III
Il resta quinze jours à se ronger les poings, dans une solitude absolue, sans visites, sans nouvelles, sans autre distraction que le spectacle de la rue, le service de Bodin et les romans crasseux d'un mauvais cabinet de lecture. Cinq ou six fois la honte le prit ; il voulut secouer sa torpeur et commencer un livre sur l'avenir de l'art militaire. L'occasion semblait bonne pour mettre au jour les idées neuves qui fermentaient en lui depuis longtemps ; mais il vit avec douleur que son cerveau refusait le service ; la pensée se brisait les ailes contre les murs de cette chambre. Il comprit que la liberté d'aller et de venir est indispensable aux enfantements de l'esprit, et que les jours de captivité, comme les jours de navigation, sont à retrancher de la vie.
Tandis qu'il sommeillait à demi, tristement replié sur lui-même, Mme Humblot et sa fille reprirent le chemin de Marans. La bonne dame était vexée comme un chasseur bredouille, qui tuerait des pigeons et des poules, plutôt que de rapporter son carnier vide au logis. Sur la fin du séjour, elle signalait tantôt un officier, tantôt un autre à sa fille, et elle semblait lui dire : « Puisque le vrai phénix est envolé, accepte celui-ci ou celui-là, tandis que nous y sommes. »
Mais Antoinette avait le cœur bien pris. Cette course haletante à travers un monde nouveau pour elle, ces consolations, ces respects, cette curiosité, ces hommages, un fonds de superstition qui reparaît chez la femme dans les gros moments de la vie, tout contribuait à l'exalter.
« Si Dieu veut que je me marie, disait-elle, il me fera retrouver celui qu'il avait jeté sur ma route. S'il me refuse ce bonheur, eh bien! je comprendrai qu'il préfère m'avoir à lui. »
Blanche Vautrin jouissait de ce désespoir comme un vrai petit diable. Elle ne quittait point sa martyre, elle la promenait, elle l'avait parquée comme les fourmis âcres parquent les pucerons qui sont tout miel. Elle s'abreuvait froidement de larmes innocentes, elle les dégustait goutte à goutte, en gourmet féroce ; et tout à coup, sans motif apparent, elle éclatait en sanglots, se prenait aux cheveux et se frappait la tête, embrassant la pauvre Antoinette avec rage et la repoussant à tour de bras, puis se jetant à ses pieds pour lui demander grâce. L'autre admirait de bonne foi ces élans généreux, et ne savait plus comment exprimer sa reconnaissance.
« Que je vous aime et que vous êtes bonne!
— Détestez-moi plutôt, j'ai l'âme noire! Je suis un monstre dans la nature! »
Par trois ou quatre fois, elle eut la bouche ouverte pour tout dire et réparer le mal qu'elle avait fait. Quelque chose la retint. Ce n'était ni la jalousie, ni la crainte du blâme, ni le remords d'avoir menti ; mais une sorte de fierté pudique.
« J'avouerais, si j'avais seize ans ; par malheur je n'en ai pas quinze! Le monde est stupide et méchant. Il confesse par-ci par-là que le cœur n'a pas d'âge, mais ce principe est monopolisé au profit des vieilles folles de quarante ans. »
Le jour où Mlle Humblot prit congé d'elle avec mille protestations, elle lui répondit :
« Je ne me recommande pas à votre amitié, mais à vos prières. La plus malade de nous deux, quoi que vous en pensiez, c'est moi. Ma conscience est comme un champ de bataille couvert de morts et de blessés. J'ai fait pour vous servir tout ce qui était humainement possible ; si vous ne vous en allez pas contente, il y en a d'autres qui sont plus à plaindre que vous. »
Personne ne chercha le fin mot de ces incohérences. Les propos les plus insensés, les exagérations les plus inexplicables n'étonnent pas dans la bouche d'une fille de quatorze à quinze ans.
Les dames de Marans avaient quitté Nancy depuis quarante-huit heures quand Paul Astier reparut à la pension des lieutenants. Ses camarades lui firent fête, quelques-uns lui sautèrent au cou. L'autorité n'avait pas jugé convenable de publier les motifs de sa punition ; on savait en tout et pour tout qu'il avait manqué grièvement au chef de bataillon. Son nom était rayé de la liste des propositions ; le lieutenant Foucault, de la 3e du 2e, était mis à sa place, et le brave garçon s'en excusait le plus cordialement du monde. Astier reçut très-poliment les condoléances de ses amis, mais sans abandon et sans grâce : son cœur ne s'ouvrait plus qu'à moitié. Lorsqu'au dessert on déboucha le vin de Champagne en son honneur, il prévint le toast en disant :
« Un instant, messieurs. Vous souvient-il que l'an dernier, autour de cette table, un jour de réception, j'ai fait passer certaine charge du commandant Moinot? »
Les convives, debout, le verre en main, se regardaient sans comprendre. Il n'attendit pas leur réponse et poursuivit d'un ton bref :
« Le dîner s'acheva si gaiement que je ne songeai pas à reprendre ce chiffon de papier. Quelqu'un de vous l'a-t-il recueilli par hasard?
