigaux; il est fort changé.»
Rochecotte, 22 novembre 1840.—Mon gendre a mandé hier, à sa femme, que la lecture des pièces diplomatiques faite dans le sein de la Commission de l'Adresse, à la Chambre des Députés, fait de M. Thiers un ministre incapable et impossible; de M. Guizot, un ambassadeur sagace et un auxiliaire périlleux, et de lord Palmerston l'esprit ferme et résolu de la situation... que Thiers a voulu leurrer, berner, attraper tout le monde, et qu'on s'est moqué de lui... et de la France. Il écrit aussi que M. le duc d'Orléans a dit sa petite improvisation à la Chambre des Pairs, avec un à-propos, une bonne grâce, une élévation admirables.
Il est arrivé une nouvelle note de lord Palmerston, plus bienveillante dans la forme, mais qui inquiète toujours sur l'Égypte.
On envoie M. Mounier, officieusement, à Londres, pour tâcher d'y obtenir quelque chose.
Mon fils Valençay m'écrit que Mme de Nesselrode est à Paris pour six semaines, qu'elle n'ira pas à la Cour, et, par conséquent, pas dans le grand monde, mais elle vivra en garçon, et est ravie de son coup de tête. Je ne sais pas si le comte de Nesselrode en sera également enchanté.
Rochecotte, 23 novembre 1840.—Mon gendre écrit que M. Walewski, qui avait été envoyé en Égypte auprès d'Ibrahim, croyant encore adresser ses dépêches au Ministère du 1er mars, avait écrit que, malgré tous ses efforts, il n'avait pu décider Ibrahim à passer le Taurus. Il paraît que cette dépêche fait grand scandale.
Rochecotte, 24 novembre 1840.—Voici ce que mon gendre m'écrit: «Il y a un bruit vague qu'il va se faire un arrangement en Syrie et en Égypte, qui ne sera pas la destruction du Pacha. Cela est dû à sa soumission absolue aux Puissances, mais nous nous en vanterons ici, et la majorité fera semblant d'y croire. Pour quelque temps, la discussion va être terrible entre Thiers et Guizot, personnellement, et, ce qu'il y a de plus triste pour tous deux, c'est que les assistants donneront raison à chacun contre l'autre. En résultat, ils creuseront le trou dans lequel ils tomberont l'un et l'autre; Thiers est à peu près complètement perdu, et Guizot le sera au printemps, après qu'il se sera épuisé à refaire le lit de M. Molé, qui entrera sûrement si le Roi le veut.»
Rochecotte, 25 novembre 1840.—J'ai lu, avec admiration, les nobles adieux de la Reine Christine à la nation espagnole[ [153]. Il me paraît que c'est d'un autre temps, et d'un siècle où le langage des Rois était encore celui de Dieu. On dit que c'est M. d'Offalia (qui, lui aussi, a quitté l'Espagne) qui a rédigé ce touchant manifeste.
Rochecotte, 26 novembre 1840.—Quel discours que celui de M. Dupin! Certes, je suis la créature la plus pacifique de France, mais je ne comprends pas qu'on puisse aller jusqu'à une telle platitude; platitude si inutile, si gauche, si maladroite, qu'en vérité, cela semblerait une gageure!
La maréchale d'Albuféra me mande que la comtesse de Nesselrode a rencontré, chez elle, M. Thiers, qui a fait feu des quatre pieds, et qui a charmé la comtesse. Avec les engouements de Mme de Nesselrode, elle peut arriver à de l'exaltation, même pour M. Thiers!
Les Anglais ont pris Saint-Jean d'Acre. Leur petite Reine est accouchée d'une fille[ [154].
Rochecotte, 28 novembre 1840.—Le duc de Noailles m'écrit: «Vous verrez, par la lecture de la séance d'hier, à la Chambre des Députés, toute l'agitation de l'Assemblée. Tout cela établit et confirme la paix dans la honte. Ce qui se passe pèsera sur l'avenir de la dynastie actuelle. La conséquence intérieure me paraît devoir être une quasi réforme dans la Chambre, qui amènera une dissolution, et cette dissolution, une Chambre avec laquelle on sera obligé de subir un Ministère de gauche avec Thiers à la tête.»
Mme Mollien me mande: «La Reine Christine est jolie; son teint est superbe, sa peau fine et blanche, son regard très doux, son sourire gracieux et fin; mais il ne faut pas, pour la trouver charmante, que les yeux qui l'examinent descendent plus bas que la tête; en détaillé, c'est quelque chose de monstrueux, et qui ne le cède en rien à sa sœur l'Infante. Elle est venue en France sans Dames, quoique les journaux s'amusent à parler de je ne sais quelle Doña, qui, si elle existe, n'est, vraisemblablement, qu'une femme de chambre. Il y a, à Paris, des dames espagnoles qui feront une espèce de service auprès d'elle; dans ce moment, c'est la duchesse de Berwick. La suite ne se compose que de deux hommes, tous deux jeunes: l'un surtout, le comte de Raquena, n'a pas l'air d'avoir plus de vingt ans; c'est un petit blondin à moustaches, vraie tournure de lieutenant de comédie. Je ne sais quand la Reine partira: elle dit qu'elle se plaît beaucoup ici. J'ai peur qu'elle ne s'y plaise trop, et n'y reste trop longtemps; ces visites royales sont toujours des dérangements dont on est bien vite fatigué aux Tuileries. Elle y dîne tous les jours, bien qu'elle demeure au Palais Royal. Son entrevue avec sa sœur a été très froide, mais, enfin, elle a eu lieu sans scène, c'était tout ce que l'on demandait.»
