NICHOLSON
Come and see
THE LORD CHIEF BARON NICHOLSON.
At the Coal Hole tavern.
STRAND[1]
L'affiche est ornée d'une énorme tête de Nicholson en perruque et en rabat.
En bas, à la bar[2] de la taverne, vous payez un schelling; montez l'escalier, et entrez dans la salle. La salle est un rectangle recouvert jusqu'au plafond d'un papier couleur bois. Aux deux côtés de sa longueur sont figurées quatre cheminées surmontées de glaces dans des cadres de chêne, décorés d'arabesques en bronze. La salle est coupée de longues tables d'acajou; les tables sont entourées de bancs recouverts d'une moquette rouge jaspée de noir. Sur la table il y a des verres, des carafes, des bols de verre bleu qui servent de sucriers. Huit becs de gaz éclairent la salle. Aux murs est appendu le prospectus colorié d'une école de natation d'hiver; aux murs est accrochée à un clou une plaque de verre noir portant en lettres de cuivre le mot: Beds[3]. Dans le fond de la salle, le plancher ressaute d'un pied; et au centre de l'estrade s'élève, réservée au chef baron, une petite table où brûlent deux bougies. A côté des bougies, au-dessus d'un étain bien luisant, «la bonne vieille boisson écossaise, richement brune, mousse par-dessus les bords en glorieuse écume», comme dit Burns.
[Note 1: ][(retour) ] Venez et voyez le grand juge Nicholson à la taverne du Trou au charbon, dans le Strand.
[Note 2: ][(retour) ] Comptoir.
[Note 3: ][(retour) ] Il y a des lits ici.
Aux pieds de Nicholson, sur un canapé au dossier de jonc, sont assis le greffier, le conducteur du conseil, l'avocat. Une petite barre en bois blanc, où viennent déposer les témoins, se dresse à la gauche du tribunal. Dans l'enceinte réservée est encore un grand piano à queue qui accompagne les chansons grivoises chargées de faire attendre le procès.
La table la plus rapprochée du tribunal reçoit le jury, jury qui se recrute parmi les buveurs de «gin» de bonne volonté. Un appel de noms imaginaires est fait. Chaque juré prend la Bible entre le pouce et l'index de la main droite, jure de juger d'après sa conscience, baise la Bible, et la passe à son voisin, qui fait de même, et la baise, et la repasse. Nicholson demande un cigare. L'huissier appelle la cause. Le conducteur du conseil, connu sous le nom du savant sergent, et qui s'est occupé avec succès du génie dramatique chez les anciens et les modernes, lit l'acte d'accusation. L'avocat, qui est un habile étudiant en droit, présente la défense. On appelle un témoin, puis un autre, puis un autre. Tantôt il vient une vieille fille les cheveux gris lui battant sur les joues, lunettes sur le nez, robe rosâtre à volants, mantelet de soie grise, chapeau avec des bouquets de bluets; la démarche intimidée, la voix mince et fluette, l'accent pudibond, croisant les bras sur la poitrine; une personnification femelle du shoking; puis c'est un garçon coiffeur qui entre «comme le torrent de la Moréna», qui monte à la barre comme on monte à l'assaut, qui frappe du poing, qui a un toupet jaune ébouriffé, qui se dépêche, qui crie, qui bredouille, qui répond avant qu'on l'interroge, qui raconte quand on lui dit de se taire, qui se démène, qui cherche machinalement et fiévreusement son tablier de sa main, qui s'essouffle, qui se mouche dans son tablier, les yeux hors la tête, la voix glapissante, haletant, prolixe, bavard et bavardant, toujours exubérant, toujours parlant;--et ce coiffeur et cette Anglaise, et ce blackguard et cette lady, c'est un homme, un seul homme, le même homme! Cet éternel témoin, le chef baron n'a-t-il pas raison de l'appeler «le plus comique dessinateur de types comiques, depuis la splénétique vieille fille jusqu'au garçon coiffeur avec son tablier à bavette»?
Mais Nicholson a un peu avancé la tête. Il a adressé une question au témoin, et toute la salle est partie d'un éclat de rire.
Nicholson est petit, apoplectique. D'énormes favoris noirs encadrent sa figure carrée et massive, comme la figure d'un financier d'Hogarth. Ses traits sont pleins et ronds; il a le teint frais; il a de petits yeux qu'il rapetisse encore en clignant et en plissant la paupière; et ce manége leur donne une indicible chafouinerie. Rominagrobis faisant le mort devait avoir cet œil demi-fermé, narquois et guetteur. Il a la grande perruque poudrée de chef baron à grands anneaux, tirant sur le front une ligne droite comme faite à la règle, et trouée au sommet par un petit trou qui laisse échapper la chaleur de la tête. Il a le rabat blanc, les manchettes et la grande robe noire. Nicholson ne rit jamais; il parle lentement; il a dans toute la physionomie comme une bonhomie bridoisonne, et comme une sournoiserie de vieux juge. Souvent, il fait avancer sa lèvre inférieure sur sa lèvre supérieure en homme de mauvaise humeur qui boude un mauvais argument. Il joue de façon exquise et de bonne comédie le perpétuel demi-sommeil d'un tribunal.
Nicholson se complaît aux causes d'adultère; il a fait son domaine des infortunes conjugales: tout le scandaleux judiciaire est bien venu de lui. En ces causes, les grasses façons de dire ont leurs coudées franches; les équivoques, les allusions, les demi-gros mots ont beau jeu dans ces libres plaisanteries, dont l'histoire du marron de Sterne est comme le type. C'est en plein croustillant que Nicholson excelle à faire les mille et une confusions de «l'Avocat patelin», à jeter au beau milieu d'une plaidoirie une interrogation cynique, à déchirer d'une phrase les gazes de pudeur de la défense; et pour peu que les tribunaux anglais aient évoqué quelque belle «conversation criminelle», aussitôt la parodie est prête, juge, avocat, greffier se donnant la main. Les causes s'improvisent, à peu près comme ces drôleries de la comédie italienne où les acteurs, avant d'entrer en scène, lisaient sur une pancarte accrochée dans les coulisses le canevas de leurs lazzis. Et cela dure tout autant qu'une petite pièce de nos boulevards: une vingtaine de jours, un mois. Nous avons vu toute une soirée débattre la vraisemblance d'un adultère en cab, avec des: Comment? que vous ne pourriez imaginer.--L'Anglais, qui aime à boire, va se coucher sur un verre de grog, et sur un résumé du chef baron de la plus impartiale salauderie.
Quelquefois la cour de justice du Trou à charbon évoque une cause politique réelle ou fictive; alors elle se met à être comme la face grotesque des haines anglaises. Tout Londres se rappelle le succès récent qu'obtint Nicholson avec son fameux procès: «Haynau et les ouvriers de la brasserie Barclay-Perkins.»
