CHAPITRE VI.

LA QUESTION DU TITRE.

En discutant le caractère de Lowe, on ne peut manquer de soulever d'autres questions: les griefs de Napoléon, considérés en eux-mêmes, et le degré de responsabilité que ces griefs doivent faire peser sur le gouverneur. Ces griefs peuvent être rangés en trois groupes: le titre, le budget, la garde du prisonnier. La question du titre est, de beaucoup, la plus importante des trois. Car ce ne fut pas seulement la source d'où découla la moitié des ennuis de la captivité, mais elle devint un obstacle insurmontable aux relations personnelles, un empêchement absolu pour toute discussion amiable des autres griefs.

Nous avons donné le texte complet de la malencontreuse lettre par laquelle Lowe invitait Napoléon à dîner. C'était, de toute façon, une sottise, mais le gouverneur devait savoir qu'elle contenait une phrase qui devait immanquablement empêcher Napoléon d'en tenir compte. Elle le désignait sous le nom de général Bonaparte. Napoléon considérait cette appellation comme une insulte. Lorsqu'il avait débarqué dans l'île, Cockburn lui envoya une invitation à un bal, adressée au «Général Bonaparte». En la recevant des mains de Bertrand, Napoléon avait dit au grand-maréchal: «Il faut renvoyer cela au général Bonaparte; la dernière fois que j'ai entendu parler de lui, ce fut à la bataille des Pyramides et à celle de Mont-Thabor».

Mais, d'ordinaire, il ne traitait pas cette affaire aussi gaiement. Ce n'était pas, disait-il, qu'il tînt particulièrement à son titre d'empereur. Mais, dès qu'on avait l'air de le mettre en question, son devoir était de le maintenir. Nous ne pouvons, en ce qui nous concerne, concevoir sur quoi l'on se fondait pour lui disputer ce titre. Il avait été reconnu comme empereur par toutes les puissances de l'Europe, la Grande-Bretagne exceptée. La Grande-Bretagne elle-même l'avait reconnu comme premier consul; elle s'était montrée prête à signer la paix avec lui deux fois, à Paris et à Châtillon. Il avait été sacré par le Pape en personne; il avait été solennellement couronné deux fois, comme empereur et comme roi. Toutes les consécrations que peuvent donner au titre impérial la tradition, la religion, la diplomatie, il les avait reçues et il avait été le plus puissant empereur qu'eût vu le monde depuis Charlemagne. En France, les titres qu'il avait donnés, ses maréchaux, ses ducs, ses chevaliers, tous étaient reconnus. C'était reconnaître implicitement la souveraineté d'où ils étaient sortis. Les commissaires nommés pour accompagner Napoléon à l'île d'Elbe, avaient l'ordre exprès de lui donner le titre d'empereur avec tous les honneurs dus à ce rang. Wellington avait l'habitude, lorsqu'il envoyait un message à Joseph, simple créature temporaire de Napoléon, de le traiter en roi. Il semble donc impossible de deviner pour quelle raison, à moins que ce ne fût dans un esprit de mesquine taquinerie, nos ministres refusaient de reconnaître l'entrée de Napoléon dans la famille des rois. Car ainsi que le cardinal Consalvi le déclarait à Vienne, en 1814, «il ne faudrait pas supposer que le pape soit allé à Paris pour consacrer et couronner un homme de paille». Mais ce refus était la clef de leur politique, ils s'y obstinaient énergiquement. C'est là un critérium qui peut montrer la sagesse et la portée d'esprit de ce ministère. Dans l'acte que le Parlement vota pour le «retenir en prison de manière plus effective,» on a grand soin de le désigner sous le nom de Napoléon Buonaparte, comme pour nier qu'il eût jamais été Français. Ce serait navrant, si ce n'était grotesque.

