HISTOIRE CONTENANT UNE ALLÉGORIE

Les dieux souffrent et autorisent fort bien chez les rois les choses qui leur font horreur dans les chemins de la canaille.
BUCKHURST, Ferrex et Porrex.

Vers minuit environ, pendant une nuit du mois d'octobre, sous le règne chevaleresque d'Édouard III, deux matelots appartenant à l'équipage du Free-and-Easy, goélette de commerce faisant le service entre l'Écluse (Belgique) et la Tamise, et qui était alors à l'ancre dans cette rivière, furent très-émerveillés de se trouver assis dans la salle d'une taverne de la paroisse Saint-André, à Londres,—laquelle taverne portait pour enseigne la portraiture du Joyeux Loup de mer.

La salle, quoique mal construite, noircie par la fumée, basse de plafond, et ressemblant d'ailleurs à tous les cabarets de cette époque, était néanmoins, dans l'opinion des groupes grotesques de buveurs disséminés çà et là, suffisamment bien appropriée à sa destination.

De ces groupes, nos deux matelots formaient, je crois, le plus intéressant, sinon le plus remarquable.

Celui qui paraissait être l'aîné, et que son compagnon appelait du nom caractéristique de Legs (jambes), était aussi de beaucoup le plus grand des deux. Il pouvait bien avoir six pieds et demi, et une courbure habituelle des épaules semblait la conséquence nécessaire d'une aussi prodigieuse stature.—Son superflu en hauteur était néanmoins plus que compensé par des déficits à d'autres égards. Il était excessivement maigre, et il aurait pu, comme l'affirmaient ses camarades, remplacer, quand il était ivre, une flamme de tête de mât, et à jeun le bout-dehors du foc. Mais évidemment ces plaisanteries et d'autres analogues n'avaient jamais produit aucun effet sur les muscles cachinnatoires du loup de mer. Avec ses pommettes saillantes, son grand nez de faucon, son menton fuyant, sa mâchoire inférieure déprimée et ses énormes yeux blancs protubérants, l'expression de sa physionomie, quoique empreinte d'une espèce d'indifférence bourrue pour toutes choses, n'en était pas moins solennelle et sérieuse, au delà de toute imitation et de toute description.

Le plus jeune matelot était, dans toute son apparence extérieure, l'inverse et la réciproque de son camarade. Une paire de jambes arquées et trapues supportait sa personne lourde et ramassée, et ses bras singulièrement courts et épais, terminés par des poings plus qu'ordinaires, pendillaient et se balançaient à ses côtés comme les ailerons d'une tortue de mer. De petits yeux, d'une couleur non précise, scintillaient, profondément enfoncés dans sa tête. Son nez restait enfoui dans la masse de chair qui enveloppait sa face ronde, pleine et pourprée, et sa grosse lèvre supérieure se reposait complaisamment sur l'inférieure, encore plus grosse, avec un air de satisfaction personnelle, augmenté par l'habitude qu'avait le propriétaire desdites lèvres de les lécher de temps à autre. Il regardait évidemment son grand camarade de bord avec un sentiment moitié d'ébahissement, moitié de raillerie; et parfois, quand il le contemplait en face, il avait l'air du soleil empourpré, contemplant, avant de se coucher, le haut des rochers de Ben-Nevis.

Cependant les pérégrinations du digne couple dans les différentes tavernes du voisinage pendant les premières heures de la nuit avaient été variées et pleines d'événements. Mais les fonds, même les plus vastes, ne sont pas éternels, et c'était avec des poches vides que nos amis s'étaient aventurés dans le cabaret en question.

Au moment précis où commence proprement cette histoire, Legs et son compagnon Hugh Tarpaulin étaient assis, chacun les deux coudes appuyés sur la vaste table de chêne, au milieu de la salle, et les joues entre les mains. À l'abri d'un vaste flacon de humming-stuff non payé, ils lorgnaient les mots sinistres: Pas de craie[6],—qui non sans étonnement et sans indignation de leur part, étaient écrits sur la porte en caractères de craie,—cette impudente craie qui osait se déclarer absente! Non que la faculté de déchiffrer les caractères écrits,—faculté considérée parmi le peuple de ce temps comme un peu moins cabalistique que l'art de les tracer,—eût pu, en stricte justice, être imputée aux deux disciples de la mer; mais il y avait, pour dire la vérité, un certain tortillement dans la tournure des lettres,—et dans l'ensemble je ne sais quelle indescriptible embardée,—qui présageaient, dans l'opinion des deux marins, une sacrée secousse et un sale temps, et qui les décidèrent tout d'un coup, suivant le langage métaphorique de Legs, à veiller aux pompes, à serrer toute la toile et à fuir devant le vent.

En conséquence, ayant consommé ce qui restait d'ale, et solidement agrafé leurs courts pourpoints, finalement ils prirent leur élan vers la rue. Tarpaulin, il est vrai, entra deux fois dans la cheminée, la prenant pour la porte, mais enfin leur fuite s'effectua heureusement, et, une demi-heure après minuit, nos deux héros avaient paré au grain et filaient rondement à travers une ruelle sombre dans la direction de l'escalier Saint-André, chaudement poursuivis par la tavernière du Joyeux Loup de mer.

Bien des années avant et après l'époque où se passe cette dramatique histoire, toute l'Angleterre, mais plus particulièrement la métropole, retentissait périodiquement du cri sinistre:—la Peste! La Cité était en grande partie dépeuplée,—et, dans ces horribles quartiers avoisinant la Tamise, parmi ces ruelles et ces passages noirs, étroits et immondes, que le démon de la peste avait choisis, supposait-on alors, pour le lieu de sa nativité, on ne pouvait rencontrer, se pavanant à l'aise, que l'effroi, la terreur et la superstition.

Par ordre du roi, ces quartiers étaient condamnés, et il était défendu à toute personne, sous peine de mort, de pénétrer dans leurs affreuses solitudes. Cependant, ni le décret du monarque, ni les énormes barrières élevées à l'entrée des rues, ni la perspective de cette hideuse mort, qui, presque à coup sûr, engloutissait le misérable qu'aucun péril ne pouvait détourner de l'aventure, n'empêchaient pas les habitations démeublées et inhabitées d'être dépouillées, par la main d'une rapine nocturne, du fer, du cuivre, des plombages, enfin de tout article pouvant devenir l'objet d'un lucre quelconque.

Il fut particulièrement constaté, à chaque hiver, à l'ouverture annuelle des barrières, que les serrures, les verrous et les caves secrètes n'avaient protégé que médiocrement ces amples provisions de vins et liqueurs, que, vu les risques et les embarras du déplacement, plusieurs des nombreux marchands ayant boutique dans le voisinage s'étaient résignés, durant la période de l'exil, à confier à une aussi insuffisante garantie.

Mais, parmi le peuple frappé de terreur, bien peu de gens attribuaient ces faits à l'action des mains humaines. Les esprits et les gobelins de la peste, les démons de la fièvre, tels étaient pour le populaire les vrais suppôts de malheur; et il se débitait sans cesse là-dessus des contes à glacer le sang, si bien que toute la masse des bâtiments condamnés fut à la longue enveloppée de terreur comme d'un suaire, et que le voleur lui-même, souvent épouvantés par l'horreur superstitieuse qu'avaient créée ses propres déprédations, laissait le vaste circuit du quartier maudit aux ténèbres, au silence, à la peste et à la mort.

Ce fut par l'une des redoutables barrières dont il a été parlé, et qui indiquait que la région située au delà était condamnée, que Legs et le digne Hugh Tarpaulin, qui dégringolaient à travers une ruelle, trouvèrent leur course soudainement arrêtée. Il ne pouvait pas être question de revenir sur leurs pas, et il n'y avait pas de temps à perdre; car ceux qui leur donnaient la chasse étaient presque sur leurs talons. Pour des matelots pur-sang, grimper sur la charpente grossièrement façonnée n'était qu'un jeu; et, exaspérés par la double excitation de la course et des liqueurs, ils sautèrent résolument de l'autre côté, puis, reprenant leur course ivre avec des cris et des hurlements, s'égarèrent bientôt dans ces profondeurs compliquées et malsaines.

