VI

Ni ce jour-là, ni le lendemain, Jacques ne se présenta chez Marguerite. Il se calfeutra dans son cabinet, travailla dix-huit heures sur vingt-quatre, et reprit le dossier d'un bout à l'autre sans pouvoir retrouver cette belle conviction qui avait inspiré sa plaidoirie. Tout au contraire : plus il creusait, plus il s'affermissait dans la négative.

Mme de Montbriand lui écrivit le premier soir un billet où le badinage mondain cachait mal une secrète inquiétude. Elle l'avait trouvé froid et gêné la veille ; or, il arrivait de Paris, il venait de côtoyer un monde où elle comptait des amis chauds et des ennemis dangereux ; l'esprit de Mme Augusta de Vaulignon était fertile en calomnies ; il se pouvait qu'on eût noirci le dévouement si désintéressé du pauvre M. de Cayolles ; bref, la pauvre femme craignait tout, hors son véritable danger. Il répondit sur un ton amical et triste, alléguant un travail qui n'avait rien d'attrayant. Le lendemain, Polyxénie apporta une lettre longue et pressante ; on s'étonnait qu'il pût avoir des occupations si tyranniques ; les femmes ne croient pas au travail ; de toutes les excuses, c'est la seule qu'elles n'aient admis dans aucun temps. On lui rappelait qu'avant la grande bataille, au plus fort des armements, dans le coup de feu de son éloquence, il trouvait tous les jours quelques minutes à perdre en compagnie de sa cousine. « La désertion d'hier et d'aujourd'hui est d'autant plus impardonnable, disait-elle, que bien certainement vous ne travaillez pas pour moi. »

Il écrivit :

« Hélas! non, ma belle, chère et touchante cousine, je ne travaille pas pour vous. Non, non! Dieu seul peut prévoir aujourd'hui le jugement que vous porterez sur ma douloureuse élucubration. Quoi qu'il arrive, ne me détestez pas : c'est la seule grâce que j'implore dans le présent et dans l'avenir.

« A vos pieds,

« Jacques Mainfroi. »

Quelque peu soulagé par cette demi-confidence, où Marguerite ne comprit rien, il se replongea dans l'étude et travailla encore le jour suivant sans égard à la loi du repos dominical. Mme de Montbriand, piquée au vif, ne le dérangea plus.

Le lundi matin, vers neuf heures, il reçut la visite du premier avocat général, M. Boutan. La porte étant toujours condamnée, M. Boutan avait forcé la consigne. C'était un homme d'âge et d'expérience, mais d'une verdeur extrême, et réputé pour sa franchise autant que pour son savoir. Il venait en son nom personnel, mais à l'instigation de M. de Mondreville, qui lui avait annoncé le revirement de Mainfroi. Avec un tact parfait, il aborda l'affaire en homme qui s'incline devant son supérieur actuel sans oublier qu'un mois plus tôt il s'intéressait encore à ce jeune avocat. « Monsieur, dit-il, le bruit court au palais que l'affaire Vaulignon vous est apparue sous un nouveau jour.

— En effet, monsieur, répondit Jacques.

— Permettez-moi de m'en féliciter au nom de tout votre parquet, qui a partagé vos sentiments en mille occasions, et qui est heureux de se retrouver d'accord avec vous après une divergence passagère.

— Pensez-vous que le parquet soit unanime sur cet appel?

— Je suis en mesure de l'affirmer. La sympathie, l'équité même a beau parler en faveur de Mme de Montbriand, le droit n'est pas pour elle, et tous, sans exception, si nous avions la parole, nous supplierions la cour d'oublier l'admirable plaidoirie qui l'a émue, et de confirmer simplement la sentence des premiers juges.

— Cela étant, monsieur, je m'étonne que toute la magistrature debout se soit abstenue quand mon éloignement lui faisait si beau jeu.

— Votre absence n'était pas officiellement annoncée. L'eût-elle été, nous aurions craint d'encourir le reproche de discourtoisie et de quasi-trahison. Ajoutez qu'on ne se résigne point de gaieté de cœur à jeter dans l'indigence une personne intéressante, loyale, chevaleresque jusqu'à la folie, puisque non-seulement elle s'est ruinée par amour filial, mais encore qu'elle a refusé, par délicatesse, une transaction qui lui laissait trente mille francs de rente.

— A quelle époque, s'il vous plaît?

