II. — Gravures rupestres.
Rappelons que, en matière de gravures rupestres algériennes et depuis les travaux de Pomel et Flamand, il est d’usage de distinguer les gravures rupestres proprement dites, anciennes, à trait profond, net, lisse, à patine très sombre, de grande taille — et les gravures libyco-berbères qui sont des grafitti informes, à traits pointillés, sans patine, et beaucoup plus récents[64].
On emploiera donc sans plus d’explications les expressions gravures anciennes et libyco-berbères.
J’ai rencontré le long de mon itinéraire un assez grand nombre de stations de gravures rupestres, je les décrirai successivement en allant du nord au sud.
Station du col de Zenaga (Figuig). — L’emplacement de cette station a été indiqué avec précision par M. Normand[65], elle se trouve sur un petit monticule à l’entrée du col et à gauche quand on vient de Beni Ounif. Les dessins sont gravés sur des blocs de grès albiens, dits grès à dragées ou à sphéroïdes, les mêmes qui tiennent une place si considérable dans tout le Sud-Algérien, et qui furent une matière de prédilection pour le graveur rupestre. Les gravures sont éparses sur tout le monticule, les unes sur des pans de roche verticaux et d’autres au contraire sur des surfaces horizontales.
Les figures ci-jointes ont été exécutées par M. Ferrand, dessinateur de l’École des sciences d’après des calques et des estampages ; elles présentent donc des garanties suffisantes d’exactitude. Ces gravures rentrent tout à fait dans la catégorie des gravures anciennes. Elles en ont tous les caractères distinctifs.
1o Les figures ont de grandes dimensions, parfois même elles sont grandeur nature ;
2o Le dessin est amusant et trahit un souci de la nature qui fait songer à nos dessins quaternaires sur bois de renne ou ivoire de mammouth ;
3o Le trait est profond, régulier ;
4o La patine est aussi foncée dans le trait lui-même que sur la roche avoisinante ;
5o L’extrême antiquité de la gravure, déjà prouvée par la patine, est accusée par le choix des sujets, animaux disparus, comme l’éléphant ; ou fossiles, comme le buffle antique.
Les gravures du col de Zenaga sont naturellement d’intérêt inégal. Il en est qui sont des énigmes indéchiffrables : par exemple l’animal à taille mince de lévrier, à cou démesuré de girafe et ceint d’un collier, à tête indistincte, hérissée et balafrée de longs poils (?) ([fig. 11,] γ). Ou bien encore la figure β de la même planche, qu’on ne sait comment décrire, à moins qu’on ne se décide à y voir un être humain schématique, assis et les bras écartés (?)
Quelques animaux ne sont reconnaissables que tout à fait en gros, et non sans quelque hésitation, α de la même figure 11, semble bien être un mouton avec une corde au cou. α, β, γ de la [figure 12] comme aussi α de la [figure 13] sont évidemment des bovidés et d’espèces différentes, γ de la figure 12 a les cornes courtes et le muffle carré. Tous les autres ont le muffle pointu et les cornes démesurément longues ; mais sont-ce bien des Bubalus antiquus ? on serait tenté de répondre oui pour α de la figure 13 ; pourtant l’hésitation reste permise. Elle ne l’est plus pour γ de la même figure ; c’est un joli dessin de bubale antique, simplement esquissé mais bien campé ; toutes les caractéristiques de l’animal y sont ; les cornes immenses, circulaires, le chanfrein courbé, le garrot élevé.
β de la figure 3 est également un éléphant réussi, quoique réduit à ses lignes principales, et faisant songer aux animaux dessinés d’un trait de plume de nos journaux illustrés.
Fig. 11. — Gravures rupestres du col de Zenaga. α a 0m,40 de la tête à la croupe ; β a 0m,28 de la tête à la base ; γ a 0m,82 de la tête à la queue.
(Figure extraite de L’Anthropologie. Masson et Cie, édit.)
Mais la plus intéressante de ces gravures est sans contredit, comme le capitaine Normand l’a bien reconnu, celle du bélier ou du bouc, coiffé d’un sphéroïde muni d’appendices (uræi) ; au sujet d’un animal tout à fait analogue une longue discussion a eu lieu au Congrès international d’Anthropologie de 1900[66]. La question agitée était celle de ses affinités égyptiennes ; on a cru reconnaître dans le sphéroïde un disque solaire flanqué de chaque côté d’un serpent uræus ; ce serait une représentation du grand dieu de Thèbes en Égypte, Ammon ; et dès lors on peut se demander, suivant l’antiquité plus ou moins grande qu’on attribue aux gravures rupestres, si c’est la gravure sud-oranaise dont l’inspiration est venue d’Égypte, ou si au contraire c’est le dieu Ammon qui est d’origine libyenne.
Fig. 12. — Gravures rupestres du col de Zenaga. α a 0m,48 des cornes à la croupe ; β a 0m,46 des cornes à la croupe ; γ a 0m,45 du museau à la croupe.
(Figure extraite de L’Anthropologie. Masson et Cie, édit.)
Fig. 13. — Gravures rupestres du col de Zenaga. α a 0m,43 de la corne droite à la croupe ; β a 0m,39 de la pointe des défenses à la croupe ; γ a 0m,53 de la pointe des cornes à la croupe.
(Figure extraite de L’Anthropologie. Masson et Cie, édit.)
On a publié jusqu’ici deux exemplaires seulement du bouc casqué[67], tous deux communiqués par M. Flamand et provenant l’un et l’autre de la station de Bou Alem. Je sais que M. Flamand en possède d’autres dans ses cartons[68] de provenances diverses, mais toujours sud-oranaise. Voilà donc le bouc casqué classé parmi les sujets familiers aux graveurs rupestres.
Le bouc du col de Zenaga ([fig. 14]) se distingue de ceux de Bou Alem par certains détails, le dessin de la tête est un peu différent, le chanfrein moins accusé ; la barbiche très nette ; mais ce trait si particulier de la corne rabattue en bas et en avant ne laissent guère de doute sur l’identité de l’animal avec celui où Gaillard a cru reconnaître Ovis longipes.
Les accessoires sont à peu près les mêmes qu’à Bou Alem ; l’animal porte un collier, auquel on pourrait croire qu’est suspendu un objet de forme ovoïde ; mais peut-être est-il préférable d’admettre une faute de dessin ayant amené un entre-croisement des lignes. Le graveur semble avoir fait le collier d’abord et n’avoir pas pu ensuite y faire entrer le cou. Le sphéroïde n’est pas rattaché par une bride au-dessous du menton ; mais les uræi (?) sont dessinés comme à Bou Alem et rattachés à peu près au même point. A noter la présence autour du sphéroïde de lignes divergentes et rayonnantes vers l’extérieur ; un détail qui rendrait vraisemblable l’identification du sphéroïde au disque solaire.
La gravure est à peu près de grandeur nature, un mètre exactement de la tête à la queue. Ces grandes dimensions sont cause que les pieds de l’animal sont restés en dehors de mon calque ; ils ne figurent donc pas sur le dessin ci-joint ; ils ne sont d’ailleurs ni aussi soignés ni aussi bien conservés que le reste de la figure ; la corne n’est certainement pas dessinée ; mes souvenirs sur ce point sont corroborés par l’examen d’une photographie, obligeamment communiquée par M. Flamand. A cela près la gravure est très belle ; tout l’espace circonscrit par les lignes extérieures de la figure est évidé et soigneusement poli, l’évidement étant régulièrement décroissant des lignes extérieures au centre. C’est ce que le dessin cherche à rendre en entourant la figure d’un grisé qui veut schématiser les aspérités de la roche.
Il est impossible de concevoir une figure pareille, représentant un aussi gros effort, comme un graffitti de pâtre qui s’amuse. La gravure est sur un pan de roche vertical, difficilement accessible, du moins aujourd’hui, et dominant la palmeraie. Elle se verrait de loin si sa patine ne la rendait indiscernable. On échappe difficilement à la conclusion qu’elle avait une signification religieuse.
