II. — Les Dunes.
Lorsque, dans nos climats, nous trouvons les dunes localisées au voisinage de la mer, nous admettons sans difficulté qu’elles ont été édifiées en collaboration par la mer et le vent, l’une fournissant les matériaux et l’autre la mise en œuvre. On ne s’est jamais demandé, je crois, si les dunes désertiques ne présupposeraient pas, elles aussi, une collaboration analogue de deux érosions, fluviale et éolienne. D’ailleurs, pour expliquer ces énormes amas croulants, qui donnent à première rencontre une impression d’instabilité et de fluidité, la tendance, si naturelle, à s’exagérer le rôle du vent a déjà conduit des géographes éminents à des conclusions qui ont dû être abandonnées. On s’est représenté l’armée des dunes progressant lentement, mais sûrement, d’est en ouest, à travers tout le continent du Nil à l’Atlantique, sous la poussée d’un alizé hypothétique[30]. Il a fallu reconnaître, depuis les études de M. Rolland, que les dunes sont stables, au moins dans leurs contours généraux, et dans les courtes limites de temps d’une mémoire humaine. Les vieux guides indigènes retrouvent l’erg tel qu’ils l’ont toujours connu depuis leur enfance, avec ses mêmes sommets, ses mêmes cols, ses mêmes détails caractéristiques, auxquels traditionnellement on reconnaît le chemin. L’alluvion éolienne, à coup sûr, a une action puissante à la longue sur le modelé, mais pas plus rapide, semble-t-il, que l’alluvion fluviale dont les effets sont parfois instantanés dans le détail, mais ne sont pas immédiatement sensibles dans l’ensemble. Pour les dunes, comme pour les vallées d’érosion, il y a un profil d’équilibre, un point au delà duquel les modifications deviennent insensibles.
On peut aller plus loin. Je ne sache pas qu’il existe d’études détaillées nombreuses sur la composition des sables désertiques ; et je ne suis malheureusement pas en état de combler cette lacune ; mais un petit nombre de gros faits, qui sautent aux yeux, empêchent de souscrire à cette phrase de M. de Lapparent : « la vraie dune [saharienne] est caractérisée par l’uniformité de sa composition[31] ». L’affirmation est de G. Rolland, et s’applique par conséquent aux grands ergs algériens, plus particulièrement à l’erg oriental. Dans ces limites elle est très intéressante, mais on ne peut pas l’étendre à l’ensemble du Sahara. Dès qu’on dépasse In Ziza vers le sud et qu’on entre par conséquent dans la zone nigérienne, on constate un changement dans la nature du sable, il devient poisseux et salissant, il colle à la peau ; c’est une surprise physiquement désagréable pour qui vient du nord où il n’est pas nécessaire d’être musulman pour trouver efficaces les ablutions au sable. La moindre analyse chimique serait plus convaincante qu’une impression de peau : du moins celle-ci n’est-elle pas personnelle, tous les Européens l’éprouvent ; le sable du Tanezrouft semble mélangé d’argile, il participe de la nature du sol, où, à côté des quartzites, les micaschistes, chloritoschites et autres argiles métamorphisées tiennent une grande place en superficie. Notons cependant, que dans ce Tanezrouft méridional nous avons vu des brumes sèches prodigieusement opaques, qui laissent un dépôt argileux très net, et qui viennent de l’Adr’ar des Ifor’ass, où elles sont en relation avec les tornades. La présence dans le sable d’éléments argileux pourrait donc avoir une cause climatique et non géologique. Il est facile d’ailleurs d’invoquer d’autres faits plus probants. A propos de l’Iguidi, le lieutenant Mussel écrit : « le sable des dunes contient une quantité infinie de petits grains noirs dus à la décomposition des schistes[32] ». Et tout près de l’Iguidi, à la lisière occidentale de l’erg er Raoui, à Tinoraj par exemple, j’ai vu en effet le sable des dunes mélangé sur toute son épaisseur de petites paillettes noires, en telle abondance que la coloration générale s’en trouve nettement assombrie. Si nous sommes ici déjà en dehors de la zone schisteuse, du moins en sommes-nous tout près. D’après M. Chudeau, à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest d’Agadès, il existe une roche siliceuse rouge violacée ; toutes les dunes qu’elle supporte ont la même teinte. Le sable pur, aux grains « exclusivement quartzeux, individuellement hyalins ou légèrement colorés en jaune rougeâtre par des traces d’oxyde de fer, et qui prennent en masse une teinte-d’or mat », ce sable classique étudié par G. Rolland ne se trouve qu’à l’est de la Saoura, dans la zone où les grès dévoniens et crétacés jouent un rôle prépondérant.
