IX
Les magistrats ferment les yeux. Ils savent que la législation commerciale est appropriée aux besoins de notre temps comme la police des coches aux chemins de fer. La tolérance éclairée du parquet semble dire aux agents de change: «Vous êtes, malheureusement pour vous, hors la loi. Nous n'essayerons pas de vous y faire rentrer; elle est trop étroite. Promenez-vous donc tout autour, et ne vous en écartez pas trop, si vous pouvez.»
Voilà qui est fort bien. Grâce à cette petite concession, la Compagnie peut vivre en paix avec l'État, et lui rendre impunément les plus immenses services; mais elle est livrée sans défense au premier escroc qui trouvera plaisant d'invoquer la loi contre elle. Un magistrat peut s'abstenir de poursuivre un honnête homme quand il n'y est sollicité que par un texte du Code; mais, lorsqu'un tiers vient réclamer l'application de la loi, il n'y a plus à reculer, il faut sévir. L'indulgence, en pareil cas, deviendrait un déni de justice.
Et voici ce qui arrive:
Le premier fripon venu, pour peu qu'il ait de crédit, donne un ordre à son agent de change. Si l'affaire tourne mal, il dit à l'agent: «Vous allez payer mon créancier, parce que vous êtes assez naïf pour garantir les opérations. Quant à moi, je ne vous dois rien. J'invoque l'exception de jeu; la loi ne reconnaît pas les marchés à terme: serviteur!»
L'agent commence par payer. Il a tort. Il s'expose à la destitution et à l'amende: deux millions cinq cent trois mille francs! Mais il paye. Il prend ensuite son débiteur au collet, et le conduit devant les juges.
Le fripon se présente le front haut: «Messieurs, dit-il, j'ai fait vendre dix mille francs de rente, mais je n'avais pas le titre; donc, c'était un simple jeu. Or les opérations de jeu ne sont pas reconnues par la loi; donc, je ne dois rien.»
Si j'étais tribunal, je répondrais à ce drôle: «Tu as trompé l'agent de change en lui donnant à vendre ce que tu ne possédais pas: c'est un délit d'escroquerie prévu par la loi; va coucher en prison.»
Eh bien, voici ce qui arrive en pareille occasion. Un agent de Paris, M. Bagieu, poursuit un individu qui lui devait trente mille francs. L'autre oppose l'exception de jeu. Le tribunal déboute l'agent et le condamne à dix mille francs d'amende et à quinze jours de prison pour s'être rendu complice d'une opération de jeu.
Un procès de ce genre est pendant au Havre.