S'ils n'avaient pas été ivres au point d'avoir perdu le sens moral, leurs pas vacillants eussent été paralysés par les horreurs de leur situation. L'air était froid et brumeux. Parmi le gazon haut et vigoureux qui leur montait jusqu'aux chevilles, les pavés déchaussés gisaient dans un affreux désordre. Des maisons tombées bouchaient les rues. Les miasmes les plus fétides et les plus délétères régnaient partout;—et grâce à cette pâle lumière qui, même à minuit, émane toujours d'une atmosphère vaporeuse et pestilentielle, on aurait pu discerner, gisant dans les allées et les ruelles, ou pourrissant dans les habitations sans fenêtres, la charogne de maint voleur nocturne arrêté par la main de la peste dans la perpétration de son exploit.

Mais il n'était pas au pouvoir d'image, de sensations et d'obstacles de cette nature d'arrêter la course de deux hommes, qui, naturellement braves, et, cette nuit-là surtout, pleins jusqu'aux bords de courage et de humming-stuff, auraient intrépidement roulé, aussi droit que l'aurait permis leur état, dans la gueule même de la Mort. En avant,—toujours en avant allait le sinistre Legs, faisant retentir les échos de ce désert solennel de cris semblables au terrible hurlement de guerre des Indiens; et avec lui toujours, roulait le trapu Tarpaulin, accroché au pourpoint de son camarade plus agile, et surpassant encore les plus valeureux efforts de ce dernier dans la musique vocale par des mugissements de basse tirés des profondeurs de ses poumons stentoriens.

Évidemment, ils avaient atteint la place forte de la peste. À chaque pas ou à chaque culbute, leur route devenait plus horrible et plus infecte, les chemins plus étroits et plus embrouillés. De grosses pierres et des poutres tombant de temps en temps des toits délabrés rendaient témoignage, par leurs chutes lourdes et funestes, de la prodigieuse hauteur des maisons environnantes; et, quand il leur fallait faire un effort énergique pour se pratiquer un passage à travers les fréquents monceaux de gravats, il n'était pas rare que leur main tombât sur un squelette, ou s'empêtrât dans les chairs décomposées.

Tout à coup les marins trébuchèrent contre l'entrée d'un vaste bâtiment d'apparence sinistre; un cri plus aigu que de coutume jaillit du gosier de l'exaspéré Legs, et il y fut répondu de l'intérieur par une explosion rapide, successive, de cris sauvages, démoniaques, presque des éclats de rire. Sans s'effrayer de ces sons, qui, par leur nature, dans des poitrines moins irréparablement incendiées, et s'abattirent au milieu des choses avec une volée d'imprécations.

La salle dans laquelle ils tombèrent se trouva être le magasin d'un entrepreneur des pompes funèbres; mais une trappe ouverte, dans un coin du plancher près de la porte, donnait sur une enfilade de caves, dont les profondeurs, comme le proclama un son de bouteilles qui se brisent, étaient bien approvisionnées de leur contenu traditionnel. Dans le milieu de la salle une table était dressée,—au milieu de la table, un gigantesque bol plein de punch, à ce qu'il semblait. Des bouteilles de vins et de liqueurs, concurremment avec des pots, des cruches et des flacons de toute forme et de toute espèce, étaient éparpillées à profusion sur la table. Tout autour, sur des tréteaux funèbres siégeait une société de six personnes. Je vais essayer de vous les décrire une à une.

En face de porte d'entrée, et un peu plus haut que ses compagnons, était assis un personnage qui semblait être le président de la fête. C'était un être décharné, d'une grande taille, et Legs fut stupéfié de se trouver en face d'un plus maigre que lui. Sa figure était aussi jaune que du safran;—mais aucun trait, à l'exception d'un seul, n'était assez marqué pour mériter une description particulière. Ce trait unique consistait dans un front si anormalement et si hideusement haut qu'on eût dit un bonnet ou une couronne de chair ajoutée à sa tête naturelle. Sa bouche grimaçante était plissée par une expression d'affabilité spectrale, et ses yeux, comme les yeux de toutes les personnes attablées, brillaient du singulier vernis que font les fumées de l'ivresse. Ce gentleman était vêtu des pieds à la tête d'un manteau de velours de soie noire, richement brodé, qui flottait négligemment autour de sa taille à la manière d'une cape espagnole. Sa tête était abondamment hérissée de plumes de corbillard, qu'il balançait de-ci de-là avec un air d'afféterie consommée; et dans sa main droite il tenait un grand fémur humain, avec lequel il venait de frapper, à ce qu'il semblait, un des membres de la compagnie pour lui commander une chanson.

En face de lui, et le dos tourné à la porte, était une dame dont la physionomie extraordinaire ne lui cédait en rien. Quoique aussi grande que le personnage que nous venons de décrire, celle-ci n'avait aucun droit de se plaindre d'une maigreur anormale. Elle en était évidemment au dernier période de l'hydropisie, et sa tournure ressemblait beaucoup à celle de l'énorme pièce de bière d'Octobre qui se dressait, défoncée par le haut, juste à côté d'elle, dans un coin de la chambre. Sa figure était singulièrement ronde, rouge et pleine; et la même particularité, ou plutôt l'absence de particularité que j'ai déjà mentionnée dans le cas du président, marquait sa physionomie,—c'est-à-dire qu'un seul trait de sa face méritait une caractérisation spéciale; le fait est que le clairvoyant Tarpaulin vit tout de suite que la même remarque pouvait s'appliquer à toutes les personnes de la société, chacune semblait avoir accaparé pour elle seule un morceau de physionomie. Dans la dame en question, ce morceau, c'était la bouche:—une bouche qui commençait à l'oreille droite, et courait jusqu'à la gauche en dessinant un abîme terrifique,—ses très-courts pendants d'oreilles trempant à chaque instant dans le gouffre. La dame néanmoins faisait tous ses efforts pour garder cette bouche fermée et se donnait un air de dignité; sa toilette consistait en un suaire fraîchement empesé et repassé, qui lui montait jusque sous le menton, avec une collerette plissée en mousseline de batiste.

À sa droite était assise une jeune dame minuscule qu'elle semblait patronner. Cette délicate petite créature laissait voir dans le tremblement de ses doigts émaciés, dont le ton livide de ses lèvres et dans la légère tache hectique plaquée sur son teint d'ailleurs plombé, des symptômes évidents d'une phtisie effrénée. Un air de haute distinction, néanmoins, était répandu sur toute sa personne; elle portait d'une manière gracieuse et tout à fait dégagée un vaste et beau linceul en très-fin linon des Indes; ses cheveux tombaient en boucles sur son cou; un doux sourire se jouait sur sa bouche; mais son nez, extrêmement long, mince, sinueux, flexible et pustuleux, pendait beaucoup plus bas que sa lèvre inférieure; et cette trompe, malgré la façon délicate dont elle la déplaçait de temps à autre et la mouvait à droite et à gauche avec sa langue, donnait à sa physionomie une expression tant soit peu équivoque.

De l'autre côté, à la gauche de la dame hydropique, était assis un vieux petit homme, enflé, asthmatique et goutteux. Ses joues reposaient sur ses épaules comme deux énormes outres de vin d'Oporto. Avec ses bras croisés et l'une de ses jambes entourée de bandages et reposant sur la table, il semblait se regarder comme ayant droit à quelque considération. Il tirait évidemment beaucoup d'orgueil de chaque pouce de son enveloppe personnelle, mais prenait un plaisir plus spécial à attirer les yeux par son surtout de couleur voyante. Il est vrai que ce surtout n'avait pas dû lui coûter peu d'argent, et qu'il était de nature à lui aller parfaitement bien;—il était fait d'une de ces housses de soie curieusement brodées, appartenant à ces glorieux écussons qu'on suspend, en Angleterre et ailleurs, dans un endroit bien visible, au-dessus des maisons des grandes familles absentes.