Nous sommes donc amenés à conclure qu’il y a un lien entre la géologie du sol et la composition des dunes qui le couvrent. Les dunes sont beaucoup plus locales, beaucoup plus en place qu’on ne l’imaginait. Le sirocco a beau être un puissant agent de transport, de triage et de classage, il n’a cependant pas déplacé beaucoup les matériaux qu’il a remaniés et entassés.
Allons plus loin. On a dégagé quelques-unes des lois qui président à la formation des dunes. On sait qu’une dune se forme toujours autour d’un obstacle naturel, dont la résistance matérielle au vent force le sable à se déposer. Toutes les dunes ont en profondeur un squelette rocheux ou terreux, apparent ou non. En bien des points du Sahara, à In Salah par exemple, il suffit d’élever un mur pour le retrouver enfoui sous le sable l’année suivante. La lutte acharnée que tant de ksars livrent au sable envahisseur, et qui a fourni des arguments à la théorie des dunes en marche, n’a pas d’autre cause. En bâtissant le ksar, ses maisons et les murettes de ses jardins, l’homme a créé la dune contre laquelle il lui faut défendre ses cultures, et qui est d’autant plus redoutable qu’elle est nouvelle et que le profil d’équilibre est plus loin d’être atteint.
On sait aussi que ces longs couloirs nets de sable, qui s’étirent à travers les ergs et qu’on appelle, suivant les lieux, gassi ou feidj, trahissent un certain parallélisme qui ne peut pas être fortuit. Cela ressort nettement sur les cartes de l’erg oriental, dressées d’après F. Foureau, et sur les cartes des ergs occidentaux, Iguidi compris, dressées par les officiers des oasis (cartes Niéger, Prudhomme, itinéraire Flye Sainte-Marie). Le parallélisme n’existe pas seulement entre gassis voisins : d’un bout à l’autre de la zone des grandes dunes, sur les bords de l’Igargar comme dans l’Iguidi, la direction des feidjs est à peu près la même, oscillant entre nord-sud et nord-ouest-sud-est. D’un fait aussi général il faut une explication générale, et le vent seul peut la fournir, on l’a dit depuis longtemps[33]. Il n’est pas douteux que nous ayons là un enregistrement mécanique de la direction du vent dominant qui est le vent d’est. Mais cette explication, pour exacte qu’elle soit, n’est pas suffisante, car elle ne rend pas compte de tous les faits observés.
Il est incontestable qu’il y a un rapport étroit entre la direction des feidjs comme aussi des contours extérieurs de l’erg d’une part, et celle des oueds quaternaires d’autre part. Qu’on prenne la carte de l’Algérie à 1 : 800000, feuille 6. Il saute aux yeux que les gassis du Grand Erg sont la prolongation rectiligne des oueds descendus du Hoggar. Le plus important de tous les gassis, le gassi Touil, correspond, comme il sied, à l’O. Igargar.
L’erg de Timimoun tout entier est encadré sur trois faces par trois grands oueds, Seggueur à l’est, Meguiden et sebkha du Gourara au sud, O. Saoura à l’ouest. Sur beaucoup de points, presque partout à ma connaissance, le long de la Saoura tout entière, sur les bords de la sebkha du Gourara, l’encadrement est rigoureusement exact. La dune vient mourir sur la rive. L’erg er Raoui est limité à l’ouest sur toute son étendue par l’O. Tabelbalet. De l’Iguidi à peine entrevu nous savons du moins avec certitude qu’il est limité à l’ouest sur 150 km. par l’O. Menakeb. Tout le long de l’O. Messaoud, de Foum el Kheneg à Rezegallah, le lit de l’oued principal, ses faux bras, les lits de ses affluents sont régulièrement longés de minces cordons de dunes, avant-coureurs de l’erg ech Chech, qui s’étirent pendant des dizaines de kilomètres, collés aux rives occidentales.
En somme, presque toutes les lignes topographiques de l’erg, contours extérieurs, tracé des gassis, coïncident avec des tronçons du réseau quaternaire sous-jacent. Rien de plus naturel, la dune, on le sait, se modèle nécessairement sur le relief, qui est lui-même l’œuvre de l’érosion ; il faut donc bien que la topographie de l’erg laisse transparaître l’érosion quaternaire ; de par les lois mécaniques de leur formation, les dunes devaient s’enraciner sur les lignes de falaises, d’autant que la plupart des oueds coulent nord-sud, normalement à la direction du vent dominant.