Cette énumération des gravures du col de Zenaga est loin d’être complète. Je regrette en particulier de n’avoir pas calqué une autruche très nette, quoique médiocrement dessinée.
Fig. 14. Gravure du col de Zenaga. Dimension : 1 mètre de la tête à la queue. Toute la partie du dessin restée en blanc est soigneusement évidée et polie dans l’original.
(Figure extraite de L’Anthropologie. Masson et Cie, édit.)
J’ai négligé systématiquement les gravures modernes rentrant dans la catégorie de celles que M. Flamand a baptisées libyco-berbères, reconnaissables au premier coup d’œil à leur grossièreté, à l’absence de patine, au trait sans profondeur et « pointillé », comme aussi aux inscriptions qui les accompagnent. Au col de Zenaga la seule inscription de quelque longueur est en langue arabe (versets du Coran) ; les inscriptions en caractères libyco-berbères sont rares et de quelques lettres. Les gravures mêmes de cette époque sont en proportion extrêmement faible, comparée aux autres ; j’ai noté des sceaux de Salomon, des sandales (pourtour extérieur d’un pied humain ou plutôt d’une sandale). Ces dernières plus intéressantes puisqu’elles abondent en pays Touareg.
Station de Barrebi. — A 150 kilomètres au sud de Figuig, le long de la Zousfana, j’ai longuement étudié la station de Barrebi[69].
Barrebi est un ksar dans l’oasis des Beni Goumi, plus connu sous le nom de Tar’it.
Les gravures s’alignent, pendant un kilomètre peut-être, sur la tranche d’une couche de grès, surmontée en stratification concordante par une couche fossilifère de calcaire dinantien.
Ce grès, probablement carboniférien, se trouve être beaucoup moins résistant aux intempéries que les grès crétacés de la chaîne des ksour où ont été relevées jusqu’ici la plupart des gravures rupestres connues en Algérie. La paroi de grès est très ébouleuse, très effritée, il est donc possible que les gravures les plus anciennes et par conséquent les plus belles aient disparu.
En tout cas les gravures subsistantes à Barrebi sont bien moins soignées et moins intéressantes que celles, toutes voisines pourtant, du col de Zenaga à Beni Ounif.
Il en est cependant plusieurs d’incontestablement anciennes, à en juger non seulement par les dimensions, la profondeur du trait et la patine, mais aussi par les animaux représentés. Dans la [figure 15,] 1 est un éléphant incontestable, si mal dessiné qu’il soit ou du moins je n’imagine pas qu’il puisse être autre chose.
3, 5 et peut-être 2, 6 et 7 sont des représentations de Bubalus antiquus, bien mauvaises il est vrai. L’immense développement des cornes dans 3 et 5 ne laisse pas de place au doute. Mais nous sommes loin de tant de belles gravures publiées représentant cet animal. Il faut noter qu’un Bubalus antiquus (no 5) porte sur le dos ce qui semble bien être la représentation conventionnelle d’un bât.
4 est intéressant parce qu’il présente une analogie évidente avec des gravures publiées par Pomel (Pl. XI, fig. 1, 2, 3)[70] et où il a cru reconnaître le gnou, dont il signale en Algérie des ossements fossiles. (Voir pl. XV, [phot. 30.]) On pourrait d’ailleurs reconnaître à la rigueur un gnou dans les nos 2 et 6 à la direction « apparente » des cornes. Pourtant je crois bien que 6 représente un bœuf quelconque et 2 un Bubalus antiquus bâté. Pour cette dernière figure en particulier, il suffit de supposer que la tête de la bête est représentée à profil perdu et que par conséquent il manque une corne.
Même le no 4 est trop informe, je crois, pour qu’on y reconnaisse avec certitude un gnou, d’autant plus que les figures publiées par Pomel ne sont pas meilleures. Il me semble que l’existence du Gnou dans les gravures rupestres nord-africaines reste encore à démontrer.
Fig. 15. — Gravures rupestres de la station de Barrebi. — Réduction au vingtième d’après un calque ; 1, par exemple, a 1m,20 des défenses à la queue.
1. Éléphant. — 3 et 5. Bubalus antiquus. — 2, 4, 6 et 7. Incertains.
(Figure extraite de L’Anthropologie. Masson et Cie, édit.)
Il faut noter d’ailleurs que le no 4 s’il est de grande taille et dessiné d’un trait ferme est peu patiné.
Les nos 1, 2, 5 et 6 de la [figure 16] représentent la même antilope à cou allongé, à cornes recourbées en avant quoique 6 soit de facture différente et manifestement plus récente. (Voir pl. XV, [30.]) Ce sont d’assez jolies figures en somme, et quoiqu’il manque les pattes à 1 et le museau à 5, la silhouette de l’animal est rendue dans les quatre figures d’une façon concordante et nette. On imagine assez bien la bête. Il est difficile d’y reconnaître une quelconque des antilopes algériennes actuelles. La gazelle, le mouflon et l’adax sont exclus sans contestation possible par la forme des cornes. Il ne serait peut-être pas impossible de songer au bubale (Bos elaphus), chez qui pourtant les cornes sont épaisses et courtes, et affectées d’une courbure en avant bien peu sensible. On comprend que Pomel, reproduisant une figure de ce genre[71], ait cherché à la rapprocher d’une espèce fossile « Antilope (Nagor) maupasii analogue au Mbil (Antilope Laurillardi) ». Aujourd’hui pourtant nous savons qu’il existe, sinon en Algérie du moins à proximité, dans le Sahara des Touaregs, une antilope qu’il serait raisonnable de reconnaître dans nos figures, c’est le Mohor, antilope de Sœmmering[72].
Fig. 16. — Gravures rupestres de la station de Barrebi. Réduction au vingtième d’après des calques du lieutenant Pinta.
1, 2, 5 et 6. Antilope Mohor (?) — 3, 4, 7 et 8. Incertains.
(Figure extraite de L’Anthropologie. Masson et Cie, édit.)
Dans les nos 3, 4 et 7 de la [figure 16] je ne sais pas s’il serait bien sage de prétendre reconnaître quelque chose, non plus peut-être que dans le no 8 encore bien que la longueur des cornes semble indiquer une antilope adax. Y a-t-il lieu de formuler derechef à propos de 3 et 7 l’hypothèse de l’okapi[73] ?
Le no 2 de la [figure 17] est tout à fait remarquable par sa facture très soignée, tout l’intérieur est excavé, lisse et patiné ; c’est de beaucoup la plus belle gravure de la station. 2 et 3 me paraissent représenter le même animal, un taureau vulgaire, quoique Pomel, dans une figure de ce genre, veuille reconnaître une espèce fossile « Ægoceras lunatus, proche parent de Kobus et autres cavicornes quaternaires[74] ».
1 est bien grossier, de facture récente, sans patine (comme 3 d’ailleurs) ; à la direction de la corne, recourbée devant les yeux, il semble bien qu’il faille reconnaître le bœuf algérien actuel, si fréquemment figuré, Bos ibericus.
Dans une gravure tout à fait semblable à 5, Pomel veut reconnaître « un grand Échassier de la famille des Cigognes et des Grues »[75]. Ici il est manifestement impossible de le suivre, l’éminent géologue est victime du point de vue paléontologique auquel il se place. C’est la figuration conventionnelle classique de l’autruche dans toutes les gravures rupestres nord-africaines.
Fig. 17. — Gravures rupestres de la station de Barrebi. — Réduction au vingtième d’après des calques du lieutenant Pinta.
1. Bos ibericus. — 2 et 3. Bœufs (2 très soigné). — 5. Autruche. — 4, 6, 7. Lion. — 8. Chameau. — 9, 10, 12. Cavalier numide. — 14. Stèle funéraire du musée d’Alger.
(Figure extraite de L’Anthropologie. Masson et Cie, édit.)
