I
Au commencement de 1868, Pontmartin eut encore une vraie joie: elle lui vint de l’Académie. Il n’avait pas voulu s’y présenter; il avait repoussé toutes les avances que lui avaient faites les maîtres du logis. Mais cette immortalité dont il ne voulait pas pour lui-même, il la désirait ardemment pour un autre, pour son cher Autran, que minait depuis longtemps la fièvre verte et qui tenait pour rien et son hôtel de la rue de Montgrand[344], et La Malle et Pradine, et ses autres domaines, tant qu’il ne serait pas assis sous la coupole du Palais-Mazarin. Pontmartin qui, depuis plusieurs années, multipliait en sa faveur les visites et les lettres, eut enfin la satisfaction de pouvoir lui adresser, le 24 février 1868, ce bulletin de victoire:
Je vous dirai que votre nomination est certaine, indubitable. M. Guizot lui-même l’a dit à Michel Lévy, en ajoutant que, cette fois, il était heureux de pouvoir se joindre à ses excellents collègues, Mignet, Thiers et Berryer. Ces deux derniers ont en ce moment une telle prépondérance, un tel regain de popularité et de gloire, que, s’ils le veulent bien, ce n’est pas la majorité que vous devez avoir, mais la quasi-unanimité. De cette façon, la réparation, quoique tardive, sera complète[345]...
Joseph Autran fut élu le 7 mai 1868 en remplacement de Ponsard.
A la fin de mai, après avoir publié la cinquième série de ses Nouveaux Samedis, Pontmartin quitta Paris pour le Vivarais, où l’appelait le mariage d’une de ses belles-sœurs. Les mariages de province ne se font pas aussi vite que ceux de vaudeville, et il resta près de deux mois, à la Mûre, aux environs d’Annonay. «Cette ville, écrivait-il à un ami, offre ce trait particulier que tous les habitants s’y occupent, jour et nuit, à manger du chevreau. Pourquoi? Parce que le chevreau, complet, se vend 2 fr. 75 centimes; quand on l’a mangé, la peau, si elle est réussie, se vend 3 francs: il y a donc un bénéfice net de 25 centimes—le prix d’un londrès—à dévorer cet animal innocent, qui n’est pas beaucoup plus mauvais que le chat, et qui, en outre, rappelle une foule de souvenirs virgiliens, bibliques et bucoliques[346]...»
La vie lui était du reste très douce à la Mûre. «Ma femme et ses sœurs, écrivait-il encore, ont voulu me ménager ici un ou deux mois de repos, de laitage, de fruits rouges, de promenades ou de haltes dans les bois d’essences résineuses, et même d’installation dans une étable à vaches, assez helvétique, où on m’a posé, dans un coin, une petite table avec tout ce qu’il faut pour écrire. Je ne me plains pas; car la campagne est délicieuse, et je réalise ici l’idéal qui me manque complètement aux Angles: la vie rurale sans affaires.»
Il passa le mois de juillet aux eaux de Vals. Cette année 1868 paraît d’ailleurs avoir été pour lui une année de repos... relatif. Quand vint l’automne, il se livra tout entier à son plaisir favori. Chaque matin, avec ses deux chiens, Flore et Diavolo, il se lançait à la poursuite de lièvres invisibles et de perdrix absentes. «Les lapins se moquent de moi, écrivait-il, les tourdes se tiennent à distance, les pies me volent ma poudre et les merles me sifflent. N’importe, je poursuis, avec un courage digne d’un meilleur sort, ces promenades hygiéniques[347]...» Il rentrait, le soir, avec une mauviette dans son carnier, heureux du reste et répétant ce mot de l’un des auteurs de l’Anthologie: «Je suis sorti ce matin pour chasser des sangliers et je suis rentré ne rapportant que des cigales.»
Il lui arriva, cette année-là, de pousser ses expéditions cynégétiques jusque dans la Crau et la Camargue. Au retour d’une de ces courses, le 29 septembre 1868, il écrit à Autran:
Mon cher ami, à qui le dites-vous? Il y a un mois que je suis ici[348], et il y a aujourd’hui 31 jours que je voulais vous écrire. Si vous n’avez pas de ma prose, c’est que je voulais faire quelque chose de mieux. J’étais invité par un de mes amis[349], en pleine Crau, non loin de la station de Raphèle; une fois là, je me disais, comme le Crevel[350] de Balzac, que je n’en ferais ni une ni deusse, et que j’irais vous faire une petite visite, soit rue de Montgrand, soit à La Malle. Vous ne devineriez jamais, mon cher ami, ce qui m’en a empêché; c’est le manque de linge, de chaussures, de bas et de pantoufles. Par suite d’épisodes aussi peu intéressants que peu prévus, ma malle était accrochée à la petite gare de Salaise, qui correspond avec Serrières. D’autre part, mon ami m’attendait à Arles, avec sa voiture, à jour et à heure fixes. Je suis donc parti avec le strict nécessaire pour trois jours de chasse; mais j’avais compté sans les instances d’un autre habitant de la Crau, un frère de M. Léo de Laborde. Or, sa Crau à lui est à celle des environs de Raphèle ce que les marais pontins sont à la rue de Rivoli. Vous figurez-vous votre longissime ami pataugeant dans des flaques d’eau, poursuivant des bécassines, ne rencontrant que des taureaux d’allure fort inquiétante, surpris par la pluie et n’ayant pas de quoi changer de chaussettes et de souliers? Je suis revenu dans un piteux état, et je dois remercier le ciel de n’avoir pas attrapé une maladie.
Maintenant, je suis à votre disposition, où vous voudrez, quand vous voudrez, tant que vous voudrez...
La lettre à laquelle répondait le châtelain des Angles était de la main de madame Autran, ce qui inspirait à Pontmartin ces jolies lignes: «Vous ne me dites rien de votre santé; mais votre écriture a parlé pour vous, et, quoi qu’elle soit charmante, quoique la main qui a tenu la plume soit vôtre, j’ai le chagrin d’en conclure qu’il n’y a pas encore de mieux bien sensible. Puissions-nous au moins vous distraire!...»—Et plus loin, en terminant: «Ma femme et Henri sont à Évian depuis le 15 septembre; je suis seul ici, accablé d’affaires, me débattant avec des fermiers qui parcourent tous les degrés de l’insolvabilité, et n’ayant, pour me consoler, que le plaisir de vous écrire et le plaisir encore plus vif de songer que je vous verrai bientôt. Adieu, mon cher ami, je baise respectueusement la main qui écrit, et je réponds tendrement à la voix qui dicte, par l’expression d’une fidèle et inaltérable amitié.»