II.

DAVID À L'ATELIER DE SES ÉLÈVES.

Étienne, après s'être familiarisé dans l'atelier des Horaces près de Moreau, mais plus particulièrement par l'effet de l'émulation qui s'était établie entre Mme de Nouilles et lui, en copiant d'après le dessin et même d'après le relief, se trouvait préparé à entrer dans l'atelier des élèves de David. Depuis le banquet de Vincennes, où il avait pindarisé, il avait fait connaissance et était même déjà lié avec la plupart des jeunes gens de l'école, en sorte que, lorsqu'il y entra la première fois pour y travailler, il n'éprouva rien de la gêne que donne en toute espèce d'apprentissage, la qualité de nouveau venu.

La plupart des écrivains qui nous ont transmis des détails sur la vie des peintres et sur l'histoire de leurs écoles ont omis de faire connaître certaines petites circonstances, qui aident mieux que quoi que ce soit à jeter du jour sur les mœurs des artistes et sur les différents modes d'enseignement de la peinture. Pour ne pas laisser ici la même lacune, nous suivrons Étienne depuis son installation avec ses camarades jusqu'au moment où il a commencé à peindre, tout en nous occupant de ses condisciples.

Voici d'abord quelle était la disposition de l'atelier des élèves: placé immédiatement sous celui des Horaces, dont il avait les mêmes dimensions, il ne présentait de différence en grandeur que par le dessous de l'escalier en bois si bruyant, sous lequel se tenaient les plus jeunes élèves, dessinant d'après la bosse, et parmi lesquels Étienne se trouva compris. La fenêtre était exactement ouverte et placée de même qu'au premier étage. Sur la droite, en entrant, au delà des figures de plâtre et des élèves qui dessinaient d'après elles, s'élevait un poêle de fonte dans un renfoncement, et un peu au delà, mais du même côté, régnait une large table soutenue par quatre poteaux de deux pieds de haut, sur laquelle on plaçait le modèle vivant. En face, par conséquent à gauche en entrant, était un espace vide que les élèves peintres occupaient avec leurs chevalets, et entre ceux-ci et la table du modèle, s'arrondissaient, assis en demi-cercle, les élèves dessinateurs d'après nature.

Des planches sur tasseaux fixés au mur, à la hauteur de sept pieds, servaient à recevoir les toiles et les boîtes à couleurs après le travail. Du reste, nul ornement, à moins que l'on ne veuille donner ce nom à de grandes taches de couleurs étalées un peu au-dessous de la planche courante, et à une foule de caricatures, dont quelques-unes assez anciennes, couvraient les murailles.

David attachait quelque importance à ces lazzis de ses élèves; aussi, lorsque les traits d'un nouvel élève prêtaient à la charge, ne manquait-on pas de s'exercer à la faire sur le côté du mur près duquel se détachait le modèle, en sorte que quand David venait corriger ses élèves il put la voir. Ordinairement il disait: Elle est bonne; ou Elle est mauvaise. Dans le premier cas, il demandait le nom de l'auteur; dans le second, il riait ironiquement, ce qui produisait un chœur de huées sourdes, à la suite desquelles ordinairement la caricature était effacée.

Le jour qu'Étienne entra, c'était au commencement d'une semaine, d'une décade alors, et comme les élèves ne pouvaient s'accorder sur la pose à donner au modèle, on choisit deux députés, Ducis dont il a été question, et un certain Moriès dont il sera parlé, pour aller prier David de venir tirer ses élèves d'incertitude et d'embarras. Le maître se rendit en effet à leurs vœux et se mit en devoir de trouver une position. Mais avant de proposer son avis, il fit essayer au modèle les postures différentes que les élèves lui avaient données, et après les avoir examinées, il en prit occasion de tancer une partie des jeunes gens qui fréquentaient le soir les salles d'étude de l'Académie au Louvre, en leur disant que c'était là qu'ils apprenaient, en copiant des modèles dont les bras étaient soutenus par des cordes et les pieds calés avec des coins de bois, à faire des attitudes académiques et des mouvements de convention. «Je gagerais, dit-il en se tournant vers un de ceux qu'il savait être des plus assidus aux études de l'Académie, que c'est toi qui as imaginé cette belle pose, qui fait tendre la poitrine du modèle comme une carcasse de volaille? Tu veux faire ton torse?… oui, je te reconnais là, et quand on fera des tableaux où il n'y aura ni pieds, ni mains, ni tête à peindre, tu seras sûr alors d'être le plus habile. Messieurs, ajouta-t-il, en parlant à tous, à l'Académie on fait un métier de la peinture, et on l'apprend comme un métier à ceux qui la fréquentent. Faites-vous cordonniers, si vous voulez, je ne m'y oppose pas, mais ici on fait de la peinture.»