Cockburn avait résolument inauguré, à son bord, cette solennelle bouffonnerie. Peu après le débarquement, il répondit, dans les termes que voici, à une lettre au cours de laquelle le comte Bertrand mentionnait le nom de l'Empereur: «Monsieur, j'ai l'honneur de vous accuser réception de votre lettre en date d'hier. Cette lettre m'oblige à vous expliquer officiellement que je n'ai point connaissance d'un empereur quelconque demeurant dans cette île, ni d'une personne revêtue de cette dignité ayant, comme vous me le dites, voyagé avec moi sur le Northumberland. Pour ce qui vous concerne, ainsi que les autres officiers de distinction qui vous ont accompagné ici...,» et il continue sur ce ton. Napoléon était un de ces «officiers de distinction»! Cockburn envoie complaisamment cette correspondance à Bathurst, avec une note où il est question du général Buonaparte, car il suppose que «par le mot d'Empereur, M. Bertrand entendait désigner cet individu». C'en est trop, même pour Forsyth!

Lowe continua cette enfantine affectation avec une fidélité scrupuleuse. Hobhouse envoya à Napoléon son livre sur les Cent-Jours, avec cette dédicace sur la première page: «Imperatori Napoleoni». Quoique l'inscription, interprétée littéralement, signifiât simplement «Au général Bonaparte», Lowe crut de son devoir de l'intercepter. A cette occasion, il posa un principe. Il avait permis que des lettres, adressées «à l'Empereur» lui fussent remises lorsqu'elles émanaient de ses parents ou de ses anciens sujets, «mais ceci venait d'un Anglais»! Un certain M. Elphinstone, reconnaissant pour les soins donnés à un frère blessé à Waterloo, lui envoya de Chine un jeu d'échecs. Lowe fit des difficultés pour les laisser passer, parce qu'on y voyait un N couronné. Nous serions tenté de demander si le linge de Napoléon, marqué, comme il l'était, du chiffre proscrit, fut admis à l'honneur d'être blanchi à Sainte-Hélène.

Il serait facile de multiplier les exemples de la puérilité de Lowe à cet égard. Nous n'en ajouterons qu'un seul. Trois semaines avant sa mort, le prisonnier envoya, en signe de souvenir, aux officiers du 20e régiment la Vie de Marlborough par Coxe. Malheureusement, le titre impérial était inscrit ou gravé sur la première page, et le présent fut refusé sur l'ordre du gouverneur. Il est probable qu'à l'heure où nous sommes le 20e régiment ne serait pas fâché de posséder la Vie d'un des plus grands généraux anglais donnée par le plus grand des généraux français[8].

Il est humiliant d'avoir à ajouter que cette mesquine persécution dura plus longtemps que Napoléon lui-même. Sur le cercueil de l'Empereur, ses serviteurs voulaient inscrire ce simple nom, Napoléon, avec le lieu et la date de sa naissance et de sa mort. Sir Hudson Lowe refusa son consentement, à moins que l'on n'ajoutât le nom de Bonaparte. Mais les serviteurs de l'Empereur ne purent accepter une désignation que l'Empereur n'avait jamais voulu admettre. De sorte que le cercueil ne porta point de nom. Cela semble incroyable, mais cela est.

Sur quoi se fondait le gouvernement anglais pour prendre une attitude si peu digne et si peu généreuse? Scott nous donne les raisons de cette conduite avec le ton douloureusement apologétique de son Caleb Balderstone, lorsqu'il sert le souper d'Edgar Ravenswood[9]. Les voici, paraît-il:

«Il n'y avait aucune raison pour que la Grande-Bretagne, par pitié ou par courtoisie, accordât à son prisonnier un titre qu'elle lui avait refusé en droit, alors même qu'il était, en fait, le maître de l'Empire français.» La phrase serait plus exacte si on lui donnait la forme suivante (et, dans ce cas, elle se réfuterait toute seule): «Il n'y avait aucune raison pour que la Grande-Bretagne, alors qu'elle n'avait rien à gagner en échange, donnât à son prisonnier un titre qu'elle avait été parfaitement disposée à reconnaître, lorsqu'il y avait quelque profit à tirer de cette concession.» En effet, elle avait régulièrement accrédité les lords Yarmouth et Lauderdale pour traiter avec lui en 1806. L'Empereur et son représentant sont officiellement reconnus dans les protocoles du Congrès de Châtillon, où Napoléon et le Prince Régent envoyèrent des plénipotentiaires, et où, sans la défiance, ou le fatalisme, ou la folie de Napoléon, ils eussent l'un et l'autre signé la paix. Il y a donc quelque chose qui rappelle le cas de l'autruche dans l'acte de l'Angleterre, lorsqu'elle dénia le titre d'empereur à Napoléon. Et, en présence des souvenirs de 1806 et de 1814, on trouve un peu violente, pour ne rien dire de plus, l'affirmation de Scott lorsqu'il prétend que «jamais, à aucune occasion, soit directement, soit indirectement, la Grande-Bretagne n'avait reconnu le droit de son prisonnier à être considéré comme prince souverain». Auprès de qui accrédite-t-on des plénipotentiaires, si ce n'est auprès des souverains ou des républiques? Et qui a le droit de les envoyer à un Congrès diplomatique, si ce n'est ces mêmes autorités? Faut-il croire que, quand Yarmouth et Lauderdale se rendirent à Paris munis de leurs pleins pouvoirs, ou quand Castlereagh et Caulaincourt, à Châtillon, comparèrent leurs lettres de créance, le gouvernement anglais n'a pas alors, indirectement, sinon directement, reconnu Napoléon comme empereur? A qui donc Yarmouth et Lauderdale avaient-ils affaire en 1806? Avec qui traitait Castlereagh en 1814? On nous assure, et de bonne source, qu'au moment des négociations pour la paix d'Amiens, les Anglais se déclarèrent prêts à reconnaître le premier Consul comme roi de France. Napoléon fit la sourde oreille. Pasquier, un critique impartial, fait remarquer qu'à Châtillon, l'Angleterre, qui avait si longtemps et si obstinément refusé de reconnaître Napoléon comme Empereur des Français, se montra, parmi les puissances, la plus désireuse de traiter avec lui, comme avec un souverain dont la légitimité eût été établie par des titres irrécusables.

Auprès de qui et en quelle qualité était accrédité sir Neil Campbell à l'île d'Elbe? Par le protocole du 27 avril 1814, la Grande-Bretagne avait reconnu l'île d'Elbe comme souveraineté indépendante. Qui donc en était le souverain? Était-ce Bonaparte? Mais sir Neil signa officiellement des documents qui le désignaient comme S. M. l'Empereur Napoléon.

Il est vrai que l'Angleterre avait le droit de se rappeler avec un juste orgueil que, lorsque tout le continent s'était incliné devant lui, elle seule n'avait jamais plié le genou et qu'elle avait refusé de le reconnaître comme empereur. C'était là un triomphe de sa politique et un des plus amers désappointements de Napoléon. Mais n'est-il pas également vrai que ce fait même lui donnait la plus magnifique occasion de déployer une magnanimité qui ne lui eût rien coûté et qui l'aurait élevée plus haut encore, en accordant, comme une faveur, à un ennemi vaincu le titre d'honneur qu'elle n'avait jamais reconnu comme un droit au triomphant dominateur de l'Occident?

«Le motif véritable, nous dit Scott, était bien autrement profond. Une fois reconnu empereur, il s'ensuivait qu'il devait être traité comme tel sous tous les rapports. Ainsi il eût été impossible de faire exécuter les règlements qui étaient absolument nécessaires pour assurer la garde du prisonnier.»