— Moi, dit Foucault.
— Ah! c'est vous? La coïncidence est fâcheuse.
— Comment?
— Avez-vous conservé l'objet en question?
— Non ; je n'y attachais pas d'importance, et je l'ai donné à quelqu'un.
— Donné ou envoyé?
— Donné de la main à la main.
— Foucault, je vous ordonne de me dire sur l'heure à qui vous l'avez donné.
— Astier, je ne reçois d'ordres que de mes chefs.
— Si vous ne recevez pas mes ordres, vous recevrez toujours bien mon verre au visage! »
Le geste suivit la menace ; les camarades s'interposèrent pour empêcher une rixe, et rendez-vous fut pris. Le colonel ne put défendre la rencontre, il y avait eu voies de fait. Le lendemain matin à six heures, on se battit au sabre d'ordonnance, et Paul Astier reçut un coup droit en pleine poitrine. Il fut deux mois à l'hôpital entre la vie et la mort.
Blanche Vautrin fit à la même époque une de ces maladies qu'on explique par la croissance. Elle eut la fièvre, le délire, des suffocations, des spasmes et quelque peu de catalepsie. On la crut morte plusieurs fois, elle perdit ses cheveux, fit peau neuve, et guérit enfin ; mais sa convalescence fut celle d'une ombre. Ses meilleures amies, si tant est qu'elle en eût, ne reconnaissaient pas la petite Vautrin dans cette grande jeune fille transparente et penchée, le front ceint d'un bandeau blanc, comme une carmélite. Ses parents la promenaient en calèche aux rayons du soleil d'automne, qui est souvent admirable à Nancy. Elle avait de grands yeux noirs qui menaçaient d'envahir toute la figure, un nez droit effilé, de forme antique ; ses lèvres pâles dessinaient un petit arc très-pur et très-correct. L'ensemble de ses traits n'offrait plus rien de heurté ; vous auriez dit que la douleur avait tout remanié, tout pétri à nouveau dans ses mains terribles.
Le fond même semblait amendé ; la voix avait acquis certaines inflexions d'une douceur suave ; l'esprit, moins vif et moins caustique, jugeait plus humainement de toutes choses ; le cœur s'attendrissait pour un rien, prêt à fondre. Elle éprouvait des admirations extatiques et des langueurs pâmées à la vue d'un insecte dans l'herbe, au parfum d'une violette de l'arrière-saison. Tout est neuf aux convalescents, ils s'imaginent qu'on vient de recommencer à leur profit la nature entière.
Elle reprit lentement ses forces, et la gaieté ne lui revenait pas. Le médecin jugea que l'hiver de Lorraine était trop rude pour elle ; il l'envoya se rétablir à Palerme ; Mme Vautrin l'y conduisit. Le jour de leur départ, à la fin de novembre, elles rencontrèrent devant la gare un grand officier pâle qui marchait lentement, appuyé d'une main sur sa canne et de l'autre sur le bras du fusilier Bodin. Il salua militairement son colonel, qui était aussi dans la voiture, puis il tourna sur ses talons avec une indéfinissable expression de mépris. Blanche comprit sans autre commentaire qu'il s'était expliqué après coup avec M. Foucault, et qu'il connaissait maintenant l'auteur de ses disgrâces.
Mme Vautrin, toujours bonne et sans malice, dit à sa fille :
« Voilà un pauvre garçon qui aurait grand besoin de venir en Sicile avec nous.
— Par malheur, répondit le colonel, il n'a que sa solde. »
Blanche ne put se défendre de penser que sans elle le jeune homme serait riche, heureux et bien portant.