Licence singulière et sans précédent dans les mœurs d'un peuple! Parodie unique et surprenante! Le jury, et le juge, et l'accusé, et les témoins, et la défense, et l'accusation,--la Justice! abandonnés à tout l'humour d'un Swift de taverne, traduisant en libertines railleries l'amère parole de Shakspeare sur la jugeaillerie humaine: «L'homme, cet être vain et superbe, revêtu d'une autorité passagère, lui qui connaît le moins ce dont il est le plus certain, son existence fragile comme le verre, se plaît, comme un singe en fureur, à exercer les jeux de sa puérile et ridicule puissance à la face du ciel, et contriste les anges.» Et chez ce peuple religieux de sa loi, où les plus grands criminels baissent la tête sous la baguette du constable, cette farce quotidienne des assises anglaises! là, dans cette salle, un coquin de Rose-Mary-Lane que l'attorney enverra peut-être dans un mois à Botany-Bay, vient rire à cette répétition comique des vengeances sociales! Étrange comédie que cette comédie du Chief baron, où la Bible, et les balances, et le glaive sont chaque jour de l'année bafoués et traînés dans les éclats du rire! Étrange peuple où toute moquerie permise n'ôte rien au respect! où la caricature ne fait pas une rébellion! où, dans le fond d'une allée, au-dessus d'une bar à liqueurs, un homme peut, tous les soirs, toléré par la police anglaise, être l'Aristophane de la loi anglaise!
Nous ne voulons pas essayer une biographie de Benton Nicholson; c'est une célébrité que nous amenons sur le continent, et le public n'aime à entendre longuement parler que des gens qu'il connaît. Tout au plus, nous essayons quelques traits du Falstaff juge. «Les peintres, dit le vieil anecdotier, prennent la ressemblance de leurs portraits dans les yeux et les traits du visage où le naturel éclate plus sensiblement, et négligent le reste.» Ainsi faisons-nous, ne tentant qu'une animée silhouette et un buste rieur du Chief baron.
Nicholson a été rédacteur de quatre grands journaux; il a donné des articles au Times; il est l'auteur de Dombay et sa fille, roman dans la manière de Dickens. Après le succès de Gavarni in London, il a publié un journal périodique, sorte de Tintamarre anglais, intitulé Don Giovanni in London. Une chose que l'on ne sait guère, même en Angleterre, c'est que peu s'en est fallu que Nicholson ne fondât le Punch. Ce fut dans la chambre de Nicholson, alors prisonnier pour dettes, que fut discutée et résolue la venue au monde du drôlatique journal. M. A. Henning avait apporté le Charivari de Paris. Les questions matérielles du Charivari de Londres réglées, le bureau du journal fut ainsi composé: M. Nicholson, rédacteur; M. Landell, graveur; M. Last, imprimeur. Mais Nicholson ne put sortir de prison aussi vite qu'il le désirait, et MM. Last et Landell, privés du concours de Nicholson, appelèrent à la rédaction M. Gilbert Beckett, M. Henri Mayhew, M. Grattan, et M. Mark Lémon, qui fut le parrain du journal; et l'appela de ce bienheureux nom: Punch.
Nicholson commença son rôle sur une scène médiocre à la Tête de Garrick; mais il n'était alors qu'un juge d'occasion. Ce fut sous lord Melbourne que Nicholson fut élevé à la dignité de chef baron, et représenté dans une colossale peinture avec la robe d'hermine «de son feu regrettable confrère Jenterden». La première foi qu'il porta cette fameuse robe, il eut la visite de Jean Adolphus, le père du barreau anglais «qui joignait à l'esprit, à la sagesse, à la légale sagacité, le génie non encore vu de faire naître un scandale d'un scandale».
Depuis lors, sa réputation ne fit que grandir; il n'eut plus seulement des oisifs, ou de jeunes avocats venant apprendre «à cette mimique du Forum» la repartie vive et l'ironie improvisée, il eut des membres du parlement; que dis-je? il les fit jouer dans sa grave parade, et les fit s'asseoir comme jurés à son banc plaisant.
Ce fut un de ces jours-là sans doute que Nicholson, mis en verve par son public, prononça cette burlesquement sérieuse apologie de sa Mimic Court:
«Ce n'est pas, messieurs du jury, que je veuille médire du talent ou de la sagesse des cours inférieures, Courts of Chancery, Court of Queen's Bench Exchequer, Common-Pleas, Old-Bayley; non, messieurs, ils ont le génie, ils ont la science; mais, messieurs, il leur manque ce qui ne manque pas au savant conseil; il leur manque ce que nous avons: une bar au-dessous de la bar[4]. La bar du dessous donne l'inspiration, l'esprit, l'énergie à la bar du dessus. Messieurs du jury, croyez-vous que les arguments de sir William Follet perdraient de leur à-propos arrosés d'eau-chaude et de rhum? ou encore que les métaphores ingénieuses de L. Charles Phillips perdraient toute leur grâce pour tremper leurs lèvres à un verre de whiski? Songez encore, messieurs du jury, quel allégement ce serait à mon savant confrère Denman s'il pouvait seulement allumer un cigare et prendre un grog au gin. Messieurs du jury, la panacée des timidités, le coup de fouet de l'éloquence, le générateur de l'argument, le médecin de la raison, c'est un verre de champagne. Voltaire l'a dit:
[Note 4: ][(retour) ] Jeu de mots sur le mot bar, qui signifie comptoir de marchand de vin, et barre de la justice.
«L'homme devient éloquent sous l'influence des grandes passions ou des grands intérêts. Mon grand intérêt, c'est l'excitant; ma grande passion, c'est le verre de champagne; et je suis appuyé par ce philosophe dans mon opinion que l'homme parle et argumente mieux sous l'impression des excitants que lorsqu'une sage sobriété siége seule, en son chagrin, sur le trône de l'intelligence.»
Nicholson est un homme de sport; c'est un parieur distingué. Un rédacteur du London-News nous disait qu'il avait une façon particulière de juger les chevaux à l'oreille. Il se fait remplacer pendant la saison des courses, où à Epsom, à Ascot, à Hampton, escortée de sa tente monstre en toile, sa seigneurie fatigue une salade, coupe une tranche de rosbeef, remplit un verre d'ale, «offrant le premier exemple du premier juge qui ait jamais vendu du bœuf à une course de chevaux».
Nicholson a un petit lever. Les boxeurs, les maquignons, quelques acteurs viennent lui faire leur cour. La ruelle est le rendez-vous des nouvelles du Ring; c'est l'endroit de Londres où on sait le mieux et le plus tôt combien de rounds a donnés Harry-Broome.
