V

Pendant que les Garibaldiens se casernaient de leur mieux et partout où ils pouvaient, l'armée royale, entassée vis-à-vis la citadelle, se hâtait d'opérer son évacuation. Tous les vapeurs de guerre napolitains et les transports se mettaient à la besogne. C'est à Reggio que la plus grande partie était transportée. D'autres étaient dirigés sur Scylla et la Bagnara. Le général Clary ne voulait se réserver, dans la citadelle, que le nombre d'hommes strictement nécessaire pour sa défense. Un mois plus tard, à la date du 31 août, il ne restait plus au gouvernement royal que trois points dans toute la Sicile: la citadelle de Messine, celle d'Augusta et la ville de Syracuse.

Laissons donc cette armée gagner avec enthousiasme la terre ferme, et revenons aux Garibaldiens. De grandes mutations avaient eu lieu dans l'armée nationale. Les généraux de brigade Cosenz, Medici, Carini et Bixio avaient été élevés au grade de majors généraux. Le colonel Ehber passait général de brigade. L'armée devait s'appeler désormais armée méridionale. Organisée définitivement, elle se composait de quatre divisions d'infanterie, d'une brigade d'artillerie et d'une brigade de cavalerie. Un appel aux armes avait été fait aussi à la jeunesse messinoise qui n'avait pas mis beaucoup plus d'empressement, pour ne pas dire moins, que celle de Palerme à s'enrôler sous les couleurs piémontaises. Bien plus, beaucoup de Siciliens, de Messinois entre autres, déjà incorporés dans l'armée, ne se gênaient pas pour manifester tout haut leur répugnance à passer dans les Calabres. Il y eut même, à ce sujet, une histoire que l'on peut raconter sans en garantir l'authenticité quoiqu'elle soit parfaitement dans les idées de la population de Messine. Un général ***, ayant appris qu'un bataillon, entre autres, de recrues siciliennes déclarait qu'il ne passerait pas sur le continent, avait fait réunir les hommes et leur avait adressé une allocution dont voici à peu près le résumé:

«Vous êtes de braves enfants de la patrie. Elle vous est reconnaissante, le général Garibaldi aussi et moi de même. Mais voire rôle est de défendre la Sicile, le nôtre d'aller en Italie. Par conséquent, il n'y a pas d'inconvénient à vous déclarer que ceux d'entre vous qui voudront partir volontairement pour partager nos dangers seront seuls appelés à ce service. Les autres resteront dans les dépôts.» Ce bataillon se composait d'environ 350 hommes. Six se déclarèrent prêts à combattre de nouveau pour la liberté et à passer en Calabre. Comme le courage de ces six volontaires faisait honte aux autres, ils ne trouvèrent rien de mieux que de les huer. Les mauvaises langues prétendent que le général, qui n'avait voulu que s'assurer sérieusement du plus ou moins de bonne volonté des hommes du bataillon, avait pris ses précautions. Tous ces héros, au lieu d'être renvoyés chez eux auraient été immédiatement divisés par faibles fractions et incorporés dans d'autres bataillons avec lesquels ils durent marcher bon gré mal gré. Du reste, une grande preuve de la froideur de cette nation pour le métier des armes, c'est la mauvaise humeur générale avec laquelle fut accueilli le décret de la conscription, et l'opposition qu'il souleva dans toutes les villes et campagnes de la Sicile. Le discours que le Dictateur prononça, en faisant ses adieux à Messine, et que l'on trouvera plus loin, vient lui-même attester que c'était avec peine que la jeunesse endossait le baudrier.

Néanmoins, de Palerme à Messine, ce n'était qu'une suite non interrompue de détachements de volontaires accourus de divers points du continent; la plupart de ces détachements étaient très-nombreux et allaient le plus vite possible rejoindre l'armée méridionale.