Ce remords la suivit jusqu'au pays des oranges. Pour une âme qui n'est pas absolument perdue, c'est un rude fardeau qu'une mauvaise action. Il se passa peu de journées sans que Blanche se souvînt de Paul Astier, sans qu'elle se demandât : « Où est-il? que devient-il? Il doit sentir cruellement le froid, tandis que j'ouvre mon ombrelle au soleil. S'il avait éprouvé une rechute? s'il mourait? Je n'en saurais rien, personne n'aurait l'idée de m'en écrire. Et moi, malheureuse, je n'ai pas même le droit de m'en informer! »
Elle avait un petit commerce de lettres avec Mlle Humblot, et les nouvelles qui lui arrivaient de Marans n'étaient pas faites pour rassurer sa conscience. Antoinette lui annonça qu'elle allait tâter du couvent comme pensionnaire, sans engager sa liberté. Une espérance absurde, mais obstinée, soutenait la pauvre fille. « Encore un brave cœur qui souffre par moi, disait Blanche, et pour qui? Quel fruit me revient-il de ses tortures? Je fais des malheureux, et il n'y a pas sur la terre un être plus misérable que moi! »
Pendant qu'elle passait la vie à s'accuser et se lamenter tour à tour, le climat, le grand air, l'exercice, la jeunesse surtout, poursuivaient leur tâche et métamorphosaient à qui mieux mieux sa petite personne. Sa figure maigrelette se remplit, son corps se développa, sa taille s'arrondit, ses corsages devinrent trop étroits, les os saillants de ses bras disparurent comme les rochers à la marée montante ; quelques fossettes se dessinèrent çà et là. Son teint avait passé du brun sale au blanc fade de la cire. Il se réchauffa peu à peu et s'arrêta décidément à cette demi-blancheur, rose au fond et bronzée à la surface, que l'on admire chez les créoles. Le monde de Palerme et des environs la trouvait belle ; quant à la pauvre Mme Vautrin, elle vivait à genoux, en contemplation devant la merveille. Il est certain que le plomb vil s'était changé en bon argent et que la femme du colonel, après six mois d'absence, ramena en Lorraine une Blanchette très-appétissante. Sa beauté n'était pas absolument régulière ; de la laideur effacée il restait je ne sais quoi d'étrange ; mais l'étrange n'est pas à dédaigner, et je sais des femmes superbes qui le payeraient cher, s'il se vendait en boutique.
« Mon lieutenant, dit un jour le fidèle Bodin, j'ai une nouvelle à t'a… à vous annoncer. C'est que la demoiselle du colonel a fini son semestre aux pays chauds, et que c'est comme si maman l'avait bourrée de mie de pain et trempée dans du lait. Autrement dit, qu'elle n'est plus ni planche ni prune.
— Tant mieux pour elle! Quand tu n'auras rien de plus intéressant à me dire, tu n'auras pas besoin de te déranger.
— Suffit. »
Paul Astier était rétabli. Non-seulement il avait repris son service, mais depuis près de deux mois il travaillait chez lui sans relâche. Il n'aurait pas pris une heure de repos par semaine sans l'obligation de paraître aux lundis du général.
Cette nécessité le mit cinq ou six fois en présence de Mlle Vautrin ; il affecta obstinément de ne la point connaître. Belle ou laide, elle n'était ni plus ni moins monstrueuse à ses yeux. Toutefois, en bonne justice, il s'avoua qu'elle était belle.
Un soir qu'il approchait du buffet, elle le devina, quoiqu'elle eût le dos tourné, et, faisant volte-face, elle lui dit :
« Je suis donc bien changée, monsieur Astier, que vous ne me reconnaissez pas? »
Il répondit froidement :
« En tout temps, en tout lieu, mademoiselle, et quelque changement que la nature opère en vous, soyez sûre de ma… reconnaissance.
— Sans jouer sur les mots, pourquoi ne me saluez-vous jamais?
— Parce que j'ai mauvaise opinion de vous, mademoiselle.
— Je suis une honnête fille, pourtant.
— Je l'espère pour vos parents, mais vous ne serez jamais un honnête homme. »
Cela dit, il tourna le dos, gagna le vestibule, alluma un cigare et retourna en fredonnant à la petite chambre où son cher travail l'attendait.