Ses occupations sévères de chef baron ne l'empêchent pas de revenir quelquefois à la littérature. Le grave emperruqué met alors à son esprit «des bas couleur de rose». Une fable s'échappe de sa plume entre deux résumés de la taverne:
L'AMOUR ET LA MORT
«L'Amour et la Mort convinrent de voyager ensemble. La Discorde les surprit au milieu de leur sommeil et mêla leurs flèches. C'est ainsi que l'Amour, quand il se propose de frapper les jeunes d'une tendre passion, tue souvent, et que la Mort, quand elle lance sur les vieux la flèche fatale, allume un doux attachement.»
Ne dirait-on pas le goût d'une odelette d'Anacréon?--Nicholson dit plaisamment, à propos de ses œuvres rimées, «qu'il est le plus pesant barde d'Angleterre, un barde de 266 livres».
Mais, après sa fable, vite il remonte à son siége, il retourne à sa baronnie; il recommence, applaudi, sa farce étonnante. Il sait que toute sa gloire est dans sa toge risible, et il se résume ainsi lui-même dans l'autobiographie de sa main qu'il nous a envoyée: «Je vous livre ceci, non comme une sérieuse archive, mais comme un satirique souvenir, mon objet étant toujours d'exciter un rire dans mon auditoire par ma moqueuse grandeur.»
UNE PREMIÈRE AMOUREUSE[5]
La Haye, avril 1845
Me voici établie ici, ma chère mignonne. J'ai un très-joli appartement qui donne sur la place du Marché. Ma chambre à coucher est tendue en rose; j'ai des jardinières en bambou avec des tulipes qui coûtent très-cher, à ce qu'il paraît; la petite cage chinoise que nous avons achetée ensemble au Havre, et dedans des oiseaux bleus et rouges, sur ma fenêtre:--et vous savez mon nid par cœur. Les indigènes sont très-curieux de moi. J'arrose mes tulipes. Je ne vis pas beaucoup. C'est le mieux. Si vous étiez ici, chère belle, je crois vraiment que je ne regretterais rien de Paris.
[Note 5: ][(retour) ] Nous ne sommes guère qu'éditeurs des lettres qui suivent.
Dites à Élisa que je ne puis rien pour elle en ce moment; j'ai été assez malade; mon entretien ici est coûteux. En deux mots, je suis à sec. Qu'elle prenne patience. J'ai de fort belles robes, que je ne puis vendre puisqu'elles me sont nécessaires pour le théâtre; un bracelet qui ne me quitte jamais, et auquel je ne toucherais pas pour nourrir ma mère. Vous savez, chère amie, que ce n'est pas le cœur qui me manque; mais je suis au fond de ma bourse en ce moment, je vous assure. Que deviennent Edgar et Léon? Que devient Paris? Je n'ai rien à vous dire. Je vous écris absolument pour que vous me répondiez. Au revoir, ma chère Louise; je vous embrasse comme autrefois.
Mathilde.
Dijon, décembre 1846.
Enfin, ma chère Louise, une bonne et grande lettre de vous! J'en ai été toute surprise, et j'en suis toute réjouie. Votre lettre me rejoint à Dijon, où je compte passer l'hiver, attachée au théâtre, vous pensez bien. Il y a si longtemps que nous n'avons causé ensemble, et tant de fortunes diverses me sont arrivées depuis, que je pourrais facilement vous envoyer un in-octavo sur les impressions par moi éprouvées depuis huit mois. Qu'il vous suffise de savoir, pour le moment, que j'ai été heureuse à la Haye au delà de ce que je pourrais vous dire! que ce pays maussade, brumeux, sans soleil ni éclat, garde pourtant mes plus précieux souvenirs, mes plus chères ivresses; que je l'ai quitté désespérée, éperdue de chagrin, y laissant désormais tout l'amour et le vrai bonheur que je puis avoir en ce monde! Je vous expliquerai tout plus tard; j'ai voulu vous répondre immédiatement pour vous dire que je vous remercie d'avoir songé à moi, et que je suis aise de votre lettre et de vous avoir retrouvée.
Je suis contente que vous ayez rompu avec Théodore: un vilain nom d'abord! et puis il doit aimer comme son ami Edouard, qui prend ses maîtresses à proximité du café où il déjeune. Gustave fait-il toujours des vers? Le brave garçon! il est ennuyeux comme un album. Embrassez-le de ma part.--Camille est ruiné? Je le crois bien. Il faut avoir trop d'oncles pour hériter tous les ans. Je me rappelle quand nous avons été déjeuner au pavillon d'Henri IV, au sortir d'un bal de l'Opéra, et qu'il voulait allumer son cigare à un réverbère, vous souvenez-vous?
Que ne vous mettez-vous au théâtre? vous feriez merveille. C'est une vie animée, pleine de péripéties, de détails émouvants et grotesques, et de dîners de carton qui donnent à manger. Le théâtre ici manque de femmes; on n'exige ni talent ni habitude: de la grâce et de la beauté, voilà tout! Si vous le vouliez je vous y ferais entrer avec moi. Quelque chose, quelqu'un vous retient-il à Paris?--J'ai mille choses à vous dire; mais on m'attend chez un correspondant. Je vous quitte. Je vous embrasse.
Mathilde.
Dijon, janvier 1847.
Mon réengagement est signé d'hier. Je ne veux pas tarder, chère belle, à vous écrire cette bonne nouvelle, sachant toute la part que vous y prendrez. J'ai eu affaire à un directeur presque amoureux: c'est vous dire que j'ai tiré à moi la couverture. Comme je ne suis pas d'aujourd'hui au théâtre, et que je sais sur le bout du doigt tout le sous-entendu de ces messieurs, j'ai tout précisé. Je ne dois jouer que trois fois par semaine; et j'ai, de plus, un congé de quinze jours à prendre quand il me plaira. Vous concevez, ma mignonne, que j'attendrai un succès, et que le lendemain je me ferai racheter mes quinze jours ce que je voudrai.
