III

Le 29 décembre 1868, le théâtre du Gymnase représenta une comédie de M. Victorien Sardou, Séraphine, qui avait dû s’appeler d’abord la Dévote, titre que la censure avait refusé. Très habilement faite, renfermant deux ou trois scènes vraiment dramatiques, la pièce réussit. Quelques naïfs du parterre, qui ne connaissaient peut-être que de nom le Tartufe du grand Poquelin, avaient même crié: Bravo, Molière! Hélas! ce n’était pas Tartufe que rappelait la comédie de M. Sardou, c’était tout bonnement le Fils de Giboyer. Séraphine, la présidente de l’œuvre pour le rachat des petits Patagons, n’était qu’une copie, très poussée au noir, de la baronne Pfeffers, d’Emile Augier.

Rendant compte de la pièce dans Paris-Journal, Henri de Pène exprima le regret que l’auteur n’eût pas consulté un homme du monde—tel M. de Pontmartin—mis en contact par nécessité ou par goût avec de vrais dévots et de vraies dévotes.

L’auteur des Causeries littéraires était aux Angles. Piqué au jeu par ce gracieux souvenir, il lut Séraphine et improvisa en quelques jours une réplique, qui n’était rien moins elle-même qu’une petite comédie en deux actes et un prologue. Elle parut aussitôt dans Paris-Journal sous le titre de la Revanche de Séraphine.

Dans sa lettre d’envoi à Henri de Pène, Pontmartin disait:

...Séraphine m’a paru, comme à la plupart de ses juges, plus dramatique que juste, plus intéressante qu’impartiale. La véritable question demeure intacte: Sardou ne l’a pas vue, ou il l’a redoutée.

Il n’y a, selon moi, que deux manières de traiter ce sujet, si actuel, de la Dévote: ou le léger croquis à la plume qui nous montre une femme à la fois catholique et mondaine, allant le matin à l’église, le soir au bal ou au spectacle, se passionnant pour le prédicateur à la mode et inventant de bonnes œuvres pour le plaisir d’organiser une fête, où elle inaugure une nouvelle toilette: mais on ne fera rien de mieux, en ce genre, que la Vie parisienne; la veine me semble épuisée, et ce n’est d’ailleurs que la surface du sujet.

Ou bien—et c’est ici que le drame pourrait prendre de plus larges proportions—la Dévote vraie, sincère, émouvante et irritante tout ensemble: avec son bien et son mal, les embarras qu’elle entraîne dans la vie d’un homme d’imagination, mais aussi la sécurité qu’elle apporte au foyer d’un homme d’honneur. De là des conflits, des contrastes, des alternatives de comique et de pathétique, dont un maître tel que Victorien Sardou pourrait, je crois, tirer un grand parti.

Je me couvrirais de ridicule, mon cher ami, si je vous disais que, dans la Revanche de Séraphine, j’ai eu la prétention de faire ce que je viens d’indiquer. Déclarer que cette esquisse est injouable, ce n’est pas assez. J’ai voulu seulement répondre à votre appel, en écrivant une page de critique dialoguée, vivante, résumée en quelques personnages, ou mieux encore, comme dirait un joueur de whist, une invite à un véritable auteur dramatique—et pourquoi pas à Sardou lui-même?—pour s’emparer de mon germe d’idée et en faire une vraie pièce.

Pontmartin faisait trop bon marché de son esquisse. La Revanche de Séraphine n’était pas si injouable que cela. C’est une vraie pièce, bien conduite, émouvante par endroits, toujours spirituelle. Peut-être, s’il l’avait voulu, s’il eût récidivé, s’il s’y était appliqué sérieusement et avec suite, peut-être l’auteur des Samedis aurait-il réussi au théâtre, comme il avait réussi dans le roman.