VI
L’année 1870 s’inaugura par la formation du ministère Ollivier. Ce coup de théâtre était presque un coup d’État. Napoléon III biffait, le 2 janvier, ce qu’il avait écrit le 2 Décembre; il brûlait ce qu’il avait adoré, il adorait ce qu’il avait brûlé. Le nouveau ministère, en effet, avait pour mission de transformer l’Empire autoritaire en Empire libéral. Il y eut, dans le camp de l’opposition conservatrice, un applaudissement presque universel. Les hostilités s’arrêtèrent; à la guerre ouverte succéda l’armistice, prélude d’une réconciliation prochaine. M. Guizot reparut dans les salons officiels; M. Odilon Barrot présida la commission de décentralisation; le duc Albert de Broglie accepta d’entrer dans la commission de l’enseignement supérieur, où figurait également l’irréconciliable Léopold de Gaillard. Encore quelques semaines, et Prévost-Paradol deviendra ministre de France aux États-Unis, pendant que M. Émile Ollivier sera appelé par l’Académie française à l’honneur de remplacer Lamartine: MM. Thiers et de Falloux se chargeront d’aller annoncer à l’heureux élu le vote presque unanime de l’illustre Compagnie[364]. Pontmartin fut moins prompt à l’enthousiasme. Même au plus beau moment de cette lune de miel, il ne pouvait se défendre de répéter:
Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.
Le 25 février 1870, il m’écrivait des Angles:
...Je suis agacé de voir les choses tourner de façon à rassurer peut-être l’égoïsme bourgeois, mais à frapper de prescription indéfinie nos principes et nos espérances. L’Empire libéral, c’est un pommier produisant des pêches; c’est Guillot le sycophante ou le loup devenu berger. Ce n’est pas en greffant ainsi la liberté sur le despotisme, l’économie sur la dilapidation, la justice sur l’arbitraire, l’honnêteté sur la rouerie, que l’on refait l’esprit public, le sens moral d’un peuple, ou, pour tout dire en un mot, son âme...
Il avait du reste, à ce moment, de nombreux sujets de tristesse. De cette même lettre du 25 février, je détache ces lignes:
Je lutte, depuis un certain temps, contre une jettatura que tout le corail napolitain ne réussirait pas à conjurer. Tombée malade au mois de mai, ma femme commençait à peine à se remettre lorsque j’ai été repris par cette gastralgie nerveuse qui m’a déjà fait de si fréquentes et de si désagréables visites. Plus d’appétit, plus de sommeil surtout. C’est comme un voile grisâtre, une brume de novembre répandue sur ma pauvre imagination et, tant que ma femme n’est pas tout à fait rétablie, nous ne pouvons pas songer à retourner à Paris, où il paraît que l’on n’échappe à la glace et à la neige que pour maudire le dégel, la boue et M. Chevreau[365]...
Le 1er mars, il conduisit sa femme à Cannes et l’y laissa avec son fils, pendant que lui-même revenait à Paris, comptant n’y rester que quelques jours, le temps seulement de donner congé à son propriétaire de l’avenue Trudaine et de publier le septième volume des Nouveaux Samedis. Les nouvelles de Cannes étant devenues meilleures, il prolongea son séjour de quelques semaines jusqu’au milieu de juin, et, comme l’année précédente, il fit le Salon à l’Univers illustré. Il se disposait à retourner aux Angles, quand il rencontra, un soir, à l’Opéra, Prévost-Paradol, lui-même à la veille de partir pour Washington. Comme il regagnait sa place, Paradol l’arrêta amicalement au passage et lui dit: «Si votre modestie vous empêche de songer à la succession de M. Villemain[366], nous sommes menacés de perdre bientôt un autre de nos collègues, le pauvre Prosper Mérimée[367]...» L’ouverture qui commençait interrompit celle que l’auteur de la France nouvelle allait lui faire.