Les figures commentées jusqu’ici sont d’antiquité inégale ; s’il fallait, au point de vue chronologique, attribuer une valeur absolue à la facture, au fini de l’exécution, 2 de la [figure 17] tout seul, en y joignant peut-être 1, 2 et 5 de la [figure 16,] mériterait d’être rangé dans la catégorie de gravures rupestres anciennes ; mais toutes ces gravures du moins, même les moins patinées, sont de grandes dimensions, et circonscrites d’un trait net.
Celles dont il nous reste à parler sont franchement libyco-berbères et évoluent vers le schéma, le graphisme conventionnel. A noter des images de carnassiers, de lion peut-être (4, 6 et 7 de la fig. 17), une figuration de chameau (8), une gravure tout à fait indéchiffrable (13), et enfin des cavaliers porteurs du bouclier rond et des trois sagaies. C’est l’ornement classique des Libyens sur les stèles d’Alger[76].
J’ai reproduit ci-contre une de ces stèles provenant de la Grande-Kabylie. L’analogie saute aux yeux. Il est clair que nous avons dans ces trois gravures 9, 10 et 12 une représentation grossière du « cavalier numide » ou « gétule ».
Ce sont les seules figures humaines que j’aie notées dans la station avec une toute petite figure à phallus dressé entre les cornes du Bubalus antiquus.
Station d’Aïn Memnouna. — Je n’ai pas vu la station d’Aïn Memnouna. Mais M. le lieutenant Voinot a bien voulu m’adresser à son sujet des dessins et des notes détaillées.
Elle est relativement voisine de Barrebi, dans une région qu’on peut encore considérer comme une dépendance de l’Atlas, entre la Zousfana et le Guir, mais plus près du Guir. « La station, dit le lieutenant Voinot, est à environ 1500 mètres au sud de la source, en dehors de la gorge et à l’est du medjbed allant du Guir à l’Aïn Memnouna. Les dessins sont gravés sur les pierres de la hammada.
« Les dessins de la station de l’Aïn Memnouna présentent les mêmes caractères que ceux attribués à l’époque préhistorique par M. Flamand. La gravure est faite en creux au simple trait de 1 à 2 mm. de largeur et de faible profondeur, surtout dans quelques parties fort usées. Le trait est patiné dans le même ton que le grès. Les lignes des gravures ont été tracées avec une grande sûreté de main. Les allures générales des animaux représentés dénotent un réel essai d’observation de la nature, et la plupart des dessins ne manquent pas de grâce malgré la simplicité de leur exécution. »
En somme, la station est à plat, à même la hammada, sous les pieds des passants, sur des plaques de grès horizontales. Le cas n’est pas isolé quoique, en général, le graveur utilise une paroi verticale.
Les gravures sont incontestablement anciennes.
M. Voinot ne dit pas qu’il ait estampé ou calqué ; ses reproductions sont, je crois, de simples dessins, ne visant pas à une exactitude rigoureuse. La station d’ailleurs est très éloignée de nos postes actuels, elle n’a été vue qu’en passant au cours d’une randonnée rapide.
Ces dessins de M. Voinot sont au nombre de sept ([fig. 18]). Dans le 1 il reconnaît une antilope adax ; dans le no 3 une gazelle (le dessin géométrique à côté de la gazelle restant indéterminable)[77] ; dans le no 5 M. Voinot croit reconnaître un demman, mouton à poil ; mais, sous cette réserve qu’il a vu la gravure elle-même, il me semble que le dessin, à tout le moins, suggérerait plutôt l’idée d’un Bos ibericus, bœuf à cornes recourbées devant les yeux (?) Pour M. Voinot, 2 est un âne, 6 un taureau, 4 une figure cabalistique, et 7 derechef un taureau. « C’est la plus belle gravure de la station sans contredit ; les longs poils du mufle et de l’organe sexuel sont nettement représentés. Ce bœuf a l’air de porter une selle. »
Fig. 18. — Gravures rupestres de la station d’Aïn Memnouna. — Dessins de M. le lieutenant Voinot.
1. Antilope adax. — 2. Ane ? — 3. Gazelle. — 5. Mouton ou bœuf ? — 6 et 7. Taureau.
(Figure extraite de L’Anthropologie. Masson et Cie, édit.)
Station de Hadjra Mektouba. — A mi-chemin entre Beni Abbès et Kerzaz, sur la rive droite de la Saoura, à 4 ou 5 kilomètres de l’oued une couche de calcaire mésodévonien affleure au milieu des dépôts continentaux mio-pliocènes et forme une sorte de trottoir large à peine d’une dizaine de mètres et long de plusieurs kilomètres. (Voir pl. XXXII, [phot. 61.]) Cet affleurement est couvert de dessins rupestres et porte en conséquence le nom de Hadjra Mektouba (les pierres écrites)[78].
Il n’est pas tout à fait sans exemple que des dessins rupestres soient gravés sur le calcaire. M. Flamand signale une station de ce genre dans le Tadmaït[79]. Elles sont très rares.
A la station de Hadjra Mektouba, ce qui frappe d’abord ce sont des inscriptions arabes récentes ; on reconnaît facilement des actes de foi (il n’y a de Dieu que Dieu, etc.). La station se trouve, en effet, sur le chemin des pèlerins qui vont à la zaouia très vénérée de Kerzaz.
Fig. 19. — Gravures rupestres de la station de Hadjra Mektouba.
Réduction au vingtième d’après calques.
(Figure extraite de L’Anthropologie. Masson et Cie, édit.)
J’ai relevé ([fig. 19,] no 1) une inscription arabe, d’ailleurs indéchiffrable, encadrée dans une figure géométrique, dont M. Basset, l’arabisant éminent, directeur de l’École des Lettres, ignore la signification. A titre d’hypothèse il suggère l’idée que ce pourrait être un mekkam (souvenir d’un marabout quelconque qui aurait séjourné, prié, etc., sur ce point précis). A coup sûr la station de Hadjra Mektouba est au point de vue islamique une sorte de lieu saint.
On distingue aussi quelques lettres tifinar’, mais en petit nombre, et de mauvaises gravures libyco-berbères ; j’ai noté un méhariste à bouclier rond.
| E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. | Pl. XVI. |
Cliché Gautier
31. — GRAVURE RUPESTRE DANS L’OUED TAR’IT (Ahnet)
Sur grès éo-dévonien.
L’animal représenté est une girafe.
Cliché Gautier
32. — GRAVURE RUPESTRE, A TAOULAOUN (Mouidir)
sur grès éo-dévonien.
Le sujet représenté est une chasse au mouflon ; pour pouvoir photographier, on a passé les figures à la craie.
C’est là tout ce qu’on aperçoit au premier abord, et l’on serait tenté de croire que les gravures anciennes ne sont pas représentées. A y regarder de près pourtant, on les trouve en grand nombre, mais si effacées qu’elles sont à peine discernables. Il faut chercher pour chaque coin de pierre l’éclairage favorable ; et sous un certain jour on voit se révéler de vieux dessins flous mais incontestables, des arrière-trains, des pattes, souvent même l’animal entier (antilopes, animaux cornus [?]) (Voir [nos 2 et 3.])
L’aspect de la roche explique facilement la disparition presque totale des vieilles gravures. La face du calcaire porte distinctement l’empreinte des pluies pourtant si rares. Le calcaire évidemment, par sa sensibilité à l’action chimique des pluies, conserve beaucoup plus mal la gravure que le grès, par exemple.
Il me semble curieux que je n’en aie pas vu dans toute la chaîne d’Ougarta, où pourtant les grès éodévoniens, extrêmement développés auraient dû attirer le graveur. Il se peut il est vrai qu’elles m’aient échappé. Cette hypothèse est même très vraisemblable.
