V

Le Filleul de Beaumarchais parut en volume le 9 avril, et Pontmartin en consacra le produit à l’Œuvre du Sou des chaumières. Il avait dû, d’ailleurs, laisser son livre aller seul à Paris, où il n’arriva lui-même que le 8 mai. Comme il n’avait plus son appartement de l’avenue Trudaine, il logea hôtel Byron, 20, rue Laffitte[384]. J’eus le plaisir d’y passer quelques semaines avec lui; nous prenions d’ordinaire nos repas, à l’angle de la rue Favart et de la place de l’Opéra-Comique, chez des restaurateurs qui s’appelaient, je crois, Édouard et Félix, et dont l’établissement était parfaitement français, quoiqu’il s’intitulât «Taverne de Londres». Là se rencontraient, presque tous les soirs, avec Pontmartin, des journalistes, des hommes de lettres et des artistes, Xavier Aubryet, Albéric Second, Alphonse Royer, Robert Mitchell, Mario Uchard, Nuitter, Mermet, Vaucorbeil. La vie d’hôtel et la vie de restaurant ne sont guère propices au travail, surtout lorsque l’on a soixante ans bien sonnés. Pontmartin pourtant trouvait moyen de travailler comme par le passé. «Je ne puis, disait-il, renoncer au travail qui me semble aussi nécessaire à ma vie que le pain que je mange et l’air que je respire.»

Dès son arrivée, il avait repris à la Gazette de France sa collaboration hebdomadaire, suspendue depuis le 12 août 1870. Son article de rentrée parut le 15 mai 1872, avec ce titre: Notre conversion[385]. En même temps, il faisait, à l’Univers illustré, le compte rendu du Salon, auquel il ne consacra pas moins de neuf articles. Il fera encore chez Michel Lévy les Salons de 1873 et de 1874. Son dernier Salon, celui de 1878, paraîtra dans le Correspondant.

Littérature et beaux-arts sont bien loin, du reste, à ce moment, de l’absorber tout entier. L’avenir de la France, les périls qu’elle traverse, les calamités qui la menacent, voilà sa grande, presque son unique préoccupation; elle n’est absente d’aucun de ses feuilletons de la Gazette; elle le suit même au Salon, elle tient surtout une large place dans ses lettres. A de certaines heures, le découragement le gagne. Il m’écrit par exemple, le 15 juin 1872, après mon retour en Bretagne:

...A quoi bon combattre? Nous ressemblons à des naufragés, à des nageurs qui, d’une part, verraient s’éloigner de plus en plus le rivage ou le port, et, de l’autre, sentiraient la vague grossir, monter, d’abord sur leurs épaules, puis sur leurs têtes. Les quelques députés que j’ai vus depuis dimanche assurent que M. Thiers paraît enchanté des dernières élections[386]. Ah! si nous n’étions tous dans la poêle à frire, comme je rirais le jour où cette miniature, cette contrefaçon de grand homme, ce Cromwell de Lilliput, ce Washington de buvette parlementaire sera avalé, d’une bouchée, par l’ogre démagogique! Vous pouvez aisément vous figurer, mon cher ami, ce que devient dans tout cela cette malheureuse littérature...

Le 12 juillet, il revenait aux Angles, juste à temps pour y recevoir, comme un dernier écho de Paris, l’étrange livre de Dumas fils, l’Homme-Femme, qui lui inspira aussitôt un très bel article[387], sans préjudice de cette vigoureuse page, que je détache de sa lettre du 21 juillet:

