UN VISIONNAIRE
--Des contes à mourir de peur! dit Madame ***.
--Madame,--répondit Frantz avec un sourire,--il faut bien s'amuser à quelque chose, à la campagne.
--Et vous laissez refroidir votre thé?--lui dit Édouard.
--Madame, c'est une autre histoire que je veux vous conter. Cassio Burroughs était le plus beau garçon de Londres. Ajoutez qu'il était bretteur. Il eût tué tout le monde, si tout le monde avait voulu se battre en duel avec lui.--En sorte qu'il avait pour maîtresse une grande dame, une Italienne. Comme elle était à son lit de mort, elle lui fit jurer de ne jamais dire ce qu'il y avait eu entre elle et lui. Cassio pleura. La femme mourut. Un soir à la taverne,--Cassio buvait, madame,--Cassio but et parla. Depuis lors, à toutes ses orgies, à côté de lui vint s'asseoir la belle Italienne. Le matin de son dernier duel, l'Italienne vint le prendre par la main et le conduisit jusqu'au terrain.
--Ah! le beau drame!--fit Hector.
--Je ne l'ai pas fait.--Et Frantz s'inclina froidement.
--Voulez-vous encore une tasse, ma luguore Schéhérazade?--Et madame *** s'apprêtait à servir Frantz.
--Mille remercîments.
--Et vous croyez aux apparitions?
--Si j'y crois?.... Madame, si j'y croyais, je serais fou.
--Et vous ne l'êtes pas?--dit Hector en riant.
--Je n'en sais rien, monsieur.--Ah! madame, il y a peut-être un monde que nos yeux ne voient pas, et que nos oreilles n'entendent pas.--Blake, qu'on nommait le Voyant, causait avec Michel-Ange, dînait avec Moïse, soupait avec Sémiramis. Il vous disait: «Vous n'avez pas rencontré Marc-Antoine? il sort d'ici.»--Ou bien encore: «Ah! voilà Richard III. Ne faites pas de bruit, il pose.» Et il prenait ses crayons,--car c'était un artiste,--et il dessinait, devant vous le Richard III.
--Eh bien oui!--dit Amédée en remuant le fond de sa tasse de thé avec la petite cuiller de vermeil, et en la reposant sur la table de bois peinte en vert,--une hallucination! Maintenant, l'hallucination est-elle, comme a dit un médecin aliéniste, une image, une idée, reproduite par la mémoire, associée par l'imagination, et personnifiée par l'habitude?...
--Monsieur Amédée, vous parlez comme un livre allemand!--dit madame ***.
--Et que ferez-vous, en ce cas, de Ben Johnson,--reprit Frantz,--qui passait certaines nuits à regarder son gros orteil, autour duquel il voyait des Tartares, des Turcs, des catholiques monter et se battre? Allez, messieurs, le cerveau de l'homme,--la nature psychique, comme ils disent,--ils ont beau y mettre le scalpel, ils le pèsent comme un paquet! ils ne sauront pas encore demain ce qu'il y a dedans.--Oui! expliquer l'hallucination, rêve les yeux ouverts, quand vous m'aurez expliqué le rêve, l'hallucination les yeux fermés!--Cet homme voit dans ses appartements des personnes inconnues, aux visages pâles, aller et venir. Celle-là, une femme aveugle, dit le matin à sa bonne: «Ouvrez la porte toute grande! Que tous ces messieurs et toutes ces dames s'en aillent!» Et il n'y a personne chez elle. Pour un autre, ce sont des personnages habillés en vert qui dansent dans sa chambre;--et les exemples les plus extravagants et les plus divers de cette détente de l'attention,--encore une définition!--de cette fascination de l'organe visuel, de ce degré morbifique de la sensibilité! Et le libraire de Berlin, Nicolaï! Celui-là, qui boit, a les diables bleus.--Et vous savez, madame, l'histoire des visions de ce magistrat anglais? Il vit d'abord un chat, puis c'était un huissier de cour avec la bourse et l'épée, une veste brodée, le chapeau sous le bras; puis enfin ce fut un squelette, caché dans les rideaux de son lit, et regardant par-dessus l'épaule de son médecin!--Mais pardon, je bavarde....
--Et mon album attend,--dit madame *** en le lui tendant à une page blanche...
Frantz se mit à écrire.
Et je ne sais pourquoi tout le monde se tut, écoutant la plume de fer grincer à chaque grain de papier.