Pour que les ministres eussent jugé une telle raison «profonde», il fallait qu'ils ne le fussent guère eux-mêmes. Car, à toute prétention qu'eût pu mettre en avant Napoléon, il eût été facile d'opposer, s'il en avait été besoin, des précédents tirés de son propre règne. Selon nous, on aurait pu soutenir,—et la thèse eût été aussi exacte que flatteuse pour Napoléon,—que les circonstances, comme le prisonnier, étaient sans précédents dans l'histoire. Jamais, auparavant, la paix et la sécurité de l'univers n'avaient réclamé comme première et indispensable condition l'incarcération d'un seul individu. Mais, pour un gouvernement épris des précédents, il eût suffi d'alléguer le cas du roi d'Espagne, Ferdinand, interné à Valençay dans la plus sévère des réclusions. Napoléon aurait pu répondre qu'il n'avait jamais reconnu Ferdinand comme roi, et pourtant il l'était, en vertu de l'abdication de son père, par l'acquiescement des Espagnols et par droit héréditaire. La réponse de Napoléon n'aurait fait que préparer des arguments à nos ministres. Ils eussent fait remarquer qu'eux non plus ne l'avaient jamais reconnu.

Mais il y avait un précédent encore plus important. Il existe un souverain dont les prétentions dominent les royaumes, les empires, qui s'élève autant au-dessus des trônes et des princes de la terre que ceux-ci, à leur tour, s'élèvent au-dessus de leurs propres sujets. Le Pape revendique une autorité qui ne le cède qu'au gouvernement divin, si, même, elle ne s'identifie avec lui. Il se prétend le vice-régent et le représentant de Dieu sur la terre, celui qui donne et retire les couronnes. Napoléon se glorifiait d'être un monarque revêtu de la consécration religieuse. Or, cette consécration, il l'avait reçue du Pape. Et, pourtant, ce personnage auguste, source et dispensateur de la souveraineté, se vit, sans avoir été dépouillé de son caractère sacré, mis en prison par Napoléon, non pas comme Napoléon le fut lui-même, mais comme le sont les malfaiteurs dans les lieux ordinaires de détention. On ne perdit point le temps, alors, à discuter la question du respect dû à une tête couronnée, pas plus qu'on ne songea un moment à nier la dignité pontificale. Le porteur du triple diadème fut mis sous clef par Napoléon, parce que cela entrait dans sa politique d'agir ainsi; absolument comme Napoléon fut mis en prison, dans l'intérêt et pour la sûreté de la coalition européenne.

Nous pensons donc que Napoléon avait démontré d'une manière convaincante qu'il ne considérait pas comme impossible d'emprisonner un souverain ou de tenir un souverain en prison sans accepter ses prétentions aux immunités attachées à ce titre. Il n'aurait donc eu, sur ce point, à opposer à nos gouvernants aucun argument qu'ils n'eussent pu aisément discuter.

«Mais, demande sir Walter Scott, si on le reconnaissait comme empereur des Français, de quel pays, alors, Louis XVIII était-il le roi?» Ici, nous retrouvons l'excellent serviteur des Ravenswood. C'est la queue du gigot de mouton que Scott nous sert là, et il enchérit encore sur son Caleb.

D'abord, Napoléon ne prit jamais le titre d'empereur de France et, à Sainte-Hélène, ne demanda qu'à être appelé simplement «l'Empereur Napoléon». Il ne pouvait entrer dans la pensée de personne que ce titre causât le moindre préjudice au souverain effectif de la France, car ce titre n'impliquait aucune désignation territoriale. Il eût pu être concédé à l'empereur de l'île d'Elbe.

D'ailleurs, des ministres anglais ne pouvaient se retrancher derrière un argument plus absurde. Car ils représentaient le seul gouvernement qui se fût jamais rendu coupable de l'usurpation qu'ils faisaient semblant de redouter. Pendant plus de quarante ans, leur souverain actuel s'était intitulé roi de France, quoique, pendant les trois quarts de ce temps, Louis XV et Louis XVI eussent, en fait, occupé le trône de France. Pendant trente-trois années,—jusqu'en 1793,—il y avait eu à la fois deux rois de France et, des deux, le roi de la Grande-Bretagne était l'agresseur et le prétendant, sans l'ombre d'un droit. Le roi d'Angleterre avait renoncé à son titre français sous le Consulat, lorsque l'Union avec l'Irlande rendit nécessaire l'adoption d'une nouvelle formule. Peut-être le désir de se concilier Napoléon y entrait-il pour quelque chose. Mais l'objection spéciale présentée par Scott n'en avait pas moins la plus mauvaise grâce du monde, venant des ministres de George III ou de tout autre souverain anglais postérieur à Édouard III. Pures questions de forme et d'étiquette, dira-t-on. Mais toute cette discussion du titre ne roule pas sur autre chose.

