Plateaux Touaregs.

La partie étudiée des plateaux touaregs est l’extrémité occidentale d’une région beaucoup plus étendue et très uniforme, qui embrasse le Mouidir tout entier, et le Tassili des Azguers. C’est une auréole de grès éodévonien, qui s’étire d’est en ouest sur douze degrés de longitude, et qui joue au Sahara un rôle tout à fait considérable au point de vue humain.

La section étudiée embrasse le Mouidir occidental, l’Ahnet et l’Açedjerad, de Aïn Tadjemout à Ouallen soit une bande de 300 kilomètres de long.

On s’est efforcé déjà d’en décrire par le menu la composition géologique et la structure, qui expliquent sa richesse en eau et en pâturages ; et par conséquent son importance en géographie humaine.

C’est un pays montagneux, les sommets de l’Adr’ar Ahnet doivent approcher de 1000 mètres. Il y pleut à coup sûr un peu plus que dans les plaines basses, quoique là-dessus nous n’ayons ni une observation, ni a fortiori une série d’observations précises. A coup sûr le climat reste saharien, il n’y a pas de pluies régulières, saisonnières et annuelles. En 1903, 1904, 1905, au dire des indigènes, corroboré par la baisse des sources, il n’est pas tombé une goutte d’eau.

Ces montagnes sont en grande partie gréseuses. Les grès reposent sur un soubassement silurien à peu près imperméable ; ils sont très perméables, malgré leur âge, parce qu’ils n’ont jamais été plissés et métamorphisés ; ils sont médiocrement épais ; et interstratifiés de couches argileuses qui les divisent en compartiments étanches ; enfin ils sont faillés et dénivelés. C’est un ensemble de conditions merveilleusement favorables à la création de nappes souterraines et à leur utilisation par l’homme.

Aussi les plateaux touaregs ont une vieille réputation d’humidité et de verdure ; et ils ont incontestablement un caractère désertique moins accusé que les effroyables plateaux crétacés du Mzab et du Tadmaït.

En tous pays les montagnes gréseuses sont plus verdoyantes que les causses.

Le Mouidir-Ahnet n’a pas d’eau courante ; ses oueds, au lit si profondément encaissé, ne coulent que par métaphore, sauf au moment des orages qui donnent naissance à des torrents brusques et éphémères. Pourtant, sur certains points favorisés, et sur des étendues plus ou moins médiocres, un filet d’eau vive survit longtemps à l’orage.

Ainsi, à Tahount Arak, le commandant Laperrine, lors de sa première tournée (en 1902), a vu un ruisselet d’eau courante. En 1903 il avait disparu.

En revanche, il y a ce qu’on pourrait appeler de l’eau libre, de l’eau superficielle, accessible sans outillage de terrassier et sans corde à puits. C’est une grande nouveauté pour qui vient du Tadmaït. Dans ces affreux plateaux crétacés du Sahara algérien les puits sont la seule ressource et ils atteignent souvent de grandes profondeurs (20 à 30 mètres en moyenne sur la route d’el Goléa à Ouargla ; 60 mètres au M’zab). Ils sont souvent creusés en pleine roche, dans le calcaire dur, et ils représentent un grand effort humain collectif. L’eau se soustrait à l’utilisation humaine dans les entrailles du sol.

Le Mouidir-Ahnet a ses puits ; mais quelle différence avec ceux de la hammada crétacée ! Ceux du Mouidir-Ahnet ont quelques mètres à peine de profondeur, ils sont creusés, non pas dans la roche, mais dans les dépôts meubles. Ils représentent une somme de travail si médiocre que, au cas fréquent où la caravane trouve le puits bouché par les éboulis, elle a souvent avantage, au lieu de déblayer le vieux puits, à en creuser un nouveau à côté.

Des puits semblables sont déjà un acheminement aux abankor.

Le mot touareg abankor, dont le représentant arabe est tilmas, n’a pas de traduction française ; on l’applique à une couche de sable humide, où il suffit de creuser à la main un trou de 20 ou 30 centimètres pour qu’il se remplisse d’eau. Il y a par exemple un abankor à Taloak.

Ainsi aux points d’eau du Mouidir, même lorsque l’eau est souterraine, elle est accessible sans grand effort. La plupart ou la moitié du temps on la trouve à l’air libre sous la forme d’une mare. Il y en a deux catégories, les unes sont des sources et les autres des aguelman (en arabe r’dir). Les sources sont parfois reconnaissables sur la carte au nom qu’elles portent, Aïn Tadjemout, Aïn Tikedembati : Tin Senasset, Tin Taggar, Tikeidi et Iglitten sont aussi des sources ; elles sont donc très nombreuses. En général, les sources n’arrivent pas à ruisseler, ce sont de petites vasques, où l’ascension lente de l’eau souterraine contre-balance l’évaporation.

Les aguelman (en arabe r’dir, guelta) sont des mares, voire même des lacs.

L’un des aguelman, Taguerguera (celui d’amont), a près de 100 mètres de long sur 5 ou 6 de large. Il est très pittoresque, une gigantesque vasque de roc nu. Il avait, en 1903, 4 ou 5 mètres de profondeur. (Voir pl. VI, [phot. 11.])

C’est incontestablement le géant de tous les aguelman dans la région étudiée, le seul auquel on puisse appliquer le nom de lac.

Les petits aguelman ne sont pas rares : celui de Tamama, en amont de Taguerguera dans l’oued Tar’it (Ahnet) ; celui de Taoulaoun au confluent des oueds Tibratin et Tiratimin ; deux autres sont échelonnés dans les gorges de l’oued Tibratin ; un autre est à Tahount Arak (tout cela au Mouidir). Un autre, que les Touaregs nous ont simplement désigné sous le nom générique de guelta, et qui est apparemment anonyme, mérite une mention spéciale ; il est juché à une altitude d’une centaine de mètres dans les grès siluriens de l’Adr’ar Ahnet presque au sommet d’une vallée torrentielle, étroite et sauvage, et de pente si raide, accidentée de ressauts si brusques, que l’ascension exige des cordes. (Voir pl. XLIX, [phot. 91.]) La guelta a 4 ou 5 mètres de diamètre et 2 mètres de profondeur, elle est logée dans une anfractuosité de roc nu.

Le trait commun de tous ces aguelman, grands ou petits, c’est de jalonner des lits d’oued ; il est impossible pourtant de les considérer tous comme des flaques, résidus de la dernière crue, des citernes naturelles. M. le lieutenant Besset signale au Mouidir un aguelman alimenté par des sources visibles[239]. Sur l’itinéraire suivi je n’ai rien vu de semblable ; mais il est impossible d’imaginer que Taguerguera par exemple, ou la guelta de l’Adr’ar Ahnet ne soient pas en relation avec une nappe d’eau souterraine. Dans une vasque de roc nu, sous le ciel du Sahara, l’eau ne se conserverait pas indéfiniment si elle n’était renouvelée par l’afflux de sources invisibles.

Je crois que, au Mouidir-Ahnet, la majorité sinon la totalité des aguelman sont des sources, dont on méconnaît la nature parce qu’on les rencontre dans le lit d’un oued. Et d’ailleurs l’érosion, entamant le sol jusqu’au niveau de la nappe, explique la fréquence des sources dans les lits desséchés.

Un raisonnement analogue peut s’appliquer d’ailleurs aux tilmas et aux puits. Au fond du puits d’el Kheneg, par exemple, j’ai noté que l’eau sourd dans la roche même. Il est clair que les expressions, puits, tilmas, aguelman, nous renseignent sur l’aspect extérieur du point d’eau, mais non pas sur l’origine de la nappe. Un puits peut être un mode de captage d’une source, un tilmas peut être une source trop faible pour s’affirmer franchement en surface.

Un coup d’œil sur la carte montre que la distribution générale des points d’eau est indépendante des oueds. Ils jalonnent non pas les cours d’eau, mais bien les lignes de contact géologiques.

Sur la limite supérieure de l’Éodévonien s’alignent Afoud Dag Rali, H. Bel Rezaim, H. In Belrem, Taguerguera, Tikedembati, Taloak, Tin Taggar, Tezzaï, Meghdoua, Tikeidi, Iglitten, Taguellit.

Taoulaoun et Ouallen sont au contact des deux étages éodévoniens.

Le contact inférieur de l’Éodévonien (avec le Silurien) est, lui aussi, assez riche en points d’eau, Aït el Kha, Tin Senasset, Ouan Tohra, Haci Macin, Tahount Arak, H. el Kheneg.

Aïn Tadjemout et Haci Adoukrouz sont au contact du Silurien sédimentaire et métamorphique, sur des failles évidentes.

En somme le Mouidir-Ahnet est par excellence une région de sources ; alimentées par de grandes nappes profondes, les points d’eau sont presque tous pérennes. La longue période sans pluie 1902, 1903 et 1904 en avait asséché plus ou moins complètement un petit nombre dans le haut pays (Tin Senasset, Aït el Kha, surtout aguelman Tamama, qui n’avait plus une goutte d’eau dès 1902). Le grand aguelman Taguerguera avait beaucoup baissé, mais il était loin d’être à sec. Et d’une façon générale la grande majorité des sources ne tarissent jamais.

En géographie humaine, le pâturage est au moins aussi important que le point d’eau, et sans doute les deux vont ensemble, au moins dans une certaine mesure. On constate en tout cas que les pâturages, au Mouidir-Ahnet, tendent à se distribuer eux aussi, suivant les lignes de contact géologique, plutôt que le long des oueds.

A la traversée des plateaux Touaregs, les oueds sont extrêmement pittoresques, ils se sont taillé des canyons étroits, aux murailles perpendiculaires de grès nu, parfois très élevées. Ces gorges sauvages ne sont pas seulement superbe matière à photographies, elles ont pour les Touaregs quelque intérêt alimentaire ; la preuve en est que, en certains points privilégiés, on y observe des groupements de gravures rupestres, trace la plus durable d’ancienne fréquentation — dans le Foum Zeggag par exemple, dans l’O. Tar’it surtout, ou encore dans les gorges de Tiratimin (Mouidir, d’après le colonel Laperrine).

La verdure des canyons pourtant se réduit à une bande étroite au fond du lit, on mène paître de préférence dans les bas-fonds largement étalés, où les bêtes s’égaillent sur de grands espaces, et où le pâturage s’épuise lentement.

A l’intérieur de la zone gréseuse les points les plus fréquentés sont les vallées très ouvertes, — au contact argileux des deux étages gréseux éodévoniens, Ouallen par exemple, Taoulaoun (voir pl. XLV, [phot. 84]) ; — ou bien encore la cuvette synclinale d’Iglitten où s’est conservé un lambeau méso-dévonien.

Mais c’est de préférence la lisière de la zone gréseuse qui est vivante, au nord et au sud, en aval et en amont de l’auréole éodévonienne.

