Géologie du Gourara.
Le Gourara, comme la Saoura, et d’ailleurs comme le Touat, est essentiellement une pénéplaine primaire, entrevue à travers les déchirures d’un placage horizontal de terrains plus récents. Ces derniers sont crétacés et mio-pliocènes.
Terrains crétacés. — Les terrains crétacés du Gourara sont bien et anciennement connus. Leur âge est déterminé par les fossiles abondants d’el Goléa ; on retrouve ces fossiles d’ailleurs tout le long de la grande falaise calcaire, qui borde le Gourara au sud et que les indigènes appellent le Baten ; cette falaise est le dernier ou, si l’on préfère, le premier étage des plateaux calcaires du Tadmaït ; elle est turonienne.
Ces calcaires turoniens reposent directement et en concordance sur des marnes ou des argiles gypseuses (cénomaniennes ?), qui reposent elles-mêmes sur des grès à sphéroïdes. Cette formation ne contient d’autres fossiles que des arbres silicifiés en abondance ; il n’a jamais été fait une étude quelconque de ces fossiles végétaux ; mais les grès à sphéroïdes, autrement dits à dragées, contenant des arbres silicifiés, sont bien connus dans le sud de l’Algérie.
On les a signalés à Beni Ounif, ils sont très développés dans la chaîne des Ksour, au djebel Amour, à Djelfa, où ils ont été bien étudiés par Ritter, et où ils sont incontestablement d’âge albien[161]. La parité de facies n’implique pas nécessairement celle de l’âge : notons pourtant que partout, au Grouz, à Djelfa, au Gourara, la succession et la puissance des trois étages est la même : grès albiens, argiles gypseuses cénomaniennes (?), calcaires turoniens, avec une puissance totale de 100 à 150 mètres. Sur la route suivie par la mission Foureau, au Djoua, une formation gréseuse et argileuse à lits de gypse a livré des ossements fossiles de poissons ; M. Haug lui attribue un âge albien et un caractère lagunaire[162].
L’attribution de nos grès à l’albien reste pourtant incertaine ; cette formation dépourvue de fossiles marins, et qui renferme en revanche de gros troncs d’arbres, est probablement continentale ; l’uniformité du facies est assez remarquable, elle n’est pas absolue pourtant, il y a des intercalations argileuses, des poudingues d’un type très aberrant (falaises de Taourirt par exemple) ; cette formation peut représenter des dépôts continentaux d’âges très divers.
Dans l’Atlas les grès albiens ne sont pas le moins du monde le terme inférieur de la série crétacée. Ils reposent sur des assises infra-crétacées à fossiles marins, calcaires urgo-aptiens, grès et calcaires néocomiens. Ces étages font certainement défaut au Gourara et dans tout le Sahara ; partout où le contact est visible, c’est-à-dire en un grand nombre de points, on constate que les grès albiens reposent directement sur le substratum primaire. Ici donc comme à Colomb-Béchar nous constatons la transgression cénomanienne.
Tertiaire. — Nous retrouvons ici le Mio-Pliocène (?) avec ses caractéristiques habituelles (base plus ou moins sableuse et chapeau calcaire). Il joue vraisemblablement un rôle important dans le Gourara septentrional, que je n’ai pas vu (les oasis éparses dans l’erg au nord de la sebkha). Depuis Ksabi on le suit jusqu’à Charouin, en ce dernier point il est couronné par une croûte calcaire épaisse d’un mètre, au-dessous de laquelle on distingue dans la falaise (très masquée d’éboulis) une formation gréso-argileuse en feuillets minces, très chargée de gypse.
Là se place la limite méridionale du Mio-Pliocène, au sud de la sebkha on ne le revoit plus, sauf en lambeaux insignifiants ; on ne le retrouvera plus, en tant que grande formation continue et puissante, ni au Touat, ni au Tidikelt, ni au Sahara central. Ces couches, bien caractérisées en somme, que nous avons appelées mio-pliocènes (terrain saharien de Pomel, terrain des gour de Flamand), restent collées à l’Atlas, elles représentent manifestement l’amas de ses déjections, depuis qu’il a commencé à surgir, à l’époque oligocène.
Et il va sans dire qu’on retrouve ailleurs, dans tout le Sahara, des dépôts continentaux susceptibles d’être fort anciens, tertiaires, mais ils sont extrêmement loin d’avoir cette masse énorme, et cette uniformité de facies, qui donnent au Mio-Pliocène subatlique une sorte d’individualité.