Stations des oasis et du Tadmaït. — En revanche dans la région des oasis et le Tadmaït, qui sont relativement connus, les gravures sont assurément rares et peu intéressantes. Ce sont surtout des inscriptions (tifinar’ ou libyco-berbères !). J’en ai vu à Tesfaout (Timmi), à Ouled Mahmoud (Gourara), dans l’oued Aglagal (Tidikelt — et nota bene sur une dalle calcaire), à Haci Gouiret (au sud d’In Salah). M. le commandant Deleuze en a relevé une près de Tesmana (Gourara)[80]. M. Flamand à Haci Moungar, à Aïn Guettara[81]. Il en existe assurément d’autres et cette énumération n’a pas la prétention d’être exhaustive. Mais on sait que, dans l’état actuel de nos connaissances, ces inscriptions sont indéchiffrables ; on ne peut donc que les mentionner.
On ne connaît sur cette grande étendue que trois stations de gravures rupestres assez médiocres, à Tilmas Djelguem (sur calcaire), à la gara Bou Douma, et à Aoulef (gara des Chorfa)[82]. Ajoutons, quoiqu’un peu en dehors de la zone quelques grafitti insignifiants que j’ai vus sans les copier à Haci Ar’eira (au sud du Tidikelt). Sous réserve de découvertes ultérieures il semble donc qu’une zone intermédiaire assez pauvre sépare les deux régions riches en gravures du nord et du sud — l’Atlas et les plateaux Touaregs.
Fig. 20. — Taoulaoun.
A, d’après une photographie. Hauteur du mouflon au garrot, 0 m. 30 à 0 m. 40. B, hauteur du chameau (?), 0 m. 05. Ici, comme dans les figures suivantes, les grisés marquent la surface grattée, c’est-à-dire où la patine de la surface environnante a été enlevée par grattage.
(Figure extraite de L’Anthropologie. Masson et Cie, édit.)
Stations des plateaux Touaregs. — La zone privilégiée me paraît être celle des plateaux gréseux éodévoniens. En tout cas au Mouidir occidental et dans l’Ahnet j’ai vu huit stations dont cinq ou six intéressantes. Ce sont, au Mouidir : Taoulaoun, à côté du point d’eau, — jolie chasse au mouflon reproduite [figure 20.] (Voir aussi pl. XVI, [phot. 32.])
Fig. 21. — Oued Tar’it.
A, d’après une photographie assez indistincte et un dessin ; hauteur totale de l’espace occupé par les personnages, 2 mètres environ. B, hauteur des autruches, 0 m. 15 environ. C, d’après une photographie, 0 m. 60 environ de hauteur.
(Figure extraite de L’Anthropologie. Masson et Cie, édit.)
Tahount Arak, au point d’eau — gravures insignifiantes, et qui n’ont pas été reproduites. Elles sont à 3 ou 4 mètres au-dessus du sol, sur la corniche en surplomb d’un énorme bloc rocheux détaché, et actuellement inaccessibles sans échelle ce qui est un cas très rare.
Dans l’Ahnet : Taloak, 100 mètres à l’est du point d’eau, au sommet d’une petite falaise, tifinar’ et grafitti insignifiants, qui n’ont pas été reproduits.
Foum Zeggag, dans les gorges de ce nom, à deux heures de marche au sud de Taloak, rive droite de l’oued ; je n’ai vu, en passant, que deux médiocres éléphants. (Voir [fig. 25,] no 1.)
Oued Tar’it, rive gauche, à une quinzaine de kilomètres environ au nord d’Aguelman Tamana. Très belle station, grands méharis montés figurant dans une scène de guerre ou plutôt de chasse ; — girafe soignée ; — reproduits [figure 21.] (Voir aussi pl. XVI, [phot. 31.])
Aguelman Tamana ; au point d’eau, rive gauche de l’oued, — station intéressante, grands bovidés, dont quelques-uns bâtés, reproduits [figure 22.]
Ouan Tohra, au pied de la haute falaise qui avoisine le puits, sur de gros blocs éboulés ; station riche et intéressante, et qui, par surcroît, a pu être étudiée longuement ; bovidés et animaux divers, reproduits figures [24,] [25.] (Pl. XVII, [phot. 33.])
Tin Senasset, au point d’eau ; sur blocs éboulés au pied de la falaise ; bovidés, un cheval ; reproduits [figure 23.]
Ces huit stations ont été découvertes par hasard, parce qu’elles sautaient aux yeux, au cours d’un raid à méhari. Il y a donc lieu de supposer qu’une investigation minutieuse en fera découvrir beaucoup d’autres.
On en a d’ailleurs signalé d’autres. M. Voinot a publié des tifinar’, des inscriptions arabes, des empreintes de pieds, et quelques vagues grafitti, copiés dans les gorges de Tir’atimin ; — il nous a donné aussi une reproduction intéressante d’une petite scène de chasse à l’Aïn Tér’aldji. Ces deux stations sont dans le Mouidir occidental[83].
Motylinski suivant un itinéraire connu a pourtant relevé quelques petites stations nouvelles au Mouidir occidental — des tifinar’ à Haci el Kheneg — quelques autruches dans les gorges de Takoumbaret — des tifinar’ et des grafitti à Hacian Meniet (déjà signalés par Guillo-Lohan)[84].
Notons que dans l’Açedjerad nous n’avons pas vu de gravures rupestres et M. Besset n’en signale pas dans le Mouidir oriental. Au Tassili des Azguers M. Foureau en a copié une seule[85]. Il se pourrait donc que l’Ahnet fût particulièrement riche pour des raisons qui échappent, historiques apparemment. Mais c’est une conjecture hasardeuse. L’exploration des plateaux éodévoniens Touaregs reste à faire au point de vue archéologique il est certain en tout cas que les grès de cet âge se prêtent admirablement à la gravure, et d’une façon générale en Algérie comme au Sahara le grès est par excellence matière épigraphique. Ces gravures du Mouidir-Ahnet, reproduites dans les figures [20] à [25] se prêtent à une étude d’ensemble. Non seulement elles sont toutes sur grès, et sur le même grès, mais à tous les points de vue ces stations diverses sont étroitement apparentées.
Elles sont toujours au voisinage immédiat d’un point d’eau, ou à tout le moins d’un pâturage actuellement fréquenté ; elles sont toutes aisément accessibles, à portée de la main, à une seule exception près, la station de Tahount Arak ; mais le roc isolé de Tahount Arak est au milieu de l’oued, son pied baigne dans l’eau, et il a suffi d’un bien petit nombre de crues pour produire l’affouillement qui met la gravure hors de portée. Il ne semble donc pas que les gravures remontent à une époque où le climat fut autre qu’aujourd’hui.
Cette impression de jeunesse est corroborée par l’étude même des figures. Je n’en vois qu’une ou deux susceptibles d’être classées anciennes, la girafe de la [figure 21,] C. D’après mes souvenirs, corroborés par une assez bonne photographie, cette gravure est tout à fait du type de celles de Zenaga ; la patine est aussi foncée que celle de la roche environnante, le trait est profond et régulier, on retrouve tous les caractères d’une grande antiquité. Du moins il me semble ainsi rétrospectivement ; à l’époque où j’ai vu cette girafe je n’étais malheureusement pas encore familier avec l’aspect des gravures rupestres de l’époque ancienne (en 1903) ; je trouve aussi mentionné dans mes notes que E de la figure 22 (bovidé) est très patiné.
Mais ces figures sont seules de leur espèce. Nous avons fait M. Chudeau et moi, en 1905, un séjour prolongé à Ouan Tohra, et, malgré des recherches attentives, nous n’avons pas trouvé une seule gravure d’aspect ancien. Elles semblent très rares sinon tout à fait absentes.
Fig. 22. — Aguelman Tamana.
A, 0 m. 50 de la tête à la queue. B, hauteur moyenne 0 m. 10 à 0 m. 15. C, 0 m. 20 à 0 m. 30 de la tête à la queue. D, 1 mètre de droite à gauche. E, 0 m. 50 de la tête à la queue. F, dessins de gauche 0 m. 10 en moyenne, celui de droite 0 m. 30.
(Figure extraite de L’Anthropologie. Masson et Cie, édit.)