La duchesse de Bauffremont me mande le mariage de son petit-fils Gontran avec la seconde Mlle d'Aubusson; l'aînée épouse le prince Marc de Beauvau. Le mariage de Gontran n'aura lieu que dans un an, la jeune personne n'ayant pas quinze ans. Elle sera énormément riche; sa mère est Mlle de Boissy, son père est malade depuis dix ans, et sa fortune en tutelle. Gontran n'a pas dix-neuf ans, il est fort joli garçon.
Rochecotte, 29 novembre 1840.—Le Journal des Débats, d'avant-hier, était fort curieusement rempli par le discours de M. Passy et par celui de M. Guizot, au milieu desquels M. Thiers n'a pas dû se trouver fort à l'aise. A tout prendre, ces explications ne font grand honneur à l'habileté de personne, si ce n'est à celle de lord Palmerston, et à sa hautaine ténacité. Il me paraît que, jusqu'au petit Bourqueney, il y a éclaboussures pour tous les acteurs français dans tout ceci.
Rochecotte, 30 novembre 1840.—Les discussions de la Chambre me décident à lire le journal in extenso, et je n'y ai pas regret, car c'est un drame curieux, mais dans lequel, cependant, on s'attache bien plus à la situation qu'aux personnages, qui vont toujours en se rapetissant, par ce qui dégrade toujours le plus infailliblement: manque de netteté, de simplicité, de vérité dans la conduite. Du reste, cette discussion est comme le Jugement dernier: bon gré mal gré, chacun s'y trouve dépouillé de tout ajustement, et la vérité y est forcément provoquée. Jusqu'à présent, M. Villemain est celui qui me paraît la dire en termes les plus propres et les plus frappants; seulement, il n'est en position de la dire qu'à un seul côté, qui, d'ailleurs, est, à mon avis, certainement le plus coupable.
Rochecotte, 1er décembre 1840.—Voici ce que dit le duc de Noailles: «J'ai causé longtemps, hier, avec M. Guizot, et je lui ai dit que les derniers événements, et tout ce que la discussion a révélé, pèseront longtemps sur l'ordre des choses actuel. Lui croit, au contraire, que ce n'est qu'un moment difficile à passer, et qu'il en sera, de l'émotion publique, sur ce sujet, comme de l'émotion qui s'est manifestée lors de la guerre de la Pologne, il y a huit ans[ [155].—J'ai aussi beaucoup causé avec Berryer de son discours. Il y pense et a de bonnes idées; il terminera par une conclusion qui pourrait bien amener un échec au Ministère. Il dira que la guerre est évidemment impossible à cette heure, mais que la paix, telle que la formule le Ministère, n'est pas acceptable par la Chambre, et qu'il faut renvoyer l'Adresse à une nouvelle Commission. Odilon Barrot et M. Dufaure ont déjà mis en avant cette idée qui pourrait bien prendre faveur.—J'ai aussi rencontré Thiers à la Chambre; je me suis promené dix minutes avec lui, et lui ai rappelé que je lui avais prédit ce qui est arrivé, parce que, dans cette grande affaire, on ne pouvait rien sans alliances, et que la France s'était unie à une alliée qui était l'ennemie de ses intérêts, et qui devait, évidemment, l'abandonner. Il m'a répondu que la France, même seule, aurait pu empêcher, mais en montrant une grande énergie, et un grand déploiement de forces. Il rejette tout sur le Roi. Il dit que c'est l'Inertie couronnée, et qu'avec cette inertie en haut, et toutes les inerties naturelles, en bas, dans la nation, il n'y a moyen de rien faire; que si M. le duc d'Orléans eût été Roi, cela ne se serait pas passé de même; qu'il y aurait péri peut-être, mais qu'il y aurait péri avec dignité, et qu'il n'aurait pas laissé la France dans l'humiliation et l'impuissance où elle est pour longtemps. Du reste, il s'est, tout entier, livré à la gauche, et M. Odilon Barrot a resserré le lien hier.—Mme de Lieven est décidément, je crois, sincèrement attachée à Guizot, car elle ne va plus aux séances de la Chambre, et elle se borne à en demander, avec anxiété, des nouvelles.»