À côté de lui, à la droite du président, était un gentleman avec des grands bas blancs et un caleçon de coton. Tout son être était secoué d'une manière risible par un tic nerveux que Tarpaulin appelait les affres de l'ivresse. Ses mâchoires, fraîchement rasées, étaient étroitement serrées dans un bandage de mousseline, et ses bras, liés de la même manière par les poignets, ne lui permettaient pas de se servir lui-même trop librement des liqueurs de la table; précaution rendue nécessaire, dans l'opinion de Legs, par le caractère singulièrement abruti de sa face de biberon. Toutefois, une paire d'oreilles prodigieuses, qu'il était sans doute impossible d'enfermer, surgissaient dans l'espace, et étaient de temps en temps comme piquées d'un spasme au son de chaque bouchon qu'on faisait sauter.

Sixième et dernier, et lui faisant face, était placé un personnage qui avait l'air singulièrement raide, et qui, étant affligé de paralysie, devait se sentir, pour parler sérieusement, fort peu à l'aise dans ses très-incommodes vêtements. Il était habillé (habillement peut-être unique dans son genre), d'une belle bière d'acajou toute neuve. Le haut du couvercle portait sur le crâne de l'homme comme un armet, et l'enveloppait comme un capuchon, donnant à toute la face une physionomie d'un intérêt indescriptible. Des emmanchures avaient été pratiquées des deux côtés, autant pour la commodité que pour l'élégance, mais cette toilette toutefois empêchait le malheureux qui en était paré de se tenir droit sur son siège, comme ses camarades; et, comme il était déposé contre son tréteau, et incliné suivant un angle de quarante-cinq degrés, ses deux gros yeux à fleur de tête roulaient et dardaient vers le plafond leurs terribles globes blanchâtres, comme dans un absolu étonnement de leur propre énormité.

Devant chaque convive était placée une moitié de crâne, dont il se servait en guise de coupe. Au-dessus de leurs têtes pendait un squelette humain, au moyen d'une corde nouée autour d'une des jambes et fixée à un anneau du plafond. L'autre jambe, qui n'était pas retenue par un lien semblable, jaillissait du corps à angle droit, faisant danser et pirouetter toute la carcasse éparse et frémissante, chaque fois qu'une bouffée de vent se frayait un passage dans la salle. Le crâne de l'affreuse chose contenait une certaine quantité de charbon enflammé qui jetait sur toute la scène une lueur vacillante mais vive; et les bières et tout le matériel d'un entrepreneur de sépultures, empilés à une grande hauteur autour de la chambre et contre les fenêtres, empêchaient tout rayon de lumière de se glisser dans la rue.

À la vue de cette extraordinaire assemblée et de son attirail encore plus extraordinaire, nos deux marins ne se conduisirent pas avec tout le décorum qu'on aurait eu le droit d'attendre d'eux. Legs, s'appuyant contre le mur auprès duquel il se trouvait, laissa tomber sa mâchoire inférieure encore plus bas que de coutume, et déploya ses vastes yeux dans toute leur étendue; pendant que Hugh Tarpaulin, se baissant au point de mettre son nez de niveau avec la table, et posant ses mains sur ses genoux, éclata en un rire immodéré et intempestif, c'est-à-dire en un long, bruyant, étourdissant rugissement.

Cependant, sans prendre ombrage d'une conduite si prodigieusement grossière, le grand président sourit très-gracieusement à nos intrus,—leur fit, avec sa tête de plumes noires, un signe plein de dignité,—et, se levant, prit chacun par un bras, et le conduisit vers un siège que les autres personnes de la compagnie venaient d'installer à son intention. Legs ne fit pas à tout cela la plus légère résistance, et s'assit où on le conduisit, pendant que le galant Hugh, enlevant son tréteau du haut bout de la table, porta son installation dans le voisinage de la petite dame phtisique au linceul, s'abattit à côté d'elle en grande joie, et, se versant un crâne de vin rouge, l'avala en l'honneur d'une plus intime connaissance. Mais, à cette présomption, le raide gentleman à la bière parut singulièrement exaspéré; et cela aurait pu donner lieu à de sérieuses conséquences, si le président n'avait pas, en frappant sur la table avec son spectre, ramené l'attention de tous les assistants au discours suivant:

—L'heureuse occasion qui se présente nous fait un devoir...

—Tiens bon là!—interrompit Legs, avec un air de grand sérieux,—tiens bon, un bout de temps, que je dis, et dis-nous qui diable vous êtes tous, et quelle besogne vous faites ici, équipés comme de sales démons, et avalant le bon petit tord-boyaux de notre honnête camarade, Will Wimble le croque-mort, et toutes ses provisions arrimées pour l'hiver!

À cet impardonnable échantillon de mauvaise éducation, toute l'étrange société se dressa à moitié sur ses pieds, et proféra rapidement une foule de cris diaboliques, semblables à ceux qui avaient d'abord attiré l'attention des matelots. Le président, néanmoins, fut le premier à recouvrer son sang-froid, et, à la longue, se tournant vers Legs avec une grande dignité, il reprit:

—C'est avec un parfait bon vouloir que nous satisferons toute curiosité raisonnable de la part d'hôtes aussi illustres, bien qu'ils n'aient pas été invités. Sachez donc que je suis le monarque de cet empire, et que je règne ici sans partage, sous ce titre: le Roi Peste Ier.

«Cette salle, que vous supposez très-injurieusement être la boutique de Will Wimble, l'entrepreneur de pompes funèbres,—un homme que nous ne connaissons pas, et, dont l'appellation plébéienne n'avait jamais, avant cette nuit, écorché nos oreilles royales,—cette salle, dis-je, est la Salle du Trône de notre Palais, consacrée aux conseils de notre royaume et à d'autres destinations d'un ordre sacré et supérieur.

«La noble dame assise en face de nous est la Reine Peste, notre Sérénissime Épouse. Les autres personnages illustres que vous contemplez sont tous de notre famille, et portent la marque de l'origine royale dans leurs noms respectifs: Sa Grâce l'Archiduc Pest-Ifère, Sa Grâce le Duc Pest-Ilentiel, Sa Grâce le Duc Tem-Pestueux, et Son Altesse Sérénissime l'Archiduchesse Ana-Peste.

«En ce qui regarde, ajouta-t-il, votre question, relativement aux affaires que nous traitons ici en conseil, il nous serait loisible de répondre qu'elles concernent notre intérêt royal et privé, et, ne concernant que lui, n'ont absolument d'importance que pour nous-mêmes. Mais, en considération de ces égards que vous pourriez revendiquer en votre qualité d'hôtes et d'étrangers, nous daignerons encore vous expliquer que nous sommes ici cette nuit,—préparés par de profondes recherches et de soigneuses investigations,—pour examiner, analyser et déterminer péremptoirement l'esprit indéfinissable, les incompréhensibles qualités de la nature de ces inestimables trésors de la bouche, vins, ales et liqueurs de cette excellente métropole; pour, en agissant ainsi, non-seulement atteindre notre but, mais aussi augmenter la véritable prospérité de ce souverain qui n'est pas de ce monde, qui règne sur nous tous, dont les domaines sont sans limites, et dont le nom est: La Mort!

—Dont le nom est Davy Jones!—s'écria Tarpaulin, servant à la dame à côté de lui un plein crâne de liqueur, et s'en versant un second à lui-même.

—Profane coquin!—dit le président, tournant alors son attention vers le digne Hugh,—profane et exécrable drôle! Nous avons dit qu'en considération de ces droits que nous ne nous sentons nullement enclin à violer, même dans ta sale personne, nous condescendions à répondre à tes grossières et intempestives questions? Néanmoins nous croyons que, vu votre profane intrusion dans nos conseils, il est de notre devoir de vous condamner, toi et ton compagnon, chacun à un gallon de black-strap,—que vous boirez à la prospérité de notre royaume,—d'un seul trait,—et à genoux;—aussitôt après, vous serez libres l'un et l'autre de continuer votre route, ou de rester et de partager les privilèges de notre table, selon votre goût personnel et respectif.

