IV

A coup sûr, ce n'est pas encore l'unité sociologique qui «dissipera l'antagonisme entre les conceptions relatives à l'homme et celles se rapportant au monde extérieur», antagonisme qui, selon Comte, «s'oppose, depuis vingt siècles, à l'état pleinement normal de la raison humaine».[44]

Les illusions d'un grand nombre de penseurs s'expliquent en partie par l'absence, chez eux, d'opinions arrêtées sur la marche régulière du développement de l'esprit humain et sur les attributs essentiels des divers modes de philosopher. Mais tout autre était la situation de Comte, l'un des plus énergiques pionniers de la nouvelle science sociale. La loi des trois états, la classification des disciplines abstraites, la détermination des principales méthodes du raisonnement général, ces services ne s'oublieront pas de sitôt dans l'histoire de la pensée. Il semble donc aussi intéressant qu'utile de relever les erreurs où tomba ce puissant cerveau, en des problèmes à la juste position desquels il avait, pour sa part, si fortement contribué.

Désireux d'établir sur une base inébranlable «la suprématie intellectuelle du point de vue social», Comte se perd dans des contradictions sans issue.

D'un côté, il soutient que «la préférence spontanée acquise par l'étude de l'homme, seule applicable à l'explication primitive du monde extérieur, a déterminé le caractère nécessairement théologique de la philosophie initiale;» que «les notions positives qui ont ultérieurement suscité l'altération toujours croissante de ce système primordial, devaient exclusivement émaner des plus simples études inorganiques» (première ébauche du matérialisme); que plus tard encore «la science inorganique s'est élevée contre l'ancienne unité théologique, dès lors intellectuellement dissoute, quoique son aptitude sociale dût prolonger longtemps encore son ascendant politique»; que c'est enfin «ainsi qu'a surgi, entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, le conflit qui, depuis Aristote et Platon, a dominé l'ensemble de l'évolution humaine, et dont l'élite de l'humanité subit maintenant la dernière influence».[45]

Et, d'un autre côté, le même penseur affirme que «l'extension de l'esprit positif aux spéculations morales et sociales vient spontanément dénouer une difficulté jusqu'alors inextricable; elle concilie, en ce qu'elles renfermaient de légitime, les prétentions opposées soulevées, de part et d'autre, pendant les luttes philosophiques de la grande transition moderne». Que si l'on demande en quoi consiste cet apaisement, Comte a une réponse toute prête: «La positivité, dit-il, que l'impulsion mathématique avait justement en vue d'introduire, quoique par une marche vicieuse, dans toutes les spéculations réelles, y est irrévocablement établie.» La science particulière peut donc se déclarer satisfaite. Mais la philosophie ou science générale n'a pas non plus de motifs pour être mécontente. Car «la généralité dont la résistance théologico-métaphysique stipulait avec raison, mais sans force, les indispensables garanties, y devient nécessairement plus complète qu'elle n'a jamais pu l'être auparavant»;—et cela pour la raison bien simple qu' «entre la souveraineté spontanée de la force et la prétendue suprématie de l'intelligence, la philosophie positive tend à réaliser directement l'universelle prépondérance de la morale, que l'admirable tentative du catholicisme avait, au moyen âge, si noblement proclamée, mais sans avoir pu la constituer, parce que la morale était alors subordonnée à une philosophie implicitement caduque».[46]

Mais la philosophie positive n'aspire pas seulement à réaliser la fin que se proposaient la théologie et son meilleur porte-voix au moyen âge, le catholicisme; marchant dans la même route, elle s'efforce encore d'améliorer la conception religieuse de l'univers. Écoutons les paroles de Comte. «Les propriétés morales inhérentes à la grande conception de Dieu, dit-il, ne sauraient être, sans doute, convenablement remplacées par celles que comporte la vague entité de la Nature; mais elles sont, au contraire, nécessairement inférieures, en intensité comme en stabilité, à celles qui caractérisent l'inaltérable notion de l'Humanité, présidant enfin, après ce double effort préparatoire, à la satisfaction combinée de tous nos besoins essentiels, soit intellectuels, soit sociaux, dans la pleine maturité de notre organisme collectif.»[47]

En vérité,—et si l'on songe que le concept de Dieu ne fut jamais qu'une négation fausse de l'univers et spécialement de sa fraction qui nous intéresse le plus: l'humanité,—on doit reconnaître que le but poursuivi par Comte coïncide dans ses lignes essentielles avec celui auquel tendaient toutes les métaphysiques et toutes les religions. L'unité morale qu'il nous recommande n'est qu'un développement ultérieur, et souvent un pastiche, de l'ancienne unité théologique. Et la philosophie morale qu'il veut instituer se présente comme l'héritière légitime et la continuatrice de l'oeuvre si brillamment commencée et conduite, de l'aveu du philosophe lui-même, par la théologie.