À la suite de cette allocution, écoutée avec le plus respectueux silence, David essaya plusieurs attitudes ayant un objet bien déterminé, et finit par choisir celle d'un homme qui lance une pierre. Le modèle fit observer qu'il ne lui serait pas possible de conserver cette attitude plus de cinq ou six minutes sans se reposer. «Eh bien! qui te dit le contraire? lui demanda-t-il, si cela ne t'arrange pas, va poser à ton Académie; on te mettra des cordes aux pieds et aux mains comme à un polichinelle.» Puis, remettant sous son bras sa canne qu'il avait posée sur la table du modèle: «Eh bien! Messieurs, ajouta-t-il en s'en allant, êtes-vous contents?—Oui, monsieur David, dirent les deux députés qui l'avaient amené.—C'est bon. Je reviendrai à midi voir ce que vous aurez fait.»

À cette époque, l'atelier était dégarni de tous les élèves forts, qui venaient d'achever leurs études depuis quelques années. Les noms de Fabre, de Wicar, de Girodet, de Gérard, de Serangeli et de Gros retentissaient encore parmi les élèves, mais ces hommes étaient déjà considérés comme maîtres. La plupart d'entre eux avaient obtenu le grand prix de Rome, ou en étaient au moins jugés dignes. Fabre avait été couronné et avait exposé sa figure de Caïn, dont Mme de Noailles même avait fait l'acquisition. Girodet avait envoyé son Endymion et même son Hippocrate, de Rome, Serangeli (de Milan) avait terminé son Orphée et Eurydice, ouvrage dont le succès fut bien plus grand que le mérite; déjà Gérard avait jeté les bases de sa réputation en faisant paraître son Bélisaire; enfin on comptait sur Gros, fixé en Italie, mais qui ne revint et ne se fit connaître en France que plus tard, en 1801 et 1802. Afin de fixer les époques aussi précisément qu'il est possible, il est bon de rappeler que l'exposition du Bélisaire de Gérard date de 1795, et que l'époque vers laquelle Étienne est entrée l'école de David se rapporte à la fin de 1796 et au commencement de 1797, lorsque le maître commençait son tableau des Sabines.

Les études étaient donc faibles en ce moment à l'atelier des élèves. Les plus distingués d'entre eux étaient Pierre et Joseph Franque, deux frères jumeaux natifs du Jura, auxquels la Convention avait alloué une petite pension à cause des dispositions qu'ils avaient montrées pendant qu'ils gardaient les troupeaux dans leurs montagnes. Après eux venait Broc, Gascon qui ne manquait pas de dispositions, mais chez lequel des singularités de caractère avaient développé une vanité puérile. Mulard-Bavard, épithète rimée qu'on ne manquait jamais d'ajouter à son nom, selon l'usage des écoles, où l'on dit la vérité crûment. Mulard était un des praticiens les plus avancés, mais, sans imagination et sans talent saillant, il épuisait le peu d'idées qu'il avait à justifier, par un babil sans fin, l'épithète que l'on accolait à son nom. En 1796, il étudiait encore à l'atelier avec Gautherot, vieux républicain incorrigible, un peu moins bavard que son condisciple, peintre médiocre, écrivain de pamphlets politiques, et particulièrement recommandable par le goût et le talent réel qu'il avait pour composer des complaintes sérieusement bouffonnes sur les assassins célèbres que leurs crimes conduisaient à l'échafaud.

Gautherot était un grand homme de près de six pieds, portant une grande perruque blonde, poudrée, à queue, et s'allongeant sur ses faces en deux énormes oreilles de chien, qui avaient pour utilité particulière de cacher tant bien que mal une dartre vive qui dévorait l'une de ses joues. D'ailleurs bon camarade, spirituel et assez amusant dans toutes les réunions des élèves. Ducis travaillait avec eux, quoiqu'il fût tout autrement disposé. Ce dernier avait encore peu d'habileté, mais il dessinait et coloriait avec assez de naïveté pour faire espérer qu'il en acquerrait par la suite. Ainsi que Broc, Robin et quelques autres élèves de David, Ducis avait été pris par la première réquisition et avait fait les guerres de la Vendée en qualité de soldat républicain. Il avait assisté à plusieurs siéges de villes, entre autres à celui de Granville, en Bretagne. Mais l'affaire de Quiberon fit une impression si pénible sur Ducis, homme brave et brave homme tout à la fois, qu'il se servit du double crédit de son oncle le poète et de son maître David pour obtenir son congé et venir chercher un asile dans l'atelier du restaurateur de l'école.