Il avait fait un raisonnement qui semble juste à première vue, et qui l'est dans tous les pays moins routiniers que le nôtre. « Si ma bonne conduite, mes campagnes et quelques actions d'éclat n'ont pas suffi à mériter ce scélérat de ruban rouge ; si l'on fait passer sur mon corps toutes les médiocrités de l'armée tantôt par un motif et tantôt par un autre, le seul parti qui me reste à prendre est de frapper un grand coup. Je veux prouver à nos mamamouchis que je ne suis pas un officier à la douzaine, et que je raisonne mon affaire un peu mieux que Dupont, Lombard ou Foucault… A ce livre! et du nerf! »
En ce temps-là, les vices et les absurdités de notre organisation militaire commençaient à frapper les meilleurs esprits de l'armée. Il n'y avait pas un régiment qui ne comptât parmi ses jeunes officiers quelque réformateur obscur, modeste et convaincu. Ces rêveurs sensés et pratiques ne s'étaient pas donné le mot, aucun fil ne les reliait, ils ne conspiraient pas ensemble à la refonte d'une institution vieillie ; ce qu'ils avaient de commun, c'est que la même évidence les avait tous frappés en même temps. Ils condamnaient l'exonération par voie administrative comme une fabrique de vieux prétoriens calculateurs et viveurs ; ils disaient tout haut que la garde, outre qu'elle pèse lourdement sur le budget, blesse le sentiment d'égalité, qui est le fond de l'armée française, en créant une aristocratie de faveur et de hasard. Ils souhaitaient que l'avancement sur l'arme remplaçât partout l'avancement au corps, que l'intrigue des protecteurs, si forte et si funeste sous un gouvernement personnel, fût détrônée par un système d'épreuves orales et écrites constatant les aptitudes et les études de chaque sujet, que l'âge de la retraite fût avancé d'au moins dix ans pour l'officier sans avenir, et qu'on le remplaçât, jeune encore, vers quarante ans, dans les emplois civils. Cette méthode, disaient-ils, aurait le double avantage de prévenir l'envieillissement de l'armée et de chasser des ministères une multitude de jeunes gens qui se vouent dès l'adolescence au désœuvrement des bureaux. Le zèle de nos jeunes censeurs touchait à tout ; il supprimait certains emplois indispensables avant 1789 et parfaitement inutiles aujourd'hui ; il augmentait la solde de quelques grades, qui est restée au même chiffre depuis la Révolution, quoique le prix de toutes choses ait doublé ; il renvoyait impitoyablement tout un olympe de généraux inutiles, souvent incapables, toujours routiniers, qui sont plutôt les éteignoirs que les lumières de l'armée. L'armement de notre infanterie était mis au rebut ; on prônait hardiment le fusil à tir rapide et répété, se chargeant par la culasse ; on réfutait les sempiternelles objections de la commission des armes portatives ; on se colletait moralement avec ces estimables sourds qui nous ménageaient le plaisir d'assister en spectateurs désintéressés au drame de Sadowa. Paul Astier avait pris sous son patronage un système de transformation très-simple et très-économique inventé par un contrôleur d'armes de l'arsenal de Metz. Il ne proposait pas d'innovations déterminées dans l'uniforme du soldat, mais il le déclarait aussi détestable en campagne qu'agréable à contempler aux revues du Champ-de-Mars.
Il demandait pourquoi le gouvernement, qui met la construction des opéras au concours, n'en fait pas autant pour l'uniforme des soldats, et il n'avait pas de peine à prouver qu'un prix de cent mille francs donné à l'inventeur d'un uniforme définitif épargnerait plus de cent millions aux contribuables. Il serait long de résumer ici le volume in-octavo qu'il écrivit tout d'une haleine sur ces questions et cent autres, son projet de bataillons à sept compagnies dont une de tirailleurs, la réduction des divers corps de cavalerie en deux spécialités, cavalerie légère et grosse cavalerie, hussards pour éclairer et ramasser, dragons pour charger l'ennemi. L'auteur voyait éclore dans un avenir prochain un art nouveau, la guerre des grandes armées, procédant par masses énormes, évitant les siéges, laissant les places de côté et marchant droit aux capitales. En conséquence, il conseillait le désarmement de nos forteresses, désormais inutiles et de plus en plus ruineuses ; il reportait toute la défense sur les lignes de fer, désignant vingt-deux points où il jugeait à propos d'établir des camps retranchés.
Ce livre assurément n'était pas un chef-d'œuvre indiscutable, on pouvait le critiquer par-ci, le corriger par-là ; mais c'était l'ouvrage d'un bon citoyen et d'un officier hors ligne. Toute la partie historique témoignait d'une érudition laborieuse et forte, les chapitres utopiques fourmillaient d'idées saines que les faits ont vérifiées depuis, et qui n'ont pas été perdues pour tout le monde ; mais Paul Astier avait raison trop tôt, sa montre avançait de quelques années sur les horloges officielles. Parmi les camarades auxquels il lut son manuscrit par fragments, quelques-uns firent cause commune avec lui et embrassèrent passionnément ses rêveries ; d'autres, moins imprudents, l'avertirent que cette dépense de talent lui serait plus nuisible qu'utile en haut lieu. Malheureusement la fièvre d'invention, ce mal étrange qui s'appelle génie ou folie, suivant le jour et l'heure, lui avait tourné la tête. Il se sentait tellement sûr d'avoir raison qu'il porta son manuscrit à l'imprimerie Vincent, avant de solliciter l'autorisation du ministre. Le livre, tiré à quinze cents exemplaires, avec une carte, trois plans et vingt-deux tableaux d'une mise en pages compliquée, coûta six mille francs, dont il n'avait pas le premier sou. Toutefois il ne doutait pas du succès ; il envoya dix exemplaires aux bureaux de la rue Saint-Dominique, persuadé que non-seulement on permettrait la publication, mais qu'on achèterait la première édition pour la répandre dans toute l'armée.