Voici un autre fait connexe. On sait depuis longtemps que les ergs ne sont pas au désert les régions les plus désolées, ils ont de beaux points d’eau et de beaux pâturages, mais c’est un fait dont on donne généralement une explication incomplète. On se borne à invoquer la perméabilité des dunes qui en fait de précieux réservoirs d’humidité ; la plus belle dune du monde ne peut rendre plus qu’elle n’a reçu, et les pluies locales au Sahara sont trop rares pour alimenter un point d’eau sérieux ; sur un point déterminé, il peut s’écouler dix ans d’un orage à l’autre ; les nappes pérennes sont nécessairement alimentées par le drainage souterrain d’énormes superficies. Il est a priori vraisemblable que les puits et les sources, dans l’erg comme partout ailleurs, sont en relation avec la circulation souterraine, à laquelle il va sans dire que les dunes apportent une contribution très précieuse.
A posteriori presque toujours, dans l’erg, la nappe est dans le sol et non pas dans le sable ; presque toujours aussi les points d’eau jalonnent le lit d’un oued quaternaire (Saoura, O. de Tabelbalet, Menakeb, O. Messaoud, etc.). Il y a d’extrêmes différences au point de vue de l’humidité entre des fractions d’erg toutes voisines. L’erg intermédiaire entre celui du Gourara et l’Iguidi se subdivise en deux parties, l’erg Atchan et l’erg er Raoui ; tous les deux méritent leurs noms (« assoiffé » et « humide »). C’est que l’erg « humide » recouvre un grand oued venu de l’Atlas. L’autre, emprisonné au nord dans une cuvette sans affluent, est réduit à ses ressources locales d’humidité. L’Iguidi et l’erg du Gourara sont manifestement alimentés en eau par les grands oueds descendus de l’Atlas ou des Eglab. Le vieux réseau quaternaire, tout enseveli qu’il soit, conserve un reste de vie souterraine ; c’est lui qui fait l’habitabilité de l’erg.
Dès lors on peut se demander si la présence de l’eau, sur certains points privilégiés, n’a pas une influence sur la répartition des dunes[34]. Dans certains cas ce n’est pas douteux. Il me paraît évident, par exemple, que les grandes crues de la Saoura, en balayant son lit jusqu’à Foum el Kheneg, contribuent à arrêter la progression de l’erg. Il est évident aussi que les sebkhas opposent à la dune une résistance vigoureuse ; celle de Timimoun par exemple, assiégée au nord par d’énormes dunes, reste franche de sable dans toute son étendue. Il est clair que le vent n’a pas de prise sur le sable humide, et d’autre part, sur cette immense étendue, rigoureusement plane et désolée, le sable qu’il pousse n’est arrêté par aucun obstacle. Quel est le rôle des bas-fonds humides où l’eau reste assez douce pour alimenter de la végétation, parfois même arborescente (tamaris, retem, etc.), et qu’on appelle des nebkas ? Il est difficile de conclure. La végétation évidemment contribue à fixer le sable local, mais elle fait obstacle et arrête au passage beaucoup de sable en suspension. Une nebka est mamelonnée d’innombrables petites dunes, dont chacune est couronnée par une touffe ou un arbuste ; la plante pousse en hauteur désespérément pour échapper au sable qui monte. C’est un des épisodes les plus curieux de la grande lutte entre la dune et l’eau.
Au total, quelque incomplète que soit notre connaissance des causes, le fait est hors de doute. Le tracé des ergs est bien un calque grossier du réseau quaternaire enfoui. Mais ce n’est pas la seule relation qu’on puisse signaler entre les deux.
Nous connaissons assez bien aujourd’hui la partie du Sahara comprise entre l’Algérie et le Niger pour en esquisser une représentation d’ensemble, dans laquelle la localisation des grandes masses de dunes apparaît tout à fait curieuse. Elles sont dans les régions déprimées. C’est dans la région de Tar’it, je crois, que les altitudes maximum sont atteintes, environ 600 mètres à la base des dunes. Mais l’erg de Tar’it n’est qu’un promontoire avancé du grand Erg, qui dans son ensemble repose sur un socle moins élevé, de 300 à 500 mètres. Les ergs soudanais sont encore plus bas, dans le Djouf et sur les bords du Niger. Les parties élevées du Sahara, hammadas « subatliques », plateau du Tadmaït, pays des Touaregs, Tanezrouft, tout cela est rocheux, caillouteux, décharné et comme épousseté, l’inverse de l’erg. Lorsqu’on y rencontre des dunes, ce qui est rare, elles sont petites et d’ailleurs localisées dans des dépressions relatives. C’est un étrange contraste : les hauts sont impitoyablement balayés, raclés, polis et luisants : les bas sont enfouis sous d’énormes amas de sable. En schématisant, un peu, on pourrait poser la règle suivante : au-dessous de 500 mètres, région de l’erg ; au-dessus, zone des hammadas. Cela revient à dire que la loi de la pesanteur a présidé à la répartition des ergs. Voilà qui est singulier. Si mal connu que soit encore le processus d’alluvionnement éolien, si on voulait le définir et l’opposer à l’alluvionnement fluvial, on dirait, il me semble, que le premier échappe aux lois de la pesanteur, tandis que le second leur est étroitement soumis. Nous pouvons déjà entrevoir que l’alluvionnement fluvial est moins étranger à la répartition des dunes qu’on ne pourrait croire.