—Ce serait une chose d'une absolue impossibilité, répliqua Legs, à qui les grands airs et la dignité du Roi Peste Ier avaient évidemment inspiré quelques sentiments de respect, et qui s'était levé et appuyé contre la table pendant que celui-ci parlait;—ce serait, s'il plaît à Votre Majesté, une chose d'une absolue impossibilité d'arrimer dans ma cale le quart seulement de cette liqueur dont vient de parler Votre Majesté. Pour ne rien dire de toutes les marchandises que nous avons chargées à notre bord dans la matinée en matière de lest, et sans mentionner les diverses ales et liqueurs que nous avons embarquées ce soir dans différents ports, j'ai, pour le moment, une forte cargaison de humming-stuff, prise et dûment payée à l'enseigne du Joyeux Loup de mer. Votre Majesté voudra donc bien être assez gracieuse pour prendre la bonne volonté pour le fait; car je ne puis ni ne veux en aucune façon avaler une goutte de plus, encore moins une goutte de cette vilaine eau de cale qui répond au salut de black-strap.

—Amarre ça!—interrompit Tarpaulin, non moins étonné de la longueur du speech de son camarade que de la nature de son refus.—Amarre ça, matelot d'eau douce!—Lâcheras-tu bientôt le crachoir, que je dis, Legs! Ma coque est encore légère, bien que toi, je le confesse, tu me paraisses un peu trop chargé par le haut; et quand à ta part de cargaison, eh bien! plutôt que de faire lever un grain, je trouverai pour elle de la place à mon bord, mais...

—Cet arrangement,—interrompit le président,—est en complet désaccord avec les termes de la sentence, ou condamnation, qui de sa nature est médique, incommutable et sans appel. Les conditions que nous avons imposées seront remplies à la lettre, et cela sans une minute d'hésitation,—faute de quoi nous décrétons que vous serez attachés ensemble par le cou et les talons, et dûment noyés comme rebelles dans la pièce de bière d'Octobre que voilà!

—Voilà une sentence! Quelle sentence!—Équitable, judicieuse sentence!—Un glorieux décret!—Une très-digne, très-irréprochable et très-sainte condamnation!—crièrent à la fois tous les membres de la famille Peste. Le roi fit jouer son front en innombrables rides; le vieux petit homme goutteux souffla comme un soufflet; la dame au linceul de linon fit onduler son nez à droite et à gauche; le gentleman au caleçon convulsa ses oreilles; la dame au suaire ouvrit la gueule comme un poisson à l'agonie; et l'homme à la bière d'acajou parut encore plus raide et roula ses yeux vers le plafond.

—Hou! hou!—fit Tarpaulin, s'épanouissant de rire, sans prendre garde à l'agitation générale.—Hou! hou! hou!—Hou! hou! hou!—je disais, quand M. le Roi Peste est venu fourrer son épissoir, que, pour quant à la question de deux ou trois gallons de black-strap de plus ou de moins, c'était une bagatelle pour un bon et solide bateau comme moi, quand il n'était pas trop chargé,—mais quand il s'agit de boire à la santé du Diable (que Dieu puisse absoudre) et de me mettre à genoux devant la vilaine Majesté que voilà, aussi bien que je me connais pour un pêcheur, n'être pas autre que Tim Hurlygurly le paillasse!—oh! pour cela, c'est une tout autre affaire, et qui dépasse absolument mes moyens et mon intelligence.

Il ne lui fut pas accordé de finir tranquillement son discours. Au nom de Tim Hurlygurly, tous les convives bondirent sur leurs sièges.

—Trahison!—hurla Sa Majesté le Roi Peste Ier.

—Trahison!—dit le petit homme à la goutte.

—Trahison!—glapit l'archiduchesse Ana-Peste.

—Trahison!—marmotta le gentleman aux mâchoires attachées.

—Trahison!—grogna l'homme à la bière.

—Trahison! trahison!—cria Sa Majesté, la femme à la gueule; et, saisissant par la partie postérieure de ses culottes l'infortuné Tarpaulin, qui commençait justement à remplir pour lui-même un crâne de liqueur, elle le souleva vivement en l'air et le fit tomber sans cérémonie dans le vaste tonneau défoncé plein de son ale favorite. Ballotté çà et là pendant quelques secondes, comme une pomme dans un bol de toddy il disparut finalement dans le tourbillon d'écume que ses efforts avaient naturellement soulevé dans le liquide déjà fort mousseux par sa nature.

Toutefois le grand matelot ne vit pas avec résignation la déconfiture de son camarade. Précipitant le Roi Peste à travers la trappe ouverte, le vaillant Legs ferma violemment la porte sur lui avec un juron, et courut vers le centre de la salle. Là, arrachant le squelette suspendu au-dessus de la table, il le tira à lui avec tant d'énergie et de bon vouloir qu'il réussit, en même temps que les derniers rayons de lumière s'éteignaient dans la salle, à briser la cervelle du petit homme à la goutte. Se précipitant alors de toute sa force sur le fatal tonneau plein d'ale d'Octobre et de Hugh Tarpaulin, il le culbuta en un instant et le fit rouler sur lui-même. Il en jaillit un déluge de liqueur si furieux, si impétueux,—si envahissant,—que la chambre fut inondée d'un mur à l'autre,—la table renversée avec tout ce qu'elle portait,—les tréteaux jetés sens dessus dessous,—le baquet de punch dans la cheminée,—et les dames dans des attaques de nerfs. Des piles d'articles funèbres se débattaient çà et là. Les pots, les cruches, les grosses bouteilles habillées de jonc se confondaient dans une affreuse mêlée, et les flacons d'osier se heurtaient désespérément contre les gourdes cuirassées de corde. L'homme aux affres fut noyé sur place,—le petit gentleman paralytique naviguait au large dans sa bière,—et le victorieux Legs, saisissant par la taille la grosse dame au suaire, se précipita avec elle dans la rue, et mit le cap tout droit dans la direction du Free-and-Easy, prenant bien le vent, et remorquant le redoutable Tarpaulin, qui, ayant éternué trois ou quatre fois, haletait et soufflait derrière lui en compagnie de l'Archiduchesse Ana-Peste.


[LE DIABLE DANS LE BEFFROI]

Quelle heure est-il?
Vieille locution.

Chacun sait d'une manière vague que le plus bel endroit du monde est—ou était, hélas!—le bourg hollandais de Vondervotteimittiss. Cependant, comme il est à quelque distance de toutes les grandes routes, dans une situation pour ainsi dire extraordinaire, il n'y a peut-être qu'un petit nombre de mes lecteurs qui lui aient rendu visite. Pour l'agrément de ceux qui n'ont pu le faire, je juge donc à propos d'entrer dans quelques détails à son sujet. Et c'est en vérité d'autant plus nécessaire que, si je me propose de donner un récit des événements calamiteux qui ont fondu tout récemment sur son territoire, c'est avec l'espoir de conquérir à ses habitants la sympathie publique. Aucun de ceux qui me connaissent ne doutera que le devoir que je m'impose ne soit exécuté avec tout ce que j'y peux mettre d'habileté, avec cette impartialité rigoureuse, cette scrupuleuse vérification des faits et cette laborieuse collaboration des autorités qui doivent toujours distinguer celui qui aspire au titre d'historien.

Par le secours réuni des médailles, manuscrits et inscriptions, je suis autorisé à affirmer positivement que le bourg de Vondervotteimittiss a toujours existé dès son origine précisément dans la même condition où on le voit encore aujourd'hui. Mais, quant à la date de cette origine, il m'est pénible de n'en pouvoir parler qu'avec cette précision indéfinie dont les mathématiciens sont quelquefois obligés de s'accommoder dans certaines formules algébriques. La date, il m'est permis de m'exprimer ainsi eu égard à sa prodigieuse antiquité, ne peut pas être moindre qu'une quantité déterminable quelconque.