Encore une fois, que ne vous mettez-vous au théâtre? Votre idée de Conservatoire est puérile: vous y entrerez très-difficilement; puis, ce que vous gagnerez vous permettra au plus d'acheter des bouquets de violettes. Le théâtre, à la bonne heure! Si vous avez quelque chance de faire fortune, c'est là, uniquement là. Vous savez que si vous avez du talent, cela sera un accessoire fort généreux de votre part, c'est la dernière chose qu'on vous demandera. Pourvu que vous ayez la jambe bien tournée et l'œil bien fendu, directeur et public seront satisfaits; or vous avez cela, et, en plus, une jolie voix, et vous êtes musicienne. Venez ici, je vous fais engager au théâtre. J'ai le directeur dans mon bas, ou peu s'en faut. Pour ce qui est de vos débuts, ne vous en faites pas un monstre d'avance. C'est une des nombreuses choses de la vie auxquelles il ne faut songer que le lendemain. L'habitude du public vous viendra peu à peu, ma chère, comme toutes les habitudes. Vous concevez bien que mes conseils et mes exhortations ne vous donneront pas du courage si vous n'en avez pas. Ceci, vous le sentez, est une condition toute physique. Mais, rassurez-vous; tout le monde est ému le premier jour; les débuts sont toujours pleins de troubles et d'émotions, et le public, je vous jure, le public de province surtout, ne songe pas à se formaliser de voir une jolie fille embarrassée d'être regardée et qui rougit sous son rouge. Mais vous ne voulez pas quitter Paris; vous tenez à votre Prosper. Passons.
Je vous envoie une lettre pour M. ***, rue...; vous lui direz qu'il vous fasse entrer au Vaudeville; il sera enchanté de vous recevoir. Puis il faut voir rue..., nº 9, je crois: en prenant par la rue Montmartre, c'est la sept ou huitième maison à droite; il y avait des portraits au daguerréotype à la porte. Vous demanderez M. ***. C'est un charmant garçon qui a été mon amant pendant deux ans. Il fait des pièces de théâtre. On l'a joué. Il m'a passionnément aimée; ceci sans fatuité. Je l'ai rendu un peu malheureux parfois, en sorte qu'il ne m'aura pas oubliée. Vous lui écrirez qu'il vienne chez vous prendre des nouvelles de Mathilde ***. Il viendra, c'est sûr. Songez au théâtre.
Mathilde.
Dijon, mars 1847.
De soir en soir, je remets depuis quinze jours, ma chère Louise, pour vous répondre une longue lettre bien bavarde et bien paresseuse en même temps, de ces causeries à bâtons rompus, à branches cassées, dans lesquelles l'esprit se pose sans durée et s'arrête sans choix. Depuis votre dernière lettre, j'ai été occupée d'une façon absolue, excessive. J'en ai été malade. On a été forcé de faire venir une seconde amoureuse pour me seconder. Chère petite, quelles fatigues le public nous paye en bravos! Vous ne sauriez croire à quel point le théâtre est un maître exigeant, capricieux; comme il vous envahit la vie! C'est un amant qui a bien besoin de faire plaisir quelque peu pour qu'on le supporte. Enfin j'attrape au vol une heure de liberté franche et de flânerie: je viens à vous. J'ai toujours été égoïste. Bah! c'est toujours quelque chose de bien choisir ses défauts et ses victimes.
Ma chère mignonne, votre lettre est triste et toute vibrante d'une foule d'inquiétudes non avouées, et que j'ai bien comprises. Malheureusement, je ne puis en cela vous venir en aide. Un seul argument peut vous toucher, et celui-là précisément me manque. Ne doutez pas de ma bonne volonté et de mes généreuses pensées à votre égard. Croyez à mon impuissance. Je viens de jouer ces jours-ci un rôle Jenny-Vertpré dans Madame Pinchon. J'ai été rappelée avec deux autres personnes. C'était la première fois, depuis la Haye, que je revenais ainsi glorieusement devant le public. Eh bien! aucune jouissance d'amour-propre ne m'a fait battre le cœur. Ce cœur, cet amour-propre sont si complétement usés que rien maintenant ne les active, ne les réveille. Quand je ne dédaigne pas, je suis indifférente. C'est que, voyez-vous, aucun résultat, de quelque nature que ce soit, ne vaut les peines, les fatigues, les emplois de force et de pensées qu'on a donnés pour l'obtenir, et ce qu'on a désiré est toujours au-dessus de ce qu'on possède. Aussi, bien pénétrée à présent de cette vérité, je ne cours fougueusement au-devant de rien ici-bas. Si j'ai à portée de ma main des choses désirables et qui tentent quelque partie sensuelle ou très-délicate de mon individu, je les prends sans impatience, je les consomme le plus vite possible afin d'être débarrassée de la fantaisie que j'en ai eue. Si, au contraire, ces choses sont éloignées et d'un abord difficile, je fouille mon souvenir, et j'y trouve des joies et des sensations comme il ne me sera jamais plus possible d'en éprouver, et qui cependant ne valaient pas mes rêves..... excepté une époque et un amour que je veux oublier!--Je ne fais plus de course à l'aventure. Je me suis assise en mon indifférence comme en une stalle commode pour voir la vie.
Je sais bien que tout ce que je vous dis là n'est guère pratique pour vous, ma chère belle. Vos illusions sont encore bleues comme des pervenches ouvertes le matin; vous faites un poëme intitulé: «Misère et Amour», et vous ne vous effrayez pas du dernier chapitre, qui est «Misère» seulement. Voyez, moi, j'ai été aimée, idolâtrée, pardonnée et gâtée comme Manon le fut à peine par Desgrieux. J'ai dormi sur des cœurs jeunes, forts et valeureux qui ne battaient que pour moi, sur des poitrines qui bondissaient d'ivresse et d'amour au toucher de ma main, dans des bras qui étaient toujours amoureux pour m'enlacer, toujours levés et tendus pour me soutenir, toujours prêts à me défendre; si ma bouche ne s'est pas usée sous les baisers délirants qu'elle a reçus, c'est que Dieu l'avait créée sans doute pour cela. Pendant cinq ans, cette vie fêtée, choyée, enveloppée de mailles brillantes, de dentelles, de velours, inondée de parfums et de soleil, cette vie a duré sans relâche; puis, un beau jour, je me suis trouvée seule, toute seule! Mes oiseaux, qui gazouillaient si bien et si passionnément dans les rideaux transparents de mon alcôve, se sont envolés l'un après l'autre, me laissant beaucoup de souvenirs--et autant de dettes..... Tous ces hommes qui m'avaient sincèrement aimée, qui avaient animé près de moi leur triomphante jeunesse, qui avaient bu à mes lèvres les ivresses généreuses de la force, de la liberté, du plaisir réunis, cédaient à la froide et implacable logique de la vie, à l'inexorable cours des événements rationnels. Celui-ci s'est marié. Celui-là s'est rangé. On a fait un préfet de l'un. L'autre, un adorable et séduisant garçon s'il en fut, élève des bestiaux maintenant, je ne sais où. Enfin chacun poursuivait son ambition, sa chimère, son intérêt; laissant derrière eux, et presque sans regret, les ingrats! le nid chaud, parfumé et joyeux de leurs vraies, de leurs heureuses, de leurs indépendantes amours!..... Et moi, que m'est-il resté de tout cela? Un cœur usé, vieilli par ces abandons et ces désenchantements successifs; l'impuissance d'aimer; une vie incertaine, jetée au hasard de la faim et de la maladie! Rien dans mon existence, plus rien dans mon cœur: voilà le résultat des plus belles et plus heureuses amours qu'il ait été possible d'avoir en ce monde. Si cet exemple vous sert, tant mieux! Mais j'en doute. Si vous suiviez un bon conseil, vous quitteriez votre Paris, votre Prosper, et prendriez un engagement pour la province. Vous vous y formeriez à la scène. Vos études seraient bonnes, parce qu'elles pourraient être suivies. Au bout de deux ou trois ans, vous auriez peut-être du talent, et à coup sûr une routine aisée, suffisante. Vous retourneriez à Paris dans de bonnes conditions, et votre existence matérielle serait au moins assurée.