Regardons-y de plus près. L’Erg algérien se divise en deux grandes masses : l’Erg oriental, au sud d’Ouargla, et l’occidental, celui de Timimoun. Ils sont séparés par une grande étendue de plateaux calcaires où passe la grande route de Laghouat, Ghardaïa, el Goléa ; au sud de l’Algérie, c’est la seule large brèche dans la muraille des sables. Or l’Erg oriental est dans la cuvette de l’Igargar, l’Erg occidental dans la cuvette de l’O. Messaoud. Ce dernier se subdivise en trois tronçons séparés par de longs couloirs, au travers desquels ils tendent d’ailleurs à se rejoindre. Chacun de ces trois tronçons correspond à ceux des grands rameaux dont la réunion constitue l’O. Messaoud : l’erg de Timimoun recouvre les oueds constitutifs de l’O. Gourara, l’erg er-Raoui l’O. Tabelbalet, l’Iguidi l’O. Menakeb. On constate une tendance à l’accumulation des dunes précisément au point où les grosses ramifications quaternaires sont le plus serrées, au point de convergence.
Passons aux amas de dunes plus petits et excentriques au Grand Erg. Le couloir du Tidikelt entre le Tadmaït et le Mouidir-Ahnet est, en sa qualité de dépression, assez sablonneux, In Salah est assiégé par les dunes ; mais les agglomérations un peu notables, les petits ergs, forment deux groupes bien localisés. L’un, erg Iris-erg Tegan, est dans le grand maader au pied des pentes concentriques du Mouidir où tous les oueds du Mouidir convergent pour former l’O. Bota ; l’autre, erg Enfous, est dans une situation curieusement symétrique, dans le grand maader de l’O. Adrem, au point où convergent tous les oueds de l’Ahnet.
Plus au sud, entre l’Ahnet et In Ziza, le seul erg un peu considérable qu’on rencontre sur la route du Soudan est collé à l’un des plus grands oueds descendus du Hoggar, l’O. Tiredjert. On commence à soupçonner que les ergs se répartissent non pas directement d’après les altitudes barométriques, mais d’après la distribution des grands dépôts d’alluvions aux dépens desquels ils sont formés.
A priori, c’est tout naturel, quoique ce point de vue semble avoir trop échappé aux géographes. Reclus lui-même a écrit cette phrase étrange : « Si les Vosges, montagnes de grès et de sables concrétionnés, se trouvaient sous un climat saharien, elles se changeraient bientôt en amas de dunes comme celles du désert africain[35]. » Si les Vosges se trouvaient sous un climat saharien, le Mouidir nous donne un excellent exemple de ce qu’elles deviendraient. Qu’importe au vent, le grand architecte des dunes, que le grès soit pour les géologues du sable concrétionné ; pour lui c’est de la roche, et ce qu’il lui faut c’est du sable libre.
La phrase de Reclus est un curieux témoin de la difficulté que nous éprouvons, par manie catégorisante, à concevoir la complexité d’un processus naturel. Parce que les dunes sont un produit éolien, il faut que le vent suffise à tout expliquer, non seulement la forme extérieure des dunes, mais encore la production même du sable qui les compose.
Le climat désertique qui écaille les roches, les vents violents chargés de milliards de petits projectiles quartzeux, ce sont là assurément, comme on l’a remarqué, de puissants agents d’érosion. On a tout dit sur l’érosion éolienne, et pas assez peut-être sur ses limites. Les roches désertiques ont une surface lisse et luisante, on le sait, et qui atteste à coup sûr une usure éolienne, mais aussi la formation d’une croûte d’origine chimique, « une écorce brune, dite vernis du désert »[36]. Tous les grès du Sahara algérien sont recouverts de cette écorce, dont la couleur va du brun foncé (grès néocomiens) au noir de jais (éodévonien). Elle est particulièrement curieuse sur les grès éodévoniens, parce que la croûte superficielle noire contraste vivement avec le cœur de la roche, d’un blanc éclatant ; c’est une peinture étalée uniformément sur l’immensité des collines et des hammadas. La croûte est très dure et résistante, on le remarque particulièrement à propos des grès crétacés, qui sont plutôt tendres, et auxquels la croûte fait une carapace et une protection. Nul doute qu’il n’y ait là un obstacle à la puissance érosive du vent.