— Le matin même de l'audience, une heure avant votre plaidoirie.

— Impossible! De qui tenez-vous cette histoire?

— Des deux avoués, de Béraud et de Picardat.

— Et pourquoi n'en ai-je rien su?

— Je l'ignore.

— Par quels motifs a-t-elle pu, la malheureuse femme, repousser un arrangement si honorable et si avantageux!

— Elle a dit que, sa cause étant remise entre vos mains, elle ne pouvait plus transiger sans vous faire injure.

— Elle pouvait au moins me demander avis ; mais n'importe. Quelles sont vos intentions, monsieur? car je suppose que vous avez quelque combinaison à me proposer.

— La plus naturelle de toutes. Je vous demande la permission d'occuper le siége du ministère public et de conclure, avec tous les égards qui vous sont dus, mais avec toute la fermeté que je dois aux principes, contre l'appel de Mme de Montbriand. »

Mainfroi se recueillit un moment, s'arma de tout son courage et répondit : « Décidément, monsieur, j'aime mieux me fustiger moi-même. L'autorité du procureur général restera plus intacte, et l'exemple sera plus grand. »

Et comme M. Boutan objectait que la chose était sans précédents, il répliqua : « Tous les actes un peu mémorables se sont produits sans précédents, et c'est à cette circonstance qu'ils ont dû de rester dans la mémoire des hommes. Je vous autorise à publier cette nouvelle : si j'ai changé de point de vue, je ne changerai pas de résolution. »

Là-dessus, il se remit à l'ouvrage ; mais au milieu de la journée il se rappela tout à coup un devoir plus urgent. Il ne voulait pas que Mme de Montbriand apprît par la rumeur publique la volte-face de son ancien défenseur : il devait à sa cliente et à lui-même de l'informer directement, de lui porter à domicile ses explications et ses excuses, dût-elle les prendre mal. La démarche était non-seulement embarrassante, mais hasardeuse. Mainfroi s'attendait aux violences d'un caractère indompté ; cependant, ce n'était pas là ce qui l'inquiétait le plus : il craignait que la colère ne mît à nu quelque côté moins noble de cette âme. Dans le monde moral, comme dans le monde physique, les ouragans sont d'admirables et terribles révélateurs, qui découvrent tantôt des filons d'or, tantôt des fleuves de boue.

« Madame est chez elle? »

La chambrière répondit rudement : « Si elle y est? je crois bien! Il ne manquerait plus que ça qu'elle fût sortie, quand monsieur nous fait l'honneur et la grâce d'une visite. On se tient à vos ordres, et quand par hasard le temps dure trop, on se divertit à pleurer. »

Il n'avait pas franchi le seuil du petit salon que Marguerite lisait la gêne et la tristesse sur son visage. Elle courut à lui, lui appuya deux doigts sur la bouche et lui dit d'un ton suppliant : « Ne parlez pas, je vous le demande en grâce. J'ai des pressentiments infaillibles, mon pauvre ami. Je m'attendais à vous voir aujourd'hui ; je sens, à n'en pas douter, que nous nous retrouvons pour la dernière fois. Vous venez m'apporter une mauvaise nouvelle, me chercher une querelle d'Allemand, que sais-je? Je ne veux rien entendre de tout cela. Quoi qu'on ait pu dire, inventer, machiner contre moi, taisez-vous ; cachez-moi toutes ces infamies, je ne me défendrai pas. Grâce à Dieu, je n'ai point d'amour pour vous ; je n'en aurai jamais pour personne ; je quitterai bientôt Grenoble, j'irai cacher ma vie à Vaulignon ; vous n'entendrez plus parler de moi. Restons donc comme nous sommes, amis, vieux et tendres amis ; ne gâtons pas le souvenir de tant d'heures charmantes. Séparons-nous comme il convient à deux âmes de condition dont l'une sera toujours la très-fidèle vassale de l'autre. Vous êtes le bienfaiteur et je suis l'obligée ; ne me défendez pas d'aimer ma reconnaissance et de la choyer toute la vie au plus profond de mon cœur!