En politique, la réaction contre le jacobinisme, flagrante alors, se faisait sentir jusque dans l'atelier des élèves de David. Mulard et Gautherot, pendant le repos des modèles, ne manquaient pas de faire des harangues. Gautherot, en particulier, s'efforçait d'entretenir parmi les nouveaux élèves les doctrines républicaines, qu'on y avait professées jusque-là. Mais le vent commençait à changer, et parmi ceux de leurs camarades qui n'étaient point d'humeur à entendre vanter les exploits de 1793, se distinguaient Ducis, Roland et Moriès.

Roland était un créole de la Martinique, honnête, brave, peu spirituel, excessivement fort de corps, et qui travaillait comme un galérien à la peinture pour se faire une profession et réparer les pertes que sa famille avait faites lorsque la révolution ruina les colonies. Roland, auquel on avait donné le surnom de Furieux, était réellement colère et n'y allait pas par deux chemins quand on le contrariait. Il fit un jour une scène à Gautherot, qu'il rencontra professant ses doctrines républicaines dans un café. Il alla même jusqu'à lui proposer de se battre en duel. Quoique, dans cette occasion, Gautherot se comportât avec fermeté, toutefois s'apercevant que son parti n'était plus soutenu par l'opinion, il cessa presque subitement de venir travailler à l'atelier des élèves.

Mais avant l'attaque ouverte et violente de Roland contre les jacobins (pour rappeler les désignations du temps), on leur faisait souvent la guerre à l'atelier sous le voile de la plaisanterie, et Ducis, entre autres, en avait organisé une qui ne manquait jamais d'interrompre joyeusement les harangues politiques que Gautherot hasardait.

Ducis avait la voix rauque, fausse et très-basse. Pendant ses campagnes en Vendée, il avait appris des chansons républicaines, et particulièrement celle qui commence ainsi: Le fanatisme insensé, l'ennemi juré de notre liberté, est expiré. Or il la chantait de telle sorte que quand il avait prononcé le fa…, il s'arrêtait sur la note, travaillant pendant une minute ou deux à sa peinture, puis, au moment où l'on s'y attendait le moins, il reprenait en chantant: natisme insensé; puis, après avoir coupé par d'autres repos plus ou moins longs: l'ennemi juré… de notre liberté…, il achevait sur des notes très-graves et très-lentes: Est ex-pi-ré!!! Et tous les élèves en chœur répétaient avec la même emphase: Est expiré!!! est expiré!!!

Gautherot, qui ne manquait pas d'esprit, sentait bien la finesse de cette petite guerre et y répondait par d'autres plaisanteries; mais Mulard, qui, non content d'être bavard, était encore pédant, ne trouvait rien de mieux pour rompre les chiens que de rappeler la dignité des artistes d'Athènes et de Rome. Alors les sifflets de se faire entendre et les instances les plus bruyantes étaient adressées à Ducis pour qu'il répétât sa chanson: «Le fa! le fa! Ducis, chante le fa!» criait-on de toute part; et alors des joies, des cris et des hurlements sans fin se faisaient entendre après ces mots répétés de nouveau en chœur: Est expiré!!!

Cette scène d'écoliers, choisie entre mille autres, parce qu'elle était une parodie de choses beaucoup plus sérieuses qui se passaient alors à Paris et dans toute la France, donnera cependant une idée de la manière bruyante et dissipée dont on étudiait dans l'école de David, ainsi que dans toutes les autres d'ailleurs. Quelquefois le tumulte y était poussé jusqu'à un excès dont on ne peut se faire d'idée, et, pour dire la vérité, on y perdait énormément de temps.

Rien cependant n'était si rare que David pût surprendre ses élèves au milieu d'un tel désordre. Ordinairement quelqu'un de son école, ou même les élèves des autres maîtres établis dans le Louvre, rencontraient David parcourant les vastes corridors de cet édifice, et couraient devant avertir les élèves de son arrivée. Voilà M. David! À peine ces mots étaient-ils prononcés que tout rentrait dans l'ordre et le silence, au point que l'on aurait, à la lettre entendu une souris trotter.

Les occasions où David donnait lui-même un mouvement au modèle de ses élèves se présentaient fort rarement. Pour éviter ces embarras et rendre les études d'après la nature plus faciles et plus profitables, il avait eu l'idée de faire à l'ensemble des élèves une proposition qui fut assez généralement accueillie et suivie même pendant près de deux ans. Ceux des jeunes gens de l'atelier que leur âge ou le plus ou moins de perfection de leurs formes rendaient propres à servir de modèle étaient inscrits sur une liste, et posaient à tour de rôle entièrement nus. La séance était de cinq heures et se renouvelait pendant les six premiers jours de la décade. Quant aux trois derniers, ils étaient employés à copier une tête, pour laquelle chaque élève était tenu par les règlements de poser lui-même, ou de fournir un modèle mercenaire à ses frais. Ces conventions, qui n'étaient pas toujours bien strictement observées, eurent cependant l'inappréciable avantage de faire passer sous les yeux des élèves une immense quantité de natures très-variées, et de les forcer à renoncer aux habitudes faites, aux pratiques apprises d'avance et à toute cette manière conventionnelle que David reprochait non sans raison à la vieille école, ou à ceux des élèves qui en suivaient les principes.