C’est peut-être à cette patine résistante que beaucoup de gravures rupestres doivent leur conservation. Les régions désertiques sont par excellence leur domaine ; elles sont rares dans le Tell, sans être tout à fait absentes. Cette distribution peut s’expliquer, au moins partiellement, par des causes historiques. Mais, sous bénéfice d’inventaire, on n’échappe pas à l’hypothèse que des causes climatiques aient pu jouer un rôle ; les gravures auraient été conservées en plus grande abondance là où les agents de destruction étaient le moins efficaces.
Les gravures préhistoriques dans l’Afrique du Nord sont plus difficiles à dater qu’en Europe, parce qu’une représentation d’éléphant ou de Bubalus antiquus, par exemple, n’offre pas en soi la même garantie d’âge reculé que la représentation d’un mammouth ou d’un renne. Il suffit en effet de remonter à Carthage pour retrouver l’éléphant dans la faune nord-africaine. L’attribution de gravures sahariennes à l’âge quaternaire reste donc hypothétique. Il en est pourtant de très vieilles et qui restent très nettes sous leur patine. Plusieurs milliers d’années d’érosion éolienne n’ont pas suffi à les effacer. Croit-on que ces égratignures auraient survécu pendant le même nombre de siècles à l’action de la pluie ? Leurs analogues européennes n’ont résisté qu’au fond des cavernes, sous le manteau protecteur des alluvions et des stalactites.
Au Sahara même, la presque totalité des gravures est sur des roches siliceuses, grès ou granite. Est-il vraisemblable que les indigènes se soient abstenus de parti pris de graver sur des calcaires, et peut-on leur supposer un pareil degré de discernement géologique ? Je connais une seule station de gravures sur calcaire (rive droite de la Saoura, à la hauteur du Ksar d’el Ouata, au point dit Hadjra Mektouba ; litt. « Pierres écrites ») ; au premier abord, on n’y voit qu’une multitude de grafitti libyco-berbères plus ou moins récents ; un examen plus attentif fait découvrir au contraire de très vieilles figures, mais floues et indistinctes, il faut chercher l’angle favorable d’éclairage pour en apercevoir les vestiges effacés. D’autre part on voit partout à la surface de la pierre, marquée en cuvettes et en rivulets, l’action des eaux pluviales ; il est clair que c’est la pluie qui a détruit les plus vieilles images par son action chimique sur le carbonate de chaux. Ainsi donc, même dans les pays où il pleut tous les dix ans, et sur les roches calcaires à tout le moins, l’action des eaux météoriques reste plus efficace que celle du vent. Aussi bien l’on s’est déjà demandé, je crois, ce que seraient devenus, sous nos climats, les hiéroglyphes d’Égypte, et sans doute n’a-t-on jamais mis en parallèle, au point de vue de l’intensité, les érosions éoliennes et pluviales. Mais comment n’a-t-on pas été frappé davantage de la disproportion extraordinaire entre les formidables amas de sable qui constituent les dunes et l’action érosive du vent, qui est supposée les avoir détachés de la roche grain à grain ?
Inversement, on sait que le climat désertique est au Sahara une apparition récente, puisque l’âge quaternaire a connu de grands fleuves ; et on ne doute pas que les roches sahariennes n’aient été soumises à l’érosion subaérienne, et par conséquent pluviale, depuis leur émersion, cela revient à dire à tout le moins depuis la fin de l’âge crétacé, et en beaucoup de points du Dévonien. Où veut-on que s’en soient allés les déchets d’une érosion qui s’est exercée pendant des âges géologiques ? N’est-il pas évident qu’ils doivent se retrouver quelque part, précisément dans les dépressions où les eaux les ont nécessairement entraînés, et où nous trouvons aujourd’hui les ergs ? Il semble naturel d’admettre a priori que le vent est le simple metteur en œuvre de matériaux qu’il a trouvés tout préparés. Là où les fleuves disparus avaient étalé des plaines sablonneuses, le vent a accumulé des dunes ; il a transposé des alluvions fluviales en « alluvions éoliennes ».
A posteriori, les faits précis abondent à l’appui de cette thèse. Dans les limites mêmes du Tell, il y a tendance à la formation de dunes au moins sur un point, le plateau de Mostaganem. Mais là les géologues sont sur un terrain qu’ils connaissent bien, ils n’hésitent pas à reconnaître que les dunes se forment sur place aux dépens des sables pliocènes. C’est plus au sud, dans le désert inconnu, pays des mirages, qu’on n’ose pas dériver les mêmes effets de causes analogues.