En aval de l’Ahnet, par exemple, s’étend la grande plaine d’el Ouatia, colmatée d’alluvions plus ou moins transformées en dunes. Cette masse alluvionnaire, qui voile la pénéplaine méso- et néodévonienne est très humide, semée de puits ; sur une grande étendue c’est un pâturage utilisable, on y rencontre toujours des tentes sur un point ou l’autre, et cette plaine pourrait bien être le cœur économique de l’Ahnet, encore qu’elle lui soit excentrique et simplement tangente, à parler littéralement.

A l’autre frontière, celle d’amont, la méridionale, au pied et en arrière des falaises dévoniennes terminales (baten Ahnet), s’étendent sur la pénéplaine silurienne des plaques considérables d’alluvions humides, maader et erg : — ce sont les résidus ou les représentants de ce qu’on appelle en Russie les lacs de glint ; — pâturages d’Aït el Kha, de Ouan Tohra, de Haci Masin, d’Adoukrouz, dans l’Ahnet ; de maader Arak et de Tadjemout au Mouidir.

En somme, aux plateaux Touaregs, la vie végétale, et par conséquent humaine, est surtout périphérique ; les plateaux gréseux eux-mêmes se présentent sous la forme de hammadas grandioses et abominables, indéfiniment nues, noires et luisantes.

La flore. — La flore du Mouidir-Ahnet n’a rien d’original. Au moins n’avons-nous pas vu, je crois, une seule espèce qui ne figure dans le catalogue de Foureau[240].

Les pâturages ne contiennent rien qui soit de nature à surprendre l’estomac des méharis du nord ; on y voit les plantes classiques : le had, le dhamrane, le belbel (toutes trois des salsolacées). Tout au plus pourrait-on signaler parmi les graminées la prédominance inusitée du bou-rékouba (Panicum turgidum et colonum) sur le drinn (Arthratherum pungens). La première est plutôt soudanaise, et la seconde algérienne.

Les espèces arbustives ou arborescentes sont naturellement peu nombreuses ; il semble qu’on puisse essayer d’en dresser une liste, qui sera à la fois très courte et à peu près complète.

Le plus bel arbre, on pourrait presque dire le seul qui mérite ce nom est le talha (acacia gommier) ; quelques échantillons supportent la comparaison avec un grand arbre de notre flore européenne ; la grande majorité, il est vrai, sont bien plus modestes, le tronc atteint à peine la grosseur de la cuisse. (Voir pl. XLVIII, [phot. 89.]) Après le gommier il faut citer le teboraq (Balanites ægyptiaca) qui a lui aussi le port et les dimensions d’un arbre médiocre.

L’ethel et le tarfa (deux espèces de Tamarix) sont de beaux végétaux, de grosses masses de verdures, mais d’allures buissonnantes, aux troncs multiples et rampants, la ramure est seule vivante, le tronc est un cadavre pourri, où le doigt enfonce. (Voir pl. XLV, [phot. 84.]) C’est le gommier seul, vu la rareté des Balanites, qui fournit aux Touaregs ce qu’on pourrait appeler leur bois d’ébénisterie, c’est-à-dire de quoi fabriquer le seul meuble du nomade, la selle de son méhari. Sur les gommiers et les Balanites les tamarix ont, du moins, la supériorité de n’être pas épineux, infiniment appréciée de qui s’assoit à leur ombre. Après ces géants il ne reste que le menu fretin des broussailles et des arbustes : — le r’tem qui a des allures de genêt, — le koronka (Callotropis procera), qui ne mérite guère cette épithète latine ; il n’a de grand que son fruit, une énorme gousse ovoïde, d’un beau vert frais, aussi gros qu’un œuf d’autruche, ridiculement disproportionné à sa taille d’un mètre cinquante : il joue un rôle important dans l’économie domestique des Touaregs ; son suc laiteux tient lieu du goudron végétal des Algériens, c’est un remède efficace contre la gale des chameaux, et son bois donne le charbon nécessaire à la confection de la poudre.

Toute cette flore arbustive, au point de vue de la géographie botanique, est plutôt méditerranéenne, la plupart des espèces comme le r’tem et le tamarix rappellent le sud de l’Algérie ; quelques-unes seulement, font déjà songer au Soudan, comme le Balanites ægyptiaca dont le nom revient si souvent dans Barth. En somme, c’est la flore saharienne classique, avec un caractère nettement septentrional. Il y a peu de rapports avec la flore nettement soudanaise de l’Adr’ar des Iforass, pourtant voisin.

D’autre part on ne voit pas encore apparaître, à ces altitudes médiocres, quelques espèces qu’on nous signale plus haut, dans le Hoggar ou même à l’Ifetessen ; le jujubier par exemple (zizyphus lotus) fait défaut, de même que l’olivier sauvage et le thym.

Ce n’est donc pas par l’originalité de sa flore que le Mouidir-Ahnet se distingue, c’est par son abondance relative. Le lit des oueds et les bas-fonds étendus, zones d’épandage des crues, qui sous un autre climat seraient marécageux, et qu’on appelle ici des maader, dessinent à la surface du pays un lacis de verdure, et comme un réseau de circulation et de vie. Il est vrai qu’ils sont mis en valeur par l’effroyable nudité des grands plateaux gréseux qui les séparent. Le contraste et la surprise, la satisfaction de déjeuner à l’ombre, en rehaussent singulièrement l’effet sur l’œil du voyageur et rendent délicate la mise au point des impressions.

C’est incontestablement une verdure éparse et rabougrie, et qui paraîtrait misérable ailleurs qu’au désert. Telle qu’elle est pourtant, elle suffit à la subsistance d’une faune assez abondante d’animaux sauvages et domestiques.

CARTE
DU
Tidikelt
ET DU
Mouidir-Ahnet
par E. F. Gautier

Fig. 61.

Faune. — Pas de grands carnassiers, rien qui dépasse la taille du renard, du chacal et du fennec (un tout petit canidé à grandes oreilles)[241]. Ils trouveraient pourtant à se nourrir, car le gibier est assez abondant. La girafe et l’autruche ne sont représentées aujourd’hui que par leurs effigies ; l’autruche, en particulier, a été reproduite avec prédilection par les artistes inconnus, auteurs des gravures rupestres. Pas de sanglier, — nous n’avons pas rencontré d’antilope mohor, dont l’existence pourtant ne fait pas de doute, puisque les Touaregs emploient sa peau à confectionner leurs grands boucliers. Les sommets rocheux servent de refuge à des mouflons. Mais c’est la gazelle surtout qui est de rencontre quotidienne, dans le voyage de 1903 les méharistes de l’escorte en ont tué cinquante-quatre ; il est vrai que cette hécatombe s’explique, non seulement par l’abondance du gibier, mais aussi par son inexpérience des fusils à longue portée. Les gangas (un gallinacé voisin de la perdrix) sont aussi d’une candeur qui surprend ; les allures du gibier témoignent de la rareté de l’homme et de la médiocrité de ses armes.

Tout cela, en y ajoutant le lièvre, ne constitue pas une faune sauvage beaucoup plus riche que celle des grands ergs par exemple. Il semble seulement que le nombre des individus soit plus grand au Mouidir Ahnet.

La faune domestique est plus intéressante ; c’est Duveyrier, je crois, qui a signalé en pays touareg la présence de l’âne sauvage ou onagre[242]. Nous avons en effet rencontré (à Tadjemout, en particulier) des troupeaux d’ânes en liberté, loin de toute habitation humaine actuelle. Mais on sait qu’au cours de la première randonnée du commandant Laperrine au Mouidir (1902) un de ces animaux fut chassé, abattu, et qu’on le trouva châtré. Il s’agit, en réalité, d’un mode particulier d’élevage ; les animaux sont complètement laissés à eux-mêmes, on se fie à leur sauvagerie pour les protéger contre le vol. Il semble, il est vrai que cette sauvagerie doive rendre illusoires les droits du propriétaire : il se contenterait, dit-on, de capturer et de dresser les ânons.

Pour que l’élevage soit possible dans de pareilles conditions, il faut un pays de sources et d’aguelman, où l’eau est directement accessible aux bêtes. Dans le Grand Erg ou sur les plateaux crétacés, là où il n’y a d’eau qu’au fond des puits, une bête ne peut boire que si on l’abreuve. La gazelle se tire d’affaire par un miracle qu’on n’a jamais expliqué, peut être une faculté d’abstinence qui dépasserait celle du chameau, ou l’utilisation ingénieuse des plantes succulentes. L’âne abandonné à lui-même serait condamné à mort. D’une façon générale, pour un peuple pasteur, l’existence de l’eau à l’air libre est une condition sine quâ non d’existence ; on ne voit pas les Touaregs abreuvant toutes leurs bêtes seau par seau péniblement tiré du puits.

Ceux du Hoggar élèvent certainement des bœufs à bosse du Soudan ; Guillo Lohan en a vu par troupeaux d’une quarantaine[243]. Motylinski les signale fréquemment. Les Touaregs du Mouidir-Ahnet ne semblent pas en avoir ; pourtant les prisonniers de 1887 ont affirmé le contraire à Bissuel[244] ; et il ne paraît pas incroyable que le Mouidir-Ahnet puisse nourrir quelques bœufs, cela n’est pas en tout cas impossible a priori.

Il y a d’assez beaux troupeaux de chèvres et de moutons sans laine (deman). Les chameaux[245] sont naturellement la partie la plus précieuse du cheptel. Il y aurait une comparaison intéressante à faire entre les méharis touaregs et ceux d’Ouargla (élevés par les Chaamba). Que ceux-ci, habitués au sable, se coupent les pieds sur les cailloux des hammadas, c’est sans doute une simple question d’entraînement. On a signalé depuis longtemps des différences de poil : le méhari targui est parfois tout blanc ; et des différences de structure générale : le méhari targui est moins massif, plus léger. Ce qui frappe surtout, c’est ce qu’on pourrait appeler ses qualités morales ; il est familier, souple, et même silencieux ; cette dernière qualité est particulièrement rare chez ses congénères ; de son maître à lui on croit deviner des liens de confiance et de compréhension mutuelle. En somme, c’est un méhari plus évolué, plus éloigné, par la sélection et le dressage, du chameau de bât dont j’imagine qu’il est issu. Aussi il fait prime, les Chaamba eux-mêmes reconnaissent sa supériorité, malgré leur amour-propre d’éleveurs.

Le Mouidir. — La partie étudiée des plateaux Touaregs se divise en deux parties, en deux individualités bien distinctes, au point de vue géographique et humain, le Mouidir et l’Ahnet.

Le nom de Mouidir est une déformation, dans laquelle il est difficile de dire la part qui revient à la phonétique arabe et à l’européenne, du nom berbère Immidir. La forme incorrecte, consacrée par l’usage, me paraît avoir éliminé tout à fait l’autre.