En résultat, David, qui à l'entrée dans la carrière des arts et pendant ses préoccupations politiques avait employé tout ce qu'il avait de pouvoir pour renverser matériellement la vieille institution de l'Académie, poursuivait, en 1796, cette même idée, mais d'une manière plus convenable, et surtout plus utile aux arts, en faisant la guerre, non plus aux hommes, mais aux doctrines surannées et fausses des vieux académiciens. À cet égard, le maître et les élèves mettaient un zèle presque fanatique à accomplir cette œuvre.

Midi était le moment choisi le plus ordinairement par David pour visiter et corriger ses élèves. Le peintre s'occupait alors du tableau des Sabines déjà ébauché, et dont il repeignait la figure de Tatius. Pendant les heures qu'il consacrait au repos, il arrivait au milieu de ses élèves. Mulard et Gautherot, plus rapprochés d'âge de David, et fidèles d'ailleurs à la confraternité révolutionnaire, tutoyaient leur maître, usage qui ne cessa que quand ces deux artistes ne fréquentèrent plus l'école. Quoi qu'il en soit, le respect que les élèves portaient au maître dans l'atelier, même les deux qui viennent d'être nommés, était profond, et toutes ses paroles les plus hasardées, les plus embrouillées même, comme David, en laissait échapper quelquefois, étaient écoutées, pesées et interprétées comme l'eussent été celles d'un prophète.

Ces leçons se réduisaient fort souvent en principes généraux qu'il émettait à l'occasion du premier travail d'élève qui lui tombait sous les yeux. En sorte que le défaut ou la qualité qu'il y avait remarqué lui servait de texte pendant la revue de toutes les études des élèves peintres et dessinateurs.

«Eh bien! disait-il au plus vieux de ses élèves, qui persistait à porter ses cheveux noués en queue de la longueur de dix-huit pouces, toi, tu es de l'ancien régime, corps et âme; tu peins comme tu te coiffes. Va, mon pauvre garçon, tu es venu trop tôt ou trop tard, tu as manqué le coche; tu aurais fait un excellent académicien…» Puis, après une pause: «Allons, va ton train, continuait-il… dans ton genre, ça va très-bien ce que tu fais.» Et comme il avait réellement de l'affection pour ce vieil élève sans aucun talent, mais qui avait besoin de son pinceau pour vivre, il l'enseignait gratis et lui donnait ainsi l'occasion de profiter dans le monde du titre d'élève de David, recommandation puissante alors.

Mais toutes les fois qu'il trouvait l'occasion de tomber à bras raccourcis sur l'Académie et les académiciens, il ne la laissait point échapper, et plus d'une fois, pour la faire renaître, il alla exprès s'arrêter devant la toile du vieil élève à la longue queue.

«Ah! toi, c'est différent, disait-il en s'approchant de la peinture de Broc le Gascon, tu te crois du génie; mais prends-y garde, ça ne pousse pas tout seul dans la tête et il faut le cultiver. C'est comme une plante…» Et alors David commençait une de ses comparaisons favorites, qu'il perdait, reprenait et reperdait pour la reprendre encore, tout en accompagnant sa harangue de réticentes causées par la difficulté qu'il avait à prononcer, ce qui le forçait parfois de s'arrêter court, en disant à ses élèves, qui riaient ainsi que lui: «Ma foi, je ne sais plus où j'en suis; mais vous me comprenez, n'est-ce pas?—Oui! oui! monsieur David,» répétait-on de tous côtés; et il continuait. «Enfin, tu m'entends bien, Broc, tu as des dispositions… pour le coloris surtout… écoute bien; pour le coloris. Ainsi, ne va pas te mettre dans l'esprit que tu es un Raphaël. Vois, étudie les maîtres qui te vont, qui te conviennent: Titien, Tintoret, Giorgion, les Italiens enfin, et puis reviens devant le modèle, oublie les maîtres et copie la nature comme tu copierais un tableau, sans science, sans idée faite d'avance, avec naïveté, et tu seras tout étonné d'avoir bien fait. Allons, bon courage; je ne suis pas mécontent de ton travail… mais dis-toi bien que tu n'es pas encore un homme de génie!»