Sur les hauts plateaux, en bordure et au nord de l’Atlas saharien, court un cordon de dunes, d’Aïn Sefra à Bou Saada. J’ai longuement examiné la dune d’Aïn Sefra ; elle repose incontestablement sur des alluvions quaternaires à peu près exclusivement sableuses. Il est clair que l’une s’est formée aux dépens des autres ; à la base de la dune, les alluvions restées en place sont celles où l’oued actuel maintient quelque humidité attestée par de grosses touffes d’alfa ou de plantes désertiques (Voir [fig. 26]). Et d’autre part, que les alluvions quaternaires soient ici bien plus sablonneuses qu’argileuses, on se l’explique aisément si l’on songe à l’énorme place que tiennent les grès dans la chaîne des Ksour.
A l’ouest du Touat, sur l’itinéraire d’Adrar au djebel Heiran, on traverse un double cordon de dunes, qui recouvre exactement un double ruban de Quaternaire. La dune repose sur le sable nettement interstratifié de pellicules argileuses ; on a manifestement affaire à un ancien bras de l’O. Messaoud, devenu en quelque sorte intumescent par l’entassement éolien des alluvions jadis étalées.
La route qui va de Charouin aux Ouled Rached reste presque tout le temps au fond d’une immense cuvette d’érosion, bordée de falaises et semée de garas ; c’est le confluent de deux grands oueds quaternaires, représentés aujourd’hui par l’O. R’arbi (?) et la sebkha de Timimoun. On ne conçoit pas que dans cette grande cuvette, comme dans toutes les formations du même genre, le colmatage n’ait pas marché de pair avec l’érosion. On s’attendrait à trouver tout le fond tapissé d’alluvions ; en réalité, elles ne se sont conservées que dans la partie sud, où elles sont fixées par un restant d’humidité ; la sebkha de Timimoun se prolonge jusque-là par une languette de largeur insignifiante. Mais dans le nord, dans la partie de la cuvette de beaucoup la plus étendue, l’erg Sidi Mohammed remplit la dépression jusqu’au pied des falaises qui le bordent. Il est difficile de se soustraire à la conclusion que l’erg représente les masses alluvionnaires livrées par le desséchement et la pulvérulence au remaniement et au vannage éolien ([fig. 44,] p. 226).
Nous saisissons donc sur le fait, semble-t-il, en un certain nombre de points, la substitution directe, sur place, de la dune à l’alluvion quaternaire. Mais il va sans dire que l’âge du sable n’a aucune importance : le sable tertiaire vaut le quaternaire, pourvu qu’il soit libre.
Voici un gros fait, qui n’a jamais été mis en évidence et qui commence pourtant à apparaître bien net, sans contestation possible. Toutes les grandes masses d’erg au sud de l’Algérie, aussi bien à l’est qu’à l’ouest, dans le bassin de l’Igargar et dans celui de l’O. Messaoud, toutes celles du moins qu’on connaît un peu, reposent sur le même substratum géologique, le Mio-pliocène, le « terrain des gour » de M. Flamand, en d’autres termes sur les dépôts continentaux qui se sont accumulés pendant une grande partie du Tertiaire, à tout le moins pendant toute la durée de l’âge néogène, sur l’avant-pays de l’Atlas, alors en voie de surrection.
Sur l’Erg oriental, M. Foureau nous a appris que son ossature est faite de gour.
Le grand Erg occidental (Gourara) ne repose pas seulement sur le « terrain des gour », mais encore, à l’ouest et au sud, il le recouvre exactement ; depuis Tar’it jusqu’à Charouin les limites des dunes coïncident assez exactement avec celles du Mio-pliocène. En règle générale, les dunes semblent s’arrêter où commencent les roches anciennes, primaires ou crétacées.
Même observation à propos du groupe moins important des ergs Atchan et er-Raoui, qui sert de trait d’union entre l’erg du Gourara et l’Iguidi. Partout où j’ai pu les observer, j’ai vu le contour extérieur de ces ergs suivre à peu près le dessin irrégulier et fantaisiste des compartiments effondrés où les dépôts mio-pliocènes ont été conservés, tandis que les horsts de grès éodévonien restent nets de sable.
Enfin l’Iguidi lui-même, entre Inifeg et le Menakeb, semble avoir un substratum de garas, taillées dans une formation horizontale médiocrement épaisse puisque le sous-sol ancien transparaît fréquemment. Il est permis de croire que cette formation est encore mio-pliocène.
C’est là un ensemble de faits assez curieux, et ne serait-il pas hasardeux de vouloir expliquer par une coïncidence fortuite cette identité constante du substratum ?