Relativement à l'étymologie du nom Vondervotteimittiss, je me confesse, non sans peine, également en défaut. Parmi une multitude d'opinions sur ce point délicat,—quelques-unes très-subtiles, quelques-unes très-érudites, quelques-unes suffisamment inverses,—je n'en trouve aucune qui puisse être considérée comme satisfaisante. Peut-être l'idée de Grogswigg—qui coïncide presque avec celle de Kroutaplenttey,—doit-elle être prudemment préférée. Elle est ainsi conçue:—Vondervotteimittiss,—Vonder, lege Donder,—Votteimittiss, quasi und Bleitziz,—Bleitziz obsoletum pro Blitzen. Cette étymologie, pour dire la vérité, se trouve assez bien confirmée par quelques traces de fluide électrique, qui sont encore visibles au sommet du clocher de la Maison de Ville. Toutefois, je ne me soucie pas de me compromettre dans une thèse d'une pareille importance, et je prierai le lecteur, curieux d'informations, d'en référer aux Oratiunculae de Rebus Praeter-Veteris, de Dundergutz. Voyez aussi Blunder-buzzard, De Derivationibus, de la page 27 à la page 5010, in-folio, édition gothique, caractères rouges et noirs, avec réclames et sans signatures;—consultez aussi dans cet ouvrage les notes marginales autographes de Stuffundpuff, avec les sous-commentaires de Gruntundguzzell.

Malgré l'obscurité qui enveloppe ainsi la date de la fondation de Vondervotteimittiss et l'étymologie de son nom, on ne peut douter, comme je l'ai déjà dit, qu'il n'ait toujours existé tel que nous le voyons présentement. L'homme le plus vieux du bourg ne se rappelle pas la plus légère différence dans l'aspect d'une partie quelconque de sa patrie, et en vérité la simple suggestion d'une telle possibilité y serait considérée comme une insulte. Le village est situé dans une vallée parfaitement circulaire, dont la circonférence est d'un quart de mille à peu près, et complètement environnée par de jolies collines dont les habitants ne se sont jamais avisés de franchir les sommets. Ils donnent d'ailleurs une excellente raison de leur conduite, c'est qu'ils ne croient pas qu'il y ait quoi que ce soit de l'autre côté.

Autour de la lisière de la vallée (qui est tout à fait unie et pavée dans toute son étendue de tuiles plates) s'étend un rang continu de soixante petites maisons. Elles sont appuyées par derrière sur les collines, et naturellement elles regardent toutes le centre de la plaine, qui est juste à soixante yards de la porte de face de chaque habitation. Chaque maison a devant elle un petit jardin, avec une allée circulaire, un cadran solaire et vingt-quatre choux. Les constructions elles-mêmes sont si parfaitement semblables, qu'il est impossible de distinguer l'une de l'autre. À cause de son extrême antiquité, le style de l'architecture est quelque peu bizarre; mais, pour cette raison même, il n'est que plus remarquablement pittoresque. Elles sont faites de petites briques bien durcies au feu, rouges, avec des coins noirs, de sorte que les murs ressemblent à un échiquier dans de vastes proportions. Les pignons sont tournés du côté de la façade, et il y a des corniches, aussi grosses que le reste de la maison, aux rebords des toits et aux portes principales. Les fenêtres sont étroites et profondes, avec de tout petits carreaux et force châssis. Le toit est recouvert d'une multitude de tuiles à oreillettes roulées. La charpente est partout d'une couleur sombre, très-ouvragée, mais avec peu de variété dans les dessins; car, de temps immémorial, les sculpteurs en bois de Vondervotteimittiss n'ont jamais su tailler plus de deux objets,—une horloge et un chou. Mais ils les font admirablement bien, et ils les prodiguent avec une singulière ingéniosité, partout où ils trouvent une place pour le ciseau.

Les habitations se ressemblent autant à l'intérieur qu'au dehors, et l'ameublement est façonné d'après un seul modèle. Le sol est pavé de tuiles carrées, les chaises et les tables sont en bois noir, avec des pieds tors, grêles, et amincis par le bas. Les cheminées sont larges et hautes, et n'ont pas seulement des horloges et des choux sculptés sur la face de leurs chambranles, mais elles supportent au milieu de la tablette une véritable horloge qui fait un prodigieux tic-tac, avec deux pots à fleurs contenant chacun un chou, qui se tient ainsi à chaque bout en manière de chasseur ou de piqueur. Entre chaque chou et l'horloge, il y a encore un petit magot chinois à grosse panse avec un grand trou au milieu, à travers lequel apparaît le cadran d'une montre.

Les foyers sont vastes et profonds, avec des chenets farouches et contournés. Il y a constamment un grand feu et une énorme marmite dessus, pleine de choucroute et de porc, que la bonne femme de la maison surveille incessamment. C'est une grosse et vieille petite dame, aux yeux bleus et à la face rouge, qui porte un immense bonnet, semblable à un pain de sucre, agrémenté de rubans de couleur pourpre et jaune. Sa robe est de tiretaine orangée, très-ample par derrière et très-courte de taille—et fort courte en vérité sous d'autres rapports, car elle ne descend pas à mi-jambe. Ces jambes sont quelque peu épaisses, ainsi que les chevilles, mais elles sont revêtues d'une belle paire de bas verts. Ses souliers—de cuir rose,—sont attachés par un nœud de rubans jaunes épanouis et fripés en forme de chou. Dans sa main gauche, elle tient une lourde petite montre hollandaise; de la droite, elle manie une grande cuiller pour la choucroute et le porc. À côté d'elle se tient un gros chat moucheté, qui porte à sa queue une montre-joujou en cuivre doré, à répétition, que les garçons lui ont ainsi attachée en manière de farce.

Quant aux garçons eux-mêmes, ils sont tous trois dans le jardin, et veillent au cochon. Ils ont chacun deux pieds de haut. Ils portent des chapeaux à trois cornes, des gilets pourpres qui leur tombent presque sur les cuisses, des culottes en peau de daim, des bas rouges drapés, de lourds souliers avec de grosses boucles d'argent, et de longues vestes avec de larges boutons de nacre. Chacun porte aussi une pipe à la bouche, et une petite montre ventrue dans la main droite. Une bouffée de fumée, un coup d'œil à la montre—un coup d'œil à la montre, une bouffée de fumée,—ils vont ainsi. Le cochon—qui est corpulent et fainéant—s'occupe tantôt à glaner les feuilles épaves qui sont tombées des choux, tantôt à ruer contre la montre dorée que ces petits polissons ont aussitôt attachée à la queue de ce personnage, dans le but de le faire aussi beau que le chat.

Juste devant la porte d'entrée, dans un fauteuil à grand dossier, à fond de cuir, aux pieds tors et grêles comme ceux des tables, est installé le vieux propriétaire de la maison lui-même. C'est un vieux petit monsieur excessivement bouffi, avec de gros yeux ronds et un vaste menton double. Sa tenue ressemble à celle des petits garçons,—et je n'ai pas besoin d'en dire davantage. Toute la différence est que sa pipe est quelque peu plus grosse que les leurs, et qu'il peut faire plus de fumée. Comme eux, il a une montre, mais il porte sa montre dans sa poche, Pour dire la vérité, il a quelque chose de plus important à faire qu'une montre à surveiller,—et, ce que c'est, je vais l'expliquer. Il est assis, la jambe droite sur le genou gauche, la physionomie grave, et tient toujours au moins un de ses yeux résolument braqué sur un certain objet fort intéressant au centre de la plaine.