Mulard, debout devant sa toile, attendait avec une expression pincée la correction de son maître. Doyen des élèves par l'âge, inférieur à la plupart d'entre eux par le talent, il redoutait le franc parler de David, dont il se regardait comme le compagnon, en raison de la familiarité résultant des habitudes révolutionnaires. «J'ai toujours à te répéter…» dit David qui fut tout à coup interrompu par Mulard, dont il connaissait bien le péché mignon et le sobriquet, «j'ai toujours à te répéter, continua David sans se déconcerter, que tu fais maigre de dessin et froid de couleur. Cela n'empêche pas que tu ne sois en état de commencer un tableau pour l'exposition prochaine, ce que je t'engage à faire. Mais en l'achevant, il faudra que tu te tiennes sans cesse en garde contre les deux défauts que je te signale et tout ira bien.—Mais ne penses-tu pas, David, dit Mulard, avec sa voix de tête et son visage composé, que je…—Je t'ai dit ce que je pense et ce que tu dois faire.» Mulard voulut parler encore; mais un sourire de David, auquel répondirent ceux de tous les élèves, força le bavard à se taire et à reconnaître lui-même, en riant aussi, l'inopportunité de ses réflexions.

«Oh! dit David en passant du chevalet de Mulard à celui d'un autre élève, si on peignait avec la langue, celui-là ne laisserait guère de besogne à faire aux autres.» Un rire général, auquel prit même part celui qui en était l'objet, accueillit cette épigramme, à laquelle succéda un profond silence.

«C'est bien cela, dit-il à Ducis, il y a de la vérité, de la naïveté même dans le mouvement et la couleur de ta figure. Mais, ajouta-t-il en ayant l'air de parler à tout le monde, quoique parlant de Ducis, il ne faut pas vouloir faire plus qu'on ne peut. Il faut traiter des sujets humbles, simples, familiers même, si la nature nous a fait naître pour cela. Tel qui fera supérieurement des bergers, se fera moquer de lui s'il, veut peindre des héros. Il faut se tâter, se connaître et puis aller sans se forcer… n'est-ce pas Ducis?—Oui, monsieur,» et il passait à un autre.

«Pour vous, mon cher ami, il faut faire peau neuve!» C'est ainsi qu'il apostropha Granger, transfuge de l'école rivale de Regnault dans celle de David. «Voilà ce que c'est que de recevoir en commençant de mauvais principes, ajouta-t-il, il faut oublier, désapprendre, ce qui est bien plus difficile, tous les enseignements que l'on a reçus. Voyez-vous, mon cher Granger, il vaudrait mieux pour vous et deux ou trois de vos camarades ici, infectés comme vous du virus académique, que vous n'eussiez jamais touché un crayon. Il faudra que vous employiez un an au moins pour guérir de ce mal, et puis alors seulement vous vous remettrez en route dans la bonne voie… Votre travail est bon… trop bon même; car, voyez-vous, votre main en sait bien plus que votre tête. Vous réfléchissez après que vous avez fait. Votre pinceau vous emporte, il est votre maître, et pour comble de malheur il a été mal dirigé. Il faut oublier tout ce que vous savez, et tâcher d'arriver devant la nature comme un enfant qui ne sait rien… M'entendez-vous bien?—Oui, monsieur.—M'avez-vous bien compris?—Oui, monsieur.—Eh bien, nous verrons cela la semaine prochaine.»

En allant vers un autre élève, mais poursuivant toujours son idée: «Une mauvaise école, dit-il, est comme une boutique de perruquier[2], dans laquelle on n'entre jamais sans en sortir avec du blanc à son habit.»

En s'approchant du chevalet de Moriès, qui s'était retiré de côté pour recevoir la leçon du maître, David fit une légère inclination de tête à cet élève, comme pour le saluer. Moriès avait plus de trente ans. Vêtu d'une grande redingote bleue croisée jusqu'au menton, portant une cravate noire et de grandes bottes de cavalerie, cet homme avait une des plus nobles figures qui se puissent rencontrer. Ses cheveux noirs et lisses dessinaient exactement la forme de son crâne. Son nez était légèrement aquilin et ses yeux grands fiaient couverts de paupières très-larges. Ses traits étaient beaux, et la majesté et la douceur mêlée de force de sa physionomie inspiraient tout à la fois le respect pour sa personne et un vif désir de le connaître. Son histoire n'était pas bien connue. On savait seulement qu'il avait servi aux armées, mais qu'un attrait invincible pour l'art de la peinture l'avait engagé à quitter sa première profession.