Le point de vue exclusivement humain, social ou moral, qui avait déjà façonné toute la philosophie pratique de Kant, atteint son apogée dans la philosophie positive de Comte. Il s'y élargit, il s'y acière, il prétend y régner en maître absolu. Mais donner à cette méthode une prépondérance marquée dans la conception théorique du monde, distincte par essence de sa conception pratique où s'épanouit la sociologie appliquée, c'est là, à notre sens, une des plus fâcheuses erreurs où puisse verser l'esprit de l'homme.

En thèse générale, Comte n'apprécie pas assez ou déprécie trop la métaphysique. Continuellement il l'accuse de n'avoir été qu'une «négation vaine». Il ne s'aperçoit guère que le même reproche atteint toute croyance religieuse. Car la métaphysique ne fut jamais qu'une théologie soumise à l'influence du savoir déjà différencié en trois grands groupes de disciplines. Dans les systèmes mixtes, dans les philosophies éclectiques elles-mêmes, il est facile de dégager l'ascendant, pour employer le langage de Comte, soit de l'esprit mathématique, soit de l'esprit biologique, soit de l'esprit sociologique. A son tour, la théologie n'a jamais été qu'une métaphysique avant la lettre, une philosophie non différenciée scientifiquement, une conception de l'univers propre aux époques où la science, demeurant indivise, confondait ses branches essentielles et offrait l'image parfaite du chaos. La théologie a survécu, il est vrai, à la différenciation du savoir. Elle est venue se ranger à côté de la métaphysique. Mais ce phénomène n'a rien d'extraordinaire. Il se produit en vertu des lois qui président à la stratification sociale et règlent la marche uniforme de ce qu'on nomme le progrès intellectuel.

Comte plaçait la théologie primitive au-dessus de la théologie plus avancée, ou de la métaphysique au sens strict du mot. Il considérait la première ainsi qu'une phase organique de l'évolution mentale, semblable à la phase scientifique qu'il espérait inaugurer par son système. Et dans la seconde il n'apercevait qu'une phase critique ou, comme il aimait le dire, anarchique. Les vieux chemins frayés par le monisme ne suffisaient pas aux ambitieuses visées du philosophe-novateur, si fier de sa belle vie de travail, si justement orgueilleux de son savoir encyclopédique. Certes, Comte ne s'aveuglait pas jusqu'à nier l'évidence. Il comprenait que la différenciation métaphysique avait été un progrès nécessaire. Mais l'idée même de progrès s'associait chez lui, d'une façon à peu près constante, avec l'idée de désordre. Le fondateur du positivisme a manifestement subi la forte influence du milieu social. Ses premières et ses plus durables impressions, il les reçut d'une époque encore imprégnée des souvenirs de la grande tourmente révolutionnaire. Tout ce qui apparaissait à son esprit comme crise, négation, doute, lui inspirait une invincible répugnance. Il réagissait d'instinct contre l'action dissolvante du scepticisme universel qui l'enveloppait, qui semblait vouloir étouffer son génie symétrique et organisateur. Ses nombreuses contradictions eurent pour origine cette lutte, ces tiraillements intimes.

Par là s'explique l'apparente incohérence des trois tentatives faites par Comte afin de saisir l'unité réelle et logique des choses. Je veux parler de son monisme matérialiste, proclamant l'universelle valeur des lois mécaniques qui gouvernent la nature; puis de son monisme idéaliste proposant l'universalité inverse du point de vue humain et social; et enfin de son monisme sensualiste se faisant jour et s'affirmant en sa théorie de la connaissance.

Au reste, Comte est loin d'être un «isolé» dans la pléiade des penseurs nouveaux. Plus d'un, parmi ceux-là, sentit vivement et vanta la supériorité des époques de foi, de concentration mentale, sur les périodes de doute, de dispersion intellectuelle. Avec sa morale pratique, Kant avait déjà ouvert le règne du positivisme s'accommodant de tout, même de la croyance sans preuve, même de l'illusion consciente, plutôt que de faire la part trop large au scepticisme effréné de la recherche philosophique, au heurt désordonné des convictions, à l'anarchie morale et sociale. Le néo-criticisme, avec ses allures équivoques et sa pointilleuse discussion des thèses «à côté», ne fit rien pour parer aux multiples dangers de cet état des consciences. A la métaphysique affaiblie par l'âge des idées, épuisée par l'excès des controverses, quelques esprits tentèrent d'infuser un sang nouveau en la présentant au monde comme une haute et pure esthétique, une merveilleuse orchestration de concepts, de généralités, d'hypothèses. La réaction s'accentua encore dans les doctrines qui suivirent le positivisme. Entre les mains de Spencer, l'agnosticisme redevint une franche théologie vague, une religion amorphe. Ainsi devait se consommer un grand mouvement intellectuel dont les origines remontent bien au delà de la critique de Kant.

