I
Au mois d’avril 1855, en ayant fini avec l’Envers de la Comédie et Réconciliation, Pontmartin fit paraître le second volume des Causeries littéraires. Le premier, l’année précédente, avait obtenu un complet succès; aucune critique n’était venue se mêler aux éloges. Pontmartin croyait naïvement que la deuxième série aurait même fortune.
Il avait eu l’idée, pour corser le volume, d’y ajouter son étude sur Béranger, parue quatre ans auparavant, nous l’avons vu, dans l’Opinion publique, et qui n’avait pas soulevé le moindre orage. M. Mallac, sans le prévenir, inséra cette étude dans l’Assemblée nationale. C’était une démolition complète de l’Idole (car Béranger en était une à ce moment). Sans nier le mérite de ses «jolies chansons[229]», Pontmartin se refusait à voir dans le chantre de Lisette un poète lyrique, et à reconnaître dans le rival de Désaugiers un successeur et un rival d’Horace. Il ne cachait pas son mépris pour l’homme qui avait insulté l’Ange Gardien et la sœur de Charité, profané l’image sacrée de l’aïeule, bafoué le Jour des Morts, remplacé le Dieu des Chrétiens par le Dieu des Bonnes Gens, discrédité les Bourbons, glorifié le Bonapartisme, travaillé enfin—coup double dont la France mourra peut-être—à nous donner à la fois la République et l’Empire.
Louis Veuillot s’empressa de signaler ces pages vengeresses:
Les nouvelles Causeries littéraires de M. de Pontmartin, écrivait-il, contiennent une étude sur M. Béranger que nous signalons comme une bonne action et comme un chef-d’œuvre. Critique pleine, solide, lumineuse, entraînante, qui ne néglige rien, qui ne dit rien de trop, faite de main d’ouvrier. Le fameux auteur de Frétillon est jugé, pour le fond et pour la forme, comme la postérité le jugera. Ceux qui ont senti l’odieux poids de cette gloire injurieuse, et ils sont nombreux, n’ont plus rien à désirer. Voilà M. Béranger mis à sa place... Fausse poésie, fausse gaîté, fausse bonhomie, patriotisme faux, immoralité sordide, impiété bête, tel est le bilan des «chansons nationales». C’était justice qu’il vînt une main ferme pour peser tout cela dans les balances d’or du talent; qu’un souffle puissant dissipât cette longue apothéose de la gaudriole, et que tant de choses saintes vilipendées pendant quarante ans par ces impurs fredons fussent enfin vengées. Le morceau suivant, détaché du travail de M. Pontmartin, permettra d’apprécier la saine beauté de l’ensemble...
Et après une longue citation, Louis Veuillot ajoutait:
Le critique va jusqu’au bout avec cette franchise, avec cette vigueur, avec ce fouet qui n’a pas un claquement inutile, et qui laisse partout où il tombe sa marque et son sillon. Et le public applaudit, parce qu’enfin c’est une belle et agréable chose que l’esprit au service du bon sens et de la justice[230].
Les journaux et les écrivains préposés à la garde de «nos gloires nationales» gardèrent d’abord le silence. Leur stupeur était plus grande encore que leur colère. «Parmi tant de fidèles dont les chansons de M. Béranger ont été le Coran, disait encore Louis Veuillot, personne ne se lève pour le prophète; le goum du Siècle lui-même et toute la tribu des Ben-Havin restent immobiles.» Force leur fut bien cependant de se mettre en campagne. Taxile Delord (celui qui plus tard, dans les Jeudis de Madame Charbonneau, sera Porus Duclinquant), Émile de La Bédollière, Louis Jourdan, dirigèrent de furieuses attaques contre l’auteur des Causeries littéraires, transformé par eux, pour les besoins de la cause, en iconoclaste, en démolisseur et en Jésuite! Pontmartin ne répondit pas. Louis Veuillot d’ailleurs s’était chargé de ce soin. Le grand polémiste publia sur Béranger et ses défenseurs toute une série d’articles qui eurent vite fait de mettre en déroute les Ben-Havinites[231].
Presque au lendemain de cette brillante campagne, Louis Veuillot fut cruellement frappé: il perdit coup sur coup deux de ses filles[232]. Aux condoléances de Pontmartin, il répondit par une lettre admirable, l’une des plus belles qu’il ait écrites:
Paris, le 19 juillet 1855.
Cher monsieur,
Je savais combien vous avez pris part à mon chagrin; je vous sais gré de me fournir l’occasion de vous en remercier. Je suis de bronze à toutes les haines et à toutes les formes de la haine; mais toute sympathie m’émeut délicieusement, et c’est un bonheur dont j’ai beaucoup joui dans ma vie militante, parce que la sympathie n’est toujours venue du bon côté. Là où il y a de l’honneur, de l’amour pour le bien, du zèle pour la justice, du mépris et du dégoût pour le reste, là sont mes amis. Je n’ai pas traversé une circonstance pénible sans qu’on m’ait tendu la main du sein de cette élite courageuse. C’est plus qu’il ne faut pour supporter les choses extérieures.
Quant à ces grandes douleurs du cœur et de l’âme, où nulle puissance humaine ne peut rien, Dieu qui les envoie a soin d’y pourvoir. Saint Bernard a une grande parole à ce propos.
Il dit: «Le monde voit la croix et ne voit pas l’onction.» Ce que Dieu met dans les cœurs qu’il déchire est inénarrable. J’en suis à m’étonner de mes pleurs. Je vois ces chers enfants dans le ciel, à côté de leur mère, comme elles étaient ici, mais à l’abri, mais immortelles. C’est un groupe d’étoiles qui luisent toujours et qui éclairent mon vrai chemin. De là tombe sur mon cœur une sérénité divine. Je me sens sous l’aile des Anges, et je remercie Dieu de m’avoir donné cette égide contre les traits et les attraits du monde.