Moriès avait ce qu'on appelle une passion malheureuse pour la peinture, car il n'y était nullement appelé par ses dispositions. Cet homme, depuis qu'il était entré à l'école de David, travaillait jour et nuit pour regagner les années qu'il croyait avoir perdues. Ses moyens d'existence étaient bornés à ce point qu'il vivait pour moins de vingt sous par jour. Mais il supportait toutes les privations qu'il s'était imposées avec un courage, une grandeur d'âme propres à faire naître des regrets chez tous ceux qui connaissaient son inaptitude aux arts.

Il était facile d'établir quelques points de comparaison entre don Quichotte et cet élève, car la vue de la moindre injustice révoltait Moriès jusqu'à le forcer de prendre part à toutes les querelles qui s'élevaient et de s'établir juge du différend. Ce gentilhomme, car il l'était, faisait la police dans l'atelier. Quand les plus jeunes élèves n'étaient pas d'accord et élevaient trop la voix, il allait à eux, les interrogeait, les jugeait, prononçait son jugement et sanglait quelques coups d'appuie-main sur celui qui avait tort, sur tous deux quand le tort était partagé, puis retournait tranquillement à sa place pour reprendre sa peinture.

Il va sans dire qu'une âme de cette trempe avait des sympathies et des répugnances également prononcées; aussi ne parlait-il jamais de Mulard et de Gautherot qu'avec une expression légèrement ironique, tandis qu'il tendait journellement la main, en arrivant, à Ducis, à Roland et à Duffaut, avec lequel il finit par vivre en commun. Le caractère noble de Moriès le faisait aimer de tous, et quoique ses productions ou plutôt ses essais fussent de la dernière faiblesse, jamais, dans l'atelier, où la franchise était si brusque et si moqueuse, personne ne fit la plus légère allusion à son peu de talent.

«Allons, courage, mon cher Moriès, lui dit David en jetant les yeux sur sa toile, il ne faut pas vous décourager.» Puis, après quelques observations de détails, le maître répéta: «Allons, courage! c'est comme au combat…—Vous avez raison, monsieur David, interrompit le noble élève qui, par modestie, ne voulut pas laisser achever la phrase tout haut à son maître, il faut vaincre ou mourir,» dit-il à voix basse. Et en parlant ainsi, ses paupières se baissèrent et son visage rougit comme celui d'une jeune fille.

«Qu'est-ce que vous faites là?» demandait peu après David à un jeune homme qui peignait comme un fou, sans s'apercevoir que son maître était derrière lui: «Mais arrêtez-vous donc un instant! continua-t-il en lui frappant sur l'épaule, écoutez-moi, N… J'ai ici quelques élèves que je considère comme mes enfants, et j'agis avec eux comme il me convient; mais vos parents payent douze francs par mois pour que vous travailliez ici, or, je ne veux pas voler leur argent. Croyez-moi, tous n'avez aucune disposition et vous ne ferez aucun progrès; ainsi quittez l'art de la peinture.»

Après cette allocution, qui n'était pas la première de ce genre que David eût faite à cet élève, le jeune homme suspendit son travail pendant quelques minutes et le reprit bientôt après sans s'émouvoir. «Je ne sais pas pourquoi, dit alors le maître en s'adressant à tous, comme quand il voulait rendre une observation moins pénible en la présentant d'une manière générale; je ne sais vraiment pas pourquoi on a de la répugnance à se faire cordonnier ou maçon, quand on peut exercer honnêtement et habilement ces professions, d'autant plus qu'il y a place parmi les ouvriers de ce genre pour ceux qui sont plus ou moins adroits. Mais être peintre médiocre, mauvais! oh! non, messieurs, je vous aime trop pour souffrir que cela arrive à aucun d'entre vous.»

«Eh bien, Georges, chantes-tu toujours de la musique de Glück?» demanda David, en souriant, à un gros garçon d'une jolie figure qui avait entrepris une étude de grandeur naturelle.

—Oui, monsieur, répondit l'élève d'un ton gracieux et délibéré.

«—Eh bien, tu as raison, puisque tu l'aimes… Moi j'aime mieux la musique italienne. Prends garde au bras et à la tête de ta figure, qui sont trop gros et mal dessinés… tu as le sentiment de la couleur, c'est bon; ça va bien… Oh! il est coloriste, répéta David en s'adressant à tout l'atelier, mais, continua-t-il en se retournant vers Georges, Titien, Paul Véronèse coloriaient bien, mais ils dessinaient les têtes et les bras mieux que toi. Voilà ce que c'est que d'aimer la musique allemande, tu préfères l'harmonie à la mélodie et tu fais de même en peinture: tu fais passer le dessin après la couleur. Eh bien, mon cher ami, c'est mettre la charrue avant les bœufs. Mais c'est égal, fais comme tu sens, copie comme tu vois, étudie comme tu l'entends, parce qu'un peintre n'est réputé tel que par la grande qualité qu'il possède, quelle qu'elle soit. Il vaut mieux faire de bonnes bambochades comme Téniers ou Van Ostade que des tableaux d'histoire comme Lairesse et Philippe de Champagne.»

