IV

Ce n’était pas encore une renonciation définitive, mais c’était déjà un mauvais son de cloche. Septembre, octobre se passent: Pontmartin est toujours aux Angles et ne donne pas signe de vie aux gros bonnets de l’Académie. M. de Falloux m’écrit, le 31 octobre: «Que devient M. de Pontmartin? Connaissez-vous ses intentions pour l’Académie? Les plus graves événements politiques ne font point trêve pour les candidats; je vois que les parties se nouent, que les engagements se prennent, et M. de Gaillard ne m’a pas répondu sur mes questions académiques. Le scrutin approche pendant ce temps-là, et l’on parle de nous y appeler pour la fin de décembre, immédiatement après la réception de MM. de Loménie, Taillandier et Viel-Castel.»

Je suppliai l’Ermite des Angles (s’il eût été l’Ermite de la Chaussée d’Antin, il aurait été académicien depuis longtemps), je le suppliai de sortir enfin de sa retraite. Mes lettres devinrent de plus en plus pressantes. Pontmartin répondit en ces termes à celle que je lui avais écrite le 22 novembre:

Les Angles, le 25 novembre 1873.

Je reçois votre lettre, mon cher ami, et je m’afflige sincèrement de dissonances auxquelles notre amitié, presque majeure déjà, n’est pas habituée. Ce n’est pas sur le fond même de la question académique que nous pouvons être en désaccord; car j’y suis plus intéressé que vous, et je conviens de bonne ou de mauvaise grâce que ma longue et laborieuse vie n’a plus beaucoup de sens si elle n’aboutit pas à l’Académie. C’est donc tout à fait malgré moi que je vais vous opposer quelques raisonnements, d’autant plus sérieux et sincères que, croyant être dans le vrai, je désire pourtant me tromper.

D’abord, êtes-vous bien sûr de mes chances? Sont-elles aussi bonnes qu’elles l’auraient été si l’Empire avait duré quelques années de plus? Au premier plan je vois M. Thiers groupant autour de lui MM. de Rémusat, Duvergier de Hauranne, Dufaure, Mignet, Littré, Jules Favre et—ne vous récriez pas—Legouvé, Marmier et Cuvillier-Fleury. Je ne veux pas dire pour cela que ce dernier, mon ancien patron académique, soit désormais contre moi; non, mais il est singulièrement refroidi, et je n’en veux pour preuve que son silence absolu depuis les premiers jours de juillet. M. de Viel-Castel, dont la réception est annoncée pour jeudi, a contre moi des préventions inexplicables. Il prétend que j’ai éreinté son Histoire de la Restauration, tandis que je suis certain de ne pas en avoir parlé. Hostiles aussi MM. de Sacy, Émile Augier et Octave Feuillet. Absolument inconnus Claude Bernard, Patin, Auguste Barbier. Je ne dis rien de Victor Hugo, qui, si je me présente, est disposé, dit-on, à venir par extraordinaire à l’Académie, pour voter contre moi.

Maintenant, supposez que Jules Janin, de plus en plus cloué sur son fauteuil par la goutte, ne puisse pas venir; que Laprade soit retenu à Lyon par le déplorable état de sa santé; que Joseph Autran n’ait pas le courage de quitter sa chère Provence, que me restera-t-il? Assurés: Camille Rousset, Camille Doucet, Jules Sandeau, Guizot, le duc de Broglie, d’Haussonville, comte de Falloux, comte de Carné, qui ne peuvent pourtant pas, pour diverses causes, y mettre beaucoup de chaleur: 8.

Non moins probables, mais presque étrangers pour moi, le duc de Noailles, D. Nisard, de Champagny, duc d’Aumale: 4.

Vous le voyez, les calculs les plus favorables ne peuvent me donner plus de 11 à 13 voix; car il faudrait admettre que, parmi les académiciens que je viens de nommer, aucun n’ait pris des engagements pendant ma longue absence et mon long silence.