On peut s'étonner que Scott, l'antiquaire, eût oublié ces détails. En tout cas, il est heureux pour les ministres anglais qu'ils n'aient pas employé cet argument avec Napoléon, qui se serait jeté comme un faucon sur une prétention si facile à retourner contre eux. De plus, il leur aurait rappelé qu'il avait conservé à Charles IV les titres et les prérogatives de la royauté, bien qu'il eût placé son frère Joseph sur le trône d'Espagne.

Scott, que nous citons textuellement parce que ses raisonnements sur ce sujet sont particulièrement nets et faciles à suivre, refuse à Napoléon le titre d'empereur, non seulement au point de vue de la France, mais au point de vue de l'île d'Elbe. «En violant le traité de Paris Napoléon renonçait implicitement à ses droits sur la souveraineté de l'île d'Elbe; et les Alliés étaient si loin de reconnaître sa reprise de possession de la souveraineté en France, que le Congrès de Vienne le déclara hors la loi.» Nous ne connaissons aucun acte par lequel Napoléon ait, formellement ou implicitement, renoncé à l'«empire» de l'île d'Elbe. Lorsqu'il débarqua au golfe Jouan, nous devons supposer qu'il était, au point de vue du droit strict, l'empereur de l'île d'Elbe faisant la guerre au roi de France. Mais, de toutes façons, c'est un enfantillage qui ne vaut pas la peine d'être discuté.

Il est parfaitement vrai que le Congrès de Vienne a mis Napoléon hors la loi. «En violant la convention qui l'avait établi à l'île d'Elbe, Bonaparte a détruit le seul titre auquel fût attachée son existence... Les puissances, en conséquence, déclarent que Napoléon Bonaparte s'est placé en dehors de la société civile et politique, et qu'il s'est livré à la vindicte publique comme ennemi et perturbateur du repos universel.» C'est là un véritable anathème en abrégé. L'excommunication papale du moyen âge ou la sentence du Sanhédrin qui condamnait Spinoza, étaient plus prolixes, mais non plus effectives. Malheureusement, la première violation du pacte qui l'établissait à l'île d'Elbe ne vint pas de Napoléon, mais des Alliés.

La primordiale, l'indispensable nécessité pour Napoléon, soit à l'île d'Elbe, soit partout ailleurs, c'était de subsister. A cet effet, les signataires du traité avaient stipulé qu'il recevrait une pension annuelle de deux millions de francs, inscrite au Grand-Livre de France, que sa famille toucherait un revenu de deux millions et demi, que son fils serait reconnu héritier des duchés de Parme, Plaisance et Guastalla, et qu'il prendrait d'ores et déjà le titre de prince de ces États. Aucune de ces stipulations, dont son abdication était le prix, n'avait été observée lorsque l'Empereur quitta l'île d'Elbe. Ni lui ni sa famille n'avaient touché un sou. Les empereurs de Russie et d'Autriche, ainsi que lord Castlereagh, pressèrent Talleyrand d'exécuter le traité. Ils insistèrent sur ce point, comme sur une question d'honneur et de bonne foi. Talleyrand ne put que répondre vaguement qu'il y avait du danger à fournir des fonds qui pourraient être employés à subventionner des intrigues. A son maître, il se contenta d'insinuer que les puissances paraissaient sérieuses dans leurs remontrances, et qu'il y aurait peut-être moyen d'imaginer un arrangement par lequel on amènerait l'Angleterre à fournir cet argent. C'est, comme on le voit, une histoire d'ignominie et de promesses violées, mais Napoléon n'y a trempé en rien. Lorsque vint l'échéance et que le payement du subside fut réclamé en son nom, le gouvernement français ne répondit même pas. Napoléon, à Sainte-Hélène, n'indiqua pas moins de dix violations, importantes et incontestables, de la convention, commises à son préjudice par les Alliés.