Voici maintenant un extrait de ce que m'écrit la princesse de Lieven elle-même: «Thiers semble avoir pris son parti de ne plus servir le Roi; il dit qu'il attendra le duc d'Orléans.—La Syrie est perdue pour le Pacha. On espère, et on croit, qu'il se soumettra à la sommation de l'amiral anglais Stopford. Je suppose que le gouvernement français l'y engage. Alors, la chose sera terminée, pas brillamment pour la France, il faut en convenir, et à la plus grande gloire de Lord Palmerston. Il y a bien des gens auxquels cette dernière conséquence déplaît beaucoup. Les Ministres d'ici espèrent une majorité convenable, pour l'Adresse, de cinquante à soixante voix, et puis on vivra comme on pourra. M. Guizot a l'air bien fatigué, mais courageux. A Vienne, on est ravi du changement de Ministère, et plein de confiance dans celui-ci. Je ne sais pas encore ce qu'on en dit à Saint-Pétersbourg. Je suis un peu curieuse d'apprendre ce que nous (public russe) nous dirons de cette grande affaire, réglée sans que nous nous en soyons mêlés activement. Cela nous étonnera un peu. Vous allez me demander, peut-être, s'il y a un public russe? C'est vrai, à peine... mais cependant, pour l'Orient, oui. Je m'étais permis, lorsque j'étais à Londres (Ambassadrice), d'appeler la Turquie notre Portugal. Ma Cour a fort goûté ce mot; les Anglais, très peu.—On ne se presse pas, ici, de nommer un Ambassadeur à Londres. Je crois qu'on voudrait que l'affaire égyptienne fût d'abord réglée; il faudra bien attendre jusqu'à la mi-décembre. Mme de Flahaut ne sait que faire, entre les bouderies opposantes qui lui sont naturelles, et l'envie démesurée qu'a son mari d'avoir un poste diplomatique.—Le Roi a beaucoup désiré que les Ambassadeurs fussent, en corps, chez la Reine Christine; il y a eu de grands scrupules, mais, enfin, on s'est décidé à y aller, en ne la regardant que comme veuve de Ferdinand VII. Au fait, elle n'est plus que cela maintenant. La Reine d'Angleterre est, dit-on, accouchée trop aisément. Elle aura dix-sept enfants, comme sa grand'mère.—Mme de Nesselrode vit à la Chambre des Députés. Elle est éprise de Thiers, et se place dans la plus vive opposition. Elle s'amuse parfaitement ici. Je la vois peu, tant elle est occupée des débats de la Chambre et des spectacles. Mon Ambassadeur croule sous le poids de toutes les grandes dames russes amoncelées à Paris. Je le plains, car je crois que c'est très ennuyeux!»
J'aurais parié que Mme de Nesselrode s'engouerait de Thiers, ne fût-ce que pour fronder l'engouement de Mme de Lieven pour Guizot.—En lisant le discours de M. Barrot, et la série d'invectives adressées, par lui, à bout portant à M. Guizot, je me suis demandé hier comment il se peut faire que de pareilles choses se disent et s'écoutent, sans qu'il en résulte des explications armées.
Rochecotte, 3 décembre 1840.—Voici les principaux passages du bulletin que m'envoie M. de Salvandy. En date du 1er décembre, avant et pendant la séance de la Chambre: Sait-on, à Rochecotte, un mot très joli de Garnier-Pagès, qui doit parler aujourd'hui? «Je les mettrai tout nus, tous deux, et on verra comme ils sont laids.» Ce mot résume très bien la situation. M. Thiers conserve une position révolutionnaire, mais voilà tout; il reste, pour beaucoup, incapable, pour tous, impossible. M. Guizot est loin d'avoir gagné tout ce que M. Thiers a perdu. Un immense talent, une force d'esprit et d'âme admirable dans la tempête, le don d'imposer à toutes les révoltes hostiles dans l'Assemblée, et l'art d'élever son auditoire en élevant la question de prime abord à un point de vue plus général, voilà les avantages qui lui sont propres, et dont il ne s'était jamais prévalu à ce degré; et, avec tout cela, il grandit sans se fortifier, il pose sur la majorité sans s'y établir. Le sol est rebelle. M. Thiers est comme une fille entretenue, à laquelle on ne demandait que d'être bonne fille; on lui passait tout; sa considération ne souffrait de rien. M. Guizot est la femme austère qui a failli; tout lui est compté. Cette lutte de l'Ambassadeur et du Ministre, malgré les ménagements qu'il y a mis, blesse la Chambre et l'opinion. On ne lui pardonne même pas son abandon résolu des maximes de la coalition; il semble qu'on aurait voulu le voir fidèle à l'infidélité même. Le discours de Dufaure paraît, à beaucoup de gens, un drapeau placé entre le Cabinet et M. Thiers. On s'inquiète de l'action de Passy et de Dupin en ce sens. On m'y associe, parce qu'on n'imagine pas que les Ministres en disponibilité ne soient pas des mécontents en activité. On fait planer M. Molé sur tout cela, quoiqu'il n'ait, avec la zone du Ministère du 12 mai, aucun rapport, et qu'elle mette son honneur, je crois, à rester conséquente en éloignant M. Molé, comme Jaubert croit le rester en continuant à siéger au milieu des autres, qu'il blesse et désole par ses perpétuels cris de fureur contre le Roi, et ses enthousiasmes pour M. Barrot. Voilà où nous en sommes. On sent déjà la position craquer. Pauvre pays, qui veut être fort, et qui n'est pas gouvernable! Notre Chambre est vraiment l'Œil-de-bœuf de la démocratie[ [156]. Les favoris et même les favorites troublent tout par leurs intrigues, et passent le temps à se renverser, ce qui fait que tout s'écroule avec eux.—Je vais à la Chambre où MM. de Lamartine et Berryer croiseront le fer. J'y fermerai cette lettre.»
«P.-S.—Berryer vient de parler. Il a fait un discours habile, éclatant, perfide. Il a couvert Thiers, en allant droit aux Tuileries. Il a promené là la foudre et envoyé sur M. Guizot, Ambassadeur, des anathèmes qu'un tiers de l'Assemblée a matériellement applaudis trois fois. M. de Lamartine monte à la tribune pour répondre.»
Rochecotte, 4 décembre 1840.—Le discours de M. Berryer révèle l'état du pays dans un sens, et celui de M. de Lamartine dans un autre. Ces deux discours me paraissent être, jusqu'à présent, ce qu'il y a de plus brillant pour l'un, de plus élevé pour l'autre, dans toute cette discussion de l'Adresse. M. de Lamartine, qu'en général j'admire médiocrement, m'a fait grand plaisir dans sa réponse. Je la trouve sage, pleine de faits, bien pensée, bien dite, avec de beaux mouvements et un sentiment honnête prévalant dans l'ensemble.