Tel passage de la cinquante-huitième leçon du Cours de philosophie positive fait nettement ressortir l'un des principaux caractères du monisme sociologique où aboutit la pensée de Comte. Voici cette page importante.

«Quand la profonde insuffisance de l'esprit mathématique, y lisons-nous, fut devenue pleinement irrécusable, l'esprit biologique proprement dit, dont la positivité rationnelle commençait à prendre un essor décisif, s'efforça, à son tour, de devenir la base directe et principale de la coordination positive.... Ce nouvel effort indiquait, sans doute, un véritable progrès, en ce qu'il transportait le centre moderne de la généralisation mentale beaucoup plus près de son siège réel; mais, sauf son utilité passagère, à titre d'intermédiaire d'abord indispensable, ce progrès radicalement insuffisant, ne saurait directement conduire qu'à une stérile utopie fondée sur une vicieuse exagération des relations nécessaires entre la biologie et la sociologie.... De quelque manière, soit métaphysique, soit même positive, que se trouve instituée la science de l'individu, elle doit être impuissante à construire aucune philosophie générale, parce qu'elle reste encore étrangère à l'unique point de vue susceptible d'une véritable universalité. C'est, au contraire, de l'ascendant sociologique que la biologie, comme toutes les autres sciences préliminaires, quoique par une correspondance plus directe et plus étendue, doit exclusivement attendre la consolidation effective de sa propre constitution, scientifique ou logique, jusqu'à présent si incertaine.... Ainsi la phase biologique ne constitue qu'un dernier préambule indispensable, comme l'avaient été auparavant les phases physico-chimique et astronomique.... Tant qu'il ne s'est point élevé jusqu'au degré sociologique, seul terme naturel de son éducation, l'esprit positif n'a pu parvenir à des vues d'ensemble propres à lui conférer le droit et le pouvoir de constituer enfin une véritable philosophie moderne, dont l'ascendant normal remplace à jamais l'antique régime mental.»[48]

Sans doute, Comte se représente l'esprit scientifique envahissant peu à peu toutes les parties du savoir, et sans doute aussi il considère cette expansion graduelle comme une condition inéluctable pour qu'apparaisse la philosophie positive. Mais il se demande, en outre, ce que sera cette dernière doctrine, comment elle accomplira son rôle de conception générale du monde, par quel lien universel elle reliera entre eux les divers ordres de connaissances, en un mot, quelle sorte de monisme elle instituera, à la place de l'unité théologique et de l'unité métaphysique, reconnues pour insuffisantes et définitivement condamnées.

Ce point précisément s'éclaire par les premières phrases du passage cité. Elles prouvent que Comte ne se montre nullement hostile à l'idée d'un centre philosophique généralisateur, d'une unité qui embrasserait l'ensemble des phénomènes. Et elles prouvent encore qu'un tel centre, il ne le place ni dans la matière, avec les penseurs qui subordonnent la philosophie à la chimie, à la physique, à l'astronomie (préparation nécessaire et préliminaire); ni dans le principe de vie, avec les philosophes qui accordent la préséance au point de vue biologique (préparation dernière, progrès indiscutable, et en même temps utopie basée sur l'exagération des liens qui unissent la biologie et la sociologie);—mais dans quelque chose que Comte ne nomme pas, comme il n'a pas nommé la matière et la vie, dans quelque chose qui, à son tour, fait passer le sceptre philosophique aux mains de la science des collectivités humaines. En quoi consiste donc ce troisième principe, ce nouveau foyer de généralisation interscientifique, cette dernière source vive du monisme universel? A notre avis, en repoussant successivement les principes unificateurs du matérialisme et du sensualisme, Comte, dans le cas qui nous occupe, prend, sans le remarquer, une position très voisine de l'idéalisme. En effet, la souveraineté de la sociologie ne saurait ni s'exercer, ni même se comprendre sans cet appoint indispensable; la suprématie du principe idéologique.

J'ai à peine besoin d'ajouter que Comte n'est pas un idéaliste dans le sens vulgaire du mot. Comme Kant, comme Spencer, comme la plupart des penseurs modernes, il se contredit sans cesse lui-même. Notre temps est notoirement une période de transition. Tout s'y choque et s'y mêle, les moeurs, les droits, les devoirs, les vérités, les erreurs, les doctrines de la science et les enseignements de la philosophie. Chaque époque enfante une conception du monde à son image. Le fondateur du positivisme avoue noblement sa dette au passé: «Mon effort philosophique, dit-il, résulte essentiellement de l'intime combinaison de ces deux évolutions préliminaires, la tentative de Bacon et celle de Descartes».[49] Mais assailli par les besoins et les doutes du temps présent, il penche, en dernier lieu, pour ce qui concerne la recherche de l'unité du monde, vers l'illusion qui offrait le plus d'affinité avec la phase primitive du développement philosophique, ou la plus proche parenté avec la théologie qu'il honorait grandement.