Lafayette, ennemi passionné de l'Empire, déclare que la politique des Bourbons semblait avoir pour but constant de pousser Napoléon à un coup de désespoir. On volait les Bonaparte, écrit-il. Non seulement on ne payait pas à Napoléon l'indemnité stipulée, mais les ministres se vantaient d'avoir violé les engagements pris envers lui. On demanda—Lafayette insiste sur ce point en dépit des contradictions—son transfert à Sainte-Hélène, et on en donna insidieusement avis à Napoléon, comme si ce plan eût été à la veille de s'exécuter. Des projets d'assassinat furent soumis au gouvernement et en reçurent un bienveillant accueil. Mais nous aurions pu nous dispenser de rappeler ces circonstances, qui n'ont rien à voir avec les stipulations du traité. Tout ce que nous voulons établir, c'est que ce sont les Alliés qui violèrent le traité de Fontainebleau, et non pas Napoléon; que, tout au contraire, il l'observa fidèlement et que ce fut seulement en présence de la non-exécution flagrante du traité qu'il quitta l'île d'Elbe et débarqua en France. En fait, il était parfaitement fondé à soutenir qu'en conséquence de l'inexécution du traité, il était chassé de l'île d'Elbe par la famine. Nous ne prétendons pas que ce fût là son seul, ou même son principal motif, pour quitter l'île. Nous voulons seulement opposer cet argument à l'assertion des Alliés, qui l'ont mis hors la loi sous prétexte qu'il avait foulé aux pieds la convention. S'il était correct, en droit international, de le mettre hors la loi pour violation du traité, tous les souverains alliés auraient mérité également d'être mis hors la loi.

D'ailleurs, après la promulgation du décret de mise hors la loi, la situation s'était modifiée au profit de Napoléon, car la France, par un plébiscite, avait sanctionné ce qu'il avait fait. C'est la mode de se moquer des plébiscites, et ils ne donnent pas toujours un verdict auquel on puisse se fier. Mais c'était alors la seule manière de connaître l'opinion de la France, la seule forme de ratification à laquelle il fût possible de recourir. La volonté de la nation amnistia ou approuva le retour, de même qu'elle permit aux Bourbons de se retirer en silence, sans qu'un bras se levât pour les arrêter ou pour les défendre. C'eût été, peut-être, attendre un peu trop de la coalition que de supposer qu'elle pourrait prendre un instant en considération un fait aussi insignifiant que la volonté de la nation. Mais on a peine à s'expliquer pourquoi l'élu de la nation devait être placé hors de l'humanité, alors que l'homme qu'elle avait rejeté, celui qui avait violé sciemment et volontairement le traité de Fontainebleau, était remis sur le trône en grande pompe.

Mais, dira-t-on peut-être, si le gouvernement anglais, en cette circonstance, eut une conduite mesquine et méprisable, la conduite de Napoléon ne fut-elle pas plus mesquine encore et plus méprisable? N'aurait-il pas dû s'élever au-dessus de ces misérables discussions? Que lui importait? Son nom, sa gloire, n'avaient rien à redouter. Est-ce que Bacon se plaindrait de ne pas être connu sous le nom de vicomte Saint-Albans? Personne songera-t-il jamais à demander, comme l'a dit Pitt, si Nelson était comte, vicomte ou baron?

Ce point de vue est loin de nous déplaire. Nous admettrons sans la moindre difficulté que Napoléon était monté à un faîte dans l'histoire qui domine de bien haut la région des titres, et que le nom du général Bonaparte, le jeune aigle qui arracha le cœur du sein de la gloire pour s'en repaître, vaut, à nos yeux, plus que le titre de premier consul ou d'empereur. Nous nous rappelons que Charles-Quint, lorsqu'on vint lui annoncer que la Diète avait accepté son abdication, dit ces mots: «Dorénavant, le nom de Charles me suffira, car je ne suis plus rien.» A partir de ce jour, il voulut qu'on lui adressât la parole, non comme à l'empereur, mais comme à un homme privé. Il employait des cachets dont il s'était servi dans sa jeunesse, sans couronne, sans aigle, sans Toison d'or ni autre insigne. Il refusa des fleurs qu'on lui avait envoyées, parce qu'elles étaient contenues dans un panier qui portait la couronne impériale.

