MADAME SAINT-HUBERTY

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[49]

Avec l'ambition de mettre dans mes biographies—un peu des Mémoires des gens qui n'en ont pas laissé,—j'achetais, il y a une quinzaine d'années, chez le bouquiniste bien connu de l'arcade Colbert, les papiers de la Saint-Huberty. Peu à peu, avec le temps, à ces papiers se joignaient les lettres de la chanteuse, que les hasards des ventes amenaient en ma possession. Enfin, quand le paquet de matériaux autographes et de documents émanant de la femme me paraissait suffisant, je complétais mon étude par la lecture de tous les cartons de l'ancienne Académie royale de musique, conservés aux Archives nationales, de ces correspondances de directeurs, que je m'étonne de voir si peu consultées, de ces rapports vous initiant à tous les détails secrets des coulisses, au sens dessus dessous produit à Versailles par l'audition d'un nouvel opéra,—et qui vous montrent Louis XVI avançant le conseil des ministres, pour leur permettre d'assister à la représentation de DIDON jouée pour la première fois par la Saint-Huberty.

EDMOND DE GONCOURT.

Auteuil, février 1880.

ART FRANÇAIS

LA PEINTURE À L'EXPOSITION DE 1855

PRÉFACE[50]

La peinture est-elle un livre? La peinture est-elle une idée? Est-elle une voix visible, une langue peinte de la pensée? Parle-t-elle au cerveau? Son but et son action doivent-ils être d'immatérialiser cela qu'elle fait de couleurs, d'empâtements et de glacis? sa préoccupation et sa gloire de mépriser ses conditions de vie, le sens naturel dont elle vient, le sens naturel qui la perçoit. La peinture est-elle en un mot un art spiritualiste?

N'est-il pas plutôt dans ses destins et dans sa fortune de réjouir les yeux, d'être l'animation matérielle d'un fait, la représentation sensible d'une chose, et de ne pas aspirer beaucoup au delà de la récréation du nerf optique? La peinture n'est-elle pas plutôt un art matérialiste, vivifiant la forme par la couleur, incapable de vivifier par les intentions du dessin, le par dedans, le moral, le spirituel de la créature?

Autrement, qu'est le peintre?—Un esclave de la chimie, un homme de lettres aux ordres d'essences et de sucs colorants, qui a, pour toucher les oreilles de l'âme, du bitume et du blanc d'argent, de l'outremer et du vermillon.

Croit-on, au reste, que ce soit abaisser la peinture que de la réduire à son domaine propre, ce domaine que lui ont conquis le génie de ces palettes immortelles: Véronèse, Titien, Rubens, Rembrandt, Vélasquez, grands peintres, vrais peintres! flamboyants évocateurs des seules choses évocables par le pinceau: le soleil et la chair!—ce soleil et cette chair que la nature refusa toujours aux peintres spiritualistes, comme si elle voulait les punir de la négliger et de la trahir.

EDMOND ET JULES DE GONCOURT.

L'ART DU XVIIIe SIÈCLE[51]

PRÉFACE DE L'ÉDITION ORIGINALE

Le livre a été commencé par deux frères, en des années de jeunesse et de bonne santé, avec la confiance de le mener à sa fin. Tout un mois, chaque année, au sortir des noires et mélancoliques études de la vie contemporaine, il était le travail dans lequel se recréait, comme en de riantes vacances, leur goût du temps passé. Et il y avait entre eux deux une émulation pour définir en une phrase, pour faire dire à un mot, le cela presque inexprimable qui est dans un objet d'art. C'était leur livre préféré, le livre qui leur avait donné le plus de mal.

Deux années encore, et l'histoire de l'art français du XVIIIe siècle, dans toutes ses manifestations véritablement françaises, était terminée. Une année allait paraître l'ÉCOLE DE WATTEAU, contenant les biographies de Pater, de Lancret, de Portail, encadrées dans un historique de la domination du Maître pendant tout le siècle. À cet avant-dernier fascicule devait succéder, l'année suivante, un travail général sur la sculpture du temps, où se serait détachée, comme l'expression la plus originale de la sculpture rococo, la petite figure du sculpteur CLODION.

Ces deux années n'ont pas été données à la collaboration des deux frères. Le plus jeune est mort. Le vieux ne se sent pas le courage—et pourquoi ne le dirait-il pas—le talent d'écrire, lui tout seul, les deux études qui manquent au livre. Du reste, s'il s'en croyait capable, un sentiment pieux que comprendront quelques personnes le pousserait, le pousse aujourd'hui à vouloir qu'il en soit de ce livre, ainsi que de la chambre d'un mort bien-aimé, où les choses demeurent telles que les a trouvées la mort.

EDMOND DE GONCOURT.