Mathilde.
Dijon, septembre 1847.
Chère bien-aimée, avez-vous cru que je vous abandonnais? Non, n'est-ce pas? Notre liaison n'est pas une de ces liaisons ordinaires qu'un silence fait défiantes. Vous me connaissez assez pour ne pas entrer en doute sur mon compte pour une paresse de plume. C'est sur l'intelligence de votre cœur que je compte pour ne pas me condamner sur les apparences, et pour croire que, malgré mon silence inqualifiable, je vous aime toujours, et que vous êtes toujours tout près de toutes mes pensées. Trop de charmants souvenirs lient mon souvenir au vôtre pour que je puisse oublier.
Si donc aucun message de moi n'a volé vers vous, accusez-en, chère petite, ces mille accablements de l'esprit découragé, ces riens qui se définissent difficilement, qui vous taquinent la pensée et la vie, ces ennuis de toute sorte qui, malgré leur vulgarité et leur insuffisance, ramènent à eux des facultés portées vers un point plus élevé et plus sympathique, en les isolant forcément de leur centre choisi. D'abord j'ai été accablée de répétitions et de lectures. Puis j'ai eu, non un amour, mais une liaison très-mouvementée,--comme disent MM. les romantiques: un père prudent, qui s'est jeté entre son fils éperdu et fou de passion, dont l'âme et la vie étaient fatalement livrées à cette sirène dangereuse que je suis, disent MM. les Dijonnais, et qui l'a arraché aux séductions bien émoussées, hélas! de votre désenchantée Mathilde. Cet incident m'a pris du temps et quelques préoccupations. Ce jeune homme, le seul qui vaille la peine qu'on s'occupe un peu de lui dans tout le département, a été malade de chagrin; mais il a engagé à sa famille sa parole d'honneur que tout était à jamais fini entre nous; et malgré tout, il tient sa parole! C'est beau!... mais j'enrage! Le malheureux est chaque soir au théâtre. Si je suis en scène, il me mange des yeux; quand je suis dans ma loge, il rôde autour comme autour d'une chandelle un papillon. Les jeunes gens de Dijon, une sotte et cancanière engeance! sont vivement émus, et suivent avec une fièvre de curiosité les phases de ce petit roman provincial; il y a des paris d'engagés. Au milieu de cette effervescence, je suis d'un calme splendide, en apparence; car au fond je suis animée d'une colère assez colorée envers le père; et j'ai pour le fils un âpre regret, fruit de l'amour-propre et de l'entêtement. Avouez qu'il est difficile de se disséquer avec une meilleure grâce.
Et vous, cher ange, que devenez-vous? Comment menez-vous ces bienheureux drôles qui ont le droit de vous aimer et l'adresse de vous le prouver? Quelle génération éclopée et infime! Ces petits jeunes gens-là ont l'air de sortir de nourrice. Quel rien, et quelle fatuité! Ils sont poussifs comme des danseuses, et bêtes comme des écuyers. Ils n'ont que deux talents: celui de s'essuyer les lèvres, comme s'ils venaient de boire du madère, celui de marcher comme s'ils venaient de monter à cheval. Ah! les amusants petits bonshommes, avec leurs vices à bon marché, leurs ostentations, leur manque d'esprit, leur manque d'argent, apitoyant tout le monde,--et nous-mêmes,--des efforts qu'ils se donnent à paraître riches; commanditant à plusieurs les caprices d'une femme; subsistant de petites caresses et de grosses lâchetés! Amoureux de papier mâché, gris d'un doigt de vin, sur les dents d'une nuit blanche, fatigués, usés, blasés, finis! Ils se mettent à trois pour parier un louis sur un cheval qui appartient à un de leurs amis; ils fument leur cigare à la portière quand ils sont en coupé de louage, et on les rencontre au bal masqué avec leur papa!
Au revoir, ma belle mignonne. Je baise vos beaux yeux qui, je l'espère, ne m'envoient pas de grands vilains regards de courroux. Ah! si j'étais là-bas, je ne m'inquiéterais guère; mais de si loin, on a si peu de moyens de conviction!
Au revoir et mille baisers.
Mathilde.
Marseille, décembre 1847.
Vous ririez bien de me voir vous écrire, ma chère Louise, sur un coin de toilette, tout encombrée de pommades et de peignes à bandeaux. Je vous écris de ma loge pendant un acte où je ne parais pas; mon encrier est tout près de mon rouge végétal; j'ai pour tabouret un carton à chapeau. Mon habilleuse dort ou à peu près. J'ai encore une demi-heure avant d'entendre la sonnette au foyer. Causons.
Dimanche prochain, le public de Marseille va être appelé à décider du renvoi ou de l'admission des artistes. La soirée sera, dit-on, des plus orageuses.--Comme dans beaucoup de villes de province soucieuses de ressembler à Paris, se montrer fantasque et irraisonnable est une preuve de haut goût et d'exigences motivées. Puis les jeunes gens et les officiers, toujours peu alliés, jugent la femme bien plus que l'actrice, et profitent souvent du tumulte et des discussions théâtrales pour vider des querelles de rivalité ou d'amour. Quant à moi, j'ai ici une réputation d'esprit qui me nuit auprès des négociants, seuls individus qui par leur position financière soient acceptables. Je suis pour eux un charme dangereux, une attraction malfaisante, un feu follet séduisant, mais qu'il faut bien se garder de suivre, car il vous entraînerait sur des routes pleines d'abîmes. Le soir, sur le quai, tous ces honnêtes richards du négoce, qui guettent leurs arrivages de coton et d'indigo, se pressent autour de moi, me regardent et m'écoutent; les plus osés me suivent jusqu'à ma porte, mais ils s'arrêtent à l'antre de la louve!--J'ai à la tête de mon parti un officier de marine dont vous seriez amoureuse, j'en suis sûre: un bon et brave garçon, gai et crâne, ami de mes amis, qui m'aime comme un niais, c'est-à-dire sérieusement et qui va se faire quelque affaire fâcheuse dimanche, j'en ai peur. Déjà hier, j'avais deux rôles pour ma soirée, et on avait dit dans la ville que quelques jeunes gens devaient commencer les hostilités contre les artistes. Mon officier s'en va, en grande tenue, l'épée au côté, se planter au milieu du parquet, deux de ses amis un peu plus loin pour le soutenir. Là, avant le lever du rideau, il fait grand tapage, et jure par tous les saints du paradis que le premier qui sifflera la perle du théâtre, madame Mathilde, sera souffleté par lui. Aussi ai-je été bien accueillie à mon entrée en scène. Il est vrai que mes costumes m'ont été envoyés par Babin, et qu'hier précisément j'avais de très-belles toilettes. Enfin nous verrons la décision de dimanche. Mon cœur est toujours le même, rempli du souvenir d'Alphonse, inaccessible à tout amour nouveau! Je n'ai pas encore d'amant et n'en prendrai que par intérêt: c'est ignoble! mais c'est ainsi!