Mais, d'autre part, il faut songer que Napoléon était, dans toute la force du terme,—comme Napoléon III l'a dit de lui-même,—un empereur parvenu. Peu importait à Charles-Quint, l'héritier de la moitié du monde et le descendant de cent rois, de quel nom il serait appelé après son abdication, car rien ne pouvait le dépouiller de son sang ni de sa naissance. Et puis, Charles voulait se faire moine. Il avait quitté la terre. Son regard était au ciel; il avait perdu le monde entier pour gagner son âme. Mais, quand il s'agit du second fils d'un petit avocat d'Ajaccio, qui avait beaucoup d'enfants et peu de revenus, les mêmes considérations ne peuvent s'appliquer et les mêmes pensées ne pouvaient venir.

Les habitudes, les sensations de la souveraineté lui étaient plus précieuses, plus essentielles, à lui qui les avait conquises par des efforts surhumains, qu'elles ne pouvaient l'être à ceux qui les avaient héritées, sans discussion et sans difficulté. Cette idiosyncrasie, il la porta jusqu'à un degré qui leur eût semblé absurde. Le titre d'empereur de l'île d'Elbe a, en lui-même, quelque chose de burlesque. Dans sa hutte de Longwood, le grand-maréchal Bertrand dépasse quelques-uns des personnages sur les lèvres desquels Offenbach a mis ses couplets. Des princes nés dans la pourpre s'en seraient aperçus et auraient reculé devant le ridicule que de tels rapprochements ne pouvaient manquer de faire retomber sur les vénérables attributs de la souveraineté véritable. Mais, pour Napoléon, le titre d'empereur représentait le point culminant de son éblouissante carrière, et il refusa de s'en dessaisir sur l'ordre d'un étranger et d'un ennemi.

Si c'était là tout ce qu'on peut alléguer pour sa justification, ce serait, en vérité, bien peu de chose. Mais ce n'est là qu'une faible partie des raisons à faire valoir. Napoléon voyait les choses de plus haut. Il considérait,—avec raison, croyons-nous,—que lui refuser le titre d'empereur, c'était insulter la nation française, c'était lui dénier insolemment le droit de choisir son chef, c'était vouloir rayer des pages glorieuses de l'histoire des Français, supprimer les dix magnifiques années de son règne. S'il n'était pas empereur, disait-il, il n'était pas davantage le général Bonaparte, car la nation était tout aussi libre de l'élire son souverain qu'elle l'avait été de le faire général. Il n'avait pas plus de droit à l'un de ces titres qu'à l'autre. Nous croyons donc qu'en réclamant son titre impérial comme une affirmation du droit souverain et de l'indépendance du peuple français, il s'était placé sur un terrain solide.