Neuf exemplaires sur les dix furent jetés au rebut avant lecture ; le dixième tomba sur un vieil automate de bureau qui l'ouvrit pour tuer le temps, et bondit d'indignation aux premiers mots de la première page. Bouleverser l'ordre établi! Porter la main sur une institution si belle, si parfaite qu'elle allait nous donner, en moins de vingt-cinq ans, le quatrième rang en Europe! Dans quel cerveau malade une idée si révolutionnaire avait-elle germé? On aurait pu la pardonner à un général de division ; elle eût été blâmée poliment chez un colonel. Chez un simple lieutenant, le cas parut damnable. Sur un rapport sévère du vieux monsieur, le ministre fit écrire à Paul Astier une lettre foudroyante qui l'invitait à effacer dans le plus bref délai les moindres traces de cette incartade, s'il ne voulait pas se heurter jusqu'à la fin de sa carrière à l'épithète de frondeur.
Dans cette étrange nation qui s'appelle l'armée, entendre et obéir ne font qu'un. Nul n'a raison contre ses chefs ; le bon sens et le bon droit sont des questions de simple hiérarchie. Lorsque deux hommes de ce pays-là ne sont pas du même avis, il serait ridicule de peser leurs arguments respectifs ; il suffit de compter les galons de leur casquette. Le lieutenant fut régulièrement informé qu'il avait tort, et il se le tint pour dit, en homme qui sait la vie. Il distribua son livre à vingt camarades et à trois ou quatre amis ; le grenier de l'imprimerie demeura dépositaire du reste.
Ce n'était que demi-mal, si l'affaire avait pu s'arrêter là ; mais il fallut payer l'impression et le papier de ce livre inutile. L'imprimeur prenait patience, il connaissait Astier, et partant s'intéressait à lui ; mais le marchand de papier logeait à cent cinquante lieues de Nancy, il exigea rigoureusement son dû, et comme le débiteur ne dissimulait point sa misère, cet homme, qui n'était pas riche, fut obligé d'écrire au colonel. Si l'imprimeur l'avait laissé réclamer seul, il aurait vu sa créance primée par une autre ; il se mit donc de la partie, à contre-cœur. Le lieutenant avait d'ailleurs quelques dettes courantes, comme tous les lieutenants sans fortune ; il est entendu que l'officier le plus raisonnable doit recourir au crédit tant qu'il n'est pas au moins capitaine. Toutes ces réclamations, provoquées l'une par l'autre, formèrent un bloc de huit mille francs. A supposer qu'on retînt chaque mois un cinquième de la solde pour désintéresser les créanciers, le règlement de ce petit compte se serait fait en dix-neuf ans et quelques jours. En pareille occasion, l'autorité militaire prend un biais qu'on ne saurait trop admirer. Elle met le débiteur en retrait d'emploi, c'est-à-dire qu'elle le réduit à la demi-solde. Paul Astier s'éveilla un beau matin sous le coup d'une quasi-destitution qui lui laissait environ quatre-vingts francs par mois. Son colonel le prit à part et lui dit avec toute la courtoisie et toute la bienveillance imaginables :
« Mon pauvre enfant, je n'y peux rien ; nous sommes tous les esclaves de la loi. Le régiment vous regrettera ; vous avez non-seulement des aptitudes remarquables, mais toutes sortes de qualités excellentes. Comptez sur moi pour vous recommander à l'autorité supérieure, et soyez sûr que nous vous replacerons dès que vos dettes seront payées. Choisissez la résidence qu'il vous plaira. »
Paul répondit qu'il resterait à Nancy, mais qu'il n'espérait pas arriver à payer ses dettes.
« Eh! que diable! pourquoi vous avisez-vous d'écrire et d'imprimer? Vous aviez si bien commencé, mon pauvre ami! Voilà deux ans, oui, ma foi! que vous avez empaumé la déveine. Cela date de votre affaire avec Moinot. Je ne suis pas superstitieux, Dieu merci, mais je me suis demandé quelquefois si l'on ne vous avait pas jeté un sort.
— Il se pourrait, mon colonel. »
Le lendemain, il quitta son service et se mit à chercher des leçons par la ville. Comme il avait de bons amis et de belles connaissances, les élèves lui vinrent de tous côtés. Il enseignait le dessin aux uns, et aux autres les mathématiques. On ne le vit plus au café ; il fit des prodiges d'économie, réduisit ses dépenses à cent francs par mois et se mit à payer des à-compte. On vint lui demander un matin s'il pouvait enseigner l'aquarelle à une jeune fille.
« Pourquoi pas?
— Mais prenez garde de tomber amoureux de votre élève! c'est Mlle Vautrin.