Le maître corrigea encore quelques élèves peintres, sur lesquels il ne trouva rien de particulier à dire, et entra dans le cercle que formaient les dessinateurs autour de la table du modèle. Parmi ces derniers étaient M. A. de Saint-Aignan, Paulin Duqueylar, Langlois, Maurice Quai, Perrié, Robin, Granet, de Forbin, Richard Fleury, Révoil, et quelques autres dont les noms sont restés inconnus, mais tous assez habiles alors à copier la nature en dessin et sur le point de prendre le pinceau.

Avant de passer leurs travaux en revue, David resta debout devant le demi-cercle et entretint ses élèves du tableau des Sabines, qu'il exécutait. «J'ai entrepris de faire une chose toute nouvelle, leur disait-il; je veux ramener l'art aux principes que l'on suivait chez les Grecs. En faisant les Horaces et le Brutus j'étais encore sous l'influence romaine. Mais, messieurs, sans les Grecs, les Romains n'eussent été que des barbares en fait d'art. C'est donc à la source qu'il faut remonter, et c'est ce que je tente de faire en ce moment. J'étonnerai bien des gens; toutes les figures de mon tableau sont nues, et il y aura des chevaux auxquels je ne mettrai ni mors ni bride. Je crois avoir terminé la figure de mon Tatius…» À ces derniers mots, la physionomie de tous les élèves s'épanouit, comme si le personnage dont on venait de parler fût sorti de dessous terre. Les jeunes gens parlaient entre eux, célébraient déjà la perfection présumée de l'ouvrage, et, sans exprimer aucun désir, laissaient deviner dans leurs yeux la curiosité qu'ils avaient de le voir.

«Je ne peux pas encore montrer mon tableau, dit le maître, qui avait surpris la pensée de ses élèves. Je crois avoir réussi à faire mon Tatius, mais je n'en suis pas certain. Je ne le jugerai bien que lorsque ce qui doit l'entourer sera repeint également. Mais je veux faire du grec pur; je me nourris les yeux de statues antiques, j'ai l'intention même d'en imiter quelques-unes. Les Grecs ne se faisaient nullement scrupule de reproduire une composition, un mouvement, un type, déjà reçus et employés. Ils mettaient tous leurs soins, tout leur art, à perfectionner une idée que l'on avait eue avant eux. Ils pensaient, et ils avaient raison, que l'idée dans les arts est bien plus dans la manière dont on la rend, dont on l'exprime, que dans l'idée elle-même. Donner une apparence, une forme parfaite à sa pensée, c'est être artiste; on ne l'est que par là… Enfin je fais de mon mieux, et j'espère arriver à mes fins.»

Le maître, dont chaque parole avait été écoutée avec la plus religieuse attention, se mit en devoir de corriger le travail des dessinateurs d'après le modèle vivant. «Levez-vous, monsieur de Saint-Aignan, dit-il en s'asseyant à sa place. Allons, courage, très-bien, le mouvement est bien saisi… Mettez un peu plus de correction dans votre dessin et nous penserons à vous faire peindre.» Paulin Duqueylar lui remit ensuite son carton: «Il y a vraiment un grand caractère, observa David en regardant la figure que l'élève avait tracée; il a une manière de voir à lui et il rend son idée avec énergie.

C'est bon! courage! Langlois, dit-il à l'élève qui suivait, votre figure est bonne, il faut peindre; c'est dit.» Et l'élève devint rouge de plaisir.

Il arriva à Maurice Quaï: «Peignez aussi, Maurice, dit David. Vous avez fait là une très-bonne étude. Si celui-là veut, il ira loin; il aime la nature et comprend bien l'antique.» La joie éclata aussi sur la figure de Maurice. Il était maigre, portait sa barbe, ce qui, joint à la disposition de son caractère que l'on aura l'occasion de faire connaître bientôt, lui faisait donner par ses condisciples le surnom de don Quichotte.

Perrié, son ami, grand jeune homme fort doux quoique très-entêté, ce qui se rencontre fréquemment, et dont l'esprit et le talent brillaient peu, venait après. David ne lui dit que des paroles insignifiantes et lui conseilla de peindre si cela lui faisait plaisir.