Cet objet est situé dans le clocher de la Maison de Ville. Les membres du conseil sont tous hommes très-petits, très-ronds, très-adipeux, très-intelligents, avec des yeux gros comme des saucières et de vastes mentons doubles, et ils ont des habits beaucoup plus longs et des boucles de souliers beaucoup plus grosses que les vulgaires habitants de Vondervotteimittiss. Depuis que j'habite le bourg, ils ont tenu plusieurs séances extraordinaires, et ont adopté ces trois importantes décisions:

I

C'est un crime de changer le bon vieux train des choses.

II

Il n'existe rien de tolérable en dehors de Vondervotteimittiss.

III

Nous jurons fidélité éternelle à nos horloges et à nos choux.

Au-dessus de la chambre des séances est le clocher, et dans le clocher ou beffroi est et a été de temps immémorial l'orgueil et la merveille du village,—la grande horloge du bourg de Vondervotteimittiss. Et c'est là l'objet vers lequel sont tournés les yeux des vieux messieurs qui sont assis dans les fauteuils à fond de cuir.

La grande horloge a sept cadrans—un sur chacun des sept pans du clocher,—de sorte qu'on peut l'apercevoir aisément de tous les quartiers. Les cadrans sont vastes et blancs, les aiguilles lourdes et noires. Au beffroi est attaché un homme dont l'unique fonction est d'en avoir soin; mais cette fonction est la plus parfaite des sinécures,—car, de mémoire d'homme, l'horloge de Vondervotteimittiss n'avait jamais réclamé son secours. Jusqu'à ces derniers jours, la simple supposition d'une pareille chose était considérée comme une hérésie. Depuis l'époque la plus ancienne dont fassent mention les archives, les heures avaient été régulièrement sonnées par la grosse cloche. Et, en vérité, il en était de même pour toutes les autres horloges et montres du bourg. Jamais il n'y eut pareil endroit pour bien marquer l'heure, et en mesure. Quand le gros battant jugeait le moment venu de dire: Midi! tous les obéissants serviteurs ouvraient simultanément leurs gosiers et répondaient comme un même écho. Bref, les bons bourgeois raffolaient de leur choucroute, mais ils étaient fiers de leurs horloges.

Tous les gens qui tiennent des sinécures sont tenus en plus ou moins grande vénération; et, comme l'homme du beffroi de Vondervotteimittiss a la plus parfaite des sinécures, il est le plus parfaitement respecté de tous les mortels. Il est le principal dignitaire du bourg, et les cochons eux-mêmes le considèrent avec un sentiment de révérence. La queue de son habit est beaucoup plus longue,—sa pipe, ses boucles de souliers, ses yeux et son estomac sont beaucoup plus gros que ceux d'aucun autre vieux monsieur du village; et, quant à son menton, il n'est pas seulement double, il est triple.

J'ai peint l'état heureux de Vondervotteimittiss; hélas! quelle grande pitié qu'un si ravissant tableau fût condamné à subir un jour un cruel changement!

C'est depuis bien longtemps un dicton accrédité parmi les plus sages habitants, que rien de bon ne peut venir d'au delà des collines, et vraiment il faut croire que ces mots contenaient en eux quelque chose de prophétique. Il était midi moins cinq,—avant-hier,—quand apparut un objet d'un aspect bizarre au sommet de la crête—du côté de l'est. Un tel événement devait attirer l'attention universelle, et chaque vieux petit monsieur assis dans son fauteuil à fond de cuir tourna l'un de ses yeux, avec l'ébahissement de l'effroi, sur le phénomène, gardant toujours l'autre œil fixé sur l'horloge du clocher.

Il était midi moins trois minutes, quand on s'aperçut que le singulier objet en question était un jeune homme tout petit, et qui avait l'air étranger. Il descendait la colline avec une très-grande rapidité, de sorte que chacun put bientôt le voir tout à son aise. C'était bien le plus précieux petit personnage qui se fût jamais fait voir dans Vondervotteimittiss. Il avait la face d'un noir de tabac, un long nez crochu, des yeux comme des pois, une grande bouche et une magnifique rangée de dents qu'il semblait jaloux de montrer en ricanant d'une oreille à l'autre. Ajoutez à cela des favoris et des moustaches; il n'y avait, je crois, plus rien à voir de sa figure. Il avait la tête nue, et sa chevelure avait été soigneusement arrangée avec des papillotes. Sa toilette se composait d'un habit noir collant terminé en queue d'hirondelle, laissant pendiller par l'une de ses poches un long bout de mouchoir blanc,—de culottes de casimir noir, de bas noirs et d'escarpins qui ressemblaient à des moitiés de souliers, avec d'énormes bouffettes de ruban de satin noir pour cordons. Sous l'un de ses bras, il portait un vaste claque, et sous l'autre, un violon presque cinq fois gros comme lui. Dans sa main gauche était une tabatière en or, où il puisait incessamment du tabac de l'air le plus glorieux du monde, pendant qu'il cabriolait en descendant la colline, et dessinait toutes sortes de pas fantastiques. Bonté divine!—c'était là un spectacle pour les honnêtes bourgeois de Vondervotteimittiss!

Pour parler nettement, le gredin avait, en dépit de son ricanement, un audacieux et sinistre caractère dans la physionomie; et, pendant qu'il galopait tout droit vers le village, l'aspect bizarrement tronqué de ses escarpins suffit pour éveiller maints soupçons; et plus d'un bourgeois qui le contempla ce jour-là aurait donné quelque chose pour jeter un coup d'œil sous le mouchoir de batiste blanche qui pendait d'une façon si irritante de la poche de son habit à queue d'hirondelle. Mais ce qui occasionna principalement une juste indignation fut que ce misérable freluquet, tout en brodant tantôt un fandango, tantôt une pirouette, n'était nullement réglé dans sa danse, et ne possédait pas la plus vague notion de ce qu'on appelle aller en mesure[7].

Cependant, le bon peuple du bourg n'avait pas encore eu le temps d'ouvrir ses yeux tout grands, quand, juste une demi-minute avant midi, le gueux s'élança, comme je vous le dis, droit au milieu de ces braves gens, fit ici un chassé, là un balancé; puis, après une pirouette et un pas de zéphyr, partit comme à pigeon-vole vers le beffroi de la Maison de Ville, où le gardien de l'horloge stupéfait fumait dans une attitude de dignité et d'effroi. Mais le petit garnement l'empoigna tout d'abord par le nez, le lui secoua et le lui tira, lui flanqua son gros claque sur la tête, le lui enfonça par-dessus les yeux et la bouche; puis, levant son gros violon le battit avec, si longtemps et si vigoureusement que,—vu que le gardien était si ballonné, et le violon si vaste et si creux,—vous auriez juré que tout un régiment de grosses caisses battait le rantamplan du diable dans le beffroi de clocher de Vondervotteimittiss.

On ne sait pas à quel acte désespéré de vengeance cette attaque révoltante aurait pu pousser les habitants, n'était ce fait très-important qu'il manquait une demi-seconde pour qu'il fût midi. La cloche allait sonner, et c'était une affaire d'absolue et supérieure nécessité que chacun eût l'œil à sa montre. Il était évident toutefois que, juste en ce moment, le gaillard fourré dans le clocher en avait à la cloche et se mêlait de ce qui ne le regardait pas. Mais, comme elle commençait à sonner, personne n'avait le temps de surveiller les manœuvres du traître, car chacun était tout oreilles pour compter les coups.

—Un!—dit la cloche.

—Hine!—répliqua chaque vieux petit monsieur de Vondervotteimittiss dans chaque fauteuil à fond de cuir.—Hine!—dit sa montre; hine!—dit la montre de sa phâme, et—hine!—dirent les montres des garçons et les petits joujoux dorés pendus aux queues du chat et du cochon.

—Deux!—continua la grosse cloche; et

—Teusse!—répétèrent tous les échos mécaniques.

—Trois! quatre! cinq! six! sept! huit! neuf! dix!—dit la cloche.

—Droisse! gâdre! zingue! zisse! zedde! vitte! neff! tisse!—répondirent les autres.

—Onze!—dit la grosse.

—Honsse!—approuva tout le petit personnel de l'horlogerie inférieure.