Regardons-y de plus près d’ailleurs. Le « terrain des gour », comme l’a reconnu M. Flamand depuis longtemps, est composé de deux étages : A la base, et sur la partie de la tranche de beaucoup la plus considérable, des formations alluvionnaires, que l’on peut appeler miocènes pour la commodité de l’exposition ; elles varient d’épaisseur et sans doute aussi de composition ; mais le sable libre est prédominant. Au sommet, des calcaires à silex, des poudingues à ciment travertineux, une croûte calcaire de formation subaérienne, et d’âge supposé pliocène, épaisse à peine de quelques mètres et très dure.
Au pied de l’Atlas, dans les hauts des O. Namous et R’arbi, cette croûte est restée intacte, scellant dans le sous-sol les sables miocènes, elle constitue la surface d’immenses hammadas nettes de dunes. A mesure qu’on s’avance vers le sud et qu’on se rapproche du niveau de base, l’érosion plus active a déchiqueté la carapace, mettant en liberté les formations sableuses sous-jacentes, et l’erg commence.
En résumé, c’était une idée admise que l’allongement d’est en ouest et la disposition générale des grands ergs étaient en relation avec les vents dominants[37]. Les faits observés s’accordent mal avec cette hypothèse. Tout semble se passer comme si les grands ergs étaient à peu près en place, au point précis où le jeu de l’érosion, depuis le Miocène, avait accumulé les plus grandes masses de sable libre.
Il y a peut-être quelque impertinence à laisser aussi complètement à l’arrière-plan, dans une étude sur les dunes, le rôle propre du vent. Ce n’est pas assurément qu’on songe à méconnaître son importance, c’est qu’on a peu à ajouter à ce qui a été dit partout. Un point pourtant mériterait peut-être plus d’attention qu’on ne lui en a prêté d’ordinaire.
On sait comment la dune se comporte vis-à-vis de la chaleur solaire : elle l’emmagasine et la perd par rayonnement avec une quasi-instantanéité. Dans le jour, en été, la dune brûle, elle est inabordable pieds nus ; dès la tombée du jour, elle devient d’une fraîcheur délicieuse, tandis que les grandes masses rocheuses, les falaises de l’Ahnet par exemple, moins ardentes à midi, dégagent pendant la plus grande partie de la nuit une haleine de four, très pénible dans leur voisinage immédiat. Au campement d’Ouan Tohra, au pied d’une grande falaise gréseuse, le 7 juin à cinq heures du matin, le thermomètre marquait 33°, alors que, à un kilomètre de la falaise, il s’abaissait à 30°,8. Inversement dans l’erg er Raoui, au puits de Tinoraj, le 25 février à six heures du matin, l’eau contenue dans une cuvette à demi enfoncée dans le sable était gelée en bloc, un gobelet d’étain pris dans la glace y était si solidement fixé qu’on pouvait, avec l’anse du gobelet soulever la cuvette. Le thermomètre marquait cependant + 10° ; ce sont des effets comparables à ceux d’une machine à glace.
Cette instantanéité d’échauffement et de refroidissement est parfaitement expliquée par la porosité de la dune, qui multiplie sa surface d’absorption et de rayonnement. Quoique ces faits soient bien connus, je ne sais pas si l’on a suffisamment insisté sur leurs conséquences météorologiques probables.
Il s’ensuit en effet que, au Sahara, d’immenses espaces juxtaposés, ici région des grands ergs, là région des hammadas, doivent constituer, au point de vue météorologique, des entités aussi distinctes et aussi opposées que, à la surface du globe, les mers et les continents. La distribution des grands amas de sable doit avoir une influence considérable sur la distribution des pressions barométriques, et on la retrouverait apparemment dans le dessin des isobares. On peut imaginer par exemple que, en été, une zone cyclonique de basses pressions s’établit sur l’erg, et inversement en hiver une zone anticyclonique de hautes pressions. C’est là assurément une hypothèse extrêmement hasardeuse dans l’état actuel de nos connaissances, mais elle cadre assez bien avec le petit nombre des faits connus. On sait que les équinoxes au Sahara sont violemment orageux, comme si d’été à hiver les conditions météorologiques générales s’inversaient brusquement. D’autre part, dans le Sahara algérien, ce sont assurément les vents d’est qui dominent ; dans le Sahara marocain, au contraire, d’après Lenz, ce sont les vents d’ouest. Il est donc possible que, de par l’existence même des ergs et la distribution des pressions barométriques qui en est le corollaire, les vents aient une tendance à tourbillonner autour de la région des dunes ; ce qui nous aiderait à comprendre qu’un certain état d’équilibre ait été atteint.