Le Gourara est une région déprimée, le point le plus bas entre l’Atlas au nord et le Tadmaït au sud. — C’est la cuvette allongée, ouverte à l’ouest, vers laquelle convergaient tous les oueds quaternaires de l’Atlas (oued Namous, oued R’arbi) et du Tadmaït (oued Aflissès). Il y a apparence que ces oueds, venus de tous les points de l’horizon, se réunissaient ici en une grande artère, affluent de la Saoura. Il est certain, en tout cas, qu’on les voit se réunir dans la sebkha de Timimoun, étirée vers le S.-O. sur 80 kilomètres de long.
L’érosion de ce grand réseau a largement mis à nu le sol de la pénéplaine primaire.
Il court une large bande primaire, somme toute, entre les palmeraies du nord qui doivent leurs eaux aux couches tertiaires, et les palmeraies du sud qui doivent la leur aux couches crétacées.
Malheureusement, cette bande primaire est souvent voilée par des dunes, des dépôts quaternaires, des témoins tertiaires ou crétacés ; et par surcroît, là même où elle affleure elle est bien loin d’avoir été étudiée d’une façon suffisante.
La série des étages primaires semble très complète depuis le Dévonien.
Dévonien inférieur. — Du Dévonien inférieur on n’a pas rapporté de fossiles. Mais on a de bonnes raisons stratigraphiques pour rapporter à cet étage les grès blancs à patine noire dont le facies rappelle ceux d’Ougarta et du Mouidir.
Dans la région qui nous occupe, ces grès ne tiennent plus qu’une place subordonnée. Au delà de Foum el Kheneg, la chaîne d’Ougarta se continue par des débris ennoyés. A Ksabi, les grès éodévoniens ne constituent plus qu’une arête de 500 mètres d’épaisseur et de 50 mètres de relief.
Entre Ksabi et Timimoum on revoit les grès éodévoniens une première fois à la Gara Zaleg (et au sud de cette Gara), une seconde fois à mi-chemin entre Tesfaout et Timimoun.
Ces deux fois l’Éodévonien affleure au cœur d’un anticlinal hercynien.
En somme, l’Éodévonien ne s’étale plus largement, il est masqué presque partout par des couches moins anciennes.
Dévonien moyen. — La présence du Dévonien moyen est constatée authentiquement dans la région étudiée. Il est représenté par des calcaires amarantes qui contiennent de nombreux fossiles, entre autres Calceola sandalina.
Les premiers échantillons rapportés par M. le commandant Laquières ont été recueillis « à trois heures de marche avant d’arriver à Charouïn par le sud (route des Ouled Rached), dans un fond pierreux de 3 kilomètres de largeur[163] ». Mes propres échantillons proviennent d’un point voisin, mais que je ne crois pas rigoureusement identique ; j’y reviendrai.
Sur la route entre Fgagira et Charouïn (à 10 kilomètres du premier point) on rencontre d’autres calcaires amarantes, d’aspect analogue à ceux dont il vient d’être question. Ils ne contiennent pas à ma connaissance Calceola sandalina ; je n’y ai trouvé que des Orthocères indéterminables et des Zaphrentis. Leur position stratigraphique permet de croire qu’ils représentent un autre affleurement de Dévonien moyen.
Dévonien supérieur. — On connaît dans la région considérée au moins deux gisements du Dévonien supérieur. — A Fgagira, les fossiles se trouvent dans des calcaires en bancs minces intercalés dans des bancs d’argiles beaucoup plus puissants.
Au sud de Charouïn, route d’Ouled Rached, la formation est constituée à la base par du calcaire violacé très compact, et au-dessus par des schistes mous en minces feuillets rougeâtres.
Les deux gisements ne sont pas contemporains ; tous deux sont du Dévonien supérieur, mais celui de Charouïn représente « un niveau incontestablement plus élevé ». « Le niveau est probablement le même qu’à Beni Abbès » et l’aspect pétrographique du gisement présente en effet de l’analogie (malgré l’énorme distance entre les deux).
Charouïn représente l’étage à Clyménies et Fgagira la « zone à Gephyroceras intumescens ». Ce sont « deux niveaux fossilifères du Dévonien supérieur, nettement dessinés par des faunes riches et caractéristiques. Leurs affinités paléontologiques avec les couches du même âge de l’Allemagne centrale sont tout à fait remarquables et accentuent encore le caractère « hercynien » ou mieux « armorico-varisque » des chaînes paléozoïques du Sahara septentrional[164] ».