En somme, toutes les figures reproduites, moins une ou deux douteuses, sont indubitablement récentes. Et d’abord la faune reproduite n’est plus du tout celle du col de Zenaga. La présence du chameau est à elle seule significative. On est généralement d’accord pour admettre que le chameau n’a été introduit ou réintroduit dans l’Afrique nord-occidentale que dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, il ne semble y être abondant que vers l’époque de Justinien[86]. Sans entrer dans la question, c’est un fait positif qu’on ne connaît aucune figuration de cet animal dans les nombreuses stations déjà connues de vieilles gravures ; elles abondent au contraire dans les graffitti libyco-berbères.
Fig. 23. — Tin Senasset.
A a 0 m. 15. B, 0 m. 08 à 0 m. 10. C, 0 m. 30. D, 1 mètre de la tête à la queue.
(Figure extraite de L’Anthropologie. Masson et Cie, édit.)
Tous les autres animaux qui accompagnent le dromadaire[87], dans les figures ci-jointes sont contemporains : le cheval ([fig. 23,] A) et l’âne ([fig. 24,] B) ; le mouflon ([fig. 20,] A), la gazelle ([fig. 21,] A) ; le chien (fig. [20] et [21]) ; l’autruche ([fig. 22,] B ; [fig. 24,] B, et [fig. 21,] B) sont encore des animaux familiers aux habitants du Mouidir-Ahnet.
Il en est de même de l’animal figuré en A [figure 24] et en 2 [figure 25] qu’on y voie une chèvre ou une antilope adax.
Les bœufs sont très fréquents ([fig. 22,] A ; [fig. 24,] A et D ; [fig. 23,] D ; et sans doute aussi [fig. 22,] E). On les représente bâtés ([fig. 22,] D et [fig. 25,] no 5).
On sait que les bœufs zébus, originaires du Soudan, font partie du cheptel habituel au Hoggar[88]. Au Soudan à tout le moins on les utilise comme bêtes de somme.
Le sanglier ([fig. 21,] A) existe peut-être au Hoggar ? et en tout cas dans l’Adrar’ des Ifor’ass (phacochère), et dans l’Aïr.
La station de Foum Zeggag, qui par ailleurs est insignifiante, a ceci de particulier qu’on y voit deux éléphants incontestables, l’un a environ 1 m. 50 dans sa plus grande dimension, l’autre 0 m. 50. C’est ce dernier qui est reproduit ci-contre d’après un simple dessin (et non pas d’après un calque) [figure 25.] Ces gravures d’éléphants ne sont pas patinées, et à leurs dimensions près elles n’ont aucun des caractères qui caractérisent les vieilles gravures. Si l’éléphant est tout à fait étranger à la faune de l’Ahnet, il ne faut pas oublier que les Touaregs de l’Ahnet passent les années de sécheresse dans l’Adr’ar des Ifor’ass, où ils sont chez eux, à proximité du Niger. L’éléphant leur est familier, comme d’ailleurs la girafe.
Je n’essaie pas davantage d’identifier des dessins mal venus et cocasses ([fig. 22,] C et F).
En résumé, comme conclusion d’ensemble, toute cette faune est contemporaine. Elle n’est pourtant pas rigoureusement actuelle. Il y a là une nuance qu’il est facile de préciser ; il est évident que le nombre des bovidés représentés (dont quelques-uns bâtés), est tout à fait disproportionné au nombre des méharis. Ceci nous reporte à une époque ou ceux-ci, d’introduction récente, n’avaient pas encore complètement supplanté ceux-là, les bœufs nigériens, bêtes de somme garamantiques.
D’ailleurs la représentation de la figure humaine achève de lever tous les doutes sur l’âge approximatif de nos gravures.
Qu’on examine [figure 20,] A, le javelot que brandit le chasseur (voir aussi [fig. 21,] A), il semble bien que ce javelot se termine par un fer de lance.
Que l’on compare cet armement avec celui qui est figuré sur les vieilles gravures algériennes publiées par Pomel[89] ; et dont le caractère néolithique est incontestable. Evidemment notre chasseur est très postérieur ; le sauvage a été promu barbare.
Pourtant il n’est pas actuel. La plupart des êtres humains figurés sont nus, tout au plus peut-on imaginer qu’ils ont un pagne autour des hanches. Voilà qui est tout à fait contraire aux habitudes actuelles ; le Touareg comme tout musulman, est un paquet d’étoffes flottantes. D’ailleurs l’attirail de guerre du Touareg est bien connu, il a été popularisé par la gravure, un immense bouclier carré, une très longue lance en fer, un sabre très long sans pointe, arme de taille. Ce sont des armes tout à fait appropriées pour un méhariste. Or les chasseurs ou les guerriers de nos reproductions ([fig. 21,] A ; [fig. 20,] A ; [fig. 24,] E) sont invariablement armés d’un bouclier rond tout petit et de trois javelines.
Ce guerrier à bouclier rond, nous l’avons déjà rencontré dans les stations du nord, à Barrebi en particulier ; mais ici, dans les stations de l’Ahnet il est dessiné avec plus de soin, plus détaillé. La ressemblance en devient plus frappante avec le cavalier, figuré à côté des caractères libyques sur la stèle funéraire du musée d’Alger. (Voir [fig. 17.]) Celui-ci porte à son bras gauche exactement le même petit bouclier rond et les mêmes trois javelines, ces dernières fixées de la même façon à la partie postérieure du bouclier, donnant une impression de panoplie. Il me semble que ce détail est de nature à entraîner la conviction.
Ce méhariste armé en cavalier numide date approximativement nos gravures.
Notons encore qu’elles sont accompagnées d’inscriptions tifinar’ en grand nombre et qui paraissent contemporaines. Au col de Zenaga les gravures se présentent seules sans accompagnement épigraphique.
Enfin l’aspect seul de nos gravures interdit de les reporter très loin dans le passé puisque la patine fait défaut ; les parties gravées de la roche contrastent vivement par leurs couleurs avec les parties intactes ; elles ont un aspect frais.
Pourtant au point de vue de l’exécution technique elles seraient déconcertantes ; elles ne rentrent pas exactement dans les catégories établies dans le nord par M. Flamand. Là, dans la chaîne des ksour par exemple, tout ce qui n’est pas belle gravure ancienne, à trait profond et lisse, à patine noire, est immonde grafitti libyco-berbère. Ce sont deux catégories bien tranchées et la plupart des gravures au Mouidir-Ahnet ne rentrent ni dans l’une ni dans l’autre.
Les chameaux de la [figure 20,] B, par exemple, sont des graffitti libyco-berbères types. Est-il possible de les classer avec les beaux méharis de la [figure 21,] A. Ces derniers ont 0 m. 50 de haut ; les autres 0 m. 05 ; ceux-ci sont parfaitement schématiques, et rappellent plutôt au premier coup d’œil un caractère chinois qu’un animal quelconque. Ces gravures procèdent d’intentions différentes ; l’auteur de la [figure 21,] A, tâche de reproduire un animal tel qu’il le voit, c’est un artiste, dans une mesure aussi faible qu’on voudra ; l’auteur de la [figure 20,] B écrit l’hiéroglyphe du chameau, il fait de l’idéographie.