Quand nous disons que sa position est solide, nous devrions dire qu'elle est inattaquable. Scott emploie une page singulièrement malencontreuse à se demander pourquoi Napoléon, qui voulait s'installer en Angleterre et y vivre incognito, comme Louis XVIII y avait si longtemps résidé, sous le nom de comte de Lille, n'aurait pas aussi bien vécu incognito à Sainte-Hélène. «Il semble, dit-il dédaigneusement, que Napoléon considérât cet abandon de sa dignité comme une trop grande concession de sa part envers le gouverneur de Sainte-Hélène.» Voilà une phrase qui a tout lieu de nous surprendre lorsque nous nous rappelons la situation exceptionnelle de Scott, à qui lord Bathurst, ancien secrétaire d'État au département des colonies, avait permis de consulter la correspondance de sir Hudson Lowe avec les ministres du roi. La vérité est que Napoléon proposa, d'une manière formelle et après mûre réflexion, de prendre le nom de «colonel Muiron» ou de «baron Duroc». C'était en septembre ou octobre 1816, et l'Empereur, à cette occasion, rappelait une proposition identique qu'il avait adressée à Cockburn, huit mois auparavant, par l'intermédiaire de Montholon. Cette seconde proposition répondait à une lettre de Lowe à O'Meara, datée du 3 octobre, dans laquelle il était dit: «S'il (Napoléon) désire adopter un nom supposé, que n'en propose-t-il un?» Napoléon le prit au mot et, par là, le mit à jamais dans son tort. La négociation continua pendant plusieurs semaines par l'intermédiaire d'O'Meara. Une ou deux fois, les hautes parties contractantes parurent sur le point de s'entendre; mais nous sommes persuadé que Lowe n'avait qu'un but: gagner du temps afin d'en référer à son gouvernement. Si nous en croyons Montholon, Lowe suggéra le titre de comte de Lyon, qui fut rejeté par Napoléon. «Je puis, dit-il, emprunter le nom d'un ami, mais je ne puis me déguiser sous un titre féodal.» Cela semble très raisonnable, mais il avait un motif meilleur encore à donner. Ce même titre avait déjà été discuté au moment de leur arrivée à Sainte-Hélène, et Napoléon n'avait pas paru éloigné de l'accepter, jusqu'au moment où Gourgaud avait fait observer que «cela prêterait au ridicule, les comtes de Lyon étant des chanoines», et que l'Empereur ne pouvait prendre pour son incognito un titre ecclésiastique. L'argument était décisif. Cependant le gouverneur avait consulté le ministère. Dans quels termes, nous ne le savons, car une des particularités de la confuse compilation de Forsyth, c'est qu'il ne donne jamais que les réponses de Bathurst. Dans cette circonstance la réponse fut vraiment extraordinaire. Napoléon avait proposé un moyen simple et inoffensif de mettre fin à une cause perpétuelle de froissement, qui, d'ailleurs, créait un obstacle insurmontable à tout échange de communications: car le gouverneur considérait comme non avenu tout document qui faisait mention du titre impérial, et Napoléon ne tenait aucun compte des autres. «Au sujet de la proposition faite par le général Bonaparte, écrit Bathurst, je n'aurai probablement aucune instruction à vous donner. Il semblerait dur de la refuser, et elle pourrait créer de grands embarras si on l'acceptait formellement.» Nous ne pouvons deviner la nature des embarras que prévoyait le secrétaire des colonies. Forsyth, cependant, grâce aux ressources dont il disposait, a été assez heureux pour pénétrer la pensée du ministre. Il n'y a que les monarques, paraît-il, qui aient le droit de prendre l'incognito, et les ministres ne pouvaient reconnaître à Napoléon, même de cette façon indirecte, un privilège qui appartient aux souverains. Ce privilège, beaucoup de voyageurs en font usage; les criminels eux-mêmes le mettent largement à profit. Il eût été aussi raisonnable de défendre à un propriétaire campagnard de se faire appeler «sir» par son garde-chasse, sous prétexte qu'on donne ce nom aux princes, que de refuser à Napoléon la permission de prendre un nom supposé, sous prétexte que les souverains (et bien d'autres!) en prennent un lorsqu'ils voyagent incognito. Nous restons donc dans l'incertitude, d'autant plus que c'est Lowe qui avait invité Napoléon à se servir de ce privilège. Mais Napoléon avait ainsi montré sa bonne volonté; il ne pouvait faire davantage; le blâme et la responsabilité, pour toutes les difficultés que pouvait faire naître encore la question du titre, ne doivent donc retomber ni sur Napoléon, ni même sur Lowe, mais sur les ministres de George IV.

Lowe avait fait, pour résoudre la difficulté, une suggestion qui caractérise bien son manque de tact. Il proposait d'accorder à Napoléon le titre d'Excellence, «dû à un feld-maréchal». Cette intelligente tentative n'ayant pas réussi, il trancha le nœud gordien à sa manière, abandonna le «général», le remplaça par «Napoléon» et appela l'Empereur «Napoléon Bonaparte», comme on dirait John Robinson.