Et vous, chère enfant, quelle nouvelle de bourse ou de cœur? Avez-vous trouvé un filon? Croyez-moi, presque tous les hommes n'ont bien réellement qu'une valeur d'utilité. Êtes-vous toujours aussi remplie d'Octave? Celui-là est au moins un loyal et excellent cœur; et il offre à l'amour des circonstances atténuantes.
Envoyez-moi quelques notes de l'archet éblouissant de Musard. Cela me rappellera des jours de joyeuses folies, et d'ardentes fêtes, et de radieuses jouissances, jours que je ne regrette pas d'avoir vécu, que je ne regrette pas de ne plus vivre.--Mon entrée arrive.
Adieu, aimez-moi.
Mathilde.
Marseille, décembre 1847.
Je ne veux pas manquer à votre découragement, ma pauvre chère amie. Si vous étiez heureuse, gaie, je serais moins empressée. Mais vous êtes triste, accablée de soucis, je me dois donc à vous.
Hélas! je comprends votre situation, je la sais d'expérience, dans chacune de ses phases, dans la plus mystérieuse de ses douleurs! Moi aussi j'ai passé par là! moi aussi j'ai supporté les gênes journalières, les privations silencieuses, les anxiétés résignées, les inquiétudes du lendemain, pour garder un amour en lequel ma folie avait foi, et qui empruntait surtout à mon imagination et à mes propres délires ses attraits les plus séduisants, ses formes les plus charmantes! L'amour m'a quittée et la misère m'est restée. Ceci m'a été une déception profitable; car j'ai compris l'égoïsme des hommes ou leur insuffisance. On ne me reprendra plus aujourd'hui à avoir des transports d'ivresse dans une mansarde, à préférer une étoile à un diamant! à porter des robes d'indienne vertueuses, à négliger d'avoir des bas de soie!--Bien entendu que je ne parle pas d'Alphonse: son amour a été ma seule réalité vraiment enivrante, vraiment sincère et divine, sans désenchantement, sans rien qui soit venu faire réfléchir mon esprit ni glacer ma tendresse! Toute femme, quelque dépravée qu'elle soit devenue, porte en elle, dans un sanctuaire réservé, un nom, un souvenir, une rêverie, une croyance! Choses saintes et bénies qu'elle garde en elle, comme des perles au fond des vagues! qu'elle préserve des souillures et des atteintes honteuses de sa vie vagabonde et maudite! vers lesquelles elle se retourne aux heures du recueillement et de la pensée régénérée, et qui sont la religion de son esprit sans foi ni respect!--Alphonse est tout cela pour moi. Il est à part de ma vie, de mes froids raisonnements, de mes implacables dédains pour tout ce qui tient aux amours et aux amants.--Ceci posé, revenons à vous.
Je vous porte, chère enfant, un intérêt sympathique; je voudrais vous le prouver d'une victorieuse façon. Mais l'impuissance est là.
Devant la passion, l'esprit le plus clairvoyant n'a aucun succès. Je ne veux pas ergoter avec vous comme un pédagogue et chercher à vous extirper la folie amoureuse qui envahit aujourd'hui tout votre être; je n'y réussirais pas, je le sais d'avance; à quoi bon alors? Seul, le temps guérit d'aimer. Mais il nous est donné de souffrir, de souffrir longtemps avant de guérir. Les illusions tombent une à une, et si lentement qu'on est bien vieille quand le cœur en est vide. C'est un débarras qui ne se fait pas tout d'un coup. Mais le mieux, croyez-moi, se fait tous les jours. Tous les jours, sans que vous vous en doutiez, vous venez à moi.
Et l'on a beau faire, il y a toujours des choses qui reviennent!--Je ne sais l'autre jour, dans quel méchant vaudeville où je jouais, il y avait un couplet sur cet air triste qu'il aimait tant et qu'il chantait à ses heures de gaieté. Je me mis à me ressouvenir... Nous étions tous les deux dans une brasserie, aux portes de la Haye,--un petit jardin planté d'acacias; mes genoux touchaient ses genoux: rien ne nous venait aux lèvres à nous dire... Il m'a cueilli en route un gros bouquet de toutes sortes de vilaines fleurs; et j'étais à bout de bras de les porter.--La nuit venue, nous voulûmes revenir à travers champs. Il y avait de petits fossés avec de l'eau. Il me donnait la main pour sauter; à chaque fossé, c'était une histoire! Je mouillais mes bottines; et lui, riait.
Mais au nom de notre amitié, ne parlez jamais à Amédée de la confidence que je vous ai faite. S'il vous en parle, bien! mais ne prenez pas l'initiative. Alphonse est marié à présent; je ne veux pas que son ami me croie capable de le compromettre, en mettant son nom en villanelle, et l'histoire de nos amours en rondes que je chanterais à tue-tête sur les chemins.--Je compte sur vous.
Mathilde.
Marseille, décembre 1847.
Aussitôt cette lettre reçue, ma belle amie, vous irez chez Bethmont, au coin de la rue Louis-le-Grand, et vous lui demanderez pourquoi il ne m'a pas envoyé mes bas rouges. Il me les faut absolument d'ici à mercredi.
Je vous écris toute triste. Mon officier de marine a été tué avant-hier par un jeune homme de la ville. Cela a eu du retentissement, de sorte qu'on me regarde un peu ici comme un phénomène.
Je vous recommande mes bas. J'en ai absolument besoin pour la semaine prochaine. Je ne comprends rien à ce retard. Le messager était payé.
Toute à vous.
Mathilde.
Marseille, janvier 1848.