Il s’agit ici d’une petite partie du Mouidir, la lisière occidentale. Encore que le Mouidir lato sensu soit en dehors de notre sujet, puisque nous ne l’avons pas vu, il est impossible de ne pas signaler entre lui et l’Ahnet une très curieuse similitude de conformation ; non seulement la composition géologique est la même, on l’a déjà dit ; mais la structure et la forme générale sont identiques.

Les cartes le montrent d’un coup d’œil. Que l’on compare par exemple notre carte de l’Ahnet avec celle du Mouidir, dressée par M. Besset[246]. J’ai d’ailleurs publié moi-même une carte géologique générale du Mouidir-Ahnet[247], qui a rapidement vieilli, mais qui fait ressortir la symétrie entre ce qu’on pourrait appeler les deux organismes jumeaux ; le Mouidir et l’Ahnet représentent chacun une cuvette d’effondrement distincte, semi-circulaire ; ou si l’on veut une cuvette synclinale fermée au sud. Dans les deux pays toutes les pentes des hammadas convergent, en section d’entonnoir, vers un centre qui est marqué par la présence des dépôts quaternaires et des dunes.

Les ergs Ennfous et Tessegafi correspondent exactement aux ergs Tegant et Iris. L’oued Adrem tient exactement la place de l’oued Arouri (Bota) ; les pâturages d’el Ouatia ont leur pendant au Mouidir dans les maader Tegant et Iris.

D’autre part, les deux pays, Ahnet et Mouidir, à leur extrémité occidentale, projettent vers le nord, vers le Tidikelt, en long promontoire, une chaîne gréseuse, caractérisée par des bombements anticlinaux fermés. Les curieux accidents isolés de Tikeidi et de Timegerden sont, dans l’Ahnet, la reproduction des dj. Azaz et Idjeran au Mouidir.

La ressemblance fraternelle se laisse établir trait pour trait. Ici et là les mêmes causes orogéniques ont produit les mêmes effets.

Entre les deux régions la seule différence est de niveau, mais elle est considérable. Le Mouidir est traversé par le grand axe montagneux nord-africain, la ligne Hoggar-Ifetessen-Tadmaït. Il est bien plus élevé que l’Ahnet. L’Ifetessen atteint 1600 mètres, l’Adr’ar Ahnet 1000, et l’Açedjerad cinq ou six cents.

Tout est plus grand au Mouidir. M. Besset y décrit des canyons profonds de plusieurs centaines de mètres, ceux que j’ai vus sont certainement plus modestes — 60 ou 80 mètres au maximum. Il a mesuré des aguelman cinq fois plus grands que Taguerguera, le géant de l’Ahnet, et peuplés de barbeaux. Les indigènes lui ont même signalé des crocodiles dans les aguelman du haut Tifirin ; mais ce renseignement semble controuvé ; on sait pourtant qu’Erwin de Bary affirme leur existence au lac Mihero, dans le Tassili des Azguers[248].

M. Besset a trouvé au Mouidir des sources chaudes (Idjeran 38°, Djoghraf 48°) ; et Erwin de Bary en a vu une de 37° dans l’oued Mihero. Cela suppose évidemment au Mouidir et au Tassili des failles plus accusées et des nappes d’eau plus profondes que dans l’Ahnet.

L’eau plus abondante au Mouidir permet quelques misérables cultures (oasis de Djoghraf par exemple).

La partie du Mouidir que nous avons vue, et que nous décrivons, n’est guère plus élevée que l’Ahnet, elle n’en participe pas moins, dans une certaine mesure, à la plus grande richesse en eau du Mouidir lato sensu. Les pâturages y sont étendus, vallée d’In Belrem, de Taoulaoun, maader Arak. A Tahount Arak le colonel Laperrine en 1902 a vu de petits barbeaux qui avaient disparu en 1903 et qui évidemment avaient été apportés des hauts de l’oued par la crue.

Notons surtout qu’en 1903 à l’aïn Tadjemout, nous avons vu des traces de culture ; ce fut certainement un point habité, encore qu’on ne vît pas le moindre vestige de construction. En temps normal, des tentes ou des gourbis y étaient dressés en permanence : de la source part l’amorce d’une séguia ; sur une vingtaine de mètres court, ou plutôt stagne un petit canal d’irrigation, soigneusement complanté de joncs qui le recouvrent en dôme, et le protègent contre l’évaporation ; c’est rudimentaire et misérable, mais c’est l’indice incontestable d’une intention agricole.

Aussi bien Motylinski a dressé par ouï-dire une liste des ar’rem (oasis) touaregs[249] et celui de Tadjemout y figure. En 1903 la présence en troupeaux d’ânes soi-disant sauvages à proximité de la source témoignait apparemment de l’exode récent des habitants.

La venue des Français a vidé le Mouidir de ses habitants, mais il a ses propriétaires, qui reprendront, si ce n’est déjà fait, le chemin de leurs anciens pâturages. Le Mouidir lato sensu est terrain de parcours des Kel Immidir, tribu Imr’ad du Hoggar. Mais le bas Mouidir occidental (les environs de Tadjemout, le maader Arak), en un mot la région qui nous occupe, appartient aux Islamaten, autre tribu Imr’ad du Hoggar « presque agrégée à celle des Kel Immidir, avec qui ils vivent ». Sur le Mouidir occidental (plus particulièrement, semble-t-il, le maader de Taoulaoun, l’oued In Belrem), les Arabes nomades d’In Salah ont ou revendiquent des droits de propriété[250].

Entrer dans plus détails nous entraînerait à exposer l’organisation politique et sociale du Hoggar. C’est une besogne qui a été bien faite par M. Benhazera[251].

Bornons-nous à constater que nous sommes ici, au Mouidir, dans une annexe du Hoggar, c’est-à-dire dans un pays ethniquement et politiquement distinct de l’Ahnet.

L’Ahnet. — L’Ahnet est séparé du Mouidir, au moins le long de l’itinéraire suivi en 1903, par une hammada désolée où les oueds Nazarif et Souf Mellen se sont creusé des lits à sec. Entre les groupements humains du Mouidir et de l’Ahnet, il y a donc semble-t-il solution de continuité assez marquée ; en tout cas, pour les indigènes, la frontière est très nette et les deux pays très distincts.

Le hasard des itinéraires nous a particulièrement familiarisés avec l’Ahnet d’un bout à l’autre et on peut en essayer une monographie.

La [carte] jointe a été construite pour partie avec les itinéraires Laperrine, Voinot, Villatte[252], et pour partie avec un itinéraire original, de Taourirt à Tin Senasset, au sujet duquel on trouvera en appendice des renseignements précis. Mais j’ai suivi, sans les lever, une bonne partie des itinéraires Laperrine, Voinot et Villatte.

Je ne suis pas sûr qu’il soit correct d’étendre le nom d’Ahnet à la totalité de la région considérée ; les indigènes, autant qu’on peut en juger le réservent à la moitié orientale, et donnent à la corne occidentale celui d’Açedjerad ou Achegrad : (ce sont deux variantes dialectales du même nom, correspondant à deux prononciations différentes, djoug, du même caractère, tifinar’)[253].

En tout cas le complexe Ahnet-Açedjerad est une unité géographique, économique et ethnique, domaine propre des Kel Ahnet et de leurs suzerains Taïtoq.

Bissuel donne au pays qui nous occupe le nom de « région de l’Adrar Ahnet », et Duveyrier avant lui l’avait baptisé « Baten Ahnet ». Ce sont deux appellations peu satisfaisantes. Baten Ahnet s’applique à la grande falaise terminale au sud, la falaise de Glint.

Quant à la dénomination de Bissuel : région de l’Adr’ar Ahnet, elle est bien longue et vague, c’est une périphrase : le nom d’Adr’ar Ahnet, comme Bissuel l’a bien compris, s’applique à une région bien délimitée, et non pas à l’ensemble du pays, qu’il faut appeler Ahnet tout court, comme on dit Mouidir, en englobant l’Açedjerad pour la commodité de l’exposition.

L’Ahnet a eu une singulière fortune en librairie. Il a fait l’objet d’une description géographique détaillée quinze ans avant d’être exploré ou même entrevu par un Européen. En 1887 sept Touaregs de l’Ahnet, au cours d’une razzia malheureuse, furent capturés par les Chaamba, et remis aux mains du gouvernement français. Ce fut l’un d’eux qui accompagna comme guide l’infortuné Crampel. C’était l’époque où le Targui, dans l’imagination du public, après avoir été un chevalier du Moyen âge, tournait décidément au traître de mélodrame ; il fut admis, à tout hasard, que le guide avait trahi : on peut affirmer aujourd’hui qu’il n’a jamais revu son pays, ce qui laisse à supposer qu’il partagea le sort de Crampel. Ses six compagnons d’infortune, internés à Alger, furent interviewés régulièrement pendant la durée de leur détention par Masqueray, alors directeur de l’École des Lettres, et le capitaine Bissuel, officier de bureau arabe. Cette collaboration aboutit à la publication d’un dictionnaire, édité par Masqueray, et d’un ouvrage descriptif, intitulé Les Touareg de l’Ouest, par le capitaine Bissuel[254]. C’est la seule fois peut-être qu’un travail de ce genre ait été fait officiellement dans les prisons. Le livre de Bissuel est accompagné d’une carte de l’Ahnet, dont l’original fut dessiné et modelé par les prisonniers avec du sable sur le carreau de la prison. C’est elle qui a servi de base à tous les travaux cartographiques ultérieurs : carte du Sahara de notre état-major, carte de l’Afrique dans l’atlas de Stieler (Blatt I, bearbeitet von Lüdekke). Nous avons rencontré un des collaborateurs du capitaine Bissuel, Tachcha ag Ser’ ada : il était inconscient de son importance géographique, mais il gardait bon souvenir d’Alger, il l’affirmait du moins, et il exprimait en termes décents son regret de la mort de Masqueray.

La carte de Bissuel, ou plutôt de Tachcha, et le texte qui l’accompagne sont naturellement défectueux, mais beaucoup moins qu’on aurait pu le craindre. La carte figure assez nettement les différentes parties de l’Ahnet, mais non leurs rapports de position, c’est un pêle-mêle de détails justes. Par exemple, l’Adr’ar Ahnet et la montagne d’In Ziza sont, pris isolément, très reconnaissables, mais l’un est placé à l’ouest de l’autre, tandis qu’en réalité il est au sud. Cette carte restera une contribution intéressante à l’étude du sens topographique chez les nomades sahariens. On sait du reste, et la carte Bissuel suffirait à prouver, combien ce sens est développé ; ç’a toujours été un objet d’émerveillement pour l’Européen que la sûreté avec laquelle un indigène suit et retrouve sa route, sans boussole à travers des solitudes uniformes : aussi bien, dans le pays de la soif, est-ce une question de vie et de mort. Nous saisissons ici les limites de ce sens topographique ; il est surtout basé sur des souvenirs visuels ; le nomade ne se représente nettement que le paysage qu’il a pu embrasser d’un seul coup d’œil ; la faculté de coordination et de représentation mentale d’ensemble lui fait défaut ; il y supplée par la sûreté de sa mémoire des détails.