Presque tous ces convois arrivaient de Gênes, dirigés par Bertani et sous le commandement de leurs officiers particuliers. C'étaient, en grande partie, des soldats et des officiers piémontais, lombards, toscans et florentins, ainsi que quelques Vénitiens, mais en petite quantité. Tous, généralement, étaient assez bien équipés et armés.

Une foule de décrets parurent à Messine dès l'arrivée du Dictateur. Les plus importants furent une suite d'arrêts des plus sévères contre tout attentat à la vie, aux biens ou à la sûreté individuelle de quelque individu que ce fût, y compris tous les employés de l'ancien gouvernement, même les sbires. Presque chacune des infractions à ce décret était justiciable des conseils de guerre, dont le jugement, exécutoire dans les vingt-quatre heures, entraînait la peine capitale. Les autres décrets avaient principalement rapport à la garde nationale, aux finances et aux fournitures des troupes. Il serait trop long de les énumérer.

Dès le lendemain de son arrivée à Messine, le Dictateur, avec la fixité d'idées qui lui est particulière, commençait les préparatifs du débarquement en Calabre. Pour cela, il fallait non-seulement une base d'opérations qui était la Sicile tout entière, mais un point de départ. Messine, devenue une ville neutre, bien que la circulation des pavillons des deux partis y fût autorisée, ne pouvait convenir. De plus, l'ennemi aurait trop facilement su tout ce qui s'y passait. On choisit donc le Faro.

Le Faro est un village situé à l'extrémité d'une pointe de sable à laquelle il a donné son nom et qui, lorsqu'on arrive à Messine par le Nord, se trouve à droite de l'entrée du détroit. Deux étangs d'eau salée, communiquant avec la mer par un canal à moitié comblé, occupent l'entrée et le centre de cette espèce de presqu'île. Ce sont les Anglais qui, lors de leur occupation, ont creusé ce canal pour abriter dans les étangs les nombreuses canonnières qu'ils entretenaient le long de la côte. A l'extrémité du Faro se trouve un fanal construit au centre d'un petit fort carré et casematé. A un kilomètre environ de celui-ci, sur la côte du large en dehors du détroit, existe un fort bastionné qui avait été abandonné avec armes et bagages par les Napolitains le surlendemain de l'affaire de Milazzo. Depuis la tour du Faro jusqu'au village, ce ne sont absolument que des sables au milieu desquels s'efforcent de surgir quelques touffes de cactus et de figuiers de Barbarie. La population est composée presque exclusivement de pilotes du détroit et de pêcheurs d'espadons.

Du Faro à Messine, il existait il y a quelques années des batteries et des tours casematées, les unes très-anciennes, les autres datant de l'occupation anglaise ou même plus modernes; mais tout cela avait fini, faute d'entretien, par tomber en ruines, et il n'y existait pas un canon au moment où se passaient ces événements. La route stratégique elle-même était dans un fort triste état. L'artillerie y fut donc immédiatement dirigée, et immédiatement aussi, fut commencé un ensemble de travaux de fortifications et de batteries, défensives pour le Faro, et offensives pour le détroit.

Chaque jour, plusieurs bataillons s'y rendaient le soir de Messine et le lendemain étaient relevés par d'autres. Ils faisaient, pendant douze heures de jour, l'office de travailleurs et, pendant la nuit, celui de soldats. Car l'ennemi était maître du détroit; ses nombreux vapeurs le sillonnaient en tous sens; puis, les côtes de Calabre étant couvertes de troupes napolitaines, il paraissait chose bien facile, par une nuit obscure, de jeter à terre sur les plages du Faro quelques milliers d'hommes.

Le général Garibaldi allait tous les jours inspecter lui-même les travaux de ces fortifications passagères et il en profitait pour passer en revue les bataillons de garde. Il avait toujours soin d'arriver sur les trois heures ou trois heures et demie du matin, c'est-à-dire à l'heure où les appels avaient lieu. On y vit s'élever d'abord, comme par enchantement, une batterie de huit pièces de trente-deux avec des parapets d'une épaisseur moyenne de dix mètres. C'était la plus rapprochée du fanal.

