III
Les douleurs et les deuils se succédaient sans relâche au cours de cette horrible année 1871. En avril, Mme de Pontmartin avait été presque à l’agonie; puis une apparence de mieux qui avait permis à son mari de reprendre sa vieille plume. Puis une rechute, six semaines de cruelles souffrances, et la fin. Mme de Pontmartin était morte le 19 août, à 51 ans, conservant jusqu’au dernier moment sa pleine connaissance et son courage: pas une plainte, pas un murmure, une foi ardente, une résignation incomparable. Son âme s’était élevée depuis longtemps vers cette vie surnaturelle qui, pour les chrétiens (et Mme de Pontmartin était une chrétienne des anciens temps), est la vie véritable.
Sous la deuxième République, Pontmartin avait représenté le canton de Villeneuve-lès-Avignon au conseil général du Gard. Au mois d’octobre 1871, ses amis lui firent un devoir de poser de nouveau sa candidature. Les chances de succès étaient nulles, puisque, le 2 juillet précédent, à une élection partielle pour l’Assemblée nationale, le canton de Villeneuve avait donné 400 voix de majorité aux candidats démagogiques. Il accepta sans enthousiasme, fit bravement campagne et obtint un demi-succès: le dimanche 8 octobre, la majorité ultra-républicaine du 2 juillet se trouva diminuée des trois quarts. Il n’en était pas moins battu, et, quelques jours après, il m’écrivait: «J’ai été, je l’avoue, navré de cet échec, non pas pour moi—j’y gagne de pouvoir rendre à la littérature un temps que m’auraient pris les attributions singulièrement agrandies du conseil général—mais pour ce pays que j’aime malgré ses ingratitudes et ses folies[379].»
Les électeurs lui faisaient des loisirs; il en profita pour réaliser enfin un projet longtemps caressé, pour écrire ce Filleul de Beaumarchais, auquel il songeait depuis le 2 décembre 1851 et qui avait dû s’appeler d’abord les Mémoires de Figaro[380]. Il m’écrivait, le 6 novembre 1871: «Je commence ce soir»;—et, un mois plus tard, le 5 décembre: «En attendant, je me console avec le Filleul de Beaumarchais, dont la première partie sera expédiée aujourd’hui même au Correspondant[381]. J’ai fini par me passionner pour mon sujet au point de ne plus pouvoir songer à autre chose, et j’ai écrit à la Gazette de France que décidément je ne reprendrais mes articles qu’après le jour de l’an. Pourtant, mon cher ami, ne vous figurez pas que je vous prépare un récit de longue haleine, une page d’histoire; ce sera tout au plus un tableau de genre. Le colosse rêvé en 1852 s’est réduit peu à peu à des proportions de statuette...»
Né le 27 avril 1784, le soir même de la première représentation du Mariage de Figaro, le héros du roman, dans la donnée primitive, était tué, le 4 ou le 5 décembre 1851, au cours de cette émeute plus ou moins factice qui suivit le coup d’État. Entre ces deux dates, qui ne lui donnaient en somme que soixante-sept ans, il allait d’étape en étape, personnifiant une sorte de Gil Blas sérieux, aux prises avec autant de déceptions qu’il y avait eu d’illusions à son baptême.
De cette donnée première, il reste peu de chose dans le roman de 1871, lequel finit en 1809, ou plutôt dès 1804. J’étais, pour ma part, quelque peu déçu: je ne le cachai pas à Pontmartin, qui me répondit le 19 janvier 1872:
Ce que vous me dites du Filleul de Beaumarchais m’a un peu étonné. Je vous avais averti que je ne prétendais faire qu’un tableau de genre, une esquisse, et non pas du tout une grande page historique et romanesque. Mes deux modèles ont été Paul et Virginie et Graziella; or ces deux récits ne mènent pas bien loin leurs personnages. Virginie et Graziella meurent à dix-sept ans; les deux romans finissent au seuil de la jeunesse, à l’aube de la vie. Je vous avoue d’ailleurs que je me suis attaché surtout aux caractères de Geneviève et du docteur Berval, qui, pendant cette phase terrible de 1784 à 1804, personnifiaient à mes yeux quelque chose comme le chœur antique,—la pitié, l’humanité, la vérité, la justice, s’efforçant de se faire leur part dans ce chaos de passions violentes et criminelles, dans ces alternatives d’anarchie et de dictature. Si j’avais réussi, c’est là ce qui donnerait une valeur un peu plus sérieuse à cette chaste et quasi enfantine histoire...
La chaste idylle de Pierre Goudard—le Filleul—et de Jeanne d’Erlange a pour cadre la Révolution, la Terreur, le Directoire et le Consulat de Bonaparte. Il y avait là un premier péril. Louis David disait un jour: «Si je veux peindre deux amants dans les Alpes, je suis forcé ou de faire mes amants tout petits pour que mes Alpes aient une certaine grandeur, ou de réduire mes Alpes à l’état de miniatures, pour que mes amants soient grands comme nature.» L’écrivain a ici plus de ressources que le peintre, et Pontmartin a su très habilement vaincre la difficulté. Son récit côtoie l’histoire, sans jamais y verser, sans se heurter non plus à un autre écueil, qui était également à redouter. Puisque aussi bien son idée première avait été de montrer que la Révolution a fait banqueroute, qu’elle n’a ni tenu sa promesse ni rempli ses engagements, n’était-il pas à craindre que le roman ne souffrît du voisinage de la thèse? Il n’en a rien été. L’auteur a même eu le bon goût, dans ce récit franchement royaliste, de peindre sous les couleurs les plus sympathiques le docteur Berval, qui est républicain: il est vrai qu’il l’est si peu! En revanche, le romancier ne ménage guère l’oncle de Jeanne, un ci-devant pourtant, le marquis de Trévières. C’est que l’âme de son livre n’est pas l’esprit de parti, mais l’esprit de réconciliation, de justice, de concorde et de paix,—sans préjudice de l’esprit tout court, l’esprit qui ne pouvait pas ne point tenir une grande place dans un ouvrage en tête duquel figure le nom de Beaumarchais, et qui est signé: Pontmartin.