Que voulez-vous, ma bien chère Louise! la vie est une chose railleuse et hostile qu'il faut énormément de dépravation pour braver, ou une force de dédain philosophique plus énorme encore pour dominer. Les intelligences fortes et arrogantes y succombent souvent; comment nous, pauvres femmes, avec nos esprits délicats et frissonnants, nos cœurs peureux et faibles, pourrions-nous trouver la lutte victorieuse, la vaillance persévérante, la résignation pleine de grandeur et de courage?
Vraiment, vos ennuis sont une injustice de la Providence, un manque de goût du hasard; et si j'étais à leur place, vous n'auriez qu'à envier un peu de noir à votre ciel pour en changer l'azur éternel. Par malheur je ne suis ni la Providence ni le hasard; et je ne puis que vous prêcher une théorie peu élevée. Ce n'est pas la théorie de la conscience haute et fière, qui ne trouvant pas d'issue ici-bas transporte plus haut ses valeurs méconnues et ses blessures sans récompenses; c'est tout prosaïquement de l'épicurisme d'œuvres, et de l'étourdissement moral.
Pour moi, je ne m'étourdis plus. A force de s'être soûlée à toutes les coupes des rêves et des erreurs de la vie, mon imagination a une si forte tête qu'elle ne peut plus se griser; et quant à mes sens... vous savez le respectueux silence que je garde aux morts...
Que vous dire! Tenir tête à l'orage, c'est de la folie présomptueuse; se laisser aller au courant, c'est de la lâcheté. Que faire alors?--Allez, ma pauvre enfant, comme les condamnés qui, en faveur de leur arrêt impitoyable, trouvent partout autour d'eux l'accomplissement matériel de leurs funèbres et derniers désirs, nous qui sommes condamnées, de par les préjugés du monde, à un différent supplice, demandons aussi à la vie notre poulet et notre vin de Bordeaux.
Votre chambre est prête. Je vous attends.
Votre amie.
Mathilde.
CALINOT[6]
Pauvre innocente vie que cette vie de Calinot, qui semble écrite tout entière pour une parade des Funambules; écoulée doucement sans peur, sans reproche, sans haine, sans remords, sans regrets; innocente comme une parade où Pierrot,--Pierrot le mime, Pierrot le muet,--où Pierrot parlerait!
[Note 6: ][(retour) ] Calinot, à l'heure présente, est une figure très-populaire. Théodore Barrière en a fait une pièce, et chaque jour le petit journal augmente d'une naïveté nouvelle le chapitre des naïvetés de ce petit-fils de Lapalisse. Mais en 1852, lorsque nous avons pour la première fois biographié Calinot, ce n'était encore qu'une légende flottante dans la blague des ateliers.
C'est une parade, si bien une parade, que, lorsque Camille, le metteur en scène, le souffleur de toutes ces naïvetés, n'est plus là pour lui donner la réplique, l'histoire et la légende prêtent toujours à Calinot pour partners de ses janotades deux autres drolatiques. Vous savez ce seigneur de la légende allemande entre deux chevaliers qui chevauchent à côté de lui, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche? Eh bien! comme le seigneur allemand Calinot chevauchait entre deux chevaliers: V... et L...--V..., c'était la phrase française en habit de marquis;--L..., c'était une mémoire qui toujours restait court, qui sans cesse buttait contre le mot propre, qui jamais ne le trouvait. C'est V... qui disait: «Il me semble que le crépuscule s'annonce, je vais mettre mon peplum; et encore, après avoir chaviré: «Je jure Dieu de ne plus mettre le pied dans cette caravelle!» C'est L... qui annonçait au piquet: «J'ai une tierce... en ce que tu sais bien, une quinte en ce que tu m'as dit, et un quatorze... en ce que tu viens de me dire.» Et ainsi il croissait, le bon Calinot, en grâces et en joyeux devis, entre ce lexique des Précieuses ridicules et cet incurable oublieur, entre ce purisme et cette paralysie!
Parades!--races perdues! ô vieux pitres! tout ce cortége de Momus populaire, les rires larges et les grosses bêtises, les paternelles niaiseries! Pantalons et Cassandres, vieux faiseurs de gaieté qu'on ressuscitait tout à l'heure,--ô Lapalisse! aïeul des naïvetés,--je vous le dis: Bobèche revivait en cet homme.
Et l'atelier, qui s'ennuyait de Jocrisse, s'est mis à compiler l'enchiridion de Calinot, avec un culte de philologue, et l'a augmenté, et l'a enrichi, et l'a pourléché, et s'est mis à déclamer ainsi ornée, cette rapsodie du théâtre de la Foire, pour faire suite à celle que chantait Dancourt en sortant du cabaret de la Cornemuse, en sorte que les écouteurs ont fini par être aussi incrédules à l'endroit de l'existence de Calinot qu'à l'endroit de l'archevêque Turpin.
Et pourtant il a si bien vécu, ce mortel désopilant,--qu'un jour il est mort--du choléra.
L'existence de Calinot a toutes sortes de tableaux: Calinot restaurateur,--Calinot logeur,--Calinot commis,--Calinot garde national. S'il fut tout cela, nul ne l'a jamais bien su. Le savait-il lui même? Il était de si bonne composition et faisait si peu de résistance à laisser mettre la main à ses souvenirs à y laisser ajouter!--Un beau jour, Camille lui persuada qu'il avait été marin; et, depuis ce jour-là, Calinot se rappelait tout au moins une fois par mois ses impressions de la Tremblante.
Un grand corps monté sur des jambes d'échassier; là-dessus, une tête blonde, chauve, inculte; de la barbe; les yeux bonasses; la tête ballant en avant; dans la pose, quelque chose comme le profil d'une canne à bec de corbin; une voix pleine d'embarras, obstruée de bredouillements, notée tout au long de notes innotables;--c'est ainsi fait qu'il a traversé la vie avec des vêtements trop larges sur son corps maigre, faisant rire tout le monde, et s'amusant de voir rire tout le monde.
Les tréteaux du Pont-Neuf ont eu leurs sténographes; pourquoi laisserait-on perdre ce monument de la bêtise française?
A côté de cette épopée de cynisme, toute sanglante, de cet «Allons-y gaiement!» de l'Abbaye de Monte-à-regret,--Jean Hiroux,--Calinot a sa place: c'est un lever de rideau avant la grande pièce.
Enfant, Calinot, en revenant de l'école, se bat avec un camarade, et attrape une grande écorchure au front. Au dîner, son père lui dit: Qu'est-ce que tu as là?--Papa, j'ai rien.--Mais si, tu as quelque chose.--Je me suis mordu au front!--Imbécile! est-ce qu'on se mord au front?--Tiens! je suis monté sur une chaise.