Un chemin couvert reliait cette batterie à une deuxième de trois pièces de soixante-huit, tirant en barbette. L'espèce de courtine produite par le chemin couvert qui reliait ces deux batteries, était armée elle-même de plusieurs pièces de vingt-quatre, de caronades et de deux obusiers de seize. Puis venait, à l'entrée du village, une troisième batterie; une quatrième fut élevée un peu plus tard à l'entrée du canal et une cinquième vis-à-vis l'église du Faro. Une grosse tour d'origine anglaise, construite près du village, fut armée d'une caronade et d'une superbe coulevrine en bronze portant les armoiries des chevaliers de Malte. Les plates-formes du fort du fanal reçurent elles-mêmes huit pièces de gros calibre. Tout cet ensemble présentait vers le détroit un front assez respectable pour ne pas être à dédaigner.

Ces travaux avaient été commencés primitivement sous la direction d'un officier français. Mais le général Orsini, ayant quitté le ministère de la guerre, vint prendre le commandement en chef de l'artillerie de l'armée méridionale et, en cette qualité, celui du Faro. Il n'eut rien de plus pressé, naturellement, que de trouver mal tout ce qui avait été fait, d'en modifier beaucoup les détails et quelque peu l'ensemble. Il eût peut-être mieux fait de laisser les choses aller leur train et de tâcher de trouver des soldats aux nombreux officiers d'artillerie, sachant tout excepté ce qu'était un canon, qu'il avait amenés de Palerme avec lui. Il y avait, en résumé, de quoi mettre trois officiers par pièce ou peu s'en faut.

Dès le 10 août, la pacifique presqu'île du Faro s'était métamorphosée en camp retranché. Sur la plage, en regard du détroit, s'alignaient trois cents ou trois cent cinquante barques de pêche, future flottille de débarquement. A leur droite, deux batteries de campagne, trophées de Milazzo et de Calatafimi, deux batteries d'obusiers de montagne, provenant de la fonderie de canons improvisée à Palerme, et une section d'obusiers de seize resplendissaient au soleil, abritées en arrière par une forêt de baïonnettes en faisceaux, au milieu desquels se promenaient les factionnaires de chaque bataillon. Tout le village n'était lui-même qu'une vaste caserne où allaient et venaient constamment des convois de vivres et de munitions.

Pendant qu'au Faro tout était aux travaux, au débarquement et à la guerre, dans la bonne ville de Messine, qui avait rêvé pour l'avenir le calme et la tranquillité, rien n'était plus à la paix.

L'inquiétude recommençait à battre en brèche le courage des habitants, et l'appréhension d'un autre bombardement venait de nouveau les empêcher de dormir.

En effet, la cour de Naples, en espérant un instant arrêter diplomatiquement Garibaldi, avait pu s'imaginer qu'en faisant la part du loup elle le rassasierait, et avait projeté l'abandon de la Sicile pour conserver le reste du royaume; mais revenue de son erreur, elle commençait à s'émouvoir singulièrement de ces préparatifs de débarquement et de leur apparence menaçante.