—Douze!—dit la cloche.

—Tousse!—répondirent-ils, tous parfaitement édifiés et laissant tomber leurs voix en cadence.

—Et il aître miti, tonc!—dirent tous les vieux petits messieurs, rempochant leurs montres. Mais la grosse cloche n'en avait pas encore fini avec eux.

—TREIZE!—dit-elle.

—Tarteifle!—anhélèrent tous les vieux petits messieurs, devenant pâles et laissant tomber leurs pipes de leurs bouches et leurs jambes droites de dessus leurs genoux gauches.

—Tarteifle!—gémirent-ils,—Draisse! Draisse!!

—Mein Gott, il aître draisse heires!!!

Dois-je essayer de décrire la terrible scène qui s'ensuivit? Tout Vondervotteimittiss éclata d'un seul coup en un lamentable tumulte.

—Qu'arrife-d'-il tonc à mon phandre?—glapirent tous les petits garçons,—ch'ai vaim tébouis hine heire.

—Qu'arrife-d'-il tonc à mes joux?—crièrent toutes les phâmes;—ils toiffent aître en pouillie tébouis hine heire!

—Qu'arrife-d'-il tonc à mon bibe?—jurèrent tous les vieux petits messieurs,—donnerre et églairs! il toit aître édeint tébouis hine heire!

Et ils rebourrèrent leurs pipes en grande rage, et, s'enfonçant dans leurs fauteuils, ils soufflèrent si vite et si férocement que toute la vallée fut immédiatement encombrée d'un impénétrable nuage.

Cependant, les choux tournaient tous au rouge pourpre et il semblait que le vieux Diable lui-même eût pris possession de tout ce qui avait forme d'horloge. Les pendules sculptées sur les meubles se prenaient à danser comme si elles étaient ensorcelées, pendant que celles qui étaient sur les cheminées pouvaient à peine se contenir dans leur fureur, et s'acharnaient dans une si opiniâtre sonnerie de: Draisse!—Draisse!—Draisse!—et dans un tel trémoussement et remuement de leurs balanciers, que c'était réellement épouvantable à voir.—Mais—pire que tout,—les chats et les cochons ne pouvaient plus endurer l'inconduite des petites montres à répétition attachées à leurs queues, et ils le faisaient bien voir en détalant tous vers la place,—égratignant et farfouillant,—criant et hurlant,—affreux sabbat de miaulements et de grognements!—et s'élançant à la figure des gens, et se fourrant sous les cotillons, et créant le plus épouvantable charivari et la plus hideuse confusion qu'il soit possible à une personne raisonnable d'imaginer. Et le misérable petit vaurien installé dans le clocher faisait évidemment tout son possible pour rendre les choses encore plus navrantes. On a pu de temps à autre apercevoir le scélérat à travers la fumée. Il était toujours là, dans le beffroi, assis sur l'homme du beffroi, qui gisait à plat sur le dos. Dans ses dents, l'infâme tenait la corde de la cloche, qu'il secouait incessamment, de droite et de gauche, avec sa tête, faisant un tel vacarme que mes oreilles en tintent encore, rien que d'y penser. Sur ses genoux reposait l'énorme violon qu'il raclait, sans accord ni mesure, avec les deux mains, faisant affreusement semblant—l'infâme paillasse!—de jouer l'air de Judy O'Flannagan et Paddy O'Rafferty!

Les affaires étant dans ce misérable état, de dégoût je quittai la place, et maintenant je fais un appel à tous les amants de l'heure exacte et de la fine choucroute. Marchons en masse sur le bourg, et restaurons l'ancien ordre de choses à Vondervotteimittiss en précipitant ce petit drôle du clocher.


[LIONNERIE]

Tout le populaire se dressa
Sur ses dix doigts de pied dans un étrange ébahissement.
L'ÉVÊQUE HALL.—Satires.

Je suis,—c'est-à-dire j'étais un grand homme; mais je ne suis ni l'auteur du Junius, ni l'homme au masque de fer; car mon nom est, je crois, Robert Jones, et je suis né quelque part dans la cité de Fum-Fudge.

La première action de ma vie fut d'empoigner mon nez à deux mains. Ma mère vit cela et m'appela un génie;—mon père pleura de joie et me fit cadeau d'un traité de nosologie. Je le possédais à fond avant de porter des culottes.

Je commençai dès lors à pressentir ma voie dans la science, et je compris bientôt que tout homme, pourvu qu'il ait un nez suffisamment marquant, peut, en se laissant conduire par lui, arriver à la dignité de Lion. Mais mon attention ne se confina pas dans les pures théories. Chaque matin, je tirais deux fois ma trompe, et j'avalai une demi-douzaine de petits verres.

Quand je fus arrivé à ma majorité, mon père me demanda un jour si je voulais le suivre dans son cabinet.

—Mon fils,—dit-il quand nous fûmes assis,—quel est le but principal de votre existence?

—Mon père,—répondis-je,—c'est l'étude de la nosologie.

—Et qu'est-ce que la nosologie, Robert?

—Monsieur,—dis-je,—c'est la Science des Nez[8].

—Et pouvez-vous me dire,—demanda-t-il,—quel est le sens du mot nez?

—Un nez, mon père,—répliquai-je en baissant le ton,—a été défini diversement par un millier d'auteurs. (Ici, je tirai ma montre.) Il est maintenant midi, ou peu s'en faut,—nous avons donc le temps, d'ici à minuit, de les passer tous en revue. Je commence donc:—Le nez, suivant Bartholinus, est cette protubérance,—cette bosse,—cette excroissance,—cette...

—Cela va bien, Robert,—interrompit le bon vieux gentleman.—Je suis foudroyé par l'immensité de vos connaissances,—positivement je le suis,—oui, sur mon âme! (Ici, il ferma les yeux et posa la main sur son cœur.) Approchez! (Puis il me prit par le bras.) Votre éducation peut être considérée maintenant comme achevée,—il est grandement temps que vous vous poussiez dans le monde,—et vous n'avez rien de mieux à faire que de suivre simplement votre nez. Ainsi—ainsi... (alors, il me conduisit à coups de pied tout le long des escaliers jusqu'à la porte), ainsi sortez de chez moi, et que Dieu vous assiste!

Comme je sentais en moi l'afflatus divin, je considérai cet accident presque comme un bonheur. Je jugeai que l'avis paternel était bon. Je résolus de suivre mon nez. Je le tirai tout d'abord deux ou trois fois, et j'écrivis incontinent une brochure sur la nosologie.

Tout Fum-Fudge fut sens dessus dessous.

—Étonnant génie!—dit le Quarterly.

—Admirable physiologiste!—dit le Westminster.

—Habile gaillard!—dit le Foreign.

—Bel écrivain!—dit l'Edinburgh.

—Profond penseur!—dit le Dublin.

—Grand homme!—dit Bentley.

—Âme divine!—dit Fraser.

—Un des nôtres!—dit Blackwood.

—Qui peut-il être?—dit mistress Bas-Bleu.

—Que peut-il être?—dit la grosse miss Bas-Bleu.

—Où peut-il être?—dit la petite miss Bas-Bleu.

Mais je n'accordai aucune attention à toute cette populace,—j'allai tout droit à l'atelier d'un artiste.

La duchesse de Dieu-me-Bénisse posait pour son portrait; le marquis de Tel-et-Tel tenait le caniche de la duchesse; le comte de Choses-et-d'Autres jouait avec le flacon de sels de la dame et Son Altesse Royale de Noli-me-Tangere se penchait sur le dos de son fauteuil.

Je m'approchai de l'artiste, et je dressai mon nez.

—Oh! très-beau!—soupira Sa Grâce.

—Oh! au secours!—bégaya le marquis.

—Oh! choquant!—murmura le comte.

—Oh! abominable!—grogna Son Altesse Royale.

—Combien en voulez-vous?—demanda l'artiste.

—De son nez?—s'écria Sa Grâce.