Les Ktoub. — Ces formations du Dévonien moyen et supérieur tiennent en superficie un espace bien restreint. La roche la plus répandue de beaucoup est malheureusement d’un âge difficile à préciser.
Ce sont des schistes feuilletés passant à des grès en plaquettes, de couleur sombre, dans les tons violet noir. Les indigènes les appellent ktoub (feuillets de livre) et les redoutent pour les pieds de leurs chameaux, que les ktoub sont susceptibles de couper comme au couteau.
Ces schistes ne sont pas tout à fait dépourvus de fossiles. Sur la route de Tesfaout à Timimoun, à quinze kilomètres environ de ce dernier point (rive occidentale de la Sebkha), j’ai trouvé dans les schistes, à proximité d’une lentille calcaire, un Céphalopode que M. Henri Douvillé et M. Haug ont vu et qui est une goniatite indéterminée.
Sur la rive orientale de la sebkha (route de Timimoun à Deldoul), le commandant Deleuze a recueilli des échantillons de grès en plaquettes, couverts de Leptæna (M. Haug ne croit pas pouvoir préciser l’étage).
Enfin, M. Chudeau a recueilli quelques fossiles, qui ne sont pas encore parvenus en Europe.
Tout cela n’est pas concluant, je crois.
D’autre part, à Fgagira, on voit les ktoub reposer directement, et, à ce qu’il semble en concordance sur les couches à Gephyroceras. Dans la sebkha de Timimoun (comme aussi au Touat), on voit aussi le calcaire carboniférien reposer directement sur les ktoub. Et ceci permettrait de conclure assez légitimement à l’âge dévonien supérieur des Ktoub.
Pourtant, dans le gisement dévonien moyen (ou présumé tel), à 10 kilomètres est de Fgagira, des ktoub bien nets sont intercalés entre les bancs calcaires. D’autre part le Silurien supérieur au Sahara, on le verra, est probablement représenté par des ktoub à graptolites. Il semble donc que cette formation, quoique d’aspect assez homogène, ne soit pas nécessairement synchronique.
Comme il faut conclure, on a attribué les ktoub, sur la carte, au Dévonien supérieur, partout où il y avait doute sur leur âge. Mais naturellement la question reste entière.
Ajoutons, pour être complets, qu’un forage pratiqué dans la palmeraie de l’Aouguerout a ramené au jour, d’une faible profondeur (une dizaine de mètres)[165] un fossile, que M. Chudeau croit dévonien, sans pouvoir préciser l’étage.
Carbonifère. — Des calcaires carbonifères riches en fossiles se montrent dans le nord du Gourara, à la lisière des dunes.
Sur la route de Ksabi à Charouïn par H. Mallem, à 20 kilomètres de Ksabi, le sentier traverse des calcaires bleu sombre et amarante, fossilifères, plongeant légèrement à l’est. M. Haug les croit carbonifériens.
C’est dans l’angle nord-est de la sebkha de Timimoun que le Carboniférien est le plus largement étalé.
Dans la sebkha même, exactement à la hauteur de Timimoun, on voit reposer sur les ktoub, d’abord des calcaires bleus fossilifères, puis des marnes contenant beaucoup de fossiles libres.
Dans l’erg au nord de la sebkha, à Tala, Kali, Ouled Saïd, el Hadj Guelman on retrouve le calcaire bleu fossilifère à Productus.
A noter que le Carboniférien peut être aussi développé au sud de la sebkha qu’au nord.
En effet à Timimoun même, au-dessous du ksar, et par conséquent au sud de la Sebkha, on voit le Carboniférien s’enfoncer sous le Crétacé.
L’allure des plissements hercyniens. — Ces formations primaires sont affectées de plis hercyniens sur la direction desquels on a le droit d’être assez affirmatif.
Fig. 42. — Coupe du synclinal de Fgagira. — Échelle : 1/300000.
(Bull. Soc. géol. Fr., 4e série, t. VI, p. 751, fig. 12.)
Synclinal de Fgagira. — Les dépôts de Fgagira ([fig. 42]) forment manifestement un synclinal dont l’épaulement sud-occidental est formé par les derniers débris de la chaîne d’Ougarta, au delà de Foum el Kheneg — les trois étages dévoniens sont représentés — l’orientation du pli est N.-O.-S.-E.