A ne considérer que l’habileté des dessinateurs, et ce qu’on pourrait appeler leurs traditions artistiques, les belles gravures du Mouidir-Ahnet sont tout à fait comparables à celles de Zenaga. Que l’on considère les petits tableautins des figures [20] et [21,] scènes de chasse, j’imagine, à moins qu’on ne veuille voir dans la [figure 21] une scène de guerre, une rencontre entre méharistes et piétons, mais la présence de gibier et de chiens est peu favorable à cette hypothèse. En quoi ces amusantes compositions sont-elles inférieures par exemple à la gravure rupestre algérienne de Kef Messiouar publiée par Gsell (Monuments antiques, t. I, p. 48) et qui représente une famille de lions s’apprêtant à dévorer un sanglier ? De part et d’autre c’est la même ignorance de la perspective, mais c’est aussi parfois le même bonheur à silhouetter tel ou tel animal. Qu’on regarde la gazelle entourée par les chiens ([fig. 21,] A), le cheval ([fig. 23,] A), la chèvre et l’autruche de la [figure 24,] B pour ne rien dire de la vache placide et de l’âne qui brait de la même planche. On ne trouvera rien de mieux dans la série des gravures rupestres sud-oranaises. Et c’est une chose à noter aussi que les dimensions sont les mêmes. Ici comme là les figures sont grandes, la plupart ont de 0 m. 50 à 0 m. 75, c’est-à-dire que la somme de travail est considérable. Nous ne sommes plus en présence de graffitti œuvre de quelques minutes de désœuvrement, il faut supposer chez l’auteur un travail soutenu et une certaine habitude de la main.
| E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. | Pl. XVII. |
Cliché Gautier
33. — GRAVURES RUPESTRES A OUAN TOHRA
sur grès éo-dévonien.
Les figures ont été passées à la craie.
Cliché Laperrine
34. — TYPE DE GRAVURES RUPESTRES SUR GRANIT (Hoggar).
Fig. 24. — Ouan Tohra.
A, d’après une bonne photographie ; le bovidé du milieu a 0 m. 50 de la tête à la queue. B, 0 m. 15 et 0 m. 20. C, 0 m. 20. D, 0 m. 75 de la tête à la queue. E, personnages d’en haut, 0 m. 10, celui d’en bas. 0 m. 20.
(Figure extraite de L’Anthropologie. Masson et Cie. édit.)
Pourtant les gravures de l’Ahnet se distinguent de celles de Zenaga, non seulement par l’absence de patine, mais encore par la différence de facture. M. Flamand, en matière de gravures sud-oranaises, distingue le trait profond, régulier, qui caractérise les gravures antiques et le « pointillé produit par une série linéaire de percussions », qui caractérise les gravures libyco-berbères. Celles qui nous occupent ne sont ni gravées profondément ni pointillées par percussion ; la patine superficielle de la roche a été enlevée par grattage, tantôt suivant des lignes, tantôt sur de larges espaces ([fig. 21,] A ; [fig. 23,] C ; [fig. 24,] A), tantôt sur la totalité de la figure (voir surtout [fig. 20,] A). Erwin de Bary note, dans l’Aïr, au rocher de Dakou, « des figures d’hommes, de chameaux et de chevaux qui y sont gravées. Les dessins ne sont pas taillés dans la pierre à l’aide d’un ciseau et résultent seulement d’un grattage[90] ».
Notez d’ailleurs que nous sommes au désert où les roches sont couvertes d’une patine très foncée. Les grès éodévoniens en particulier sont des masses de quartz peintes en noir ; la moindre égratignure, le moindre grattage fait apparaître un dessin très blanc sur fond très noir. Avec une pareille matière le graveur obtient avec un minimum d’effort un maximum d’effet utile.
Déjà, à Barrebi, nous avions vu apparaître entre les graffitti libyco-berbères et les gravures anciennes un type de transition. Ce type s’affirme au Mouidir-Ahnet.
La décadence ici a été bien plus lente et progressive, les traditions de gravure se sont maintenues plus longtemps.
En résumé la race berbère, qui dans le Tell a perdu d’assez bonne heure ses anciennes aptitudes artistiques, les a conservées au contraire dans le Sahara jusqu’à une époque voisine de nous.
Station de Timissao. — On a longuement insisté sur les stations du Mouidir-Ahnet, qui présentent un intérêt particulier. Celle de Timissao a beaucoup d’analogies avec elles malgré la distance.
La station de Timissao a été signalée par le colonel Laperrine. Elle se trouve à côté du puits dans une caverne de la falaise en grès éodévonien. Le mot caverne est ambitieux, il faudrait dire plutôt abri sous roche. De cette grotte, si l’on veut, le plancher, les murs et le plafond sont couverts de gravures et d’inscriptions que j’ai examinées d’une façon un peu sommaire ([fig. 25]).
Ici, au contraire d’Ouan Tohra, il existe quelques dessins qui paraissent anciens. Par la patine ils ne se distinguent pas de la roche, il est vrai que ce signe a moins de valeur ici qu’ailleurs. Tous ces dessins, en effet, sans exception sont sur le plancher de la grotte, c’est dire qu’ils ont été foulés par les pieds de générations, ils ont dû se patiner plus vite. Mais le trait est profond et assez net. Noter dans la figure 4 la longueur disproportionnée des cornes. Évidemment l’artiste a campé le corps de son animal de trois quarts et la tête de profil, pour mettre les cornes en valeur ; cette recherche de l’effet et cette pose compliquée sont dans le nord caractéristiques des plus vieilles gravures.
Les animaux représentés sont actuels cependant. 7 semble bien représenter un bœuf de l’espèce Bos ibericus. Et je crois que 4 et 6 représentent des antilopes adax. Notons pourtant que Pomel[91], à propos d’animaux analogues, propose d’une façon tout à fait affirmative l’identification avec l’antilope oryx (cf. Leucoryx Licht), encore qu’il n’en ait pas authentiquement constaté la présence dans la faune quaternaire algérienne. Mais l’oryx ne se trouve plus aujourd’hui qu’en Égypte, l’adax au contraire est un familier du Sahara algérien, et ses cornes ressemblent à celles de l’oryx, assez du moins pour qu’il soit imprudent de vouloir les distinguer sur une gravure rupestre.
Fig. 25. — Gravures rupestres des stations de Foum Zeggag (1) ; de Ouan Tohra (2, 3, 5) ; de Timissao (4, 6, 7).
Réduction au vingtième d’après calques et estampages (sauf 1 qui a été simplement dessiné).
(Figure extrait de L’Anthropologie. Masson et Cie, édit.)
Stations Ifor’ass. — Dans l’Adr’ar des Ifor’ass je suis en mesure de signaler quatre stations d’importance inégale, malheureusement je n’ai pas pu en étudier sérieusement une seule.
Avant d’arriver à notre campement de l’oued Taoundrart, à trois kilomètres environ, j’ai vu quelques lettres tifinar’ et un dessin informe d’animal ; le tout était gravé sur une roche éruptive.
Une très belle station se trouve à Ras Taoundrart dans les gorges de l’O. Assanirès. Les dessins sont gravés sur une muraille presque verticale de granit. Les inscriptions tifinar’ y abondent ; les dessins sont du type libyco-berbère saharien, un certain nombre de chameaux, et beaucoup de chevaux, des lions.
M. Chudeau a vu une station de gravures rupestres sur granit à In Fenian ; trois ou quatres figures, dont un cheval.
Enfin dans l’oued Tougçemin, à trois kilomètres est du campement, j’ai vu sur granit quelques autruches et un animal informe où on aurait pu reconnaître une girafe.
En somme, dans l’Adr’ar des Ifor’ass la présence des gravures rupestres est incontestable, elles ressemblent à celles du nord, autant qu’on peut en juger après un examen sommaire, elles sont toutes du type récent ; ici où le grès fait défaut la matière préférée est le granit.
Stations du Hoggar. — M. Chudeau a signalé de très beaux dessins rupestres au Hoggar, au confluent des oueds Outoul et Adjennar, entre Tamanr’asset et Tit ; une girafe paissant, en particulier, est fort bien réussie.
Sur cette même station peut-être, ou en tout cas sur une autre toute voisine, dans l’oued Adjennar, Motylinski nous donne des détails plus circonstanciés[92]. Il signale en effet une girafe — puis beaucoup de bœufs ou de vaches qui semblent analogues à ceux de l’Ahnet (il en est de bâtés ; Motylinski mentionne à leur cou des appendices, cordes ou fanons (?) qu’on retrouvera sur nos figures) — beaucoup d’autruches aussi — une chasse au mouflon avec chiens qui fait songer au tableautin de Taoulaoun, — des chevaux, des ânes, des méharis assez soignés pour qu’on distingue la forme de leur selle, ils portent la rahla actuelle, au pommeau en forme de croix — deux vaches à bosse et une autruche sont non pas gravés mais dessinés à l’ocre, ce qui semble exclure une antiquité reculée.