En somme, Tachcha et ses compagnons de captivité ont fait honnêtement leur besogne de géographes ; aux questions qui leur étaient posées ils ont répondu, non seulement avec sincérité, mais encore avec précision ; et c’est un fait assez remarquable. Peut-être faut-il se souvenir à ce sujet que les Touaregs sont des Berbères particulièrement fermés aux influences arabes. Carette, dans ses Études sur la Kabylie, établit une comparaison intéressante entre les onomastiques arabe et berbère ; l’une lui paraît poétique et l’autre terre à terre. « Les noms berbères énoncent un fait, dit-il, les noms arabes expriment une image. » C’est ainsi qu’un défilé où on s’est massacré s’appellera Chabet-el-leham, le « défilé de la viande » ; une source près de laquelle des bandits avaient l’habitude de s’embusquer sera aïn-chreb-ou-harreb, la source « bois et fuis »[255]. Qu’on lise dans le livre de Shaw[256] « une dissertation sur la cité pétrifiée que les Arabes appellent Ras Sem ». C’était une cité morte de Tripolitaine, avec ses rues et ses boutiques bondées de passants et d’artisans dans les attitudes les plus vivantes, mais tous mués en statues d’une roche bleue ou cendrée. Son existence était considérée comme un fait positif par l’ambassadeur de Tripolitaine à Londres, qui le tenait d’un ami d’une incontestable véracité. Le consul de France, M. Le Maire, paya cinq mille francs un enfant pétrifié, apporté furtivement de la cité mystérieuse, et s’aperçut trop tard que c’était une statue endommagée de Cupidon, provenant des ruines de Leptis. Il se consola quelque temps en croyant posséder d’authentiques brioches de pierre trouvées dans la boutique d’un boulanger pétrifié, jusqu’au jour où il fut avéré que c’étaient des fossiles d’oursins, de l’espèce des clypéastres. Shaw admire « la cervelle extravagante des Arabes, ces maîtres en inventions ». Il est possible que des prisonniers arabes eussent fourni à Bissuel des renseignements analogues à ceux que recueillait M. Le Maire, consul de France. Il est remarquable en tout cas qu’à une description de l’Ahnet écrite, loin de tout contrôle possible, sous la dictée d’une demi-douzaine de Touaregs, l’esprit des Mille et une Nuits soit resté aussi complètement étranger. Ce sont des cerveaux simples, dépourvus d’imagination.

Voilà qui prête incidemment à des considérations psychologiques curieuses. On admet aujourd’hui que la proportion du sang arabe dans l’Afrique Mineure est infinitésimale ; elle est habitée par une race berbère homogène et ceux que nous appelons des Arabes ne le sont que de langue. La simple substitution d’une langue à une autre suffit donc à transformer un esprit précis en rêveur ; ou bien ne faut-il pas invoquer plutôt l’influence de l’islam et du monothéisme, dont la langue arabe est le véhicule nécessaire. Naturellement on se fait aujourd’hui une image de l’Ahnet beaucoup plus précise que le tableau tracé par Bissuel.

Il n’y a pas à revenir sur la structure ; on s’est efforcé de l’analyser dans les pages précédentes ; elle n’est pas originale dans ses traits généraux puisque l’Ahnet est une réduction du Mouidir, et qu’il y a entre les deux, en quelque sorte, une simple différence d’échelle.

Pourtant le Mouidir n’a rien qui équivaille au curieux pâté de montagnes siluriennes dans le coin est et sud-est de l’Ahnet, système d’Adoukrouz et surtout Adr’ar Ahnet. On a dit que ce sont des horsts calédoniens fraîchement disséqués par l’érosion ; la raideur des pentes est exagérée par le climat qui déchausse et met à nu le squelette rocheux ; le résultat est un dédale confus d’arêtes et de pitons, séparés par des abîmes, et qui font une impression de haute montagne. (Voir pl. XLVIII, [phot. 89,] pl. [L] et [LI.])

Au nord, ce monde à part est isolé et abrité par un long talus semi-circulaire haut et régulier de couches gréseuses dévoniennes, redressées à 45°. (Voir pl. XLVIII, [phot. 88.]) Quand on vient du Mouidir, au sortir des longues hammadas monotones, on longe le pied du talus pendant 30 kilomètres, avant de trouver une voie d’accès, les gorges de l’oued Adjam. C’est une fissure, large à peine d’une centaine de mètres, mais qui entaille la muraille jusqu’à la base ; on a l’impression d’une porte dérobée. (Voir pl. XLVI, [phot. 85.])

Au delà on débouche brusquement dans un paysage alpestre. Pourtant le massif d’Adoukrouz est relativement hospitalier ; ses arêtes sont isolées, contournées et découpées par de larges vallées. Autour des puits d’Adoukrouz, de Maçin, et sans doute sur d’autres points encore, s’étendent des pâturages. La région est ouverte, et les Touaregs y dressent souvent leurs tentes.

Au sud, au contraire, le horst silurien forme un seul bloc montagneux massif. C’est proprement l’Adr’ar Ahnet. Comme son nom l’indique, c’est la montagne par excellence, l’alp de l’Ahnet ; elle domine tout le pays. Les indigènes en sont très fiers, et mettent leur Adr’ar en parallèle avec la Koudia du Hoggar. Ce point de vue n’est pas défendable.

Le socle qui supporte l’Adr’ar Ahnet a 500 mètres environ d’altitude au-dessus du niveau de la mer, et, je ne crois pas, sous bénéfice d’inventaire, que les sommets dépassent 300 mètres d’altitude relative au-dessus du socle ; l’altitude absolue ne doit nulle part atteindre 1000 mètres. Nous voilà bien loin du mont Ilaman qui est au moins deux fois plus élevé. Mais les Touaregs n’ont pas de baromètre, et la Koudia elle-même n’est pas d’accès et d’ascension plus difficile que l’Adr’ar Ahnet.

Ce bloc énorme de pierre nue se dresse d’un seul jet, avec des pentes raides et presque verticales, car les strates sont redressées à 60 ou 70° ; l’escalade est difficile, parfois même dangereuse. Nous avons pu constater que sur toute la face ouest il garde cet aspect de muraille infranchissable, et, d’après Bissuel, il en est de même sur les trois autres faces. Il n’y aurait pour pénétrer au cœur de l’Adr’ar Ahnet qu’une voie d’accès praticable, et nous l’avons suivie, c’est l’étroit défilé de l’oued Tedjoudjoult. La vallée de l’oued, toujours aussi profondément encaissée, se prolonge très loin dans la montagne, son lit est constitué par une telle épaisseur de cailloux roulés que toute chance de pâturage sérieux se trouve éliminée. (Voir pl. LI, [phot. 93.]) Au moins en est-il ainsi jusqu’au point où nous l’avons remontée. L’Adr’ar Ahnet n’est donc pas un centre de pâturage, il ne joue pas un rôle économique : en revanche il en joue un militaire. Ce pâté montagneux inaccessible de toutes parts sauf par un couloir étroit, long et sinueux, est une admirable forteresse naturelle, la casbah de l’Ahnet. Désert en temps de paix, il devient le dernier refuge de la tribu quand elle est battue en rase campagne. A l’entrée des gorges on distingue des traces de travaux de défense, une murette en cailloux roulés dans le lit de l’oued.

De tout l’Ahnet, c’est le point que les prisonniers de Bissuel ont décrit avec le soin le plus méticuleux et l’exactitude la plus approximative. Evidemment, c’est un point vital.

Des points vitaux d’un autre genre, d’ordre économique, sont les points d’eau et les pâturages ; on en a déjà étudié la distribution, le long des limites géologiques.

La vie est surtout périphérique ; au cœur de l’Ahnet (lato sensu), à l’intérieur de la zone gréseuse, il y a peu de points susceptibles de fixer les textes : la vallée d’Ouallen, qui s’étire le long de la bande argileuse intercalée entre les grès ; la cuvette synclinale d’Iglitten, où s’est conservé un paquet de méso-dévonien.

Les points vivants sont bien plus nombreux au sud et au nord des plateaux gréseux, sur la lisière. Au sud les maader « de glint » — Aït el Kha — vallée de l’oued Amdja (Tin Senasset, Ouan Tohra, Foum Imok) — Haci Maçin — Adoukrouz.

Au nord, les plaines d’alluvions bordières, qui s’étalent, semées de dunes, suivant la ligne de rupture de pente — les vallées des oueds Ifisten et Meraguen, avec la région de l’erg Ifisten : — surtout la grande plaine d’el Ouatia et de l’oued Adrem, avec les ergs Ennfous et Tessegafi.

La carte et le texte Bissuel sont très détaillés (ce qui n’empêche pas, il est vrai, la carte d’être singulièrement mauvaise) pour tout ce qui concerne cette cuvette synclinale centrale. Tout concourt à en faire une région privilégiée, elle est encadrée entre l’anticlinal de l’Adr’ar Ahnet et celui de l’Açedjerad. Vers cette cuvette convergent toutes les pentes des hamadas, et la grande majorité des oueds de l’Ahnet viennent y aboutir.

Sur le bord externe de l’Ad’rar Ahnet coule l’oued Souf Mellen qui en draine le versant oriental. Mais, à cette exception près, c’est l’oued Adrem qui est le grand collecteur de toutes les eaux de l’Ahnet. Par ses sources il draine la plus grande partie de l’Adr’ar Ahnet (oued Amdja, oued Tedjouldjoult, oued Maçin). A la traversée des hammadas il prend le nom d’oued Tar’it. (Tar’it est exactement l’équivalent berbère de notre « canyon ».) A son débouché dans la cuvette synclinale, c’est l’oued Adrem ; et toutes les eaux de la région des hammadas, comme de l’Açedjerad oriental, viennent la rejoindre.

Cette convergence des oueds produit les effets qu’on en pouvait attendre. Dans la cuvette synclinale sont accumulés les dépôts alluvionnaires, comme aussi le tourbillonnement du vent dans cet immense amphithéâtre de montagnes y a déposé des dunes.

Tout le centre de la cuvette est percé de puits (Ennfous, puits nombreux en chapelet dans l’oued Adrem) ; son pourtour est jalonné de sources et d’aguelman (aïn Tikedembati, aguelman Taguerguera). A sa surface, les oueds élargis dessinent un lacis de pâturages. Si l’Adr’ar Ahnet est le centre politique et militaire, l’oued Adrem est le centre économique ; c’est là que les pâturages se pressent, et qu’on a le plus de chance de rencontrer des tentes. C’est là en effet que la petite troupe du commandant Laperrine est entrée en relations pacifiques avec les Taitoq et les Kel Ahnet, en 1903 ; c’est là encore que le capitaine Dinaux en 1905 a vu venir à lui toute la délégation de l’Ahnet, exactement à Haci Ennfouss[257].