— Ah!… vous avez raison ; elle est beaucoup trop jolie. Du reste, tout mon temps est pris. »
Blanche était informée de ses moindres actions. Elle faisait causer Schumacker, qui faisait boire Bodin, qui servait son ancien lieutenant gratis. La jeune fille éprouvait une sincère admiration pour ce jeune homme si naturel dans la mauvaise fortune ; elle le voyait lutter contre l'impossible sans la moindre affectation d'héroïsme et pousser son petit rocher de Sisyphe aussi naïvement qu'un terrassier pousse la brouette. Pour la première fois de sa vie, elle eut la conscience de la vraie grandeur, qui ne va point sans la simplicité ; mais à mesure qu'elle rendait justice à l'ennemi, elle se condamnait rigoureusement elle-même. Par une triste journée d'octobre, elle aperçut de sa fenêtre un grand garçon qui courait sous une pluie battante, abritant de son mieux quelques livres et quelques papiers. C'était lui. « Le voilà donc, pensa-t-elle, celui qui éclipsait tous les officiers du régiment par sa gaieté, son esprit et sa bonne mine! Et c'est moi seule qui l'ai mis en si piteux état! »
Comme elle se livrait à ces réflexions, Paul Astier leva la tête, reconnut la fille de son ancien colonel et se découvrit poliment sans ralentir le pas. Elle se jeta vers lui avec une sorte d'emportement, comme une aveugle, une folle, une fille qui ne sait plus où elle en est. Ses deux bras s'étendirent en avant, elle heurta les mains à la fenêtre, recula comme saisie de honte et vint tomber dans un fauteuil où elle éclata en sanglots.
Le jeune homme, si pressé qu'il fût, saisit quelques détails de cette pantomime et rentra tout songeur dans son taudis.
« J'ai mal vu, pensait-il, ou mal compris ; et quand même elle se repentirait de ses noirceurs, le remords ne serait qu'une contradiction de plus dans cette âme déréglée. »
Toutefois cet incident futile lui laissa je ne sais quelle impression de bien-être. L'homme est éminemment sociable ; l'idée que nous sommes haïs, même à cent lieues de nous, par les personnes les moins dignes de notre amitié, nous attriste. Une injure anonyme empoisonne la journée d'un stoïque. Paul Astier trouva tout à coup le ciel moins noir et sa chambre moins vide. Sa conscience était comme soulagée d'un fardeau, quoiqu'il ne se fût jamais rien reproché dans cette petite guerre.
Il songea plus souvent et plus volontiers qu'autrefois à l'inexplicable créature qui semblait lui vouloir quelque bien après lui avoir fait tant de mal. Ce revirement imprévu chatouillait sa curiosité comme un problème à résoudre. Il fut conduit naturellement à passer de temps à autre devant la maison du colonel, qu'il évitait autrefois ; il rencontra de nouveau les yeux de Mlle Vautrin et il put s'assurer qu'elle le regardait sans haine. Comme il était très-pauvre et très-malheureux malgré tout, et comme il lui devait le plus clair de ses peines, il la donnait encore à tous les diables, mais sans conviction : « C'est un monstre odieux ; qui sait si elle n'a pas un atome de cœur, tout au fond? En tout cas, c'est un bien joli monstre. »
S'il était allé dans le monde, comme autrefois, Blanche aurait trouvé le courage de marcher droit à lui et de signer la paix entre deux contredanses. Elle se sentait assez forte pour lui confesser tous ses torts et enlever l'absolution de haute lutte. Mais où et comment aborder ce mercenaire qui battait le pavé dès six heures du matin et rentrait dans son trou à huit heures du soir? En bonne foi, Blanche ne pouvait pas courir après lui dans la rue.
Six longs mois s'écoulèrent, longs pour Astier, qui travaillait dur, plus longs pour elle, qui se consumait dans le vide. Un matin, elle reçut une lettre timbrée de Marans. Elle n'osa pas l'ouvrir et courut chez sa mère en criant : « Lis, j'ai trop peur! Je suis sûre qu'Antoinette Humblot se marie! »
Son instinct ne l'avait pas trompée. Antoinette lui annonçait tristement son prochain sacrifice. Après avoir essayé deux fois du couvent sans s'y faire, la pauvre fille se dévouait au bonheur de Mme Humblot. Elle épousait un voisin de campagne, veuf, encore assez jeune, et qu'elle estimait sans l'aimer. Les noces se célébraient dans quinze jours, sauf miracle ; on espérait que Mme et Mlle Vautrin ne refuseraient pas de les animer de leur présence, mais on ne promettait pas de leur montrer des visages très-gais. Le post-scriptum était d'une sincérité charmante. « Ma chère Blanche, je sens encore au plus profond de mon cœur un souvenir qui n'y peut pas rester sans crime. Je l'arrache et je vous l'envoie ; quand vous aurez brûlé ma lettre, il n'en existera plus rien. C'est fait ; pleurez pour moi. »
Blanche fit mieux que pleurer ; elle cria, elle pria, elle demanda pardon à Dieu, à sa mère, à la pauvre Antoinette immolée. « Non! dit-elle, je ne brûlerai pas un souvenir si touchant et si pur. Bonne, brave, honnête fille, c'est pour lui qu'elle était créée ; ils sont dignes l'un de l'autre. Ah çà! mais tout le monde vaut donc quelque chose ici-bas excepté moi? Je deviendrai comme eux, coûte que coûte! Je déferai mon détestable ouvrage, et tout le mal sera réparé. « Sauf miracle, » dis-tu, pauvre ange. Eh bien! le miracle se fera ; je le veux! »
Mme Vautrin demeurait stupéfaite devant cette explosion, et sanglotait sans savoir pourquoi. « Mais explique-toi donc, disait-elle ; où as-tu mal? qu'est-ce qui arrive? Mon Dieu! mon Dieu! ma fille a-t-elle perdu l'esprit?