Motylinski nous signale une autre belle station dans une partie éloignée du Hoggar, tout à fait au nord, aux limites du Mouidir, à la gara Tesnou. Il y a dessiné sur son carnet, un peu trop sommairement, un éléphant qui pourrait bien être ancien.
D’autre part il a silhouetté à Tit une vache à très grandes cornes, dont on aimerait à savoir si ce n’est pas un Bubalus antiquus. Ce serait fort intéressant, malheureusement il est tout à fait impossible d’être affirmatif.
Motylinski signale brièvement un certain nombre d’autres stations au sommet de la Koudia.
Oued Medjoura — une vache bâtée avec appendices au cou.
Oued Tér’oummout (sources de l’oued Tamanr’asset) — animaux et inscriptions.
Iberrahen (sources de l’oued In Dalladj) — un incontestable « cavalier gétule ».
En somme le Hoggar serait un beau champ d’études pour amateur de gravures rupestres. Les mauvais graffitti abondent, mais il y a un grand nombre de belles gravures, comparables à celles de l’Ahnet ; à la matière près pourtant ; car ici le grès fait défaut, comme dans l’Adr’ar des Ifor’ass on a employé ici le granit ou les roches éruptives. (Voir pl. XVII, [phot. 34.])
Stations de l’Aïr. — L’Aïr aussi mériterait une étude détaillée, qui est actuellement impossible ; Chudeau signale, entre le Hoggar et l’Aïr, à quelques centaines de mètres au nord de l’aguelman du Tassili Tan Tagriera, dans les grès dévoniens, une grotte avec quelques beaux dessins rupestres. Il en a revu dans l’Aïr ; — dans le massif d’Agouata, au voisinage d’Aguellal ; — et enfin, près de Takaredei, à deux kilomètres à l’ouest du cimetière des Iberkor’an ; ces derniers, les plus méridionaux connus dans la région représentant deux girafes.
Foureau[93] nous renseigne sur deux autres stations de l’Aïr, Tilmas Talghazi et oued Tidek (fig. 388, 389, 390, 391, 392, p. 1087 à 1093). On y voit figurés une girafe, des autruches, de mauvais chameaux, des chevaux, des bovidés, des singes peut-être, des hommes sans armes, en tunique courte et flottante et à coiffure compliquée. Ces gravures seraient plus anciennes que les caractères tifinar’ et arabes qui les accompagnent ; pourtant la facture est pointillée, ce qui serait considéré dans le nord comme un indice de médiocre antiquité.
Les grafitti libyco-berbères sont eux aussi fréquents dans l’Aïr, au moins dans le nord. Chudeau a noté les derniers dessins de ce type à Aguellal ; à une centaine de mètres au nord de l’inscription qui signale le passage de la mission Foureau-Lamy. Les quelques chameaux figurés en ce point sont accompagnés d’une inscription en caractères arabes, qui par la patine semble du même âge que les dessins.
Foureau et Chudeau s’accordent à noter la disparition des gravures, en même temps que celle des Redjems au sud de l’Aïr dans les régions Haoussas et Bornouannes.
Stations du Niger et du Sénégal. — Enfin les explorateurs soudanais nous signalent la limite sud des gravures sur les bords du Sénégal et du Niger.
« Pendant la mission Tagant-Adrar M. Robert Arnaud découvrait en Maurétanie sénégalaise, dans les abris sous roche de la gorge de Garaouat des dessins et des inscriptions rupestres » peints en noir et en rouge[94].
M. Desplagnes a publié dans son livre des gravures et inscriptions nigériennes. Les figures 81 et 82 de la planche XLII représentent des caractères tifinar’. Sur la figure 89 de la planche XLVI on voit des « cavaliers numides » du type habituel.
En revanche les figures 84 (pl. XLIII) — 85 et 86 (pl. XLIV) — 90 (pl. XLVI) n’ont plus qu’un rapport bien lointain avec les graffitti libyco-berbères. Il y a peut-être quelque parenté, car on croit reconnaître un motif commun, la sandale ou empreinte de pied. Mais l’ensemble est très aberrant, nous entrons là dans un nouveau monde, une province à part de dessins soudanais.
En somme, partout où on a été à même de constater des limites, nos gravures rupestres, comme les redjems, ont la même extension que la race berbère elle-même.
Inscriptions tifinar’. — On a dû être très bref sur les inscriptions tifinar’ (libyco-berbères ? libyques ?) ; on s’est borné à les mentionner incidemment. C’est qu’elles se défendent contre toute tentative d’énumération par leur nombre immense, et contre toute tentative d’explication par le mystère qui les entoure et qui n’est pas dissipé.
L’alphabet tifinar’ est phonétiquement connu, les Touaregs ont conservé l’usage actuel de cette écriture. En 1903, au puits de Ouan Tohra, nous avons trouvé un caillou couvert de caractères fraîchement tracés à l’ocre ; c’était une circulaire rupestre faisant connaître aux caravanes notre présence dans le pays.
| E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. | Pl. XVIII. |
Cliché Augé
35. — INSCRIPTION SUR GRÈS ALBIEN
au Ksar d’Abani, près Tesfaout.
Les lettres, indistinctes, ont été probablement passées à la craie.
Cliché Augé
36. — INSCRIPTION SUR GRÈS ALBIEN
au Ksar d’Abani (suite de la précédente)
Cette inscription donnée par les indigènes comme hébraïque est évidemment berbère.
Il était donc légitime d’espérer que des indigènes érudits pourraient nous aider à déchiffrer les vieilles inscriptions. Il semble qu’il faille renoncer à cet espoir. M. Motylinski, dans son récent voyage, qui s’est terminé si malheureusement par sa mort, s’était attaché spécialement à résoudre ce problème et il résulte de ses notes manuscrites qu’il a échoué.
Les vieux tifinar’ sont indéchiffrables pour les Touaregs eux-mêmes. Toute leur archéologie se résume en quelques légendes de folklore. Caractères et dessins sont attribués à des personnages mythiques, le peuple des Amamellé, un personnage qu’ils appellent Élias. On trouve déjà ces noms dans un texte donné en appendice dans la vieille grammaire d’Hanoteaux. Sous bénéfice d’inventaire il me semble que Amamellé et Élias sont assez analogues aux Djouhala d’Algérie, constructeurs des dolmens, une personnification de la race berbère préislamique, avec laquelle le Berbère converti renie toute parenté.
Si le voile doit jamais être levé ce sera sans doute par la philologie moderne, à la suite des méticuleuses monographies de dialectes Berbères, qui ont été amorcées par M. R. Basset, mais qui sont encore loin de leur conclusion. Ce jour-là les épigraphistes trouveront au Sahara une ample matière, mais peut-être de qualité médiocre.
Conclusions générales. — Cette longue étude analytique comporte, je crois, des conclusions générales.
A propos des gravures anciennes, à plusieurs reprises, j’ai refusé d’adopter les identifications auxquelles s’est arrêté Pomel. Ce n’est pas lui manquer de respect que de critiquer le point de vue trop paléontologique auquel il s’est placé, dans une série de monographies paléontologiques, où l’étude des gravures rupestres est accessoire. S’il veut reconnaître, par exemple, dans une autruche évidente, un grand échassier indéterminé, c’est que a priori il imagine un cadre quaternaire, climat humide et grands marais. Il s’est trouvé entraîné par son point de départ à supposer aux gravures rupestres une précision de planche anatomique dont elles sont malheureusement bien éloignées. Des déterminations qu’il a proposées il n’en subsiste que deux tout à fait incontestables ; celles de l’éléphant et du Bubalus antiquus : mais l’éléphant a subsisté en Berbérie jusqu’en pleine époque historique, et il est possible que nous ayons sur le Bubalus antiquus un texte de Strabon[95]. Sous bénéfice d’inventaire et jusqu’à plus ample informé, l’âge quaternaire des gravures rupestres anciennes n’est rien moins que prouvé.