La porte, tapissée de roseaux, s'était entrebâillée par hasard. Les deux bougies vacillaient dans le pavillon rustique où se tenaient madame *** et ses invités, auprès des tasses de thé, le dos appuyé contre le mur de mousse. Au dehors, par la fenêtre encaissée entre des troncs d'arbres non écorcés, on voyait la nuit, et la lune qui donnait à la pelouse, margée de grands arbres tout noirs, l'aspect d'une nappe blanche. Quelques petites rigoles qui descendaient à la rivière dans des conduites de bois faisaient dans le lointain de petits bruits douteux. Il y avait de brusques remuements de feuilles dans l'allée de tilleuls qui boulait l'eau. La lueur agitée des deux bougies coulait, par la porte entr'ouverte, sur l'allée sablée, et mettait, se perdant, sur quelques bouleaux des futaies, des apparences fantasques. Tout au fond, dans le parc, on entendait par instant un renard qui vagissait comme un petit enfant.
--Voici, madame.--Frantz lut:
--Le petit tambour était joli; il était joli comme un cœur avec ses cheveux blonds et son uniforme rouge.
Sa mère est à Newcastle, elle fait des aiguilles; et son père est mort, comme un homme, à la bataille.
Il a l'œil éveillé et le cœur qui sautille, le petit tambour. Les jeunes filles le regardent et lui les regarde aussi; et puis, il suit son chemin, car il faut qu'il arrive avant le soir à son régiment, avant qu'il ne fasse noir comme l'encre.
Jarvis est grand, Jarvis est fort. Il a la joue fendue. Il dit au petit tambour: «Nous ferons route ensemble. Tu es petit, je te protégerai. Les corbeaux dorment, et il n'y a personne, ni un homme, ni une femme, ni une petite fille, personne sur la route.»
Jarvis a un petit couteau dans sa poche. Ils passent dans le bois.--«Monsieur, dit le petit tambour,--la route est là; pourquoi allons-nous dans le sentier? Serrez votre petit couteau.»
Le petit tambour était joli; il était joli comme un cœur, avec ses cheveux blonds et son uniforme rouge.
A Newcastle, on a rapporté le petit tambour. Il a du sang rouge dans ses cheveux et sur son uniforme rouge.--Il ne battra plus, madame, votre enfant; madame, il ne battra plus en tête du régiment.
Jarvis se lava les mains.--Il est allé à Portsmouth. Il a vu un navire qui se balançait comme une demoiselle prête à danser. Il est parti bien loin sur la mer.
Il fait nuit sur le pont comme dans la cale. Il fait nuit dessous et dessus. Jarvis dit au marin de quart: «John, les pavés se remuent et courent après moi.»--John dit: «Ne prends plus de gin.»
«John, les pavés se détachent, vois, vois-tu? Ils courent après moi. Tu sais, le petit tambour, le petit tambour si joli avec son uniforme rouge?--John dit: «Va trouver le médecin.»
--«Non, non, je n'irai pas trouver le médecin. Cet enfant qui nous suit de si près, le petit garçon sanglant,--les pavés courent,--vois-tu comme il se traîne sur les cailloux? Le voilà!»
Et Jarvis se met à courir. Il tombe par-dessus le bastingage. Il remonte sur la vague, il crie: «God by! le petit tambour!»--C'est tout.
--Est-ce qu'elle est vraie votre ballade, monsieur Frantz?
--Comme l'histoire de Talma. Vous connaissez tous ce que Talma racontait, et ce qui faisait son jeu plein de terreur. Lorsqu'il entrait en scène, il tendait sa volonté, et ôtant les vêtements de son auditoire, il faisait que ses yeux substituaient à ces personnages vivants autant de squelettes.
--Mais à vous, monsieur,--dit Paul,--ne vous est-il jamais personnellement arrivé...
--Si fait, monsieur,--dit Frantz d'une voix lente.
Madame *** se rapprocha de ses voisins.
--Il y a neuf ans de cela; j'étais dans un village près de Saverne. Je finissais mes études, et je logeais chez un curé. Le presbytère était sur le haut d'une colline. Du bas du presbytère partait une grande allée de vieux tilleuls,--comme vos tilleuls là-bas, madame,--qui menait au cimetière. Les gens du pays racontent toutes sortes d'histoires sur cette allée de tilleuls. Il paraît qu'il s'y pend au même arbre un homme tous les ans. Ce que je puis dire, c'est que j'y suis resté un an, et que j'ai vu au fameux arbre un pendu. Mes deux fenêtres donnaient du côté de l'allée, et quand il faisait une belle lune, je distinguais chaque tombe du cimetière. Une nuit...