— Non, maman, je serai calme, je serai forte, tu sauras tout ; mais d'abord fais chercher papa, je veux qu'il y soit. »
Lorsqu'elle fut en présence de ses juges, elle dressa son réquisitoire contre elle-même, et ne se ménagea point. L'histoire de l'album épouvanta Mme Vautrin, qui ne pouvait croire à tant de dissimulation chez sa fille ; le colonel n'en fut point particulièrement affecté, peut-être ne comprit-il la chose qu'à demi. Mais lorsqu'il sut que Blanche avait mis la signature d'Astier et l'adresse du commandant sur cette fatale caricature, il pâlit et se dressa en pied, la main levée :
« Malheureuse! cria-t-il, je t'écraserais là, si tu étais un homme ; mais tu n'es qu'une fille, grâce à Dieu! tu ne vivras pas sous mon nom… »
Elle ne plia point sous ce blâme terrible, au contraire. Elle marcha sur son père et lui dit :
« Tue-moi, papa ; tu me rendras service, car je suis bien malheureuse, va! »
Lorsqu'elle eut tout avoué, le colonel lui dit :
« Tu sais ce qui nous reste à faire? Astier va venir, je lui raconterai devant toi toutes tes infamies, je le remettrai sur la voie de la fortune et du bonheur dont ta scélératesse l'avait écarté, et comme tu n'es qu'un être inférieur, irresponsable, c'est moi qui lui demanderai pardon du mal que tu lui as fait. »
Il envoya chercher Paul, qui par hasard était au logis. Lorsqu'il se vit en présence des deux femmes, il comprit qu'il ne s'agissait pas du service ; mais c'est tout ce qu'il devina. Mme Vautrin s'essuyait les yeux, Blanche se cramponnait aux bras de son fauteuil comme s'il y avait eu un abîme devant elle ; le colonel était rouge, il desserrait son col, tordait sa moustache et lançait un peu partout des regards furieux.
« Mon cher Astier, dit-il, vous serez père un jour,… bientôt, j'espère. Que le ciel vous préserve de connaître la honte qui m'étrangle dans ce moment-ci! Vous rappelez-vous qu'il y a six mois je vous ai demandé si l'on ne vous avait pas jeté un sort? Mon ami, voici la sorcière!
— Colonel, je vous en prie, ménagez mademoiselle ; elle n'était qu'une enfant lorsqu'elle a fait les… niches que vous lui reprochez.
— Comment! vous savez donc…
— L'histoire de M. Moinot? Depuis longtemps.
— Et vous n'avez rien dit? et vous vous êtes laissé faire? et vous avez failli mourir sur le terrain?… S'il était mort, vois-tu, je t'aurais tuée! »
Blanche haussa les épaules et son visage sembla dire :
« Il est convenu que cela m'aurait été bien égal.
— Mais si vous savez tout, reprit le colonel, pourquoi n'avez-vous pas épousé Mlle Humblot? »
A ce nom, la stupéfaction de Paul montra clairement qu'il ne savait pas tout. Le colonel lui conta l'affaire ab ovo, comme il venait de l'apprendre. Il fit sonner bien haut la beauté, la fortune et les nombreux mérites d'Antoinette ; mais le lieutenant avait l'air d'un homme moins ébloui qu'intrigué. Il cherchait sur le visage de Blanche un commentaire explicatif du récit paternel. Blanche, se sentant observée, tremblait sous ce regard sérieux, scrutateur et doux. Les yeux cléments de Paul Astier la troublaient plus que les éclats de son père. Jamais le lieutenant n'avait laissé paraître tant de bonté devant elle, et jamais, non jamais, dans cette longue guerre, elle n'avait eu si grand'peur de lui.