On assure que la mission de M. Mounier à Londres a pour but d'obtenir le concours de l'Angleterre en faveur du mariage de l'innocente Isabelle avec son cousin Carlos, prince des Asturies.
Voilà les cendres de Napoléon à Cherbourg. A Paris, rien n'est prêt encore, dit-on, pour cette cérémonie qui, à mon sens, sera fort ridicule.
Rochecotte, 5 décembre 1840.—J'ai eu hier une lettre de M. Royer-Collard, dont voici un piquant extrait: «Il y a huit jours, Madame, que je suis enfermé à la Chambre suivant avec application et intérêt le grand débat de l'Adresse. Les assistants ont donné, alternativement, tort aux deux principaux acteurs, mais ce n'est pas le même tort. Les fautes de Thiers sont du Ministre, celles de Guizot de l'homme. Je ne sais si vous avez remarqué, dans les journaux, que j'ai été conduit à rendre à Guizot, dans un moment difficile, un témoignage dont il avait grand besoin, car on ne croyait pas un mot de ce qu'il disait, bien que ce fût la vérité. Il est venu m'en remercier, le lendemain, à ma place, en traversant courageusement toute la Chambre. Je n'ai point accepté le remerciement. Je lui ai répondu que je n'avais rien fait pour lui, que je n'avais pensé qu'à moi. Il m'a abordé, depuis, dans un couloir. Je lui ai tenu même rigueur, et refusé la conversation. Il y a cette différence entre les deux hommes, que Dieu n'a pas donné à Thiers le discernement du bien et du mal; mais Guizot, qui a ce discernement, passe outre. Il est donc plus coupable, mais il n'est peut-être pas le plus dangereux. Si on pouvait regarder quelque chose comme irrévocablement accompli aujourd'hui, je dirais qu'ils sont tous deux perdus sans retour. Je le voudrais bien, mais je n'en suis pas sûr.»
On mande à mon gendre que l'effet du discours de Berryer a été immense. Il paraît qu'il a tué M. Guizot et porté un rude coup plus haut. Les Carlistes en sont dans l'enivrement. Je suis tentée de croire qu'ils donnent à cet effet une portée plus profonde que la réalité. Thiers encense Berryer, et dit à qui veut l'entendre, que, comme art, rien n'est au-dessus et qu'en 1789, on ne faisait pas mieux.
La princesse de Lieven, à laquelle quelqu'un ne dissimulait pas le coup porté à Guizot, a répondu qu'il n'en était pas atteint.
On dit que c'est le 15 de ce mois qu'aura lieu la cérémonie pour les cendres de Napoléon. Comme son ombre arrive à propos!
Rochecotte, 6 décembre 1840.—On m'écrit ceci: «Je n'ai pas entendu confirmer la mort de Demidoff, mais je sais, de source certaine, qu'il a fait un fort désagréable voyage à Rome, où il a eu des scènes fâcheuses avec le Cardinal secrétaire d'État, et avec le Ministre de Russie, après lesquelles il a dû quitter, par ordre, les États du Pape. L'émotion qu'il a éprouvée lui a donné un de ses plus terribles accès. Il paraît qu'il aurait dit au prêtre grec que ses enfants seraient tous élevés dans la religion grecque, et à l'autorité catholique, qu'ils le seraient catholiquement. De plus, il a dit, avec son assurance habituelle, qu'avec de l'argent, on obtenait tout de la Cour de Rome, et qu'il avait envoyé cent mille francs au Pape pour les dispenses qu'il a obtenues. Le cardinal Lambruschini, indigné de ce bruit, a fait insérer, dans la Gazette romaine, un article, que partout on répète, et qui dément le fait, en établissant très positivement que M. Demidoff n'avait payé, pour ses dispenses, que la somme de quatre-vingt-dix francs, pour frais d'expédition. Le Ministre de Russie ayant refusé de traiter, pour le côté Demidoff, avec la Cour de Rome, M. Demidoff a été lui dire des injures; et, après toutes ces belles équipées, il lui a fallu quitter Rome, et s'il n'est pas mort de rage, il n'en est pas moins embarrassé.»
Rochecotte, 7 décembre 1840.—La grande nouvelle du jour est le rejet de l'amendement de M. Odilon Barrot, à plus de cent voix de majorité.
Voici plusieurs bons mots qui se disent à Paris: On appelle MM. Jaubert, Duvergier de Hauranne, enfin le groupe détaché des Doctrinaires passés à gauche, les schismatiques effrénés de la Doctrine. Dans un autre ordre de choses, on appelle les partisans de Mgr Affre, Archevêque de Paris, les affreux. Il faut toujours que les plaisanteries aillent leur train.
Rochecotte, 9 décembre 1840.—Mme Mollien me mande que la préoccupation des esprits, maintenant que l'Adresse est votée, commence à se tourner vers la Fête des cendres, comme dit le peuple à Paris. La cérémonie coûtera un million. Des milliers d'ouvriers sont occupés aux préparatifs jour et nuit, et des milliers de badauds les regardent, tant que le jour dure. Quelle sottise que toute cette comédie! Arrivant à quel moment! Dans quelles conjonctures! Il me semble que le rocher de Sainte-Hélène était une tombe plus touchante, et peut-être même un asile plus sûr, que l'orageux et révolutionnaire Paris.