Je ne vous parle plus de ma santé, puisque vous n’y trouvez pas un obstacle suffisant. J’aime mieux vous dire que, cédant à d’affectueuses instances, je vais partir après-demain pour Grambois, près Pertuis, résidence de M. Autran[444]. Laprade a promis de s’y trouver le 27, s’il n’est pas trop souffrant. Tous deux, à ma demande, se sont arrangés pour avoir des renseignements exacts. Nous travaillerons sur la liste des immortels, comme les courtiers électoraux sur la liste des électeurs. Nous examinerons le pour et le contre, les chances bonnes et mauvaises. Si la réponse des oracles est affirmative, je ne passerai à Grambois que cinq ou six jours et je tâcherai de me mettre en mesure de partir pour Paris le lundi 8 ou mardi 9 décembre. Quant à une candidature purement épistolaire, elle ne pourrait être sérieuse; mes titres ne sont pas assez éclatants pour me donner le droit de manquer aux traditions et aux usages et, d’autre part, mes juges auraient à me répliquer que, si je suis trop vieux, trop infirme ou trop malade pour faire ce trajet de dix-huit heures, c’est une bien triste recrue que j’offre à l’Académie.

Adieu, mon cher ami; si les choses tournent autrement que le désire votre amitié, je compte mériter votre indulgence en m’efforçant de faire ici un peu de bien et en dépensant, au profit des pauvres, ce que me coûteraient, à Paris, les hôtels, les restaurateurs et les fiacres. Notre malheureux pays est si cruellement éprouvé! La misère est si terrible! L’hiver sera si dur! Mais je ne veux pas ajouter un mot de plus, vous croiriez que je cherche déjà des fauxfuyants et des prétextes, et mieux vaut vous répéter que je suis à vous de tout cœur.

Pontmartin, on le voit, réduisait à 12 les voix sur lesquelles il pouvait compter. Son pointage n’était rien moins qu’exact. Il mettait tout d’abord hors de cause trois de ses plus chauds partisans, Victor de Laprade, Joseph Autran, Jules Janin, sous prétexte qu’ils pourraient être malades. Sans doute, mais la maladie ne pouvait-elle sévir aussi dans l’autre camp? Il passait sous silence Loménie et Saint-René Taillandier, qui devaient prendre séance avant le jour de l’élection et qui lui étaient tout dévoués. Il tenait pour hostiles Cuvillier-Fleury et Marmier, qui avaient été les premiers patrons de sa candidature et ne pouvaient honorablement se tourner contre elle. En réalité, il y avait là 7 voix à ajouter aux 12 qu’il reconnaissait lui être acquises. Cela faisait, d’entrée de jeu, 19 voix à peu près assurées, ce qui était superbe, puisque les Quarante étaient réduits à 36, depuis la retraite de Mgr Dupanloup et la mort de MM. Pierre Lebrun, Saint-Marc Girardin et Vitet. J’ajoutais dans ma réponse à la lettre du 25 novembre: «Octave Feuillet vous a de très grandes obligations; Auguste Barbier est l’ami de Laprade, qui a sur lui une grande influence. M. de Viel-Castel suivra M. Guizot. J’écris aujourd’hui à M. de Falloux et je lui demande s’il ne pourrait pas agir auprès de M. Patin et de M. Claude Bernard.»

Pontmartin m’avait annoncé son départ pour Grambois, et c’est là que je lui adressais ma lettre. Il ne s’y était pas rendu. M. Autran, à qui j’avais aussi envoyé quelques lignes, me répondait le 4 décembre:

Mon cher monsieur,

M. de Pontmartin n’est pas auprès de moi, mais j’ai M. de Laprade et je ne vous étonnerai pas en vous disant que nous exprimons journellement le désir de voir notre ami se décider, enfin, à poser sa candidature. Malheureusement, M. de Pontmartin, vous le savez peut-être, est le plus fugitif et le plus détaché qui soit au monde. Quand on croit le tenir, il vous échappe; quand il vous a dit oui la veille, il vous écrit non le lendemain. Ce n’est ni à moi, ni à M. de Laprade qu’il convient de parler des titres de cet éminent écrivain, et la plupart des membres de l’Académie partagent là-dessus l’opinion de ses meilleurs amis. Il entrera quand il voudra, mais encore faut-il qu’il ne se dérobe pas aux instances qui sont faites auprès de lui. C’est donc à lui, mon cher monsieur, bien plus qu’à nous, que vous devez vous adresser dans votre amicale entreprise...