— O femmes! répondit tristement Mainfroi, toutes les mêmes! Infaillibles dans l'erreur et douées d'une perspicacité admirable pour voir le contraire du vrai! Il s'agit bien de services et de reconnaissance! Votre procès est perdu, et c'est moi qui vous le ferai perdre mercredi prochain, sans remise, en prouvant que vous avez tort. Voilà l'objet de mon travail et la cause unique de ma tristesse. Quant au reste, je vous jure que personne ne vous a calomniée devant moi, que je ne l'aurais pas souffert, et que tout l'univers, à commencer par moi, vous honore comme la plus admirable et la plus sainte des créatures, entendez-vous?

— Pourquoi donc mon procès est-il perdu?

— Parce que vous devez le perdre en droit.

— Et qui est-ce qui a fait cette belle découverte?

— Moi et beaucoup d'autres.

— Quels autres? Des femmes, n'est-ce pas? Une, au moins? Oh! la piteuse et vilaine nouvelle! Je ne vous accuse pas, monsieur Mainfroi ; ce n'est pas vous qui avez conçu ce projet misérable. Vous êtes, sans le savoir, l'instrument de leur intrigue. On commence par séduire un honnête homme, et dès qu'on tient son cœur on a prise sur sa raison. Cette Bavaroise est hideuse… ce n'est pas elle, c'est donc quelqu'un des siens… avouez!

— Mais je n'avoue rien du tout! Mon cœur est aussi libre que le vôtre, et je proteste qu'il n'a pas même eu le mérite de la résistance! Votre cause me paraissait bonne il y a quinze jours ; je l'ai plaidée avec conviction et je l'ai presque gagnée. Je reviens de Paris, je l'étudie sur nouveaux frais, je m'aperçois que nous nous sommes trompés, et je me mets en mesure de réparer mon erreur, quoi qu'il m'en coûte.

— En vérité? cela vous coûte tant? Eh! monsieur, si vous étiez seulement mon ami, vous n'examineriez pas si ma cause est plus ou moins juste. C'est le premier principe de l'amitié, cela, donner raison à ceux qu'on aime, quand même ils auraient mille torts! J'ai raison, vous me l'avez dit et prouvé, vous m'avez répondu de tout, vous m'avez mis le cœur en joie et l'imagination en campagne. Tout à coup le vent tourne, et, non content de me laisser sans défense, voici que vous armez contre moi?

— C'est mon devoir de magistrat.

— Une arme à deux tranchants, votre magistrature! Elle vous défendait naguère de m'appuyer, elle vous commande maintenant de me porter bas. Un magistrat, répéter aujourd'hui ce qu'il a dit hier, se donner raison à lui-même! jamais! les convenances s'y opposent ; mais s'il lui prend fantaisie de se déjuger, de se contredire, de briser ses idoles, de réduire au désespoir ceux qu'il avait enivrés d'espérance, c'est une originalité qui n'a rien d'inconvenant et que certains badauds applaudiront peut-être! Je veux vous applaudir aussi, monsieur Mainfroi. On ne me refusera pas une stalle au théâtre lorsque je paye les frais de la comédie. Je verrai de quel front vous abjurez vos principes et reniez vos amis. Peut-être aussi saurai-je reconnaître à son air de triomphe celle qui, depuis quatre jours, se glorifie de votre conversion. Malheur à elle!

— Malheur à nous tous, madame, si vous persistez à voir ce qui n'est pas, à méconnaître l'évidence et à vous gendarmer contre des fantômes! Que peut-on dire à qui ne veut rien entendre? Quelles preuves fournir à qui ferme obstinément les yeux? Me croirez-vous, si je vous dis que vos intérêts me sont plus chers que les miens, que votre liberté, votre repos et votre bonheur sont le principal objet de ma vie, que je vous aime enfin malgré vous, malgré moi, malgré le mot décourageant dont vous m'avez écrasé tout à l'heure! »

La vicomtesse de Montbriand se leva, prit un air de superbe dédain et répondit :

« Monsieur Mainfroi, il me reste peu de temps à vivre de la vie de ce monde, puisqu'à la fin de la semaine, grâce à vous, je rentrerai sans doute au couvent. Je désire employer ces derniers jours à ma guise et ne voir que des visages absolument agréables, s'il vous plaît. »

Elle accompagna ce congé d'une ample révérence et passa dans sa chambre, laissant Mainfroi maître du terrain, mais éconduit.

Il hésita un moment, et quoiqu'il entendît à travers la porte comme un bruit de sanglots étouffés, il prit son chapeau et se retira.