Rochecotte, 10 décembre 1840.—M. Raullin m'écrit qu'à la séance de la Chambre où on a traité des tripotages de Bourse, M. Thiers pleurait. Il me dit aussi qu'on n'a rien vu de pareil aux haines et aux violences qui agitent tout ce monde, que l'on ne peut plus causer avec personne, à moins d'entrer dans leur folie. Thiers voulait se battre avec M. de Givré; Rémusat l'en a empêché. M. Jaubert est, aussi, un peu piqué par la tarentule. Mme Dosne est dans son lit, à la suite de la dernière séance de la Chambre, à laquelle elle assistait. Les révélations sur les tripotages de Bourse l'ont bouleversée.
M. de Sainte-Aulaire m'écrit, de Vienne, qu'il va se présenter pour l'Académie française. Il se montre fort dégoûté des affaires. Il est impossible, en effet, que ce dégoût ne devienne pas général.
Rochecotte, 13 décembre 1840.—Hier, dans ma solitude, plus complète que de coutume, je me suis replongée, ce que je fais d'ailleurs sans cesse, dans mes souvenirs du passé, et il m'est venu d'écrire quelques lignes sur un des côtés de l'esprit et de la nature de M. de Talleyrand; les voici:
Son esprit était ferme, mais sa conscience était faible, car elle manquait de lumières. Son époque, son éducation, sa position forcée étaient ennemies des réflexions qui éclairent l'âme. Son insouciance naturelle le détournait, d'ailleurs, du travail sérieux de la conscience, et le laissait dans les ténèbres. Aussi n'appliquait-il guère sa rare intelligence qu'aux intérêts de la politique. Entraîné par le terrible mouvement de son siècle, il lui réservait toute l'activité dont il était capable. Au besoin, cette activité était grande. Il savait vivre sans repos, sans loisirs; il en privait alors les autres et lui-même; mais, le but atteint, il retombait pour longtemps dans une nonchalance dont il défendait habilement les abords; il s'y barricadait, et rendait sa paresse si gracieuse qu'on se serait reproché de la troubler. Son coup d'œil était rapide, juste et fin; son démêlé pénétrant, son esprit fortement trempé dans un admirable bon sens; son action rare, lente au début, mais vive et précipitée vers le dénouement. L'état habituel d'incurie, dont il ne sortait que le moins possible, a été très nuisible à sa vie privée, car il y poussait cet état à l'excès. De là, cette porte toujours ouverte, cette chambre toujours envahie, et cette déplorable indifférence sur la sûreté et la valeur morale de ceux qui s'y introduisaient. Et néanmoins, avec l'œil demi-fermé, il voyait tout; mais il prenait à peine le soin de juger, encore moins d'écarter ceux-là même dont il faisait le moins de cas. Pourvu que, dans la conversation, il n'eût rien de direct à repousser, il laissait dire, ou faire; mais s'il se sentait touché, le réveil était immédiat, et la leçon un coup de massue. Il terrassait sur place, sans, du reste, garder la moindre rancune. Il retombait bientôt dans son insouciance et oubliait aussi facilement l'inconvenance, qu'il pardonnait sincèrement l'injure. Il était, d'ailleurs, bien rarement appelé à se défendre. Sa dignité était si naturelle, si simple, si bien protégée par sa réputation, par sa grande existence, et par ce demi-sommeil même dont on sentait bien qu'il fallait se méfier, que je n'ai guère vu les plus mal élevés, risquer de l'être avec lui. Je lui ai souvent entendu dire ceci, avec une véritable satisfaction: «J'ai été ministre du Directoire; toutes les bottes ferrées de la Révolution ont traversé ma chambre, sans que jamais personne ait imaginé d'être familier avec moi.» Il disait vrai: chacun, même les plus proches, les plus intimes, ne l'abordait qu'avec une respectueuse déférence. Je suis, d'ailleurs, restée convaincue, que ce qui aidait à le rendre si imposant, c'était un trait de sa nature, qui se sentait à travers son indolence. C'était ce courage plein de sang-froid et de présence d'esprit, ce tempérament hardi, cette bravoure instinctive, qui inspire un goût irrésistible pour le danger sous toutes ses formes, qui rend le péril séduisant, et donne tant de charme aux hasards. Il y avait, sous la noblesse de ses traits, la lenteur de ses mouvements, le sybaritisme de ses habitudes, un fond de témérité audacieuse, qui étincelait par moments, révélait tout un ordre nouveau de facultés, et le rendait, par le contraste même, une des plus originales et des plus attachantes créatures.
Rochecotte, 14 décembre 1840.—Dans les lettres que j'ai reçues, hier, il y en avait une de Berlin, de M. Bresson, qui dit ceci: «Francfort n'est pas une disgrâce pour M. de Bülow, qui l'a beaucoup désiré, dans les intérêts privés; le rang de ce poste est au moins égal à celui de Londres. La singulière issue des affaires d'Orient a relevé les négociateurs dans l'opinion; ceux qui criaient le plus haro et anathème, contre Bülow, sont aujourd'hui ceux qui le louent le plus. Nous faisons si beau jeu à ceux qui osent, que je suis, moi-même, tenté de leur donner raison.—Humboldt n'a aucune influence politique sur le Roi de Prusse. Personne, jusqu'à présent, n'en exerce, et on ne saurait dire encore, au juste, où il se placera. Quelques nominations récentes parmi les Piétistes ont porté quelque atteinte à sa popularité; son penchant pour eux n'est pas partagé par le pays.—Lord William Russell étend, de plus en plus, ses distractions; il est partagé entre trois dames, dont l'une le conduit même assez souvent en Mecklembourg.—Le prince Wittgenstein ne participe plus en rien aux affaires; il a des attaques répétées et ne vivra pas longtemps.—Je n'ai pas besoin de vous parler de ce que la discussion de l'Adresse m'a fait souffrir; les conditions actuelles rendent le séjour à l'étranger odieux. Est-il vrai que Flahaut aille à Vienne, remplacer Sainte-Aulaire? Si le fait est exact, il est clair qu'on me laissera ici. Je n'ai pas le vent de la faveur: certaine rue, certaine maison, que vous avez tant connues, ne me sont pas aussi favorables qu'autrefois.» Ce dernier passage fait allusion à l'hôtel Talleyrand, rue Saint-Florentin, où demeure maintenant Mme de Lieven.