Elle savait que les forces de Garibaldi s'élevaient déjà à plus de vingt mille hommes, véritables soldats, sans compter les non-valeurs et les inutilités. Des forts de la Torre del Cavallo, elle pouvait faire compter les canons de l'aventurier, du brigand auquel, cependant, on donnait le nom de général dans toutes les transactions de Palerme, de Milazzo et de Messine. Elle s'effraya donc à juste titre. Cet effroi gagna naturellement le général Clary, commandant de la citadelle, qui après avoir bien cherché, finit par trouver qu'évidemment les environs de Messine et, par suite, le Faro devaient être soumis aux termes et règlements de l'armistice et qu'en conséquence, l'armée méridionale devait aller faire plus loin ses préparatifs d'envahissement; les batteries qu'on élevait au Faro étant en fait selon lui des ouvrages agressifs contre la libre circulation du détroit et même contre les positions napolitaines des côtes de Calabre. C'était une interprétation libre et surtout large. Aussi, sa vive réclamation fut-elle réfutée encore plus vivement. Il s'en suivit pas mal de pourparlers et pas mal de notes échangées. Comme chacun tenait bon de son côté, il arriva ce qui arrive presque toujours en pareille circonstance, c'est que, de guerre lasse, on en resta là. Les Garibaldiens continuèrent leurs préparatifs, et le général Clary conserva l'avantage de pouvoir les examiner tout à son aise avec sa longue-vue de l'observatoire de la citadelle. Quant aux habitants, ils firent comme le général Clary; ils en prirent leur parti.

Bien des moyens furent employés pour réchauffer la tiédeur belliqueuse des citadins. Un des plus originaux fut, sans contredit, les harangues en plein air renouvelées des Romains d'autrefois. Voilà le Forum, voilà la tribune aux harangues, voilà surtout le grand peuple. Mais hélas! le Forum est une petite place mesquine et froide, et la tribune aux harangues est représentée par des tréteaux de saltimbanque.

Le peuple roi se compose d'une centaine ou deux de particuliers plus ou moins hétéroclites, et le grand orateur est un monsieur en vareuse rouge. Quelquefois, ce dernier était le padre Gavazzi, cordelier défroqué, homme éminemment éloquent, au dire des Siciliens et autres Italiens, je veux dire Piémontais. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il criait beaucoup. Quelques autres fois, c'était le padre Pantaleone, le chapelain de Garibaldi, le cordelier de Calatafimi. Lui aussi ne manquait pas d'une certaine éloquence, et, de plus, il prêchait à l'ombre des voûtes religieuses. C'était dans la cathédrale que ses conférences avaient lieu. Puis, il y eut les manifestations, produit exclusivement indigène.

Ben-Saïa, brave homme s'il en fut jamais, qui, dans toutes les tentatives révolutionnaires de la Sicile, a fait sa partie, sacrifiant à la liberté, son idole, fortune et famille; Ben-Saïa apparaissait sur la strada Ferdinanda, brandissant le drapeau national. Immédiatement la foule l'entourait, vite une démonstration à la cathédrale! Une musique! Celle-ci était vite trouvée. Alors au pas de charge, agitant les chapeaux, les mouchoirs, appelant les dames aux balcons, le cortège s'ébranlait, faisant la pelote de neige tout le long de la route, arrivait comme un torrent à la porte de la cathédrale que le bedeau s'empressait d'ouvrir à deux battants. La foule s'y précipitait, comme un fleuve débordé, ne s'arrêtant qu'à la balustrade du maître-autel. On se hâtait d'allumer tous les lampions et cierges disponibles. Pendant ces préparatifs, la cohue s'agitait tumultueusement dans l'église avec le va-et-vient d'une mer houleuse et un brouhaha à ne pas s'entendre. Puis, éclatait un air de musique, le plus vigoureux possible. Aussitôt après, les casquettes, les mouchoirs, les bras, les jambes reprenaient leur office aux cris répétés cent cinquante fois de: Viva la Italia! Viva la liberta! Viva Garibaldi! Viva Gavazzi! Viva la liberta! Viva Dumas! Viva il Re Galantuomo! etc, etc.

Quand on avait ainsi bien crié, et que tout le monde avait la pépie, la musique détalait, Ben-Saïa la suivait, la foule emboîtait le pas, on faisait le tour par le Corso et insensiblement chacun rentrait chez soi, pendant que le bedeau éteignait ses cierges, refermait précipitamment la porte de son église, et, de peur d'une deuxième cérémonie analogue à celle-ci, se hâtait de mettre la clef sous la porte.