L’étude des gravures rupestres sahariennes justifie et précise la distinction entre les deux catégories de gravures, anciennes et libyco-berbères. D’autant que dans chacune de ces catégories nous avons le portrait de l’artiste : d’une part un homme coiffé de ce qui semble bien être des plumes, armé d’un bouclier à double échancrure, d’une hache manifestement néolithique, d’arc et de flèches[96]. D’autre part le « cavalier numide » avec son bouclier rond et ses trois javelots.
Mais aussi longtemps qu’on a connu seulement les gravures algériennes, il y a une telle différence entre les deux catégories, leurs domaines apparaissent si tranchés, les factures si différentes, qu’on a pu imaginer un abîme entre les deux. Pour Pomel c’est l’œuvre de deux races tout à fait différentes, l’une quaternaire et peut-être nègre ; l’autre berbère et toute récente.
L’étude des gravures sahariennes rétablit la continuité ; on suit désormais les étapes, les dégradations successives qui conduisent des plus belles gravures anciennes aux plus immondes graffitti modernes ; la graduation de la décadence est établie : les gravures de Mouidir-Ahnet sont le missing link. Il en est d’incontestablement libyco-berbères qui sont dans le dessin étroitement apparentées avec d’autres incontestablement anciennes. Comparez par exemple les scènes de chasse de part et d’autre, la chasse à l’autruche dans Pomel[97], et au mouflon sur les roches de Mouidir[98]. Tout cela prend l’apparence d’une école unique progressivement atrophiée : et dès lors il devient difficile d’imaginer que les gravures soient l’œuvre de deux races différentes, il semble que tout soit berbère et on peut d’autant moins reculer les gravures anciennes dans une antiquité extrêmement lointaine.
J’imagine que les causes de la décadence sont assez faciles à dégager. Et sans doute faut-il faire sa part au triomphe de l’islamisme iconoclaste. Mais il y a autre chose. Tous les dessins, même les plus récents ont été gravés avec un instrument en pierre, il suffit pour s’en rendre compte de s’essayer à reproduire une gravure sur la roche même d’une station. On n’y parvient pas avec la pointe d’un couteau ou d’une arme en fer, le trait obtenu est infiniment trop délié, filiforme et presque invisible ; qu’on essaie avec une pierre et on réussit sans peine en très peu de temps. Aussi bien cette constatation n’est pas nouvelle, elle n’a pas échappé à Pomel et à Flamand. Je crois même qu’on peut expliquer comme suit l’énorme différence de facture entre les deux types libyco-berbères, le saharien et l’algérien (voir par exemple la [planche 25,] nos 2 et 3). Les gravures du type algérien, en pointillé à grands éclats (no 3) ont été exécutées avec une pierre quelconque, sans pointe, un caillou contondant, à une époque ou les pointes néolithiques n’étaient plus d’usage courant, ou par un individu qui s’en trouvait démuni. Les gravures du type saharien (no 2) ont été exécutées avec une pointe de silex. Et dès lors on comprend bien que les gravures de ce type inconnues dans le nord, abondent au Sahara, puisque, aussi bien, l’usage des armes et des outils en pierre s’est de toute nécessité conservé bien plus longtemps au cœur du continent qu’au voisinage de la Méditerranée.
Au surplus les Touaregs actuels ne gravent plus ; je n’ignore pas que Rohlfs a trouvé au désert de Libye un dessin rupestre de bateau à vapeur, mais je parle du Sahara occidental, et d’ailleurs on ne peut pas tirer de conclusions générales d’une fantaisie individuelle. Ce qui est certain, en règle générale, c’est que le Touareg a continué à considérer les pierres comme la seule matière qui se prête à l’écriture, encore aujourd’hui il les couvre de tifinar’ et de dessins généralement géométriques (voir la [fig. 17,] no 11). Ils sont particulièrement abondants dans la grotte de Timissao. Mais ce n’est plus de l’écriture gravée, elle est peinte, généralement à l’ocre ; d’ailleurs le Touareg, grand ornemaniste en cuir est assez familier avec les couleurs minérales. Il se peut au surplus qu’il y ait eu une ancienne alliance entre la gravure et la peinture rupestre ; dans certaines figures comme le bélier coiffé d’un disque ([fig. 14]), tout l’espace circonscrit par le trait extérieur est creux et parfaitement lisse ; on imagine volontiers que cet évidement devait être recouvert d’un enduit coloré. En tout cas la substitution d’une mode à l’autre, de la peinture à la gravure, doit se rattacher à la disparition des derniers outils en pierre. On sait d’ailleurs que cette disparition dans l’Afrique du nord est assez récente et on dira tout à l’heure que chez le Touaregs en particulier il ne faut pas gratter beaucoup pour retrouver le néolithique.
En somme la gravure rupestre semble avoir suivi pas à pas la décadence du lithisme. Sous cette réserve qu’une synthèse est peut-être tout de même prématurée, on se représenterait hypothétiquement comme suit les phases de la gravure rupestre.
A. — L’époque des belles gravures sud-oranaises, néolithisme exclusif. La gravure est un art qui a ses ouvriers habiles, et même c’est un art religieux, le bélier casqué a été certainement l’objet d’un culte (Ammon, alias Bou-Kornéin le cornu).
B. — Libyco-berbère saharien. La gravure n’a plus de sens religieux, elle n’excite plus le même intérêt, l’influence du christianisme puis de l’Islam se fait sentir, mais au Sahara du moins le néolithisme persiste et avec lui les outils et les procédés de la gravure.
C. — Libyco-berbère méditerranéen le lithisme est en voie d’extinction, la gravure devient tout à fait grossière, de très bonne heure dans la zone méditerranéenne, où la phase B n’existe pas, beaucoup plus tard au Sahara.
La limite chronologique entre A et B apparaît nettement, la disparition de l’éléphant et l’apparition du chameau, phénomènes historiquement datés, nous reportent approximativement au début de l’ère chrétienne.
Il est difficile de dire jusqu’à quelle époque le libyco-berbère saharien a pu se maintenir ; jusqu’à une époque peut-être beaucoup plus rapprochée de nous qu’on n’imagine, et l’expression « cavalier numide ou gétule » serait mal choisie s’il fallait la prendre à la lettre. Le Berbère est étonnamment conservateur, les Touaregs cavaliers du Niger conservent encore aujourd’hui dans ses traits essentiels l’armement des stèles du musée d’Alger, les trois javelots qu’ils lancent en galopant avec une adresse stupéfiante, dit-on, fidèlement transmise de génération en génération depuis Massinissa.
Sur le terminus a quo des plus anciennes gravures, il est impossible de se prononcer, il est pourtant, je crois, de prudence élémentaire, et jusqu’à plus ample informé de ne pas les mettre en parallèle avec nos gravures européennes sur os et sur pierre, contemporaines du mammouth et du renne.
Il reste à ajouter ceci. Dans l’état actuel de nos connaissances, l’extrême rareté au Sahara des gravures rupestres de type ancien reste un fait frappant. Sans doute il y en a d’incontestables à Timissao et je crois bien qu’il faut rattacher à cette catégorie une girafe de l’O. Tar’it dans l’Ahnet. Mais nous ne savons pas du tout quel temps il faut pour patiner une gravure ; à coup sûr j’ai cherché vainement des gravures anciennes à la station si riche d’Ouan Tohra, et dans une station quelconque du Sud-Oranais pareille recherche, je crois, ne fût pas resté vaine. C’est l’Algérie qui reste le pays classique des vieilles gravures, les plus beaux échantillons, et les plus nombreux sont là. On a l’impression qu’au Sahara ces Berbères graveurs sont venus tardivement.