XIX

Une grande chambre, au plancher sordide, éclairée par le demi-jour de persiennes closes. Dans cette chambre, assises sur des chaises de paille, des femmes en cheveux et décolletées, dont les robes de soie sont soigneusement relevées au-dessus du genou. Quelques-unes de ces femmes, les mains enfoncées dans des manchons, se tenant par habitude autour d'une plaque en fer dans le parquet, sous le coude d'un tuyau de poêle démonté. Le long des quatre murs, une grande armoire à robes, en bois blanc, portant, écrits au crayon dans le milieu des noeuds du sapin, ainsi que dans le coeur gravé sur l'écorce d'un arbre: deux noms et une date amoureuse. Pêle-mêle, sur le haut de l'armoire, des branches de buis bénit des années passées, avec des tasses posées sur le côté où sèche du marc de café. Au centre de la pièce, une table de cuisine, en un coin de laquelle, parfois une femme se penche, pour faire une patience avec des cartes poissées. Deux ou trois femmes, rapprochées des fenêtres, brodent au jour sali par les reflets d'une cour ouvrière et filtrant entre les lamelles des persiennes. Les autres demeurent paresseusement dans des avachissements fantomatiques, avec le blanc de leurs cols et de leurs fichus, prenant autour des figures, dans ce crépuscule qui est là,—la lumière de toute la journée,—la crudité des blancs dans de vieux tableaux qui ont noirci.

Cette chambre, appelée le poulailler, est le local misérable, dans lequel la maîtresse de maison, pour économiser le velours d'Utrecht de son salon, tient ses femmes, toute la journée, en ces quartiers, où l'Amour ne vient guère en visite que le soir.

Le temps est long dans cette obscurité, en cette nuit du jour, où, sous la durée des heures lentes, s'assombrit la pensée, se tait à la fin, dans un silence de mort, la parole bavarde de la femme. Enfin trois heures… trois heures et le merlan. Au yaulement de l'artiste capillaire dans l'escalier, aussitôt les immobilités et les endormements ennuyés de se réveiller dans un étirement de bête, de se secouer, de quitter leurs chaises. Le petit réchaud à chauffer les fers est allumé, est installé en un clin d'oeil sur la table. Déjà les femmes, à la mine mendiante d'enfants demandant qu'on leur conte des histoires, se pressent contre le jeune homme au toupet en escalade. Et tout le temps que le peignoir passe des épaules de l'une sur les épaules de l'autre, toutes faisant cercle autour de l'homme au peigne, et toutes appelant ses réponses en même temps, lui arrachent de la bouche ce qui se passe, ce qui se dit, ce qu'il a vu, le pressent enfin de parler, sans qu'il ait rien à dire, avides, dans cet enfermement grisâtre, d'entendre quelqu'un leur apportant quelque chose du dehors, de la rue, du Paris vivant et ensoleillé.

Puis le coiffeur parti, dans l'air où d'invisibles araignées semblent tisser leurs toiles couleur de poussière, revient l'ennui de cette vie de ténèbres, et cela jusqu'à l'heure où, parmi le flamboiement du gaz, se lève le jour de la prostitution.

Ces journées étaient les journées de la nouvelle existence parisienne d'Élisa.