David était d'une propreté extrême. Toujours fort bien mis, il ne changeait jamais de vêtement pour peindre, et faisait une guerre continuelle à ceux de ses élèves qui ne se soignaient pas. «Essuie bien ta chaise, se prit-il à dire à Robin (c'était l'un des fils de l'ancien horloger du roi), car tu es si dégoûtant, que j'appréhende de m'asseoir à ta place.» Comme l'élève tirait un mouchoir sale et déguenillé de sa poche pour épousseter son siége: «Merci, merci de ta précaution, ajouta-t-il, renverse la chaise et secoue-la bien. Soyez certains, messieurs, reprit David quand il fut assis et en considérant le travail de Robin, qu'il n'y a rien de si traître que l'art de la peinture. Dans l'ouvrage se peint l'homme qui l'a fait. On ne saurait pas que celui-ci, et il indiquait Robin, est le plus grand saligaud de la terre, qu'on le reconnaîtrait pour toi en voyant son dessin; tenez, voyez plutôt.» Et tous les élèves de rire. «Oh! toutes vos plaisanteries n'y feront rien, et il mourra comme il est, un crasson…—Quel dommage, ajoutait le maître en indiquant plusieurs parties de l'étude de cet élève, cela sent la nature, c'est plein d'énergie et de finesse… Voyez donc comme le raccourci de ce bras est bien exprimé; et la tête, comme elle plafonne bien! Pourquoi ne peins-tu pas depuis que je te dis de quitter le crayon pour le pinceau?—Monsieur… dit Robin qui voulait préparer une excuse.—Allons, tais-toi, tu es un paresseux. Je t'ai vu cet hiver faire les beaux bras et la belle jambe lorsque tout Paris venait au bassin des Tuileries pour te voir patiner sur la glace en manière de Mercure… Je parlerai une bonne fois de tout cela à ton père… ou fais-moi le plaisir d'acheter une boîte à couleurs et de te mettre à peindre; entends-tu?» Et il passa au voisin.

«Celui-là a ses idées, il a son genre. Ce sera un coloriste; il aime le clair-obscur et les beaux effets de lumière. C'est bon, c'est bon, je suis toujours content quand je m'aperçois qu'un homme a des goûts bien prononcés; c'est toujours bon signe. Tâchez de dessiner, mon cher Granet, mais suivez votre idée. Bon courage; votre carrière est ouverte.»

«Allons, monsieur de Forbin, dit le maître en s'asseyant à la place suivante, je vois que vous aimez et que vous sentez aussi l'effet et le coloris, car sur un dessin même, et le vôtre en est la preuve, on s'aperçoit que l'artiste a de l'aptitude à ce genre de talent. Continuez; ça va bien.»

Fleury Richard et Révoil, tous deux de Lyon, étaient unis dès l'enfance par une amitié qui s'était accrue avec l'âge. Tous deux étudiaient chez David avec une suite et une régularité qu'ils devaient sans doute aux sentiments religieux dont ils étaient également animés. Élèves alors, leurs études n'avaient pas des qualités qui fissent prévoir la vogue, passagère il est vrai, qu'eurent leurs ouvrages quelques années plus tard; aussi David en corrigeant leurs essais ne leur adressait-il que des observations qui ajouteraient peu d'intérêt à celles qu'on lui a entendu faire à quelques autres élèves. Il en fut de même au sujet de plusieurs jeunes gens dont il serait même difficile de rappeler ici les noms.

Le maître avait achevé de corriger les études des peintres et des dessinateurs d'après nature, lorsqu'en tirant sa montre il s'aperçut que les heures s'étaient écoulées bien vite. «Il faut que je retourne à mon atelier, dit-il, pour profiter du reste de la journée. Adieu, messieurs, ajouta-t-il en s'adressant à ceux dont il venait de s'occuper; quant à vous, et c'était aux jeunes dessinateurs d'après l'antique qu'il s'adressait alors, je verrai votre ouvrage un autre jour. Dites à ceux qui peignent de vous conseiller si vous vous trouvez dans l'embarras. Au nombre des apprentis peintres auxquels ces paroles s'adressaient se trouvaient Mendouze, M. Colson, M. Caminade, Simon, Bouchez, Huyot (depuis architecte et membre de l'Institut), Adolphe Lullin, Étienne, etc.

La séance de correction avait été longue; tous les élèves y avaient apporté une attention soutenue en observant un rigoureux silence. Aussi, à peine David fut-il dehors, que l'un des plus jeunes dessinateurs, placé près de la porte, regarda par un trou qui y était pratiqué exprès si le maître ne revenait pas par hasard sur ses pas; mais aussitôt qu'il fut certain que David avait non-seulement parcouru le long corridor du Louvre, mais qu'il avait dépassé l'angle au delà duquel on allait gagner l'escalier de la rue du Coq, il se retourna vers ses camarades en jetant un cri effroyable, auquel tout l'atelier répondit par un concert de hurlements qui se prolongèrent pendant une ou deux minutes.