Un mois plus tard, la guerre éclatait. Pontmartin était aux Angles. Il n’eut pas un instant d’illusion; dès la première heure, il comprit l’immensité du péril. Tandis que les patriotes ou les dilettantes de la capitale, bien installés dans leur fauteuil d’orchestre, applaudissaient Faure ou Mme Marie Sass chantant la Marseillaise, il disait aux Parisiens, aux ministres, aux généraux, à l’Empereur lui-même: «Prenez garde, la Marseillaise ne vous portera pas bonheur!» Et peu de jours après, au lendemain de nos premiers désastres, il ajoutait: «Des invités de Compiègne, des familiers du Palais-Royal ont ouvert bravement le feu en attaquant les dieux et les demi-dieux de l’Olympe officiel. Nous qui sommes constamment restés à l’écart, loin des grandeurs et des flatteries de ce monde, nous serons plus respectueux et plus humbles. Selon nous, si la fortune a paru d’abord infidèle à nos armes, la faute n’en est ni au chef suprême, ni au major-général, ni au Grouchy de 1870, ni au précepteur dans l’embarras. Le vrai coupable, ou, pour parler plus exactement, le véritable jettatore, c’est Rouget de Lisle; c’est l’hymne néfaste, trop connu sous le nom de Marseillaise.» L’article se terminait ainsi: «M. Émile Ollivier s’est écrié, du haut de la tribune: ‘Le plébiscite[368] est la revanche de Sadowa!’» Non: le plébiscite a été le prologue de Wissembourg, de Wœrth et de Forbach, ou, pour parler la langue des joueurs, cette campagne de Prusse en France est le paroli, le banco du plébiscite.—«Sire, répondait Michaud à Charles X qui lui reprochait son mutisme à la tribune, j’ai dit trois mots; ils m’ont coûté trois mille francs: je ne suis pas assez riche pour continuer.» La France n’a dit qu’un monosyllabe, et il lui a coûté beaucoup plus cher.
Ces lignes paraissaient dans la Gazette de France du 12 août. Deux jours après, Pontmartin recevait un pli officiel lui annonçant qu’il était nommé chevalier de la Légion d’honneur.
Voici ce qui s’était passé:
Lors de la formation du ministère Ollivier, M. Eugène Chevandier de Valdrôme, député de la Meurthe et l’un des chefs du tiers-parti libéral, avait reçu le portefeuille de l’Intérieur. Pontmartin était lié de longue date avec le frère du ministre, Paul Chevandier de Valdrôme, peintre de talent, qui aurait peut-être été un grand artiste, un paysagiste de premier ordre, si les entraînements de la vie mondaine ne l’avaient trop souvent éloigné de son bel atelier de la rue de la Tour-d’Auvergne. Plus d’une fois, dans ses Salons de la Mode et de l’Univers illustré, il avait signalé à ses lecteurs, en termes particulièrement élogieux, les tableaux de son ami. Paul Chevandier avait une dette à payer. Sans en rien dire à Pontmartin, il demanda pour lui à son frère le ruban de chevalier. Le ministre n’éleva aucune objection. Pontmartin sans doute était un homme des anciens partis; c’était un adversaire, mais un adversaire courtois; souvent même il avait dénoncé le ridicule de la petite guerre d’allusions et d’épigrammes que ses amis de l’Académie faisaient à l’Empereur. Du côté de M. Émile Ollivier, qui prisait très haut le talent de l’auteur des Samedis, les choses allèrent toutes seules; il se montra plus favorable encore que son collègue de l’Intérieur. L’affaire une fois décidée, restait à obtenir l’adhésion du principal intéressé. Paul Chevandier, dans les derniers jours de juin, donna un dîner où son frère Eugène et Armand de Pontmartin se trouvaient tous les deux. Au dessert, le peintre dit au critique: «Pourquoi ne portez-vous jamais votre ruban rouge?—Mais je ne l’ai pas.—Impossible!—C’est pourtant vrai.» Alors le ministre, qui jusque-là n’avait rien dit, prit la parole et déclara que si M. de Pontmartin s’engageait à ne pas refuser, lui-même se chargeait de mener l’affaire à bonne fin, sans que l’écrivain eût à faire la moindre démarche. Était-il possible de répondre par un refus à une offre faite de si bonne grâce? Pontmartin promit de ne pas se montrer intransigeant. Quelques jours après, il quittait Paris, pour apprendre bientôt la déclaration de guerre, nos premières défaites et la chute du ministère Ollivier[369]. Absorbé par ses angoisses patriotiques, il avait complètement oublié sa rencontre avec le malheureux ministre de l’Intérieur et le double engagement qui s’en était suivi, quand, le dimanche 14 août, au moment de se rendre à la messe, il reçut une grande enveloppe cachetée de rouge: c’était un brevet de chevalier de la Légion d’honneur, daté du 9 août 1870, signé par l’Impératrice-Régente Eugénie, et contresigné par le ministre des Lettres, Sciences et Beaux-Arts, Maurice Richard. Cette nomination qui, dans un autre moment, l’eût sans doute réjoui, lui causa plus de tristesse que de joie: elle coïncidait avec le deuil de notre armée; elle lui arrivait entre Reichshoffen et Sedan!