*
* *
Moi, j'aime bien mieux la lune que le soleil. Le soleil, à quoi ça sert? Il vient quand il fait jour, ce feignant-là! Au lieu que la lune, ça sert à quelque chose: ça éclaire.
Camille.--Veux-tu me mesurer ce tableau?
Calinot.--Avec quoi?
*
* *
Camille.--Prends le mètre, il est sur la table.
Calinot, mesurant:--Un mètre... heu... heu...
Camille.--Eh bien! combien a-t-il?
Calinot.--J'sais pas: le mètre n'est pas assez long.
Camille.--Prends garde à ta pie, voilà le chat.
Calinot.--Laisse donc! une pie, ça vit cent ans!
*
* *
«Monsieur,
«Envoyez-moi les deux Boissieu que je vous ai demandés.....» Ici le marchand de tableaux meurt. Calinot finit la lettre: «Je vous écris le reste par la main de Calinot, mon premier commis, vu que je viens de mourir d'une attaque d'apoplexie.»
*
* *
Camille.--Que tu es bête!
Calinot.--C'est pas malin si je suis bête, on m'a changé en nourrice!
*
* *
Calinot voit un moineau dans le jardin de Camille; il l'ajuste. Il n'était pas bien pour le tirer; il remonte l'escalier à pas de loup; il ouvre bien doucement la porte de Camille, bien doucement la fenêtre de Camille qui dormait.--Pan!
Camille, se réveillant en sursaut.--Hé?..... hein? quoi?
Calinot.--Tiens! j'avais tiré tout doucement.
*
* *
«Moi, d'abord, je n'aime pas les lâchetés. Quand j'écris une lettre anonyme, je la signe toujours.»
*
* *
A M. le maître d'hôtel du Cheval blanc, à Rouen (Seine-Inférieure).
«Monsieur,
»Je vous prie de me renvoyer mon couteau-poignard que j'ai oublié sous mon traversin dans la chambre nº 23.
»Votre dévoué,
»Calinot.»
En cachetant la lettre, Calinot retrouve son couteau-poignard.
«Post-scriptum.--Ne vous donnez pas la peine de chercher mon couteau-poignard; je l'ai retrouvé.»
Camille.--Tu es bête!... puisque tu l'as retrouvé...
Calinot.--C'est trop fort! Tu veux donc que cet homme s'échine à chercher mon couteau-poignard?
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* *
«Sont-ils bêtes ces gens qui donnent une lettre à un commissionnaire! ils se figurent qu'il la porte; il ne la porte jamais. Moi, quand je veux être sûr, je vais toujours avec le commissionnaire.»
*
* *
On proposait un parti à Calinot:
--Que diable veux-tu que je l'épouse, elle a le double de mon âge.
Camille.--Qu'est-ce que ça te fait?
Calinot.--Songe donc! quand j'aurai cinquante ans, elle sera centenaire.
*
* *
Camille.--Tâche donc de me rapporter des allumettes qui aillent.
Calinot remonte avec des allumettes.
Camille.--Cré mâtin! elles ne vont pas tes allumettes!
Calinot.--C'est bien drôle, ça; je les ai toutes essayées!
*
* *
Calinot, logeur.--Oh! monsieur, à tous les prix: dix, quinze, vingt-cinq. Voyez: la chambre est bien; c'est propre; il y a des rideaux, une table de nuit...
--Qu'est-ce que c'est que ça?
--C'est une truelle.
--Et ça?
--Du plâtre et du verre pilé.
--Tiens! pourquoi donc?
--C'est très-commode. Figurez-vous, monsieur, que la maison est infestée de rats. Quand vous en voyez un, vous sautez sur la truelle et vous bouchez le trou. Dans les chambres à quinze francs, ils vous mangeraient le nez: on vous donne un masque en verre.
*
* *
Dans son jardin de Romainville, Calinot avait un tas de gravois.
Camille.--Fais un trou, tu mettras ça dedans.
Calinot n'avait plus de gravois, mais il avait un tas de terre. «C'est que je ne l'ai pas fait assez grand!»
*
* *
Calinot disait: «Napoléon!... un ambitieux! S'il était resté capitaine d'artillerie et mari de Joséphine, il administrerait encore la France!»
*
* *
Calinot, capitaine instructeur: «Eh! là-bas, qu'est-ce qui lève les deux jambes?»
*
* *
Calinot, aux journées de juin: «Si je fais arriver mes hommes tous de front, les malheureux, ils vont tous être mitraillés!... Si je faisais tête de colonne à droite, tête de colonne à gauche?--» Il commande: «Tour droite! tour gauche!» Tout le monde fait tour complet. Une fusillade terrible part de la barricade. La compagnie de Calinot est criblée. Le général arrive bride abattue: «Imbécile! vous faites tuer tous vos hommes!--Ah! taisez-vous donc! ça fait bien moins de mal que dans la poitrine!»
*
* *
Calinot était à deviner un rébus du Charivari dans un café.--Le gazier sonne pour prévenir qu'il va éteindre. Au bout de cinq minutes, Calinot, toujours à son rébus, dit: Eh ben! a-t-il éteint, cet imbécile?
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* *
Calinot.--Je viens de rendre service à un vieux camarade de la Tremblante. Ce pauvre diable! il n'avait pas mangé depuis deux jours. Je l'ai fait entrer dans une allée, je lui ai donné mes bottes.
Camille.--Et toi, comment t'es-tu en allé?
Calinot.--Ah! tu demandes toujours des explications.
*
* *
Camille.--Mon escalier est noir comme le diable. Prends ce bout de bougie.
Calinot, au bas de l'escalier.--Les artistes sont si pauvres! Il en reste encore un grand bout.--Calinot remonte la bougie.
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* *
Calinot au Salon.--Ducornet... né sans bras... Qu'éque ça fait, s'il a des mains?
Camille.--Eh bien! tu ne viens pas à l'enterrement de mademoiselle Mars? tous les artistes y seront.
Calinot.--Je ne vais à l'enterrement des gens que quand ils viennent au mien.
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* *
Camille donne à Calinot une canne avec une très-belle pomme de Saxe. La canne est trop grande pour Calinot.--Calinot la rogne de la pomme.
Camille.--Pourquoi ne l'as-tu pas rognée du bas?
Calinot.--C'était en haut qu'elle me gênait.
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* *
Calinot malade, se plaignant de la sonnerie des cloches, qui lui brise la tête:--Pourquoi qu'on n'a pas mis de la paille dans la rue?
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* *
Calinot, mourant du choléra.--Je meurs comme le Christ, à quarante-trois ans.
Camille.--Tu te trompes, mon ami, il est mort à trente-trois ans.
Calinot.--Eh ben! il est mort dix ans trop tôt.