« Tout va mal, pensait-il ; mais ce n'est pas l'instant de ramer sur le fleuve de Tendre. Il s'agit de combattre l'appel de cette pauvre femme aussi victorieusement que je l'ai défendu, après quoi nous nous occuperons d'elle. »

Le soin qu'il mit à préparer ses conclusions était fort inutile, un seul mot de sa bouche suffisait. Mme de Montbriand, condamnée par son propre avocat, ne pouvait plus trouver grâce devant un seul conseiller de la cour. S'il expédia sommairement son discours d'installation pour donner plus de temps et de travail à la grande affaire, ce fut surtout à l'intention du public. Il comptait sur un auditoire prévenu, pour ne pas dire hostile ; l'événement justifia sa crainte et la dépassa même un peu.

Dès les premiers mots, il fut interrompu par un murmure sourd qui s'éleva peu à peu jusqu'au tumulte. Les cris et les sifflets lui ôtaient décidément la parole, si M. de Mondreville n'eût imposé silence aux tapageurs en déclarant qu'il ferait évacuer la salle au premier signe d'improbation.

Cinq minutes plus tard, tandis que Mainfroi, pâle et crispé, mais résolu, poursuivait énergiquement son exorde, une tempête d'applaudissements ébranla le palais. La foule se consolait de ne pouvoir huer le magistrat en acclamant l'entrée de sa victime. Mme de Montbriand, en grand deuil, précédée et suivie de quelques fanatiques, s'avança le front haut, l'œil brillant, jusqu'au siége que ses amis lui avaient secrètement réservé. Tous les assistants se levèrent, les uns pour la mieux voir, les autres pour lui rendre hommage. Elle salua ce peuple avec la majesté d'une reine et apaisa d'un geste charmant ses fidèles vassaux de Vaulignon. L'audience fut interrompue ; le président lança du haut de son fauteuil une remontrance plus sévère et un suprême avertissement, puis il rendit la parole à Mainfroi.

Celui-ci, par une inspiration soudaine, changea son plan…

« Messieurs, dit-il, le ministère public s'associe hautement à la sympathie, au respect, à la tendre pitié que le malheur d'une personne aussi vaillante que vertueuse éveille ici dans tous les cœurs. »

Il poursuivit quelque temps sur ce ton, exalta les mérites personnels de Mme de Montbriand, et revint par un détour habile à la discussion du point de droit.

« La loi est dure, dit-il, mais c'est la loi. Je suis ici pour la défendre, la cour pour l'appliquer, Mme de Montbriand pour la subir, et vous tous pour la respecter. Que chacun fasse son devoir comme je fais le mien! »

Un léger frémissement lui fit comprendre qu'il n'avait point parlé à des sourds. Le propre des Français est de vivre exclusivement dans l'heure présente. L'actualité les saisit si bien qu'elle leur ôte la mémoire du passé ; c'est ce qui les rend peu aptes à juger une vie ou un caractère dans son ensemble. Qu'un homme ait travaillé soixante ans à se rendre impopulaire, s'il trouve un joint, s'il saisit le bon moment pour dire ou faire la chose agréable aux masses, il deviendra plus sympathique en un jour que tous les bienfaiteurs de l'humanité : les journaux le portent aux nues, et la jeunesse des écoles lui décerne des couronnes. Le phénomène inverse se produit aussi vite et par des causes aussi futiles. Si la race de Clovis n'est plus sur le trône, elle est encore dans la rue ; nous aimons tous à brûler ce que nous avons adoré. La popularité française ressemble à ces immenses végétations sous-marines qui grandissent en peu de jours, mais qui n'ont pas de racines, et qui meurent, si leur caillou natal est seulement déplacé.

Le discours de Mainfroi s'acheva au milieu d'une attention respectueuse et presque bienveillante. On vit bien qu'il ne passait pas à l'ennemi par caprice ou par séduction ; on comprit qu'il souffrait d'avoir à conclure contre Mme de Montbriand ; son mépris pour Gérard de Vaulignon éclatait au grand jour, alors même qu'il ruinait Marguerite au profit de cet homme. Il termina par une courte allocution aux jeunes avocats qui l'entendaient :

« Mettez à profit, leur dit-il, la douloureuse expérience d'autrui, et, avant de plaider une cause, demandez-vous comment vous la jugeriez, si Dieu, d'un jour à l'autre, vous infligeait la lourde responsabilité du magistrat. »

La cour, adoptant les motifs des premiers juges, confirma le jugement qui condamnait Mme de Montbriand à rapporter cent mille francs à la succession paternelle.