Que de miracles Dieu fait pour nous, et que nous sommes ingrats! Que de miséricorde de nous faire trouver la plus grande paix dans la plus grande douleur! Ce sillon terrible, creusé au milieu du cœur, se remplit d’une semence de foi, d’espérance et d’amour.
Quand je venais à penser autrefois que je pourrais perdre un de mes enfants, c’était une angoisse inexprimable et il me semblait que j’entrerais du même coup dans des ténèbres aussi épaisses que celles du tombeau. Mais ces deux tombes, creusées presque au même instant, n’ont été que des jours ouverts sur l’Éternité. Je ne me lasse pas de le redire, comme je ne me lasserais pas de raconter un miracle dont j’aurais été le témoin et l’objet. Il n’y a pas de mort, il n’y a pas de séparation, il n’y a qu’une absence qui peut finir demain. Cette absence ne peut devenir éternelle que par notre faute, et Dieu prend un soin tendre d’allumer dans nos cœurs, par cette absence elle-même, toutes les lumières qui nous rendent quasi impossible de nous perdre et de nous égarer.
Songez à ce que je vous dis là, cher monsieur, si parfois les louanges que votre esprit vous attire vous paraissent assez douces pour mériter quelque sacrifice, et vous engager à relâcher quelque chose dans le commerce du monde, sur les droits de Dieu. Il y a des moments où l’on voit avec la clarté de l’évidence qu’il faut tout faire pour Dieu et ne rien faire que pour Dieu. On sent que cela seul est fait, que tout le reste a été inutile ou criminel.
Si j’avais en ce moment tout ce que le monde peut donner de fortune et de gloire, je l’abandonnerais avec joie, non pas pour ravoir mes enfants, mais seulement pour les revoir. Aucune satisfaction ici-bas, aucune espérance de mémoire et d’honneur parmi les hommes ne pourrait m’être plus précieuse. Or, je ne les reverrai et elles ne me seront rendues que si j’aime Dieu et que si je le sers uniquement, et nous ne l’aimons ni ne le servons ainsi quand nous avons dans nos œuvres un regard et un désir pour ces misères humaines.
Voilà ce qu’il faut nous dire quand nous prenons la plume, quand nous ouvrons la bouche. Si nous songeons à nous-mêmes, si nous mettons Dieu de côté pour ne plus soulever le bruit des injures, pour exciter celui des louanges, alors c’est la séparation, c’est le commencement de la mort. Nous creusons entre Dieu et nous un abîme où notre âme languira longtemps et que peut-être elle ne franchira jamais.
Je me suis laissé aller bien loin; cependant je ne recommencerai pas ma lettre et je ne la supprimerai pas. Je vous l’adresse dans votre solitude comme le meilleur et le plus sincère témoignage que je puisse donner de toute mon amitié et de toute mon estime[233].
Pontmartin n’admirait pas seulement dans Louis Veuillot le puissant écrivain, l’incomparable polémiste, l’homme aussi l’attirait; sa conversation le charmait plus encore que ses merveilleux articles. Ce lui était une fête de gravir, le soir, les trois étages du rédacteur de l’Univers, au 44 de la rue du Bac. En ces mêmes temps, il lui arrivait parfois d’entrer, le mercredi, au numéro 40, de monter au premier étage et d’assister aux réceptions de Montalembert; mais ce n’était plus la même chose. Au 40, il lui fallait se souvenir qu’il était Monsieur le comte et cela ne faisait pas du tout le sien. Sa verve se glaçait, ses meilleurs calembours se figeaient sur ses lèvres. Il a tracé quelque part une peinture, peut-être un peu trop poussée au gris, de ce salon où, malgré tant d’éléments de curiosité respectueuse, de sympathie, d’admiration, régnait un majestueux ennui. «Pris isolément, dit-il, chaque personnage était excessivement intéressant, l’ensemble était, comme disent les vulgaires loustics, à porter le Diable en terre; et, en effet, le Diable, dans cette société édifiante où il eût perdu son temps, n’avait rien de mieux à faire qu’à se faire enterrer. On eût dit des ombres chuchotant avec des fantômes, des revenants du parlementarisme, accourus pour donner des nouvelles du discours qui allait être prononcé, du projet de loi qui allait être voté, de l’amendement qui allait être discuté, de la sous-commission qui allait s’organiser au moment où quatre hommes et un caporal avaient dispersé nos législateurs. Quelquefois,—les grands soirs,—apparaissait une célébrité britannique ou irlandaise, anglicane ou méthodiste, qui, pour éviter de choisir entre sa langue naturelle et le français, prenait le sage parti de rester muette, et contribuait à l’effet imposant plutôt qu’à la gaîté de la soirée[234].»
Au 44, quelle différence! Quelle simplicité! quelle bonhomie! Dans ces réunions charmantes, Pontmartin se sentait vraiment chez lui. Il s’y montrait tout simplement ce qu’il était en réalité, c’est-à-dire un bon garçon. Rien ne lui faisait plus de plaisir que de croire (comme cela lui arrivait en ces heureuses soirées) qu’il était, comme le maître de la maison, un parvenu de la plume, un enfant de la balle. Il s’abandonnait alors sans contrainte à toute sa verve; il prodiguait sans compter les traits les plus piquants et les aperçus les plus fins, les à-peu-près les plus impossibles et les calembours les plus détestables.