Synclinal au sud de Charouïn. — Les dépôts au sud de Charouïn forment un autre synclinal ([fig. 43]). J’y ai observé des couches du Dévonien moyen et d’autres du Dévonien supérieur. Les calcaires amarantes à Calceola sandalina que j’ai vus constituent l’épaulement du synclinal du côté de Charouïn, ils plongent énergiquement au sud-ouest. Si j’ai bien compris les explications qui m’ont été données, les fossiles Laquière provenaient de l’épaulement opposé (côté d’Ouled Rached) que je n’ai pas vu, mais où le Dévonien moyen serait largement découvert et étalé à l’air libre. Les dépôts dévoniens supérieurs au cœur de l’anticlinal plongent légèrement au N.-E.
Il n’est donc pas douteux que ce synclinal ait à peu près la même orientation que le précédent N.-O.-S.-E.
Les deux coupes ont d’ailleurs un air de parenté. Ce pli ne semble pas symétrique. Les plongées les plus rapides regardent l’ouest.
En somme entre Ksabi et Charouïn les plis hercyniens sont manifestement orientés N.-O.-S.-E.
Fig. 43. — Coupe du synclinal au S.-O. de Charouïn. — Échelle : 1/200000.
(Bull. soc. géol. Fr., 4e série, t. VI. p. 752, fig. 13.)
Bords de la Sebkha. — Ce qui est curieux c’est que plus à l’est la direction est toute différente.
Sur la route la plus orientale et la plus directe de Charouïn à Ouled Rached ([fig. 44]), celle qui coupe la dune au lieu de la contourner, il est malaisé sans doute de deviner l’allure du Dévonien sous-jacent (précisément à cause des dunes) ; pourtant, j’ai noté au départ de Charouïn, à l’entrée de l’erg, des affleurements orientés S.-O.-O.-N.-E.-E. Nous sommes tout près du synclinal à couches fossilifères, une dizaine de kilomètres peut-être et pourtant dans l’intervalle la direction des plis a obliqué de près de 90°. Dans la sebkha même et sur ses bords l’allure des plis est assez compliquée.
Un pli anticlinal bien marqué, orienté grossièrement est-ouest est transversal au grand axe de la sebkha à peu près en son milieu à la hauteur de Beni Melouk. Aussi bien la sebkha est-elle nettement étranglée en ce point.
Au sud et au nord de ce point les bandes de ktoub sont franchement allongées dans le même sens que le grand axe de la sebkha S.-O.-N.-E. C’est bien net en particulier au pied du ksar de Timimoun où les couches carbonifériennes plongent est 64° sud (154° à partir du nord en comptant par l’est) ([fig. 45]).
Fig. 44. — Route directe entre Charouïn et O. Rached. — Échelle : 1/400000.
(Bull. Soc. géol. Fr., 4e série, t. VI, p. 752, fig. 14.)
Enfin au nord de la sebkha dans la région de Tala, Kali, el Hadj Guelman, les plis hercyniens ont subi une nouvelle torsion, ils sont orientés franchement N.-S. A Tala les couches plongent à 274° soit sensiblement O. vrai.
Il semble bien qu’on ait le droit de conclure comme suit :
La Gourara est pour les plis hercyniens une zone de rebroussement — à l’ouest de Charouïn ils ont une direction qu’on pourrait appeler armoricaine — sur les bords de la sebkha une direction qu’on pourrait appeler varisque.
Antérieurement, nous avons abouti à des conclusions analogues. Les plis de la Zousfana seraient varisques — ceux d’Ougarta armoricains.
Fig. 45. — Coupe de la sebkha de Timimoun. — Échelle : 1/200000.
Cr, Crétacé ; Cc, Carboniférien.
(Bull. Soc. géol. Fr., 4e série, t. VI, p. 753, fig. 15.)
Failles récentes. — Il n’est pas douteux que la topographie actuelle ne doive beaucoup à des failles récentes.
Un examen attentif révélera je crois des diaclases en relation avec la sebkha de Timimoun.
En tout cas les ksars de l’Aouguerout sont bâtis sur une muraille de couches crétacées verticales (argiles et grès), qui se dresse brusquement au milieu des couches voisines horizontales. Il y a là certainement un accident post-crétacé, qui a ramené, on l’a vu, le sous-sol primaire à proximité de la surface, et en amont duquel les foggaras vont capter la nappe d’eau ([fig. 52]).
La palmeraie d’Ouled Mahmoud est, elle aussi, en relation avec des diaclases qui ont amené dans le crétacé la formation d’une cuvette synclinale[166]. Aussi bien on sait depuis longtemps que les couches crétacées du Sahara sont faillées.