Marguerite se dépouilla du peu qui lui restait. Le marquis Gérard de Vaulignon lui fit savoir que sa dot était payée au Sacré-Cœur de Grenoble et qu'elle y pouvait commencer son noviciat le jour même. Elle entra au couvent ; Gérard et sa famille commirent un régisseur au soin de leurs intérêts et s'en furent cacher leur gloire en Bavière. Mainfroi prit un congé de quinze jours et s'éclipsa ; le bruit courut qu'il était à Paris.

Dès son retour, il fit venir l'ancien avoué de la recluse.

« Maître Picardat, lui dit-il, nous avions mal jugé M. et Mme de Vaulignon, qui sont les plus honnêtes gens et les meilleurs parents de la terre. S'ils ont paru s'acharner à ce triste procès, c'était par un bon sentiment, pour procurer l'entière exécution des volontés paternelles. Au fond du cœur, ils estiment Mme de Montbriand et ils seront heureux de la revoir, dans quelques années, lorsque le temps aura guéri leurs blessures réciproques. En attendant, ils reviennent d'eux-mêmes à cette transaction, vous savez? qui a échoué par ma faute. Connaissez-vous beaucoup de plaideurs assez grands pour transiger après la victoire? Voici la somme en bon papier ; vous la porterez aujourd'hui à Mme de Montbriand. C'est M. de Vaulignon qui vous la fait parvenir ; que mon nom ne soit pas prononcé, je vous prie. »

Resté seul, il employa presque toute la journée à des réformes d'économie privée, interrogeant Dominique, comptant avec Fleuron, supprimant telle dépense et réduisant telle autre, donnant ses ordres au maquignon qui devait vendre les chevaux neufs, et prenant toutes ses mesures pour conformer son train de maison au revenu d'un procureur général sans fortune.

« Merci de moi! disait Fleuron ; tu deviens donc avare, mon enfant?

— Je deviens vieux, » répondait-il en montrant ses dents blanches.

Jamais il n'avait eu le cœur si léger ; il commençait à comprendre cette gaieté des gueux, qui sera l'éternel étonnement des riches. En traversant le salon de ses ancêtres, il s'écria :

« Eh bien! bonnes gens, que pensez-vous de moi? Votre héritage est à vau-l'eau et votre nom s'éteindra probablement avec ma vie, mais j'ai tenu la conduite d'un digne magistrat, pas vrai? »

Le temps passait, la nuit tomba ; on vint lui annoncer que le dîner était servi. Il prit sa place accoutumée devant la vieille table aux jambes torses, et dîna d'un bel appétit sur la nappe de guipure, dans la porcelaine du Japon, en face du grand miroir de Venise qui reflétait sa bonne mine et son air de contentement. La cheminée flambait d'autant mieux que le temps était à la gelée ; le talon des passants sur le pavé de la rue rendait un bruit sec. L'antique horloge sonna sept heures ; les tambours de la garnison commencèrent à battre la retraite. Tout à coup une voiture s'arrêta devant la porte, et le marteau retentit. Un souvenir des temps lointains s'éveilla dans l'esprit de Mainfroi, et machinalement il tourna la tête vers la portière pour demander si l'ombre du marquis de Vaulignon n'était pas sous le vestibule.

La portière s'écarta, et Mme de Montbriand apparut, toujours fière, mais émue et frémissante.

« Monsieur Mainfroi, dit-elle, je viens savoir si vous êtes tout à fait un honnête homme, ou si vous ne payez vos dettes qu'à moitié. »

Il balbutia :

« Mais, madame,… expliquez-vous, de grâce!

— Vous avez dit : « Je gage ma fortune et mon nom que vous rentrerez dans votre héritage. » Vous ne m'avez donné que votre fortune.

— Qui vous fait croire?…

— Personne ne vous a trahi ; je ne me suis pas même informée ; je connais la générosité de mon frère ; mais ma devise est : tout ou rien, et je vous somme de dire si vous m'abandonnez votre nom? »

Il répondit étourdiment :

« Pourquoi faire?

— Pour le porter toute ma vie avec honneur, avec joie, avec amour, et pour le transmettre à nos enfants, s'il plaît à Dieu!

— Marguerite!

— Jacques! »

III
L'ALBUM DU RÉGIMENT