--Ah! monsieur Frantz,--dit madame *** en se cachant de pâlir sous un sourire,--vous avez fait le pari de me faire peur ce soir, et voyez, vous avez gagné. Qui de vous, messieurs, me donne le bras jusqu'au château?
--Moi, madame, si vous le voulez bien,--dit Hector en se levant.
Les jeunes gens allumèrent un cigare. On retrouva du thé au fond de la théière.
--L'apparition de Saverne, l'apparition de Saverne!--dirent ensemble Édouard, Amédée et Paul.
--Messieurs, l'apparition de Saverne est une apparition d'une nuit. Cela ne vaut pas vraiment la peine de conter; mais, puisque vous êtes en veine d'écouter...
Frantz parut se recueillir.
C'était un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans. Il était blond. Ses cheveux longs, plantés hauts sur le crâne, s'élevaient droits sur leurs racines et retombaient plats sur les joues, laissant se montrer les deux bosses frontales. Il était maigre; son nez était fin; ses moustaches tombaient sur les coins de sa bouche. Son menton, un peu pointu, était garni d'une longue impériale. Ses yeux bleus, d'un bleu sourd, étaient petits et enfoncés. Ses pommettes saillaient vivement sur sa face osseuse, dont la lumière des bougies accusait, à grandes ombres, tous les creux. Ses doigts étaient longs. En parlant, il tenait ses auditeurs sous un regard qui paraissait par moments figé comme un regard d'aveugle.--Il était vêtu de noir.
--Puisque nous sommes seuls, messieurs, reprit Frantz après quelques instants de silence,--que la châtelaine est partie, et que vous êtes éveillés comme des gens qui attendent un revenant, je vous raconterai ce que je vois tous les huit jours; mais ayez la bonté de pousser la porte. Ces tas de plâtre qui sont après l'allée, et sur lesquels la lune donne, ont l'air de linceuls, et cela m'ennuie... me fait peur, si vous voulez.--Je perdis jeune une sœur que j'aimais. Le cimetière était assez éloigné de la petite ville que nous habitions; j'y allais tous les soirs après souper. Deux mois, je l'ai vue, jour par jour, comme je vous vois, et les vers venir, et la chair s'en aller. Je la voyais comme elle était sous terre. Il n'y avait pour moi ni pierre ni sapin; je la voyais... un spectacle horrible et qui me tuait! et je revenais toujours... Depuis lors, je dormis mal. Les songes me vinrent. Mes insomnies se peuplèrent. Un dimanche, dans la nuit,--mon père gardait le lit depuis deux jours,--dans un rêve, je vis dans notre salon beaucoup de gens de ma famille en deuil; une de mes tantes s'approcha de moi, et me dit: «Ton père ne passera pas trois jours.»--Mon père mourut le mardi. Cela me mit encore plus de songes dans la pensée. Mon père et ma sœur me revenaient souvent. Insensiblement, je nouai ma vie avec des imaginations bizarres; des fantasmagories m'assaillirent, et, si vous voulez me passer l'album, oublié là, je raconterai en crayonnant.
Il est une heure. Je me couche. Je regarde sous mon lit. Je regarde toujours sous mon lit. Je vois si la porte de l'appartement est fermée à double tour. Je regarde dans mes armoires. Je pousse les tiroirs de ma commode et je mets les clefs sur le marbre de ma table de nuit. Une heure, deux heures se passent sans sommeil. Je me sens froid aux pieds. Mes tempes se compriment. La voûte de mon crâne semble s'abaisser. Des bouffées de chaleur me montent à la tête. Les muscles de mes jambes se distendent. Je mets quelquefois la main sur mon cœur: il ne bat ni plus vite ni plus fort. Mes mains se contractent et se crispent aux draps. J'ai la gorge serrée. Je sens un poids au creux de l'estomac, et par tout mon individu un sentiment d'anxiété et d'angoisse que je ne puis dire.