En tout cas, une étude détaillée de l’action du vent sur les ergs devrait être nécessairement appuyée sur des connaissances météorologiques précises et étendues, qui nous font encore tout à fait défaut. Il faut donc renoncer à insister davantage sur la part et le rôle du vent dans l’amoncellement des grandes dunes[38]. Il va sans dire que cette part et ce rôle sont énormes, et on n’a pas naturellement la prétention de contester que l’erg ne soit une formation éolienne.
Pourtant les effets de l’action éolienne ont été exagérés ; on lui entrevoit d’incontestables limites. En règle générale, les grandes masses de dunes sont en place, là où l’érosion fluviale en avait accumulé les matériaux. Vis-à-vis d’elles le vent ne semble avoir qu’une puissance insignifiante de déplacement. Il en a trié les éléments, et surtout il les a vannés, emportant au loin en poussière impalpable les éléments argileux qui ne peuvent faire tout à fait défaut dans un dépôt sédimentaire, et ne laissant subsister que les grains de quartz pur ; surtout il a créé le modelé, entassant ce qui était étalé. On n’a pas la prétention d’établir là une loi qui s’applique à toutes les dunes et à tous les déserts du globe ; mais il semble bien que les choses se passent ainsi dans la partie du Sahara qui nous occupe. Nous sommes ici dans un désert tout jeune, au début d’une évolution péjorative, qui a commencé à la fin du Quaternaire, et dont l’homme a été le témoin.
Les dunes sont, en somme, le résultat d’un antagonisme direct, on dirait presque d’une lutte tragique entre le vent et les oueds, sur le champ clos restreint des dépôts alluvionnaires ; les dunes sont la maladie, et, pour ainsi dire, l’éléphantiasis dont meurent les oueds. La circulation superficielle est enrayée la première par l’obstacle mécanique des bourrelets de sable[39]. Puis toute la partie aval, ne recevant plus son contingent annuel de crues, tend à se dessécher, les alluvions se trouvent livrées sans défense par la sécheresse et la pulvérulence à l’action du vent, qui les éparpille, entassant ici une dune nouvelle, raclant ailleurs le sol jusqu’au roc, détruisant enfin la continuité du tapis alluvionnaire, c’est-à-dire le réservoir de la circulation souterraine. On saisit ainsi bien nettement le mécanisme de desséchement progressif à travers les siècles, sans qu’il soit nécessaire de faire entrer en ligne de compte la moindre aggravation du climat désertique.
Pour survivre en tant qu’habitat humain à la première apparition de ce climat de mort, la partie du Sahara qui nous occupe était bien outillée. Les puissantes ramifications de l’O. Messaoud étaient un monumental système d’irrigation naturelle susceptible de conduire les pluies de l’Atlas jusqu’au cœur du désert, jusqu’à Taoudéni. Et apparemment elles n’y ont failli qu’à la longue et progressivement, à mesure qu’elles s’engorgeaient. Si l’on en doute, qu’on songe à ce fait incontestable : des crues alimentées par les pluies de l’Atlas entre Figuig et Aïn Chaïr, en suivant le chenal de l’O. Saoura, parvenaient il y a cinquante ans à Haci Boura, il y a dix ans à Tesfaout. Mais l’O. Saoura est le seul, entre tant de fleuves puissants, qui soit resté à peu près libre de sable. Qu’on imagine le centre d’attraction et de vie qu’a dû être l’O. Messaoud, lorsqu’il colligeait toutes les pluies de l’Atlas entre Laghouat et l’O. Draa ! Un souvenir de cette époque meilleure s’est conservé dans la mémoire des indigènes, et, semble-t-il, dans le nom même de l’O. Messaoud, le « bienheureux ». Que le lit de l’O. Messaoud ait constitué jadis une route accessible jusqu’à Taoudéni aux bourriquots chargés de dattes, voilà qui n’est plus si invraisemblable, et cette légende pourrait bien être un souvenir.
Lors de la conquête de l’Algérie, cette puissante barrière de grands ergs, entrevue au sud de l’Atlas, passait pour infranchissable ; elle ne l’est pas à coup sûr à la circulation des caravanes, mais c’est pourtant bien une barrière, qui coupe au cœur du Sahara sa part d’humidité et de vie. Or, elle s’est édifiée lentement et grain à grain, elle n’a pas atteint du premier coup son étanchéité actuelle. Encore aujourd’hui elle a son point faible, la brèche de la Saoura. Qui sait à quelle époque peut-être récente d’autres brèches bienfaisantes se sont obstruées définitivement ?
| E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. | Pl. XI. |
Cliché Cauvin
21. — UN TROU D’EXPLOITATION A TAOUDÉNI
Au sommet les déblais ; au-dessous couches d’alluvions ; au fond le banc de sel.
Cliché Cauvin
22. — LA FALAISE D’ÉROSION QUI LIMITE LA CUVETTE DE TAOUDÉNI.