Chose curieuse, de la région des hammadas, qui s’étend entre l’Adr’ar Ahnet et l’Açedjerad, on ne retrouve pas de traces nettes sur la carte Bissuel ; elle semble donc ne pas avoir fixé l’attention des indigènes auteurs de cette carte ; elle n’a pour eux, apparemment, aucune espèce d’intérêt pratique, c’est une étendue pierreuse inutilisable, où ils n’ont rien à faire et où ils ne vont pas.

Ce sont pourtant les hammadas entaillées de canyons qui frappent d’abord l’Européen ; elles sont l’élément caractéristique du paysage ; on conçoit aisément que ce point de vue ne soit pas celui des indigènes, qui doivent résoudre en pareil pays le problème redoutable de l’alimentation quotidienne, et pour qui les données économiques remplissent tout le premier plan de l’attention.

A ce titre économique il faut insister sur l’importance de quelques points, amorces de routes transsahariennes. Au sud de l’Ahnet s’étend un redoutable Tanezrouft traversé par deux routes seulement l’orientale qu’on pourrait appeler route d’In Ziza, et l’occidentale, ou route d’Ouallen.

Le volcan éteint d’In Ziza[258], avec ses points d’eau pérennes, est d’une telle importance pour l’Ahnet que Bissuel et ses informateurs touaregs le décrivent comme en faisant partie. En réalité il est à 150 kilomètres au sud, en plein Tanezrouft, et il n’y a pas lieu de le décrire ici. Contentons-nous de dire que la route orientale, coupée d’aiguades très espacées, mais très abondantes et très sûres (In Ziza, Timassao) est beaucoup plus facile et plus suivie que l’autre. Elle aboutit dans l’Ahnet proprement dit, au voisinage de l’adr’ar Ahnet, de part et d’autre de l’adr’ar Adhafar, soit à Aït el Kha, soit dans l’oued Amdja[259] (Tin Senasset, Ouan Tohra). Aït el Kha est certainement plus rapproché d’In Ziza, mais dans les périodes de longues sécheresses le point d’eau et le pâturage sont insuffisants. Aussi, en 1905, le capitaine Dinaux, avec ses 170 animaux, a dû partir non pas même de Tin Senasset, à peu près tari, mais de Ouan Tohra.

La route occidentale quitte l’Açeddjera à Ouallen. Deporter[259] jadis, et plus récemment, comme aussi, je crois, plus exactement, M. Mussel[260], notre compagnon de voyage, ont recueilli des renseignements sur cette route d’Ouallen. Quelques points d’eau y sont mentionnés, mais incertains et médiocres : « Hassi Azenazen, qui ne cesse d’avoir de l’eau que sept ans après la pluie ... Tin Diodin et Tin Daksen. Ces deux points cessent d’avoir de l’eau deux ou trois ans avant la pluie. »

La route d’Ouallen n’a jamais encore été suivie par nos méharistes et le colonel Laperrine en 1906 n’a pas osé la prendre. Elle est mauvaise et dangereuse. En revanche par Haci Achourat elle aboutit à l’Azaouad et à Tombouctou, c’est une supériorité sur la route d’In Ziza, qui mène directement chez les Ifor’ass, mauvais intermédiaires pour un trafic transsaharien, puisque les Maures Kountas leurs ennemis leur interdisent pratiquement l’accès du Niger.

Ouallen est très anciennement connu par renseignements ; mais il n’a été vu encore que par les quelques Européens qui encadraient ou accompagnaient le détachement Mussel en mai 1905. M. Mussel ne croit pas pouvoir en donner les coordonnées géographiques[261]. C’est, je crois, que je n’ai pas pu lui communiquer en temps utile, et intégralement, les résultats de nos observations communes ; nous étions, il est vrai, mal outillés ; le sextant employé était affecté d’une grosse erreur systématique, et d’ailleurs, sous cette latitude et dans cette saison, c’est un théodolite qu’il eût fallu. Pourtant les données de l’itinéraire ne peuvent pas être grossièrement inexactes. Comme on pouvait s’y attendre la position réelle d’Ouallen est notablement différente de celle qu’on lui attribuait par renseignements. L’erreur est d’un demi-degré environ en latitude et en longitude (voir par exemple Atlas Stieler et se reporter à notre [appendice I,] p. 342.)

Ouallen est le seul point de tout l’Ahnet où l’on puisse signaler un bâtiment, en ruines d’ailleurs. D’après Mussel « la casbah d’Ouallen aurait été construite par un marabout de la zaouïa Mouley Heïba, existant encore actuellement à l’Aoulef. Destinée, selon les uns, à servir de refuge aux gens qui revenaient du Soudan, elle aurait été construite, selon les autres, par un marabout de l’Aoulef, chassé par ses khouans, afin d’interdire l’accès des puits aux gens de l’Aoulef venant du Soudan[262] ».

Je retrouve dans mes notes que la casbah d’Ouallen fut occupée un temps par des Arabes coupeurs de route, les Oueld Moulad. En tout cas c’est un château fort, et non pas du tout le centre d’une exploitation agricole, dont on ne voit, aux alentours, ni traces, ni même possibilité ; un mauvais pâturage, un petit groupe de puits très peu profonds et abondants, voilà quelles étaient les seules ressources d’Ouallen en 1905. Les puits eux-mêmes étaient peu fréquentés, puisque, au fond de l’un d’eux nous avons trouvé une tanière de chacal.

Il faut noter que la casbah est construite en pierres sèches, elle appartient donc à une catégorie d’édifices archaïques très répandus au Sahara, de l’Atlas au Niger (à Colomb-Béchar, dans l’oued Saoura, à Charouïn, au bas Touat, ar’rem d’es-Souk et de Kidal dans l’Adr’ar des Ifor’ass). Il est intéressant de constater ici qu’une forteresse de ce genre peut se trouver dans un point comme Ouallen, où toute agriculture semble impossible.

Sur ces routes transsahariennes qui aboutissent à l’Ahnet il se fait peu de commerce ; pour l’alimenter, outre les produits de l’élevage, il faut noter qu’il existe des ressources minérales locales.

Les unes sont au Tidikelt occidental, dont les Touaregs de l’Ahnet sont les courtiers. C’est d’abord l’alun d’Aïn Chebbi ; c’est un produit assez répandu au Sahara dans les schistes du Silurien supérieur, les Touaregs l’utilisent comme mordant. Auprès d’Akabli, dans les argiles schisteuses carbonifériennes (?), les indigènes exploitent un produit minéral qu’ils appellent tomela. C’est un sulfate de fer, qui donne une couleur noire très recherchée. Alun et tomela alimentent surtout les petites industries domestiques de la tente chez les Touaregs ; le travail du cuir. (Voir [appendice IX,] p. 357.)

Le sel de l’Açedjerad est au contraire un produit d’échange, qu’on exporte au loin, au Soudan en particulier. Ce sel se trouve quelque part dans les hauts de l’oued Meraguen, au lieu dit Tiliouin In Chikadh ; qui est très célèbre, et dont j’ai beaucoup entendu parler, sans le voir.

Touaregs de l’Ahnet. — Sur les habitants de l’Ahnet on a maintenant des renseignements précis. On en trouvera le détail dans le travail de M. Benhazera[263].

L’Ahnet est sous la suzeraineté exclusive d’une tribu noble Touareg, les Taïtoq ; il est habité par eux et par leurs imrads dont les principaux sont les Kel Ahnet (gens de l’Ahnet).

Taïtoq et Kel Ahnet ont les plus grandes affinités avec leurs congénères du Hoggar. Les Taïtoq sont des Hoggar ou Ahaggar[264] au sens littéral du mot. « En Tamaheq, dit M. Benhazera, le mot Ahaggar, pluriel Ihaggaren, veut dire noble, et s’applique indistinctement à tous les nobles. » Les Taïtoq sont une des trois familles ou tribus nobles qui se partagent l’autorité dans la confédération du Hoggar, ils se rattachent comme les deux autres, à l’aïeule commune Tin Hinan, enterrée à Abalessa dans un beau tombeau mégalithique[265].

Les Kel Ahnet se réclament aussi d’une aïeule commune aux Dag R’ali, la plus importante des tribus Imr’ads du Hoggar ; cette aïeule commune est Takamat qui est enterrée elle aussi à Abalessa, auprès de Tin Hinan, dans un redjem turriforme.

Tous ces gens-là ont donc pour patrie Abalessa, où ils ont leurs tombeaux de famille.

Les Taïtoq se sont brouillés avec l’autre grande tribu noble, les Kel R’ela (la troisième tribu ne comptant pas numériquement) ; c’est la vieille rivalité, souvent sanglante, entre Kel R’ela et Taïtoq qui donne à l’Ahnet une vie à part, une individualité politique.

Les Taïtoq ont pour tributaires (outre les Kel Ahnet), des Arabes nomades d’Akabli, les Mouazil, les Settaf, et les Sekakna, qui portent d’ailleurs le costume et l’armement des Touaregs. Il en résulte qu’Akabli est pour les Taïtoq une sorte de capitale. Leur chef, Sidi ag Gueradji, y possède une maison et y a fait de longs séjours. Toute la tribu se trouve avoir une familiarité plus intime avec la langue et la culture arabe. On parle couramment arabe dans l’Ahnet, ce qui est bien loin d’être le cas au Hoggar. Il y a là pour les gens de l’Ahnet un principe d’individualisation. — La soumission des Taïtoq à l’autorité française a précédé celle des autres Touaregs, sans doute parce que, d’esprit plus ouvert, ils comprirent plus vite la situation nouvelle.

E.-F. Gautier. — Sahara Algérien.Pl. LII.

Cliché Laperrine

94. — TOUAREG ARMÉ.

Cliché Laperrine

95. — TOURNOI TOUAREG, ou plus exactement fantasia.

Cliché Laperrine

96. — UN AUTRE TEMPS DE LA FANTASIA TOUAREG

Les Taïtoq et leurs Imr’ads restent néanmoins mêlés intimement à la vie commune de la confédération Hoggar dont ils font partie. Il leur serait d’ailleurs géographiquement impossible de s’en abstraire. Les pâturages de l’Ahnet, comme tous ceux du Sahara d’ailleurs, sont trop incertains pour qu’on puisse compter exclusivement sur eux. Taïtoq et Kel Ahnet sont propriétaires ou usufruitiers de districts étendus dans l’Adr’ar des Ifor’ass, où ils voisinent avec les Kel R’ela.

Actuellement pourtant les Taïtoq ont obtenu des autorités françaises la consécration de leur autonomie ; leur chef Sidi ag Gueradji est un aménokal indépendant.

Ce que nous avons appris de plus neuf dans ces dernières années sur les Touaregs en général et les Taïtoq en particulier, c’est leur faiblesse numérique. D’après Bissuel les tribus qui habitent la région de l’Ahnet « pourraient armer deux cent cinquante combattants, auxquels viendraient se joindre dix guerriers de Sekakna et quinze des Mouazil, soit un total de 275 hommes, dont la répartition par tribus nous reste inconnue ».