Ma porte s'ouvre doucement. Une tête passe, me fait un salut, et semble demander du regard si l'on peut entrer. Puis le personnage entre et à sa suite se faufilent processionnellement vingt à vingt-cinq larves d'un pied et demi de haut. Ces terribles grotesques ont la blancheur livide d'une tête de veau échaudée. Ils marchent sur des pieds grands au moins comme le tiers de leur corps, pieds à peine équarris dans la chair mollasse. Leurs mains informes et gélatineuses se digitent en d'immenses doigts annelés de bourrelets de graisse. Tous emboîtant le pas, et comme enchevêtrés l'un dans l'autre, se prennent à côtoyer lentement le mur, contournant les meubles, entrant dans tous les angles, passant autour de toutes les saillies, ondulant et fourmillant comme un monstrueux relief de Calibans nains. Le maître des cérémonies est un croque-mort qui a sa tête sinistre couverte d'un gigantesque tricorne, d'où s'échappent, voltigeant à terre et se prenant en ses jambes, deux bandes de crêpe noir pareil à celui de Crespel. Sa face est creusée du front aux dents comme un quartier de lune, sa veste est noire, ses grandes bottes sont relevées au bout à la poulaine. Il tient dans sa main une lettre bordée et cachetée de noir. Je n'ai jamais pu lire ce qu'il y avait sur cette lettre. Il est suivi d'une petite femme dont l'épaisse chevelure grise, séparée au milieu de la tête, retombe jusqu'aux talons, comme un voile poudreux autour d'un corps qui semble habillé d'une vieille reliure de vieux vélin. Ses deux grands yeux blancs, logés dans des orbites de crâne desséché, sont tachés d'un point noir; les mâchoires, dégarnies de joues, bâillent hideusement avec toutes leurs dents et leurs gencives dénudées; la colonne vertébrale, qui relie la tête au reste du corps, et les clavicules apparaissent tachées de rouille, complètement dépouillées. Sous les turgescences des seins, les vertèbres trouent la chair; et l'épouvantable Lamie de ses doigts de chauve-souris porte son ventre ballonné comme une vessie de blanc. Du ventre partent deux petites tiges emmanchées de deux pieds plats,--deux truelles de maçon.--Cette apparition, messieurs, est celle qui m'effraie le plus.--Ce ne sont pas les caprices funèbres du graveur espagnol; ce ne sont pas les ombres stygiennes de l'antre de Trophonius; ce ne sont pas les griffonnages et les bossues goîtreuses du Vinci; ce ne sont ni les maigres squelettes classiques des Danses des morts, ni les figurations antinaturelles des mythologies de l'Edda; ce sont plutôt,--autant que ma pensée peut trouver une analogie à ces visions de terreur caricaturale,--ces idoles sataniques que, dans un tronc d'arbre, Java taille à ses dieux de mort.--Derrière la femme vient un garde national pied-bot, avec un énorme bonnet à poil. Les bras retournés, plus longs que son corps, traînent par terre derrière lui deux mains semblables à des poulpes de mer; puis encore, c'est un cul-de-jatte assez propret, avec une jolie queue par derrière dont le nœud forme un énorme papillon noir, voltigeant de droite et de gauche; les moignons sont fichés dans les pieds ronds en bois des poupées de vingt-cinq sous; il ne touche pas terre et tenant une béquille de chaque main, il se balance dans le vide, comme un pendule.
Après cela, ce sont les incestes de la forme humaine et de la forme bestiale, les plus inouïes contrefaçons de l'homme. Une grosse tête d'enfant, cerclée d'un bourrelet, montée sur des pattes de faucheux; une face qui rentre dans le crâne fait en coquille d'escargot... Je veux leur parler; je ne puis. Ma langue se colle à mon palais. Ils vont ainsi, suivant chaque plan du mur, fût-ce une moulure, jusqu'à mon lit. Ils passent frôlant mes draps. Un clown diabolique marche les pieds en l'air, les mains passées dans de prodigieux sabots; des mufles de gargouilles; un prêtre qui a des règles d'ébène au lieu de bras; un homme qui chevauche une tarasque, en mâchant une boule de billard rouge; un maître d'armes avec un serre-bras, un énorme tire-bouchon en guise d'épée;--tout cela passe; les uns me regardent tristement; les autres d'un air menaçant; les autres indifférents, ou occupés à marcher sur la queue traînante de ceux qui les précèdent. Cheveux et barbes faits en plumes d'oiseau; des gens qui portent la tête du côté du dos, des pieds palmés; c'est comme si un Callot d'enfer vidait ses cartons dans ma chambre! les plus étranges accoutrements...--et il n'y a point entre eux et moi cette gaze dont parle Esquirol;--tout éclate de lumière, pourpoints à la croix blanche des Templiers, des faux cols, des chapeaux en entonnoir, des éperons, des lunettes d'or, des fraises Henri II, des redingotes à la propriétaire... Ils s'en vont; je sens qu'ils passent dans la pièce à côté de ma chambre, et qu'ils en font le tour. Quelquefois ils reviennent, et tournent encore une fois...
Le sable cria dans l'allée.
--Messieurs--dit Siméon en ouvrant la porte--le feu est allumé dans vos chambres!