Toutes les manifestations se ressemblaient ou à peu près. Mais elles produisaient peu d'effet sur les sentiments belliqueux. Tout le monde, à Messine, était, sans contredit, partisan de la liberté et las du gouvernement napolitain: on voulait même bien se battre, à la rigueur; seulement on tenait à rester chez soi.

Le contact des royaux et des Garibaldiens n'amenait jamais en ville de rixes ni de vexations réciproques. Mais des consignes mal comprises provoquaient souvent des haro de part et d'autre. Un jour, un canot manoeuvré par un ou deux Garibaldiens, louvoyant pour sortir du port, s'approchait trop du fort San-Salvador dont un factionnaire, le premier venu, lui envoyait un coup de fusil. Naturellement, le bateau se hâtait de se mettre hors de portée. Un instant après, un canot du fort traversait le port pour venir à quai acheter des provisions. Les Garibaldiens, à leur tour, envoyaient aux Napolitains une bordée de malédictions et d'injures, et leur montrant une multitude de poings vigoureux, disposés à taper, les obligeaient de repartir en toute hâte. A la longue, ces taquineries devaient amener et amenèrent des coups de fusil.

Vers le 10, arriva un officier napolitain chargé d'une mission spéciale pour le Dictateur. Il devait, par tous moyens et toutes promesses, tâcher d'obtenir du général l'abandon de ses projets sur le continent. C'est à la même époque que le roi Victor-Emmanuel vint aussi mettre sa lettre dans la balance. Ni l'un ni l'autre ne purent rien obtenir.

L'officier napolitain s'en retourna, enchanté, dit-on, de l'accueil qu'on lui avait fait. Quant au roi Victor-Emmanuel, tout le monde connaît la réponse de Garibaldi.

Au 12, les préparatifs avaient pris des proportions gigantesques. De leur côté, les Napolitains, sur la côte opposée, prenaient leurs mesures, et l'escadre royale avait l'air, sinon l'intention, de vouloir faire bonne garde et empêcher tout débarquement. Elle se composait de six corvettes et de plusieurs petits avisos, ainsi que de quelques canonnières. Ce n'était pas sans une certaine appréhension que beaucoup, même des plus déterminés, parmi les officiers de l'armée méridionale, envisageaient les projets du Dictateur. Malgré la confiance sans bornes qu'on avait en lui et l'espèce de fascination qu'il exerçait sur ses troupes, plus d'un, en réfléchissant à l'opération difficile qui allait être tentée, se prenait d'une inquiétude que tout semblait justifier.

N'était-ce pas bien osé d'essayer le passage d'un détroit occupé par une escadre ennemie, sous le feu croisé de ses bateaux à vapeur et de ses forts, sans autres ressources qu'une quantité de barques qui, au moment de l'action, seraient encombrées de soldats et dont quatre ou cinq à peine portaient de petits pierriers? Sans un seul bâtiment de guerre pour protéger le passage, à peine avait-on deux ou trois petits vapeurs pour servir de remorque. Si l'on ajoute encore à tant de désavantages et de probabilités d'insuccès les obstacles matériels que la violence des courants du détroit et la différence de marche des embarcations devaient apporter à un ordre régulier de débarquement, la confusion inévitable de toute opération militaire nocturne, on avouera qu'à l'idée des entraves qui pouvaient retarder et même faire échouer l'entreprise, chacun avait le droit de craindre pour le premier acte d'un drame dont le dénoûment devait se jouer à Naples.