On me mande la mort de la jeune Marie de La Rochefoucauld, fille de Sosthène, et petite-fille de la duchesse Mathieu de Montmorency: cette pauvre femme survit à ses contemporains, à ses enfants, à ses petits-enfants. Dieu éprouve rudement le grand courage et la foi profonde dont elle est douée!
On m'écrit aussi qu'à la fameuse cérémonie des Cendres, la Reine et les Princesses seront en mante de deuil comme pour Louis XVIII. Tout le monde est donc fou! Les journaux ne parlent que de la marche funèbre ou plutôt triomphale, et des honneurs religieux que les restes de l'Empereur reçoivent partout. Après tout, Napoléon, deux fois en quarante ans, aura rendu le même service aux Français: il les aura réconciliés avec la religion; car il paraît que c'est quelque chose de curieux, de voir les populations s'agenouiller, entourer le clergé qui bénit cette dépouille; vouloir, partout, pour leur héros, les bénédictions de l'Église. Singulier peuple, qui, au milieu d'une véritable anarchie, accepte l'ordre lui-même, pour la cause d'une idée révolutionnaire! Car il me semble évident qu'il n'y a pas autre chose sous ces hommages: ce n'est pas le législateur qu'on exalte, ce n'est que l'usurpateur et le conquérant.
Rochecotte, 15 décembre 1840.—J'ai eu, hier, des nouvelles de Mme de Lieven dont je vais transcrire le principal: «Voilà l'Égypte finie: Napier a été un peu rude, et il n'avait pas mission de l'être; c'est égal, il a réussi. Napier a voulu être érudit, et il invite le Pacha à renouveler le règne des Ptolémées. Pour un vassal, ce serait drôle! C'est égal aussi. A Constantinople, on va reconnaître l'hérédité dans sa famille, et il rendra la flotte après. A Londres, ce sont des joies immenses, et lord Palmerston ne touche pas terre. La situation entre les deux pays reste bien tendue; ce n'est pas la guerre, mais ce n'est pas absolument la paix.—On ne parle plus de la discussion de l'Adresse; elle est oubliée pour les funérailles de Napoléon. Elles seront superbes; j'espère qu'elles ne seront pas autre chose.
«La reine Christine est partie, ayant fait la conquête de votre Roi. Elle ira jusqu'à Rome, mais point à Naples où on n'a pas reconnu sa fille.—Toute la Russie féminine est ici: cinq dames du Palais à Paris. Il n'en reste que quatre à Saint-Pétersbourg!—Les Ambassadeurs ont déclaré qu'ils n'assisteraient pas aux funérailles. Pour la plupart d'entre eux, je sais que c'est de leur propre tête; lord Granville a demandé des ordres. Après un peu d'hésitation, on lui a dit de faire comme les autres.—La Reine d'Angleterre est accouchée comme les poules pondent, tout aussi facilement.»
Rochecotte, 17 décembre 1840.—Nous ne savons pas encore comment les funérailles se sont passées avant-hier à Paris. On n'y était pas sans inquiétudes. La duchesse de Montmorency me mandait ceci: «On sait qu'on a le projet de se porter à l'Ambassade d'Angleterre, et de démolir la maison; aussi a-t-on enfermé de la troupe dans l'hôtel et lady Granville a-t-elle déménagé. On estime qu'il y aura 800 000 personnes en mouvement. Mes enfants ont été au Pecq, et ont tout trouvé fort convenable: grand silence à l'arrivée du bateau, tous les chapeaux bas; le général Bertrand à droite du cercueil, le général Gourgaud à gauche, M. de Chabot devant; le prince de Joinville allant et venant pour donner des ordres, ayant fait ôter tous les ornements qui n'étaient pas religieux; des prêtres, des surplis, beaucoup de cierges, mais rien de mondain ni de mythologique.»
Les journaux indiquent une grande fermentation. Je serai charmée quand la poste de ce soir nous aura dit comment tout s'est terminé.
J'ai écrit pour qu'on fît voir ce spectacle à Boson, mon petit-fils; quelque mal conçue, incohérente, contradictoire et ridicule, par les circonstances, que soit cette cérémonie, l'arrivée solennelle de ce cercueil, revenant de Sainte-Hélène, sera une chose très imposante, et dont il sera curieux, un jour, d'avoir été témoin. Malheureusement, à son âge, il se bornera à être saisi du spectacle, sans pouvoir faire tous les rapprochements étranges qu'il inspire: l'oubli complet de l'oppression, de la malédiction générale dont l'Europe retentissait il y a vingt-six ans; et, aujourd'hui, ce souvenir unique de ses victoires, rendant sa mémoire si populaire. Paris se disant avide de liberté, la France humiliée devant l'étranger, célébrant à l'envi celui qui a le plus enchaîné cette liberté, et qui a été le plus terrible des conquérants.