Hélas! mon «amicale entreprise» était vouée au plus lamentable échec; au moment où je croyais enfin toucher au port, ma pauvre barque allait couler à pic. Le 12 décembre, je reçus cette lettre:

Mon cher ami,

Je m’étonne que M. Autran, à qui vous avez cru devoir écrire, ne vous ait pas purement et simplement envoyé ma lettre à M. de Laprade. Voici, en abrégé, ce que je disais à l’auteur de Pernette: Le samedi 22 novembre, j’ai fait une chute qui aurait pu être très grave, et comme, à mon âge, un accident de ce genre ne saurait être absolument insignifiant, j’ai appelé mon médecin, qui est mon ami depuis trente ans. Il a constaté que ma chute n’était rien ou presque rien, mais que j’étais atteint d’une gastrite nerveuse passée à l’état chronique, à laquelle il fallait attribuer mes insomnies nocturnes et mes assoupissements diurnes. Mes violentes quintes de toux ont la même cause. Le vieil adage médical: Sanguis moderator nervorum, ne fut jamais plus applicable. Mon sang, appauvri en 1870 et 1871 par des misères et des chagrins de toutes sortes, ne modère plus mes nerfs et ils en profitent pour bouleverser ma pauvre machine. J’ajoute, pour en finir sur ce sujet, et afin qu’il n’en soit plus question, que, lorsque j’ai demandé à mon docteur s’il serait sage, dans ce triste état, de partir pour Paris et d’affronter les soucis d’une candidature, il m’a regardé avec stupeur et m’a répondu que, en pareil cas, je ne ferais pas mal de m’arrêter à la station de Charenton, pour ne pas arriver jusqu’au Père-Lachaise. Je crois même, en ma qualité d’incorrigible, avoir ébauché un pitoyable calembour sur la chaise et sur le fauteuil.

Voilà, mon cher ami, sinon le texte, au moins le sens de ce que j’ai écrit à M. de Laprade, en le priant de communiquer ma lettre à son hôte et collègue, M. Autran. Maintenant, toute insistance serait une véritable cruauté. Je ne puis même songer à des démarches qui engageraient l’avenir; car je veux rester libre de me soigner, d’acheter un petit chalet à Cannes, d’éviter tout ce qui pourrait me forcer de retourner à Paris, et de donner au recueillement, à la retraite et au repos le peu de temps qui me reste à vivre. J’ai à Avignon des amis d’enfance avec lesquels je pourrais célébrer la cinquantaine. Quelques-uns sont suffisamment lettrés, et désireraient, ne fût-ce qu’à titre de compatriote, me voir académicien. Pas un n’oserait, en ce moment, me donner un autre conseil que celui de mon docteur. Pas un n’oserait prendre une responsabilité qui se changerait en regrets et en remords si, en arrivant à Paris, je tombais tout à fait malade. Laissez-moi vous le dire avec la rude franchise d’une fidèle amitié. Votre acharnement académique, vos persécutions incessantes, votre système de sommations directes, tantôt à M. de Falloux, tantôt à M. Cuvillier-Fleury, tantôt à M. Autran, tout cela m’attriste et finirait par m’exaspérer. Il y a des moments où je suis tenté de regarder comme une légende fantastique ce que je sais de vous, de votre famille, de vos enfants, du soin avec lequel vous dirigez leur éducation, de vos infatigables travaux, de vos patientes recherches, et où j’ai envie de croire que vous êtes un vieux garçon bien oisif, dont les vingt-quatre heures appartiennent à une idée fixe. D’ici à peu d’années, vous verrez l’Académie dégringoler d’une telle façon, tomber dans un tel discrédit, être entourée d’une telle indifférence (cela commence déjà), que vous serez tout étonné d’avoir attaché tant d’importance à faire de moi le collègue de MM. Jules Favre et Littré, en attendant Renan et About. Donc, n’en parlons plus; vous compromettriez notre amitié, vous me rendriez ridicule et vous atteindriez le but diamétralement contraire à celui que vous vous proposez. La question me semble tellement épuisée que, si vous y reveniez dans vos prochaines lettres, je ne vous répondrais plus. J’aurais dû peut-être m’expliquer plus tôt aussi nettement qu’aujourd’hui; mais, d’abord, j’étais moins souffrant; ensuite, j’espérais toujours que vous lâcheriez prise et que vous adopteriez ma méthode, que je crois bonne: quand je devine que quelque chose est désagréable à un ami, et quand ce quelque chose n’intéresse ni son honneur, ni sa vie, ni sa conscience, je ne lui en dis plus un mot, et, généralement, je m’en trouve bien. Être plus royaliste que le roi n’est bon ni dans la vie publique, ni dans la vie privée. Pardonnez, mon cher ami, à la liberté de mon langage; il fallait en finir, et cette fois je me flatte que c’est bien fini. Notre affection, soyez-en certain, n’en sera que plus vive et plus douce quand nous serons débarrassés de ces éternels tiraillements. Votre tout dévoué de cœur[445].