Ce sont des chiffres bien modestes, 275 soldats sur 15000 kilomètres carrés ; et combien suggestive la mention de dix guerriers des Sekakna. Ces chiffres sont encore exagérés de plus de moitié.

D’après M. Benhazera les Kel Ahnet peuvent mettre sur pied une cinquantaine d’hommes ; et c’est de beaucoup la fraction la plus intéressante ; qu’on lise, chez M. Benhazera, la liste nominative des Taïtoq, comportant 28 numéros. Ce sont des pays où les recensements se font sur les doigts de la main.

Avec le travail de M. Benhazera pour base on peut essayer de tracer un tableau économique de l’Ahnet.

CHAMEAUXMOUTONS OU CHÈVRESBŒUFSPALMIERS
Taïtoq37510000
Kel Ahnet60015000
Iouarouaren2256000300(près de Silet).
Mouazil et Settaf100?0?(Akabli).
130031000

En somme environ 1300 chameaux et 3000 moutons, c’est là-dessus exclusivement que les Touaregs de l’Ahnet doivent vivre. Il faut souligner l’absence à peu près totale de cultures ; à défaut de céréales on moissonne méthodiquement des graminées sauvages (le drinn) ; ce qui nous reporte en quelque sorte avant Triptolème. Les Touaregs de l’Ahnet sont plus pauvres que leurs cousins du Hoggar ; ceux-ci ont quelques bœufs et quelques cultures ; Motylinski énumère au Hoggar 35 ar’rem (oasis rudimentaires) ; l’Ahnet n’en a pas un seul. C’est encore un élément d’individualisation. Plus pauvres que les Kel R’ela, les Taïtoq sont aussi des bandits plus redoutables ; ils représentent ce qu’on pourrait appeler la fleur de la chevalerie Touareg ; redoutés et légendaires pour leur humeur batailleuse. Il leur en a cui d’ailleurs. La tribu s’est épuisée à courir les aventures. La dernière fut particulièrement tragique.

En 1906 sur une quarantaine de Touaregs, en majorité Taïtoq, partis en rezzou au Sahel marocain, 4 seulement sont revenus.

Les Touaregs[266] ont vivement excité l’intérêt des voyageurs, depuis Duveyrier jusqu’à M. Benhazera : ils sont une admirable matière à monographie ; celle en particulier qu’a écrite Duveyrier reste excellente, il serait absurde de vouloir la refaire.

Je crois seulement qu’un côté de la question mériterait d’être mis en lumière. Les Touaregs sont incontestablement de race caucasique. Je crois bien que certains caractères physiques, la taille colossale chez beaucoup d’hommes, le stéatopygie chez quelques femmes, témoignent d’un mélange avec le sang nègre qui est d’ailleurs avoué. Dans l’ensemble pourtant le sang caucasique semble s’être défendu admirablement. M. Desplagnes qui le constate l’explique par les usages matrimoniaux (matriarcat) ; le Touareg a des négresses pour concubines, mais comme « le ventre teint l’enfant », les métis qui résultent de ces unions sont considérés comme nègres et restent étrangers à la tribu. Ce point de vue est peut-être juste, au Soudan en particulier. Au Sahara une autre explication me paraîtrait possible. On a remarqué au Soudan que le nègre boit énormément, sans doute parce que sa peau est conformée pour évaporer énormément, en conséquence il a horreur du désert, le pays de la soif. La soif joue peut-être au désert, parmi les nomades, le même rôle que la malaria aux oasis. Sous les palmiers la race noire, résistante à la malaria, élimine la blanche. Dans les pâturages et sur les grands chemins la race blanche, résistante à la soif, éliminerait la noire ? Cette explication repose, il est vrai, sur une hypothèse incomplètement prouvée, — que l’organisme caucasique serait plus spécialement susceptible d’acquérir « une structure xérophile », comme disent les botanistes.

Quoi qu’il en soit de l’explication le fait est constant. Il a été souvent mentionné. Un trait de ressemblance avec la race blanche, que je ne me souviens pas d’avoir vu noter ailleurs, est la précocité de la calvitie et de la canitie chez les Touaregs. Elle est d’autant plus frappante que le corps, entretenu par des exercices violents, conserve sa souplesse jusqu’à un âge avancé. Quand le vent soulève les voiles bleus, on aperçoit souvent des barbes incultes, grises ou blanches, qu’on eût été tenté de situer plutôt entre un faux col et un chapeau rond.

Les intelligences et les caractères nous font aussi une impression caucasique, fraternelle ; on a comparé les Touaregs aux chevaliers du Moyen âge (voir pl. LII, phot. [95,] [96]) ; on sait combien fut vive la sympathie de Duveyrier ; des personnalités comme celle d’Ikhenoukhen, le contemporain de Duveyrier, ou bien de Moussa ag Amastane et de Sidi ag Gueradji[267], qui jouent aujourd’hui les premiers rôles, nous sont pleinement intelligibles et nous attirent vivement ; tandis qu’un héros noir ou jaune, Béhanzin ou le Dé-Tham nous paraît toujours par quelque côté monstrueux ou inquiétant.

M. Chudeau voudrait rattacher les Berbères à la race de Cro-Magnon[268] ; en tout cas tout se passe comme s’ils étaient relativement près de nous, du moins comme individus, comme organismes humains.

Comme société au contraire, ils sont prodigieusement loin au delà de la barbarie, encore en pleine sauvagerie primitive. On a dit qu’ils sont à peine dégagés du néolithisme, — (bracelet de pierre polie, emmanchure néolithique de la hache en fer). — Le totémisme chez eux est encore tout frais, ils ont de nombreux tabous, le lézard de sable, la poule, le poisson ; et ils en rendent compte par des considérations de parenté : « Nous ne mangeons pas l’ourane, parce qu’il est notre oncle maternel. » Le voile qui n’est pas du tout une mesure hygiénique ne peut pas être autre chose qu’une survivance d’un vieux tabou[269]. On a beaucoup admiré, par opposition à l’asservissement de la femme arabe, la situation élevée que la femme tient dans la famille et dans la société : cette admiration est très justifiée ; mais l’égalité des sexes qui sera peut-être une conquête de l’avenir était réalisée au berceau de l’humanité ; la famille Touareg a pour base le matriarcat, comme la famille primitive[270] ; « le ventre teint l’enfant », c’est-à-dire qu’il suit sa mère et qu’il ignore son père ; son plus proche parent mâle est l’oncle maternel ; les mœurs sont très libres, polynésiennes.

En effet cette coexistence d’institutions aussi anciennes, néolithisme, totémisme, matriarcat, avec une cérébralité individuelle très développée, rappelle la Polynésie. Aussi bien y a-t-il peut-être quelque analogie géographique entre des montagnes isolées au milieu du désert et les atolls du Pacifique.

Nous allons nous trouver mieux outillés maintenant pour comprendre ce que fut au Tidikelt, au Touat, etc. la conquête arabe et si l’on veut andalouse des XVe et XVIe siècles. Ces « nazaréens » dont on voit dans la Saoura les villages détruits, ces Zénètes Juifs du Gourara et du Touat, ces Barmata du bas Touat, toutes ces populations qui furent islamisées et arabisées par les marabouts de la Seguiet el Hamra, appartenaient sans doute à ce type d’humanité qui s’est conservé en pays touareg.

Ibn Khaldoun nous apprend que les Sanhadja du Sahara se convertirent à l’islamisme au IIIe siècle de l’hégire[271], lors de la conquête almoravide dont ils furent les instruments et les bénéficiaires. Mais cette conversion fut superficielle, les Touaregs n’ont ni mosquée, ni clergé, ils ne pratiquent pas la prière et le jeûne ; ils ont une réputation d’impiété parfaite auprès de leurs voisins arabes, chez qui le R’amadan par exemple bouleverse une fois l’an toute la vie domestique et publique.

Aujourd’hui encore l’Islam et la langue arabe, l’un portant l’autre, après avoir conquis le Maurétanie et le Touat, s’attaquent au bloc Touareg. Les personnages influents au Hoggar sont des marabouts kounta, le fameux Abiddin, ou bien encore Baÿ de Teleyet, qu’on pourrait appeler le directeur de conscience de Moussa ag Amastan.

Il faut définir ainsi les Touaregs : ce sont ceux des Berbères Sanhadja, qui ont échappé jusqu’ici au grand mouvement d’expansion islamique, parti au XVe siècle de la Seguiet el Hamra. On trouve en présence au Sahara, sur deux domaines très distincts, d’une part des Touaregs, et de l’autre des Arabes nomades, des Maures. Il y a entre eux d’énormes différences de langue, de culture, de mœurs, de costume, d’armement, sans parler de haines inexpiables. Ce sont deux peuples différents à coup sûr et l’on voudrait dire deux races. L’histoire nous montre que ce fossé si profond est creusé d’hier ; de part et d’autre il y a les mêmes Berbères Sanhadja, mais les uns sont franchement convertis à l’islamisme, et les autres ont conservé dans la famille, dans la société, dans les mœurs, une énorme quantité de survivances préislamiques ; disons que les uns sont des civilisés et les autres des sauvages. Nous avons vu que le Tidikelt est la dernière conquête arabe, et que le résultat de la conquête fut la création des palmeraies. Comme représentants de la civilisation, c’est nous qui avons succédé aux marabouts marocains. Réussirons-nous à créer des oasis dans l’Ahnet ?

D’une façon générale, les plateaux touaregs et les causses du Tadmaït ont actuellement à peu près la vie économique qu’ils méritent. Les causses sont le pays classique des très grosses sources qui concentrent la vie sur un petit nombre de points. Les plateaux gréseux, qui sont en Europe pays de bois, semblent naturellement appelés au désert à devenir pays de pâturages.

Il semble incontestable pourtant que les Touaregs, aussi longtemps qu’ils furent les maîtres au Tidikelt y ont entravé la culture. On se rend très bien compte d’ailleurs qu’ils l’entravent au Hoggar, où elle semble appelée à prendre un certain développement[272]. L’avenir agricole du Mouidir-Ahnet est plus incertain en ce sens que les indigènes, dont la connaissance du pays est la base même de tout progrès, ne nous donnent ici aucune indication. L’avenir dépend d’un forage heureux de puits artésien, et le choix de l’emplacement est délicat.

[219]Voir la [carte] p. 315 et la grande [carte géologique] en couleurs.

[220]M. Flamand a constaté l’existence de cette faille dès 1900, ainsi qu’il a bien voulu me l’affirmer oralement.

[221]Je répète qu’une partie de tout ceci est empruntée aux conversations de M. Flamand.

[222]C. R. Ac. Sc., 23 juin 1902. M. Flamand ne précise pas la provenance des fossiles qui lui ont été envoyés par M. le capitaine Cauvet.

[223]C. R. Ac. Sc., 2 juin 1902.

[224]Documents, etc., p. 588, fig. 152.

[225]Id., p. 755.