Nous lisons, dans les journaux, la description des décorations des Champs-Élysées, avec cette haie de Rois et de grands hommes. On aurait dû, au moins, n'y point placer le Grand Condé! Condé offrant une couronne à l'assassin de son petit-fils!—Ce qui me paraît devoir être beau, c'est le char. J'aime Napoléon rapporté en France sur un bouclier...
Rochecotte, 18 décembre 1840.—Nous attendions hier le courrier avec impatience, et par une espèce de fatalité, la malle a cassé, et il a fallu nous coucher sans lettres. Heureusement que mon fils Dino, qui avait été à Tours, nous a rapporté la copie d'une dépêche télégraphique reçue par le Préfet, et qui dit que tout s'est bien passé, à l'exception d'une petite démonstration, faite par une cinquantaine d'hommes en blouse, qui, sur la place Louis XV, ont voulu forcer la ligne, mais qui ont été repoussés.
Rochecotte, 19 décembre 1840.—Nous avons donc enfin nos lettres! Mme Mollien, qui était à l'église des Invalides à la suite de la Reine, me dit ceci: «Autant cette fête était populaire dans les rues de Paris, autant elle l'était peu, là où je me trouvais; pour toutes sortes de raisons, on est enchanté d'être au lendemain d'hier.—Avant d'entrer dans l'église, on s'est réuni dans une espèce de salon, ou plutôt de chapelle sans autel, qui avait déjà servi au même usage, lors de la cérémonie funèbre des victimes de Fieschi. La famille Royale, le Chancelier, les Ministres, les Maisons et jusqu'aux précepteurs, tout cela réuni a attendu deux heures. La grande occupation était de conjecturer la marche du cortège, et surtout, sans se priver du feu de deux énormes cheminées pratiquées à la hâte, de conjurer l'effroyable fumée qu'elles vomissaient à flots. Le souvenir de l'Empereur n'était dans la pensée de personne. On causait de tout, excepté de lui. Le Chancelier[ [157] se faisait remarquer par sa jovialité et ses comiques impatiences contre la fumée. La Reine avait la fièvre; rien n'a pu l'empêcher d'accompagner le Roi; elle est rentrée vraiment malade des Invalides.—Je ne vous parlerai pas de la scène de l'église; j'étais tellement renfermée dans la tribune que je n'ai rien vu, et à peine entendu l'admirable messe de Mozart, divinement chantée.»
Voici un autre récit: «Ce que j'ai trouvé de vraiment admirable, c'est le char. Rien de plus magnifique et de plus imposant: les étendards de chaque département portés par des sous-officiers faisaient très bien; les trompettes qui poussaient à l'unisson un chant simple et funèbre m'ont saisi. J'ai aimé aussi les cinq cents marins de la Belle Poule, qui, par leur tenue austère, contrastaient avec la splendeur du reste. Mais ce qui était ridicule, c'étaient les vieux costumes de l'Empire, qui avaient l'air de venir de chez Franconi. La marche du char n'était pas assez promptement suivie par la foule, de sorte que le peuple se précipitait d'une façon trop bruyante. Il y a eu de mauvais cris de: «A bas Guizot! Mort aux hommes de Gand!» On a aussi vu quelques drapeaux rouges et entendu quelques chants de la Marseillaise, mais cela a été réprimé et étouffé. Le Prince de Joinville est bruni et maigri, mais beau et fort approuvé. Il a eu grand succès, hier, tout le long du cortège.»
La duchesse d'Albuféra a vu passer le cortège de chez Mme de Flahaut, qui avait invité les vieux restes féminins de l'Empire, la maréchale Ney, la duchesse de Rovigo, etc., mêlés au monde actuel ou à des étrangers. Les quatre-vingt mille hommes de troupes donnaient, dit-elle, l'aspect d'une revue, plutôt que d'un enterrement. La Maréchale regrette, avec raison, l'attitude du peuple, qui n'était ni religieuse, ni recueillie, ni touchante.
J'ai aussi une lettre de M. Royer-Collard, qui, lui, ne parle pas de la cérémonie à laquelle il n'a pas assisté, mais qui me dit ceci en réponse à ce que je m'étonnais qu'il ne m'eût point parlé de l'effet du discours de Berryer: «Si je vous parlais sans nul déguisement de ce que je pense des acteurs principaux de l'Adresse, je serais jeté dans des paroles qui tiendraient de l'outrage. Quant à Berryer, il soutient la cause du bien par le mal, et d'un bien chimérique par un mal certain, la cause de l'ordre par le désordre. Il a l'extérieur de l'orateur, il n'en a pas la réalité; il ne pénètre pas dans les esprits, il n'y laisse point de traces, il ne restera de lui que son nom.—Vous me demandez ce que je fais de M. de Tocqueville? Il a un fond d'honnêteté qui ne lui suffit pas, qu'il dépense imprudemment, mais dont il lui restera toujours quelque chose; je crains que, par impatience d'arriver, il ne s'égare dans des voies impraticables, voulant concilier ce qui est inconciliable. Il se sert à la fois de ses deux mains, donnant la droite à la gauche, la gauche à nous, regrettant de ne pas en avoir une troisième par derrière, qu'il donnerait invisiblement. Il va se présenter à l'Académie française, à la place de M. de Bonald; il n'aura pas ma première voix, que je dois à Ballanche, mais il aura ma seconde. Ses adversaires, et il en a, disent qu'il a déjà tiré, de ses succès littéraires, l'Institut, la Chambre, et un fauteuil chez Barrot, qu'ainsi il peut attendre.» Notre solitaire de la rue d'Enfer a un grand fond de malice à travers toute sa vertu. La troisième main en fait foi; je trouve l'image piquante!