...C’est un mélange effroyable et incroyable d’aspirations chrétiennes et de malpropretés réalistes; l’Évangile annoté par le Dr Ricord, la pathologie expliquant le catéchisme, une goutte d’eau bénite dans une cuvette d’eau de lavande, Vénus et Lucine fraternisant avec sainte Anne et sainte Élisabeth. Si l’auteur a spéculé sur ce contraste pour avoir un grand succès de vente, il doit être content; mais quoi de plus triste et quel douloureux indice! Au fait, dans un temps et dans un pays qui falsifient tout, pourquoi l’auteur du Demi-Monde ne serait-il pas un père de l’Église et un prophète? S’il faut faire de la politique tarée pour être accepté comme grand citoyen et grand patriote, pourquoi serait-il défendu de passer par la littérature tarée pour arriver au rôle d’apôtre? M. Gambetta, grand homme de guerre et Washington de l’avenir; M. Hugo, poète national; M. Dumas, prédicateur d’une régénération sociale; M. de X., défenseur du trône et de l’autel, tout cela se tient, se ressemble, et, quoique peu enclin à la politique du surnaturel, je commence à comprendre qu’une société favorable à de tels mensonges ne doit pas être modifiée par un expédient, améliorée par une transaction, mais transformée par un coup de foudre. On ne corrige pas un tonneau de vin sophistiqué en y versant une bouteille de médoc ou de chambertin, mais en vidant tout le tonneau. Adieu, mon cher ami; je tâcherai, sans préjudice de notre correspondance, de vous donner, chaque samedi, de mes nouvelles par la Gazette de France. Mes appréhensions, mes angoisses ne font que redoubler en moi la conviction que nous devons lutter jusqu’au bout, donner l’exemple du travail à bien des paresseux démocratiques et communards qui nous accusent d’être oisifs. Sous ce rapport, nos désastres m’ont rendu service—hélas! un service acheté bien cher.—Car, je dois vous l’avouer, trois mois avant la chute de l’Empire, je me voyais ou je me croyais au bout de mon rouleau de papier; énorme rouleau dont vous connaissez la première feuille sous forme de vers latins ou de version grecque (1826) et dont la plus récente (20 juillet 1872) s’achemine vers la rue Coq-Héron. Total, 46 ans, qui ont consommé deux Royautés, deux Républiques, un Empire et plus d’argent qu’il n’en faudrait pour que tous les Français missent au pot, non pas la poule, mais le faisan doré.

L’automne de 1872 fut marqué pour Pontmartin par une heureuse rencontre. Le 3 octobre, il était à la villa de Barbentane[388], chez le marquis Léon de Robin-Barbentane. Frédéric Mistral s’y trouvait en même temps que lui. A table, le chantre de Mireille porta un toast en vers, recueilli depuis dans les Iles d’Or, et dont voici la traduction:

ENTRE VOISINS

Pour faire bien ce qui est dû—comme au temps de la reine Jeanne—et de René le roi féal—aux nobles dames du château—je bois ce vin de Barbentane.

Je bois ensuite au marquis d’Andigné[389]—qui, dans la guerre âpre et farouche—lorsque s’éteignait toute gloire—sous le feu des canonniers,—lui, se ramassait une couronne.

Puis à Monsieur de Pontmartin—je porte un toast à coupe rase,—car il est le roi de ce festin,—et dans ses livres diamantés—sa plume d’or vaut une épée[390].

Entre voisins!... A peine Pontmartin était-il revenu de Barbentane, que son voisin le Rhône lui faisait la politesse de venir jusqu’au seuil de sa porte. Après quatre mois de sécheresse, on avait eu, depuis le 1er octobre, pendant plus de quinze jours, des pluies continuelles et torrentielles. On put craindre un moment une inondation plus terrible que celles de 1840 et 1856. Pontmartin dut faire transporter au premier étage de sa maison tout son mobilier du rez-de-chaussée. Il en résulta, dans ses habitudes, durant quelques semaines, un bouleversement complet, et un vrai serrement de cœur, en face de cette plaine fertile, changée en un lac gigantesque.

Chose singulière, c’est au milieu de ces bouleversements et de ces ennuis qu’il a écrit quelques-uns de ses plus jolis articles, ces Fantaisies et Variations sur le temps présent[391], qu’il a placées sous le couvert de M. Bourgarel, ancien magistrat, et au milieu desquelles s’épanouit ce petit chef-d’œuvre d’humour et d’ironie, M. Gambetta, membre de l’Académie française[392].