—Mille livres,—dis-je, en m'asseyant.

—Mille livres?—demanda l'artiste, d'un air rêveur.

—Mille livres,—dis-je.

—C'est très-beau!—dit-il, en extase.

—C'est mille livres,—dis-je.

—Le garantissez-vous?—demanda-t-il, en tournant le nez vers le jour.

—Je le garantis,—dis-je en le mouchant vigoureusement.

—Est-ce bien un original?—demanda-t-il, en le touchant avec respect.

—Hein?—dis-je, en le tortillant de côté.

—Il n'en a pas été fait de copie?—demanda-t-il, en l'étudiant au microscope.

—Jamais!—dis-je, en le redressant.

—Admirable!—s'écria-t-il tout étourdi par la beauté de la manœuvre.

—Mille livres,—dis-je.

Mille livres?—dit-il.

—Précisément,—dis-je.

—Mille livres?—dit-il.

—Juste,—dis-je.

—Vous les aurez,—dit-il;—quel morceau capital!

Il me fit immédiatement un billet, et prit un croquis de mon nez. Je louai un appartement dans Jermyn street, et j'adressai à Sa Majesté la quatre-vingt-dix-neuvième édition de ma Nosologie, avec un portrait de la trompe.

Le prince de Galles, ce mauvais petit libertin, m'invita à dîner.

Nous étions tous Lions et gens du meilleur ton.

Il y avait là un néo-platonicien. Il cita Porphyre, Jamblique, Plotin, Proclus, Hiéroclès, Maxime de Tyr, et Syrianus.

Il y avait un professeur de perfectibilité humaine. Il cita Turgot, Price, Priestley, Condorcet, de Staël, et l'Ambitious Student in Ill Health.

Il y avait sir Positif Paradoxe. Il remarqua que tous les fous étaient philosophes, et que tous les philosophes étaient fous.

Il y avait Æsthéticus Ethix. Il parla de feu, d'unité et d'atomes; d'âme double et préexistante; d'affinité et d'antipathie; d'intelligence primitive et d'homoeomérie.

Il y avait Théologos Théologie. Il bavarda sur Eusèbe et Arius; sur l'hérésie et le Concile de Nicée; sur le Puseyisme et le Consubstantialisme; sur Homoousios et Homoiousios.

Il y avait Fricassée, du Rocher de Cancale. Il parla de langue à l'écarlate, de choux-fleurs à la sauce veloutée, de veau à la Sainte-Ménehould, de marinade à la Saint-Florentin, et de gelées d'orange en mosaïque.

Il y avait Bibulus O'Bumper. Il dit son mot sur le latour et le markbrünnen, sur le champagne mousseux et le chambertin, sur le richebourg et le saint-georges, sur le haut-brion, le léoville et le médoc, sur le barsac et le preignac, sur le graves, sur le sauterne, sur le laffite et sur le saint-péray. Il hocha la tête à l'endroit du clos-vougeot, et se vanta de distinguer, les yeux fermés, le xérès de l'amontillado.

Il y avait il signor Tintotintino de Florence. Il expliqua Cimabuë, Arpino, Carpaccio et Agostino; il parla des ténèbres du Caravage, de la suavité de l'Albane, du coloris du Titien, des vastes commères de Rubens et des polissonneries de Jean Steen.

Il y avait le recteur de l'université de Fum-Fudge. Il émit cette opinion que la lune s'appelait Bendis en Thrace, Bubastis en Égypte, Diane à Rome, et Artémis en Grèce.

Il y avait un Grand Turc de Stamboul. Il ne pouvait s'empêcher de croire que les anges étaient des chevaux, des coqs et des taureaux; qu'il existait dans le sixième ciel quelqu'un qui avait soixante et dix mille têtes, et que la terre était supportée par une vache bleu de ciel ornée d'un nombre incalculable de cornes vertes.

Il y avait Delphinus Polyglotte. Il nous dit ce qu'étaient devenus les quatre-vingt-trois tragédies perdues d'Eschyle, les cinquante-quatre oraisons d'Isæus, les trois cent quatre-vingt-onze discours de Lysias, les cent quatre-vingts traités de Théophraste, le huitième livre des sections coniques d'Apollonius, les hymnes et dithyrambes de Pindare et les quarante-cinq tragédies d'Homère le Jeune.

Il y avait Ferdinand Fitz-Fossillus Feldspar. Il nous renseigna sur les feux souterrains et les couches tertiaires; sur les aériformes, les fluidiformes et les solidiformes; sur le quartz et la marne; sur le schiste et le schorl; sur le gypse et le trapp; sur le talc et le calcaire; sur la blende et la horn-blende; sur le mica-schiste et le poudingue; sur le cyanite et le lépidolithe; sur l'hæmatite et la trémolite; sur l'antimoine et la calcédoine, sur le manganèse et sur tout ce qu'il vous plaira.

Il y avait MOI. Je parlai de moi,—de moi, de moi, et de moi;—de nosologie, de ma brochure et de moi. Je dressai mon nez, et je parlai de moi.

—Heureux homme! homme miraculeux!—dit le Prince.

—Superbe!—dirent les convives; et, le matin qui suivit, Sa Grâce de Dieu-me-Bénisse me fit une visite.

—Viendrez-vous à Almack, mignonne créature?—dit-elle, en me donnant une petite tape sous le menton.

—Oui, sur mon honneur!—dis-je.

—Avec tout votre nez, sans exception?—demanda-t-elle.

—Aussi vrai que je vis,—répliquai-je.

—Voici donc une carte d'invitation, bel ange. Dirai-je que vous viendrez?

—Chère duchesse, de tout mon cœur!

—Qui vous parle de votre cœur!—mais avec votre nez, avec tout votre nez, n'est-ce pas?

—Pas un brin de moins, mon amour,—dis-je.—Je le tortillai donc une ou deux fois, et je me rendis à Almack.

Les salons étaient pleins à étouffer.

—Il arrive!—dit quelqu'un sur l'escalier.

—Il arrive!—dit un autre un peu plus haut.

—Il arrive!—dit un autre encore un peu plus haut.

—Il est arrivé!—s'écria la duchesse;—il est arrivé, le petit amour!—Et, s'emparant fortement de moi avec ses deux mains, elle me baisa trois fois sur le nez.

Une sensation marquée parcourut immédiatement l'assemblée.

Diavolo!—cria le comte de Capricornutti.

Dios guarda!—murmura don Stiletto.

Mille tonnerres!—jura le prince de Grenouille.

Mille tiaples!—grogna l'électeur de Bluddennuff.

Cela ne pouvait pas passer ainsi. Je me fâchai. Je me tournai brusquement vers Bluddennuff.

—Monsieur!—lui dis-je,—vous êtes un babouin.

—Monsieur!—répliqua-t-il après une pause,—Donnerre et églairs!

Je n'en demandais pas davantage. Nous échangeâmes nos cartes. À Chalk-Farm, le lendemain matin, je lui abattis le nez,—et puis je me présentai chez mes amis.

—Bête!—dit le premier.

—Sot!—dit le second.

—Butor!—dit le troisième.

—Âne!—dit le quatrième.

—Benêt!—dit le cinquième.

—Nigaud!—dit le sixième.

—Sortez!—dit le septième.

Je me sentis très-mortifié de tout cela, et j'allai voir mon père.

—Mon père,—lui demandai-je,—quel est le but principal de mon existence?

—Mon fils,—répliqua-t-il,—c'est toujours l'étude de la nosologie; mais, en frappant l'électeur au nez, vous avez dépassé votre but. Vous avez un fort beau nez, c'est vrai; mais Bluddennuff n'en a plus. Vous êtes sifflé, et il est devenu le héros du jour. Je vous accorde que, dans Fum-Fudge, la grandeur d'un lion est proportionnée à la dimension de sa trompe;—mais, bonté divine! il n'y a pas de rivalité possible avec un lion qui n'en a pas du tout.


[QUATRE BÊTES EN UNE]