Rochecotte, 20 décembre 1840.—Le duc de Noailles, qui me fait aussi un petit compte rendu des funérailles, me dit que la masse curieuse regardait passer le cortège à peu près comme celui du Bœuf-Gras, et que dans l'église, on n'était occupé que du froid et de s'en garantir; que l'office religieux a été confus, et que personne ne pensait à autre chose qu'à un spectacle mondain. Il me semble que ce que tout cela prouve, c'est qu'il n'y a plus de bonapartistes en France; c'est, qu'en vérité, il n'y a plus rien, dans ce pays, que des articles de journaux.
On mande, à mon gendre, qu'il est question de faire, à la Chambre, une proposition. Celle d'effacer l'effigie de Henri IV de l'étoile de la Légion d'honneur, et d'y remettre celle de Napoléon. Au fait, il ne sera pas plus extraordinaire d'effacer son aïeul que de barbouiller ses propres armes[ [158].
Rochecotte, 23 décembre 1840.—J'ai reçu une lettre de M. de Salvandy, dont voici l'essentiel, dégagé des phrases redondantes: Il est arrivé une note de lord Palmerston, qui déclare ratifier la convention de Napier, et s'en porter garant au nom de l'Angleterre.
M. Thiers sera président et rapporteur de la Commission des fortifications à la Chambre. Il tiendra ainsi le Cabinet sur la sellette et la Chambre en échec. Il sort, de là, que M. Thiers est moins démoli qu'on ne pensait, M. Guizot peu, ou mal affermi; tout précaire, dès lors tout possible; au dedans, la Chambre en est ébranlée; l'Europe pourrait l'être. L'Autriche avait passé une note fort modérée sur les armements, mais l'Allemagne ne désarmera pas.
M. de Salvandy dit la même chose que mes autres correspondants sur les funérailles. Il se plaint qu'il y avait trop d'or, de l'or partout et toujours; il paraît que les ordonnateurs de la fête ont cru que c'était ce qui ressemblait le plus à la gloire. Il dit aussi que rien n'était moins religieux que la cérémonie religieuse, ce qui se comprend, avec un Archevêque qui ne sait ni marcher, ni prier, ni encenser. J'ai remarqué, dans le Moniteur, une phrase que je trouve incomparable: «Le De profundis a été chanté par Duprez, et l'Oraison par l'Archevêque!»
M. de Salvandy prétend qu'à la cérémonie, M. Thiers était remarquable d'espérance au commencement, de colère à la fin, de préoccupation toujours. Il paraît qu'il comptait sur une journée, qui, Dieu merci, a manqué. Dans l'église même, il a recherché une discussion avec M. Molé sur les pensées et les chances de Napoléon pendant les Cent-Jours...
Voici maintenant l'extrait d'une lettre que Mme de Wolff m'écrit de Berlin: «Jusqu'à présent, rien n'a troublé la parfaite harmonie entre le Souverain et son peuple. Pour les opinions politiques, il n'y a guère de différend chez nous. Nous sommes presque tous orthodoxes à cet égard; mais les opinions religieuses se partagent et s'agitent, et c'est à ce point de vue surtout qu'on observe, avec une sorte d'inquiétude, les premières démarches du Roi. On espère que le Roi ne sacrifiera jamais le vrai mérite à des préventions de sectes. Quant à cette nouvelle noblesse que le Roi vient de créer, il me serait difficile de vous en donner une explication précise, car cette institution paraît être encore vague. Le Roi a cru prévenir les inconvénients d'une noblesse pauvre, comme l'est, généralement, la noblesse prussienne, en attachant les nouveaux titres de noblesse qu'il a donnés, aux propriétés territoriales, de manière que le titre ne passe qu'à ceux des enfants ou descendants qui héritent des terres, et qu'il s'éteigne dès que celles-ci sortiront de la famille. Cette idée n'a pas été fort appréciée jusqu'à présent; on craint qu'il n'en résulte des embarras, des complications, et que cette institution, si peu en harmonie avec les coutumes germaniques, ne puisse pas se soutenir.»
Rochecotte, 27 décembre 1840.—Le duc de Noailles me mande que M. de Tocqueville retire sa candidature académique. Le Duc venait de dîner avec Mgr Affre, chez M. Pasquier. Il dit que c'est un vrai paysan. Tout le monde, même les ennemis de Mgr de Quélen, a remarqué la différence, à la cérémonie des Invalides. C'était Mgr de Quélen qui avait officié pour les victimes de Fieschi. Mgr Affre est vraiment le Prélat de cette vilaine époque, si dénuée de dignité, quelque part qu'on veuille la chercher.
Rochecotte, 30 décembre 1840.—On me mande de Paris qu'il était arrivé une dépêche de Russie, avec ordre de la communiquer au gouvernement, assez douce et assez amicale, disant que c'est avec peine que l'on voit l'isolement de la France, et qu'on est prêt à entrer dans les mesures qu'on pourrait imaginer, pour faire rentrer la France dans les négociations communes, puisqu'on a rétabli à Paris un Ministère conservateur. La dépêche a été lue à M. Guizot, et ensuite au Roi. Serait-ce le témoignage d'un désir de rapprochement particulier? Je ne le crois pas, mais ce que je crois, c'est qu'on veut partout éviter la guerre, la Russie autant que les autres Puissances; qu'on désire calmer la France pour qu'elle désarme et qu'on puisse ensuite désarmer ailleurs, car ces armements généraux ruinent l'Europe.
FIN DU TOME II.