Le colonel acheva son discours en disant :
« Mon ami, je vais vous faire délivrer une feuille de route pour Marans. Comme il ne convient pas que vous laissiez des dettes à Nancy, j'espère que vous me ferez l'honneur de puiser dans ma bourse. Cette lettre de votre future (prenez, prenez!) vous prouve que, sans être attendu ni même espéré, vous serez le bienvenu là-bas. Je m'invite au mariage. D'ici là je me fais fort de vous réconcilier avec le ministère et de vous ménager une rentrée triomphale dans mon régiment. La distinction qui vous était due et que mademoiselle vous a confisquée par un trait diabolique, ne vous manquera pas longtemps, je le jure. Je ne promets pas de vous la porter en présent de noces, mais je dirai à Mlle Humblot quel homme vous êtes, ce que vous valez, de quel train je vous ai vu courir au feu, et, ce qui est peut-être plus rare et plus beau, avec quelle grandeur vous avez porté la misère. Je lui dirai que tout père de famille, si haut que la fortune l'ait placé, serait fier de vous nommer son gendre. »
Cette éloquence aurait, sans doute, transporté un autre homme que Paul. Il en parut à peine effleuré et laissa tomber négligemment la précieuse lettre. Son attention se partageait entre les trois visages de la famille Vautrin ; il avait l'air de chercher un sens caché sous les paroles du colonel ; il interrogeait d'un œil pensif et inquiet la physionomie des deux femmes.
Il se résolut à la fin et dit :
« Monsieur Vautrin, voulez-vous sortir un instant avec moi? j'aurais encore trois mots à vous confier. »
Lorsqu'ils furent dans le salon d'attente, il poursuivit :
« Mon colonel, il n'y pas au monde un meilleur homme que vous ; vous n'avez fait de mal qu'aux ennemis de la France ; encore est-il certain que vous auriez ménagé leur peau, si l'affaire avait pu s'arranger autrement. Mme Vautrin est votre digne femme ; la doublure vaut l'étoffe en qualité. A mon sens, il est moralement impossible que l'association de deux biens produise un mal ; je nie donc en principe que Mlle Vautrin m'ait fait du tort pour le plaisir de nuire.
— Par quel motif alors?
— Dame! je ne prévoyais pas en commençant que parler fût si difficile. Il faut pourtant que tout s'explique. Vous avez eu le temps de m'étudier ; vous savez donc que je ne suis ni un fat ni un coureur de dots ; vous comprendrez aussi que je ne suis pas homme à chagriner les gens que je connais pour me jeter à la tête des inconnus. Ce qui me reste à dire a l'air d'être d'un fou ; vous penserez ce qu'il vous plaira, mais tant pis! Mon colonel, j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille, et je me sauve pour que vous ne me chassiez pas de la maison comme autrefois du régiment! »
Cela dit, il entr'ouvrit la porte de l'antichambre, se glissa dehors comme une anguille et laissa le colonel abasourdi.
« Blanche! Augustine! ma fille! ma femme! nous avons fait un malheur, mes chers enfants! Ce pauvre diable a la tête fêlée. Croiriez-vous qu'en réponse à tout ce que j'ai dit, il me demande la main de Blanchette?
La jeune fille, à son tour, poussa un grand cri, mais de joie :
« Moi qui ai tant mérité d'être punie! Ah! maman, le bon Dieu est cent fois meilleur qu'on ne le dit! »
IV
ÉTIENNE
HISTOIRE D'UN COQ EN PATE
Il ne s'appelait pas Étienne ; ce n'était ni son nom ni son prénom. Peut-être a-t-il signé de ce modeste pseudonyme un vaudeville, une bluette, une série de petits articles malins, quelque péché de sa jeunesse. C'est lui-même qui m'a donné ce vague renseignement lorsque j'eus accepté la tâche dont je m'acquitte aujourd'hui.
« J'ai peu de temps à vivre, disait-il, et je ne veux pas que ma mémoire reste ici-bas comme une énigme. Nous devons quelques pages d'explications à ceux qui ont envié ma fortune ou blâmé ma conduite. Il importe aussi d'avertir les imprudents qui pourraient être induits à m'imiter. »
Comme je lui faisais observer qu'il n'était pas seul en cause dans cette histoire, et que l'éclat de son nom désignerait surabondamment les auteurs de toutes ses misères, il répondit :
« Eh! ne me nommez pas. Écrivez l'histoire du fameux Jacques, ou du célèbre Pierre, ou d'Étienne… Oui! je me suis appelé Étienne pendant un mois ou deux. Mes amis me reconnaîtront toujours assez, et vous savez que je suis peu sensible à l'opinion du vulgaire. Évitons le scandale, mais si vous avez eu quelque estime et quelque amitié pour moi, faites que l'expérience dont je meurs ne soit pas perdue pour tout le monde. »
Il mourut dans la quinzaine qui suivit notre entretien, sans laisser de volontés écrites. On peut donc considérer le récit qui va suivre comme le testament de cet esprit d'élite et de cette âme de bien.