[226]Il s’ensuit que l’expression de plissement calédonien est inexacte, puisque ce plissement n’affecte pas le Silurien supérieur. Mais cette expression est provisoirement commode encore qu’inadéquate.

[227]G.-B.-M. Flamand, Sur l’existence des schistes à graptolithes à Haci el Kheneg C. R. Ac. Sc., t. CXI, p. 954-957, 3 avril 1905.

[228]Une phrase de deux lignes dans G.-B.-M. Flamand : Mission au Tidikelt. La Géographie, 1900, p. 361.

[229]MM. Flamand et Ficheur, après un examen très sommaire, avaient rattaché ces fossiles au Carboniférien (voir E.-F. Gautier, le Mouidir-Ahnet, dans La Géographie, juillet 1904). Ce qui rend tout à fait certain, d’après M. Haug, l’âge supradévonien c’est la présence de Spirifer Verneuilli, accompagnée de Productella cf. dissimilis, etc.

[230]C. R. Ac. Sc., 4 décembre 1905.

[231]L. c.

[232]Mussel, Renseignements coloniaux, juin 1907. (Voir [appendice I,] p. 340.)

[233]Sur la [carte géologique,] il a été marqué Dévonien par erreur.

[234]C. R. Ac. Sc., 19 mars 1906.

[235]Besset, Bulletin du Comité de l’Afrique française, 1904. — E.-F. Gautier, Le Mouidir Ahnet, La Géographie, X, 1904.

[236]Je saisis cette occasion de remercier M. le commandant Lacroix, qui a bien voulu me communiquer ce travail ; — et M. Voinot lui-même à qui j’ai d’ailleurs d’autres obligations.

[237]L. c., p. 212.

[238]J’en donne en appendice. M. Flamand en a signalé : il en existe auprès du fort Miribel, d’après le colonel Laperrine.

[239]Bulletin du Comité de l’Afr. fr. Supplément de décembre 1902.

[240]Foureau, Essai de catalogue des noms arabes et berbères de quelques plantes, arbustes et arbres algériens et sahariens. Paris, Challamel, 1896. A l’user de ce catalogue on s’aperçoit que les Arabes et les Berbères ont parfois réuni sous un même nom des espèces voisines mais nettement différentes (drinn, diss par exemple). On reviendra là-dessus dans le second volume.

[241]Canis Zerda.

[242]Duveyrier, p. 222 et 225.

[243]Renseignements coloniaux, etc., 1903, no 8, p. 213.

[244]Bissuel, Les Touareg de l’Ouest, p. 67.

[245]Je sais naturellement que ces chameaux sont des dromadaires ; mais l’appellation de chameaux est aussi courante que défectueuse.

[246]Renseignements coloniaux publiés par le Comité de l’Afrique française, 1904, no 1.

[247]La Géographie, 15 juillet 1904.

[248]Schirmer, Journal de voyage d’Erwin de Bary, p. 56.

[249]Bulletin du Comité de l’Afr. fr. Supplément d’octobre 1907.

[250]Lieutenant Voinot, A travers le Mouidir, dans le supplément du Bulletin du Comité de l’Afr. fr. de septembre 1904.

[251]Maurice Benhazera, Six mois chez les Touareg du Ahaggar, Bulletin de la Société de Géographie d’Alger, 1906, 2e et 4e trimestre.

[252]Voir Bulletin du Comité de l’Afr. française : renseignements coloniaux, septembre 1904 ; et Géographie, 15 octobre 1905.

[253]Voir [appendice IV.]

[254]Les Touareg de l’Ouest, Alger, 1888.

[255]Exploration scientifique de l’Algérie, Études sur la Kabylie, par E. Carette, 1848.

[256]Thomas Shaw, Relating to several parts of Barbary, Oxford, 1738.

[257]Bulletin du Comité de l’Afr. fr. Renseignements coloniaux, janvier 1907, p. 15. Le capitaine Dinaux écrit Ehenfous, et sans doute a-t-il de bonnes raisons pour cela. Comme d’habitude en matière de noms touaregs l’orthographe usuelle (?), si tant est qu’on puisse invoquer un usage, a bien des chances d’être incorrecte.

[258]M. Flamand a contesté que In Ziza fût un volcan éteint (Supplément au Bulletin du Comité de l’Afrique française de mars 1905, p. 137) ; et M. Mussel revient longuement sur cette question en s’appuyant sur l’autorité de M. Flamand dont il adopte les conclusions (Supplément au Bulletin du Comité de l’Afr. fr. de juin 1907, p. 149). Une contradiction aussi formelle avec un géologue de la valeur de M. Flamand serait grave s’il avait vu In Ziza ; le jour où il ira y voir cette contradiction disparaîtra. Sur la nature volcanique d’In Ziza les nombreux échantillons de laves rapportés ne laissent aucune espèce de doute ; ils sont à l’étude au Muséum. D’ailleurs l’appareil du volcan est très reconnaissable, on voit l’emplacement de la cheminée marqué par des dykes, on distingue les coulées qui constituent la masse même de la montagne ; la roche encaissante est du gneiss. Notons pourtant que l’aguelman d’In Ziza, que j’ai donné pour un cratère lac adventice, pourrait bien être comme le veut M. Flamand une marmite de géants.

Il est naturel de rattacher l’étude de ce volcan à celle des volcans du Hoggar, dont M. Chudeau se chargera dans le second volume de la présente publication.

[259]Deporter, Extrême-Sud de l’Algérie.... Alger, 1890.

[260]Mussel, Du Touat à l’Achegrad. Bulletin du Comité l’Afr. fr. Renseignements coloniaux, mars 1907, p. 57.

[261]L. c., p. 57.

[262]L. c., p. 57.

[263]L. c., p. 371.

[264]Ahaggar est l’orthographe correcte en même temps qu’inusitée.

[265]La description la plus détaillée qui en ait été faite est celle de Motylinski. Supplément au Bulletin, etc., octobre 1907. On y trouvera une photographie du Tombeau.

[266]Il est bien entendu que Touareg (singulier Targui) est probablement dérivé du berbère Targa, qui fut au Moyen âge le nom d’une tribu Sanhadja ; — mais que aujourd’hui, les intéressés ont rejeté ce nom, qui leur a été conservé par les Arabes ; — les Touaregs se donnent à eux-mêmes le vieux nom d’Imohar ou Imochar (berbère Imaziren, Tamazirt, latin Mazyces). On trouvera tout cela et bien d’autres choses dans Duveyrier et Benhazera.

[267]Voir Benhazera, l. c., E.-F. Gautier, La Géographie, 1er semestre 1906, p. 9.

[268]Il n’est point seul. Voici un curieux passage extrait du journal Le Temps (8 mars 1904). M. Pierre Mille, écrivant de Tombouctou, décrit des Touaregs, et il note « leurs traits réguliers, leurs lèvres fines, leurs nez arrondis du bout, comme ceux des montagnards pyrénéens ».

[269]Voir là-dessus : Frazer, Le Rameau d’or, traduction Stiébel, t. I, p. 243.

[270]Voir Frazer, The golden Bough, 3e édition, part IV, p. 383 et suiv.

[271]Duveyrier, p. 325.

[272]Motylinski, Supplément au Bulletin de l’Afr. fr., octobre 1907.


APPENDICES

APPENDICE I

ITINÉRAIRES ET OBSERVATIONS ASTRONOMIQUES

Pour dresser les cartes de l’oued Messaoud ([hors texte]) et du Tidikelt-Mouidir-Ahnet ([p. 315]), on s’est appuyé sur trois itinéraires originaux qui sont : du Touat à Haci Sefiat, — de Zaouiet Reggan à Haci Rezegallah, — de Taourirt à Tin Senasset, par la route d’Ouallen.

Ces itinéraires ne sont pas présentés isolément, on les a reportés sur la carte générale, autrement dit on les a rapprochés des autres itinéraires antérieurement publiés.

Les itinéraires sont basés sur un nombre malheureusement petit d’observations astronomiques. Les instruments utilisés sont, outre les trois montres, un sextant et une lunette. Le sextant était en mauvais état, on a dû le faire réparer par le forgeron nègre de Taourirt (!). La lunette, par une étrange vicissitude, est celle de Cazemajou, rapportée par les tirailleurs après le massacre de la mission, et que le Comité de l’Afrique française a mis à la disposition du colonel Laperrine.

Les calculs ont été faits à l’Observatoire d’Alger, où la haute compétence et l’inépuisable complaisance de M. Trépied ont remédié en quelque mesure à la défectuosité du sextant. L’erreur instrumentale a pu être déterminée, du moins pour la période postérieure à l’opération chirurgicale de Taourirt.

Les itinéraires ont été établis à la boussole et reportés chaque jour au 1 : 100000 sur un carnet spécial. Pour l’utilisation de ce carnet on a adopté la méthode recommandée par M. Trépied[273], et on a calculé directement d’après le carnet les principales positions. On les donne ci-dessous.

Itinéraire de Haci Sefiat. — Le point de départ, Adrar, capitale administrative du Touat est assez bien déterminé ; d’après plusieurs séries d’observations de hauteurs de la polaire la latitude est : 27° 52′,6.

Une occultation observée par M. Niéger donne la longitude 2° 39′,5 (ouest).

En prenant ces chiffres pour base et en calculant d’après le carnet de route on trouve :

Haci Sefiatφ 27° 16′,5L. 3° 3′,1 ouest.

D’autre part j’ai observé en ce point quelques hauteurs de polaire qui donnent, sans correction, φ 27° 16,3. Malgré le mauvais état du sextant, cette concordance laisse à supposer que l’observation est valable.

Le point ainsi déterminé n’est pas exactement le puits de Sefiat c’est notre campement à 1500 mètres environ au nord du puits.

Enfin le puits de Sefiat n’est pas le seul de ce nom, si tant est qu’il y ait bien réellement droit. Le colonel Laperrine, revenant de Taoudéni, a trouvé un autre haci Sefiat, beaucoup plus important par φ 27° 20′ 42″ et L. 3° 12′. On l’a placé sur la carte, il se trouve à une assez faible distance au nord-ouest de son homonyme, c’est-à-dire dans la même région et peut-être dans le même oued ?

On aura donc :φL
Tesfaout27° 43′,02° 42′,8
Campement d’H. Sefiat27° 16′,52° 3′,1
Puits d’H. Sefiat27° 15′,73° 3′,1

Itinéraire de Haci Rezegallah. — L’itinéraire de Zaouiet Reggan à H. Rezegallah est celui qui présente les moindres garanties d’exactitude précise. Le point de départ Zaouiet Reggan est suffisamment déterminé puisqu’il est tout voisin de Taourirt dont les coordonnées ont été fixées astronomiquement.