Quoi qu'il en soit, le général Garibaldi avait commencé, dès le 8, à masser ses troupes dans les environs du Faro. Près de quinze mille hommes y furent campés; au premier ordre, ils devaient se jeter dans les barques et tenter le passage sous la protection des batteries du Faro. La flottille se composait de plus de trois cents bateaux halés à sec sur la plage les uns contre les autres et les équipages bivouaquaient à côté de chaque embarcation. Elle était organisée en plusieurs divisions. L'une d'elles était commandée par un ex-lieutenant de vaisseau de la marine française, M. de Flotte, ancien représentant du peuple, qui, à quelques jours de là, comme Roselino Pilo, devait trouver la mort à la tête de son petit bataillon ou, plutôt, de sa compagnie de marins français. Ce bataillon n'était pas un des éléments les moins curieux de l'armée nationale. Pour servir l'étranger, quelle qu'en fût la cause, aucun de ses membres n'avait mis de côté ni oublié les moeurs traditionnelles et les allures débrouillardes du troupier français. Aussi, appelait-on cette compagnie, le bataillon des croque-poules. Au milieu de ces sables inhospitaliers, lorsque, généralement, presque tout le monde restait sur un appétit féroce, obligé de serrer autant que possible les ceinturons et de grignoter de maigres pitances, le bataillon des croque-poules menait joyeuse vie et faisait bombance. On y mangeait des brochettes d'alouettes, des fricassées de pigeons, voire des rôtis de gibier; on s'y procurait même des plats de douceurs. Aussi c'était à qui aurait des amis et des connaissances parmi les croque-poules; ou y était toujours bien accueilli, et, autour de chaque plat où huit hommes se prélassaient, en se serrant on pouvait facilement trouver deux ou trois places.

L'artillerie de campagne, avec ses approvisionnements et les attelages, était alignée sur la plage, prête à s'embarquer au premier signal sur le City of Aberdeen, le Duc de Calabre, l'Elba et l'Orégon. Une trentaine de grands bateaux plats, disposés pour transporter les chevaux et la cavalerie stationnaient dans le premier étang, où l'embarquement devait être plus facile qu'à la plage. De toutes parts, on était sur le qui-vive, et on attendait incessamment l'ordre de départ. Ou apercevait bien dans le petit golfe, entre la pointe du fort de Pezzo et la Torre del Cavallo, les croiseurs royaux; mais leurs mouvements étaient indécis et pouvaient, avec les bruits qui commençaient à courir, donner lieu à bien des suppositions.

Quelques fusées, lancées par la frégate amirale, attestaient seulement la surveillance supposée attentive des côtes du Faro par l'escadre napolitaine. Le 9, les préparatifs se continuèrent encore plus activement. Mais la nuit s'annonçait sombre et orageuse. Vers les six heures du soir, en effet, le ciel se couvrit de gros nuages, les côtés de Calabre disparaissaient dans des grains multipliés et le tonnerre grondait sourdement sur les hauteurs d'Aspri-Monte. La brise, qui avait fraîchi en même temps, rendait la mer tellement clapoteuse dans le détroit qu'il était peu probable qu'aucune tentative put être essayée avec succès contre la côte italienne. Cependant, à minuit environ, par une obscurité des plus intenses, vingt-cinq barques à peu près poussaient de terre à tout hasard chargées de volontaires, et appareillaient. Elles allaient tenter la fortune d'un premier débarquement: si elles réussissaient, c'était un premier succès, un jalon, un noyau de volontaires et d'officiers, surtout un chef donné aux insurgés de la Calabre.

En trois quarts d'heure, elles traversaient le détroit. Malheureusement, l'obscurité et la force des courants ne leur avaient pas permis de garder leur ordre de marche. Les unes vinrent faire tête sous les forts mêmes de Scylla; d'autres s'échouèrent près de la Torre del Cavallo. Les plus heureuses furent sous-ventées et abordèrent à deux ou trois cents mètres plus loin que le fort d'Alta-Fiumare sur une belle plage de sable où elles purent jeter à terre leurs volontaires.

Deux cents hommes, en tout, débarquèrent. Mais Missori les commande et tous sont déterminés. Aussitôt à terre ils s'élancent isolément dans la montagne. Le lendemain, ils se retrouveront sur Aspri-Monte où ils ne tarderont pas à être rejoints par les bandes calabraises. Presque tous les hommes débarqués sont des guides dont Missori est le colonel.

