LOUIS ROGUET

Et ce sont, dès l'enfance comme dans l'histoire de tous les sculpteurs, des tentatives, des essais. Les angles des pupitres du collége d'Orléans se découpent en silhouettes caricaturales; la neige, la terre, la cire, tout vient prendre forme sous les doigts du jeune modeleur. L'attention s'éveille autour de ses débuts. Vient l'époque des études sérieuses, des études du matin au soir, des expériences, des tâtonnements, des luttes, des premiers travaux, des premiers encouragements. Le rayonnement n'est pas considérable. Mais le portrait de l'assassin Abraham Serain derrière les barreaux de sa prison, un groupe représentant un Fils recevant les derniers soupirs de sa mère, éveillent la curiosité. Les charges de quelques notables, inspirées de l'humour de Dantan, font le jeune homme redoutable dans une ville de province: c'est le succès.

Mais Rogues ne s'abuse pas; il sait tout le premier la faiblesse de ces commencements. Il a soif de Paris, de Paris où l'étude a des comparaisons, des modèles; de Paris où le travail rend tout ce qu'on lui donne. Il veut un public. Il sait que là de vrais jugeurs font justice des grands hommes de province et des génies de sous-préfecture; il sait que c'est un crible immense qui sépare le bon grain de l'ivraie; il le sait, et il part. Il descend à l'atelier de Drolling, et attaque la glaise avec fureur, n'interrompant l'académie que pour courir à l'amphithéâtre, et puisant dans sa constitution herculéenne la force de recommencer tous les jours. Voici les bustes de Boursy, Jules Saladin, Béhic, Paillet, Chopin, Buchon, David, Baroche, de Larochejaquelein, les uns originaux, les autres copiés, mais des copies redoutables aux maîtres; voici les figurines de madame Paillet, de mademoiselle Méquillet dans le rôle de Valentine des Huguenots, d'Audran dans Ne touchez pas à la Reine; voici trois médailles obtenues en 1844, 1845, 1847. De ses esquisses perdues, nous nous rappelons une étude de la Nuit, la tête penchée en arrière, effleurant d'un pied le globe terrestre, laissant tomber de ses bras relevés une draperie toute constellée d'étoiles. La draperie voletait jusqu'aux pieds, nuageuse et perdue, dessinant ce beau corps, le caressant avec des ondulations de vagues.

Mais ce fut un jour de rêverie que Roguet jeta sur la glaise cette sœur de la Mélancolia, un jour qui n'eut guère de lendemains. Là n'était point sa veine. Ce qu'il fallait à Roguet, c'étaient les larges musculatures, les formes plébéiennes de la matrone romaine, les enfants charnus à la Jules Romain, les mêlées aux lignes impétueuses, les pantomimes héroïques, les fougues d'une pensée matérialiste, un combat, une victoire à couler dans le bronze, à décorer un arc triomphal; ce qu'il lui fallait, c'étaient les contours terribles. Michel-Ange allait à lui.

L'homme se traduisait dans ses œuvres. Doué d'une vigueur d'athlète, prenant plaisir aux tours de force, et l'emportant sur tous; faisant de son atelier une sorte de palestre; exerçant ses membres pour retrouver chez lui les lignes qu'il aimait en ses modèles; jetant un jour un municipal et son cheval à terre; vivant d'après les anciens préceptes du gymnase; buvant de l'eau, se privant de Vénus; c'était un des derniers fanatiques de la force, et de l'image de la force. Il vous prenait une admiration et un étonnement à regarder cette tête qui rappelait le masque du Jupiter Olympien, ces yeux de lion, ces sourcils épais, ce front et ce nez droits, ce menton court, ce front haut et large, ces cheveux tombant du sommet de la tête comme une crinière blonde.

Caractère d'une âpreté dominante, nature batailleuse, se cabrant pour un rien, il voulait tout autour de lui des amitiés souples et maniables qui ne lui fissent pas ombrage. Violent comme une énergie qui a conscience d'elle-même, il adorait sa mère; mais, dans son adoration, n'entrait-il pas un peu de reconnaissance pour l'affection soumise et comme obéissante que lui portait l'excellente femme?--Ame valeureuse faite pour la lutte et pour les chocs, taillée à grands coups; une âme du XVIe siècle dépaysée dans le nôtre. Mais dévoué garçon, mais tout débordant de franchise, mais loyal, loyal à ce point qu'il ne douta jamais de la loyauté de personne, et qu'un jour, il lui arriva sur le terrain, de dire à un adversaire de première force: «Monsieur, je n'ai jamais touché une arme. Je vous demande un an pour vous rendre raison.»

En 1848, l'élève de Duret concourut pour le prix de Rome, et obtint le second grand prix.

Puis on mit la statue de la République au concours. Roguet vêtit son esquisse du drapeau tricolore, la hampe du drapeau appuyée contre le sein gauche, une épée à la main, un pied sur un pavé. Cette République, emportée comme la Liberté de Delacroix, mais toute magnifique de sérénité en sa fièvre,--le meilleur, sans contredit de tous les envois,--fut jugée digne d'être exécutée en grand modèle et coulée en bronze.

Mais déjà une toux sèche le fatiguait. Le cheval qu'il avait jeté à terre lui avait un moment reculé sur la poitrine, et depuis ce moment il éprouvait des malaises; puis ce furent des douleurs. On lui conseilla le repos; mais il se souciait bien de cela vraiment!--Il entre en loge tout enfiévré, et malade à ce point qu'il est obligé de demander un matelas pour se jeter dessus à l'heure de ses redoublements de fièvre. Le vingt-deuxième jour, l'ébauchoir lui tombe des mains, et son bas-relief reste inachevé. Le jury des beaux-arts est appelé à juger le bas-relief inachevé: Teucer blessé par Hector et défendu par Ajax. Il juge «à la majorité de vingt-trois voix sur vingt-cinq, la composition de Louis Roguet digne du premier grand prix, et décide qu'après avoir reçu, en séance solennelle, la médaille d'or, il sera envoyé à Rome aux frais du gouvernement.»

Après un court séjour à Hyères, il arriva à Rome, où ses rêves l'avaient fait entrer autrefois plein de vie et de santé. Là eut lieu cette lutte de l'homme qui se sent mourir et qui compte ce qui lui reste à vivre. Les projets s'accumulent dans sa tête, et sa main est impuissante. Il se couche, il se relève; il prend la fièvre pour de la force, il va de son lit à la statue, de la statue à son lit; maudissant les survivants qui ont le temps avec eux, pleurant sur la douleur de sa mère, voulant revenir et ne pouvant pas. Ce fut entre lui et l'agonie une lutte atroce; lui qui à chaque minute sentait l'avenir qui s'en allait, lui dont la robuste charpente s'indignait d'être ainsi tâtonnée par la mort, la mort, qui avait envie de ce jeune corps et de ce riche cerveau, envie de tout ce qu'ils promettaient.

Arrivé à l'heure de mourir, il voulut partir. Ses amis le portèrent pour descendre l'escalier. On raconte qu'à la dernière marche de la villa Médicis, il râla dans une convulsion de désespoir: «S.............! ces crétins de l'Institut qui ont des soixante ans dans le ventre!»

Roguet avait vingt-six ans.