En admettant pour Zaouiet Reggan φ 26° 40′,5 et L. 2° 10′,5 le calcul des positions données par le carnet de route donne :

Haci Bouraφ 26° 8′,3L. 3° 1′,1
Haci Rezegallahφ 25° 51′,3L. 3° 25′,0

Itinéraire à travers l’Ahnet (Taourirt-Ouallen-Tin Senasset). — Entre Taourirt et In Ziza, en passant par Ouallen, Ouan Tohra, et Tin Senasset l’itinéraire a été levé à la boussole, et reporté au jour le jour au 1/100000 sur un carnet spécial.

Mon propre carnet d’itinéraire de Taourirt à Ouan Tohra a été souvent complété d’après celui de M. le lieutenant Mussel, mon aimable compagnon de route, qui commandait le détachement.

Au delà d’Ouan Tohra il l’a été d’après le carnet de M. le lieutenant Clore ; ce sont des garanties supplémentaires d’exactitude.

D’ailleurs il a été possible de contrôler et de corriger l’itinéraire avec l’aide d’observations astronomiques. A Taourirt, avec la lunette Cazemajou nous avons observé l’occultation de k de la Vierge (immersion du 15 mai 1905) ; calculée à l’Observatoire d’Alger cette occultation a donné — 8s 26m,9 soit 2° 6′,5 ouest. La latitude, d’après des observations anciennes de M. le commandant Deleuze est 26° 42′,0. Avec le sextant réparé à Taourirt et dont l’erreur instrumentale, restée immuable puisque là soudure n’a pas bougé, a pu être être déterminée, j’ai pris à la traversée de l’Açedjerad trois séries d’observations de hauteurs de Polaire qui ont donné les latitudes suivantes :

Haci bou Khanefis25° 8′,0.
Iglitten24° 53′,3.
Aïn Tezzaï24° 46′,0.

L’état de l’instrument pourrait laisser quelques doutes sur la valeur des conclusions, mais ces doutes sont levés par la comparaison avec les observations de M. Villatte, dont l’itinéraire croise le mien en deux points, Tadounasset et Tin Taggaret.

Les observations de M. Villatte et les miennes donnent cinq latitudes qui toutes ont ceci de concordant qu’elles offrent avec les données du carnet un écart à peu près constant de 5 à 7 minutes. On a donc des données sérieuses pour corriger les latitudes du carnet entre Taourirt et Tin Taggaret.

D’autre part les observations de M. Villatte permettent d’apporter une correction aux longitudes dans la même section de l’itinéraire.

Dans la seconde section, au delà de Tin Taggaret on peut s’appuyer sur la position d’In Ziza, qui a été déterminée par M. Villatte en latitude et en longitude. Moi-même en 1903 j’avais obtenu au théodolite une latitude d’In Ziza[274] tout à fait concordante avec les observations ultérieures de M. Villatte.

La correction à apporter à l’itinéraire est très forte, beaucoup plus que dans d’autres tronçons ; ce n’est pas surprenant si on considère la nature du terrain au nord de Tikeidi et au sud de Tin Senasset. Il s’étend là de grandes superficies tout à fait arides, qu’on est forcé de traverser à marche forcée de jour et de nuit.

En répartissant l’erreur ainsi obtenue, on obtient pour les points successifs de l’itinéraire les résultats indiqués au tableau de la page suivante.

Ces itinéraires ont été reportés sur deux cartes jointes au deuxième et au septième chapitre.

La première n’est pas à proprement parler une carte, puisqu’elle n’est pas construite suivant un système de projection déterminé. C’est un simple tableau graphique de positions. Pour la seconde carte on a adopté la projection de l’itinéraire Villatte (La Géographie, 15 octobre 1905.)

En cas de discordance entre l’itinéraire graphique et les listes de coordonnées, ce sont ces dernières qui doivent faire foi.

Ces trois itinéraires ont été levés en 1905.

Dans le voyage de 1903, muni d’un théodolite qui appartenait à M. le baron Pichon, j’avais fait un certain nombre d’observations de latitudes dont le voyage ultérieur de M. Villatte a rendu inutile la publication détaillée ; mes résultats concordaient avec ceux de M. Villatte d’une façon satisfaisante ; j’ai fait connaître dans La Géographie du 15 juillet 1904 (p. 99) la latitude vraie d’In Ziza, qui est de 23° 31′. Le chiffre de M. Villatte publié le 15 octobre 1905 dans La Géographie (p. 229) est exactement le même.

LATITUDE D’APRÈS CARNETLATITUDE CORRIGÉELONGITUDE D’APRÈSCARNETLONGITUDE CORRIGÉE
Hacian Taïbin26°34′,526°33′,91°54′,81°54′,1
Dj. Aberraz (extrémité Sud)26°34′,826°34′,31°49′,31°48′,6
Bord occidental du Horst silurien26°28′,726°27′,81°37′,11°35′,4
Sebkha Mekhergan (coucher 18-19 mai)26°21′,226°19′,81°21′,91°19′,3
O. Arris (sortie de la Sebkha)25°48′,925°45′,21°10′,11° 6′,7
Tikeidi25°34′,125°29′,41° 2′,50°58′,7
Haci bou Khanefis25°14′,825° 8′,01° 5′,01° 1′,3
Tête de l’oued Ifisten25° 2′,224°56′,21°12′,31° 9′,1
Oued Tazelouaï (un point dans l’).24°55′,2″24°49′,21°12′,41° 9′,2
Ouallen24°44′,624°38′,61° 5′,21° 1′,3
Sommet du plateau24°52′,324°46′,31° 1′,80°57′,9
Taguellit24°54′,924°48′,90°55′,20°50′,9
Iglitten25° 0′,224°53′,30°53′,40°49′,0
Éperon d’Insemmen25° 0′,224°54′,00°44′,40°39′,5
Meghdoua25° 3′,124°57′,00°31′,90°26′,4
Tezzai24°52′,824°46′,00°25′,20°19′,2
Tadounasset25° 0′,224°54′,20°25′,90°21′,9
Villate.
Tin Tagar24°53′,924°48′,60°13′,70° 6′,4 O
Taloak24°49′,224°43′,20° 6′,8O0° 0′,3 E
Dunes d’Aït el Kha24°41′,724°35′,70° 4′,5E0°11′,4
Foum Lacbet24°41′,624°35′,60°18′,30°24′,9
Ouan Tohra24°34′,624°28′,60°21′,90°28′,4
Tin Senasset24°19′,724°13′,70°24′,90°31′,4
In Ziza23°40′,223°31′,00° 5′,30°11′,6

A la suite de mon voyage de 1902 j’ai publié, dans les Annales de Géographie, tome XII, 1903, une liste de longitudes qui, à ce moment, apportait aux cartes existantes une correction intéressante.

LIEUXLONGITUDES OUEST CARTE à 1 : 800000. Service géographique. CARTE à 1 : 500000. DU COMMANDANT LAQUIÈRE
° ′ ″ ° ′ ″ ° ′ ″
Haci el Mir3 58 064 06 154 01 15
Tar’it4 13 574 30 004 22 15
Igli4 31 064 49 454 34 45
Beni Abbès4 31 004 44 304 25 00
Ksabi3 16 56»3 16 00
Timimoun2 05 542 27 152 06 00

La carte Prudhomme, qui fait autorité, a adopté des positions voisines des miennes. Si j’insiste sur ces résultats, qui n’ont plus d’intérêt aujourd’hui, c’est d’abord par piété pour la mémoire de M. Trépied, directeur de l’observatoire d’Alger, à qui seul je suis redevable d’avoir pu faire une besogne astronomique où il y avait une part de travail utile.

C’est aussi pour apporter ma contribution à la solution d’un petit problème souvent agité. Un voyageur qui n’est pas astronome n’a-t-il pas un meilleur emploi à faire de son argent que d’acheter des instruments coûteux, et de son temps que de s’astreindre à la discipline méticuleuse des observations ? Je ne pense pas que la question puisse recevoir une solution absolue, mais au Sahara du moins et sous la direction de feu Trépied, un non-professionnel rapportait des observations utilisables. Elles eussent été beaucoup plus nombreuses, si j’avais eu un meilleur outillage.

[273]Ch. Trépied, Remarques sur la carte dressée par M. Villatte à la suite de son exploration de 1904 dans le Sahara central (La Géographie, XII, 1905, p. 231-238).

[274]Publiée dans La Géographie, 15 juillet 1904, p. 99.


APPENDICE II

INSCRIPTIONS

On ne s’est pas efforcé systématiquement de relever au passage les inscriptions Tifinar’ ; il serait même plus exact de dire qu’on a systématiquement évité de le faire. En présence de ces innombrables graffitti indéchiffrables, on est découragé par le sentiment de son impuissance.

Je retrouve pourtant dans mes notes quelques inscriptions soigneusement recopiées soit par moi-même, soit plus souvent par d’autres, et qu’il est préférable de réunir ici.

A Barrebi j’ai relevé, à côté des gravures, quelques inscriptions. Il en est d’arabes, tout à fait banales, comme celle dont voici la traduction « ... Dieu et le salut soit sur notre seigneur Mahomet, — Arbi ben Sleïman. » Les tifinar’ si on pouvait les lire ne seraient probablement pas beaucoup plus intéressants.

Inscription a.Inscription b.Inscription c.
Inscription d.Inscription e.Inscription f.

La dernière inscription (f) a été copiée par M. le lieutenant Pinta.

J’ai relevé soigneusement des inscriptions Berbères qui se trouvent au ksar d’Ouled Mahmoud, et que les indigènes prétendaient hébraïques[275].

Il y en a quelques-unes au vieux ksar abandonné, à 1500 mètres de l’actuel ; par exemple :

Ces inscriptions Berbères sont accompagnées d’une inscription arabe que j’ai lue ainsi : « ab (?) fils de Zenati, az (?) fille de Zenati ».

Les inscriptions les plus nombreuses et les plus soignées sont au ksar actuel sur une gara centrale qui domine les maisons. Le ksar a vingt-cinq ans à peine, et les inscriptions n’ont rien de commun avec les habitants actuels qui les croient juives, et qui ont bâti dessus. Ces inscriptions, que j’ai calquées, sont très soignées, à trait profond, je les crois particulièrement anciennes.

Inscription II (ksar actuel).

Inscription IIbis faisant suite à la précédente sur le même rocher et un peu au-dessous

Inscription III (sur un rocher voisin)Inscription IV (également sur un rocher voisin).

Sur le rocher où sont gravées ces deux dernières inscriptions on a bâti une maisonnette en pisé.

On m’avait signalé encore comme hébraïques des inscriptions situées à Abani, auprès de Tesfaout (Touat) : je me suis assuré qu’elles sont berbères comme on pourra s’en rendre compte sur les belles photographies dues à M. Auger interprète militaire. (Voir pl. XVIII, phot. [35] et [36.])

Enfin M. le lieutenant-colonel Laperrine qui s’est beaucoup occupé des caractères Tifinar’ et qui les connaît bien, a recopié sur mon carnet une inscription trouvée sur une dalle calcaire dans l’oued Aglagal (sud du Tadmaït).