En essayant de rejoindre le Faro, plusieurs embarcations de la flottille tombèrent en travers de l'escadre napolitaine qui ne souffla mot et les laissa porter sur Messine. L'une d'elles vint même se jeter sur l'avant d'un des bâtiments royaux qui pouvait l'anéantir d'un souffle, mais qui resta sourd, muet et aveugle. Le lendemain 10, une nouvelle tentative eut lieu sous les ordres du commandant de Flotte; on voulait avoir quelques nouvelles des volontaires débarqués la nuit précédente. Il était quatre heures et demie du matin lorsque son embarcation atteignait la côte. Mais à peine l'avant avait-il touché le sable que l'ennemi sortant de mille embuscades, vignes, jardins, trous, maisons, ouvre une vive fusillade sur lui. Deux Garibaldiens tombent grièvement blessés et on est forcé de rétrograder, non sans avoir vigoureusement riposté au feu des royaux qui se hâtent à leur tour de s'abriter en laissant plusieurs des leurs sur le carreau. Cette petite expédition se composait de huit Anglais et huit Français. Dans la nuit du 10 au 11, une autre tentative échoue encore. L'escadre napolitaine s'était rapprochée du Faro et pesait passivement sur les opérations projetées.

Il y avait alors tantôt au Faro, tantôt à Messine, une signora, la comtesse della Torre, jeune et charmante femme, à nature sympathique, dont le costume demi-hongrois et la désinvolture gracieuse et militaire faisaient rêver bon nombre des blessés ou des malades auxquels elle était venue offrir le tribut de ses soins et ses consolations. On en a dit beaucoup de bien, on en a dit du mal. Il n'y a pas de chose, quelque bonne qu'elle soit, qui ne trouve son détracteur. Enfin, quoi qu'en aient dit quelques journaux bien ou mal informés, elle n'en partageait pas moins avec une Française, madame de ***, la direction des dames charitables, en petit nombre, il est vrai, qui prodiguaient leurs soins aux blessés et aux malades dans les hôpitaux.

La journée du 11 se passa à embarquer l'artillerie, les chevaux et les hommes. Les vapeurs bondés de troupes, allumaient les feux à sept heures du soir. Les compagnies de la flottille étaient parées à sauter dans leurs embarcations.

Vienne le signal et tout cela va se mettre en mouvement. Mais, à minuit, arrive un ordre contraire et, dans la matinée du 12, toutes les troupes commençaient à débarquer.

Vers une heure, dans la nuit, on avait entendu une fusillade très-vive et quelques coups de canon près des forts de Scylla et de Pezzo. L'escadre napolitaine étant restée silencieuse, c'était donc à terre que l'on s'était battu. Étaient-ce les volontaires débarqués ou les Calabrais? Le feu cessait vers les deux heures un quart. Il recommençait une heure après et durait jusqu'au petit jour. Au même moment, un petit bateau, chassé par une corvette napolitaine, venait s'abriter sous les feux du Faro, et la corvette, trompée dans sa poursuite, s'arrêtait à portée de canon. C'était un habitant de Reggio qui, à ses risques et périls, venait annoncer que quelques centaines de Calabrais, réunis dans les ravins d'Aspri-Monte, allaient se mettre en marche pour rejoindre les volontaires débarqués l'avant-veille et qui, en ce moment, occupaient les hauteurs de Solano. Le débarquement des troupes et de l'artillerie faisait supposer, naturellement à tout le monde, un changement d'intentions de la part du général Garibaldi. Mais, il faut l'avouer, ce fut à regret que les volontaires, entassés depuis trente-six heures sur les vapeurs, se virent encore une fois jetés sur les sables brûlants du Faro sans savoir quand il leur serait enfin donné de mettre le pied dans les Calabres.