XLI
Dans la salle de travail, le hasard avait placé Élisa entre deux femmes, coudes à coudes avec elle, du matin au soir.
L'une était la doyenne de la prison. Elle avait ses trente-six ans accomplis de détention. C'était une grande et sèche et maigre paysanne, sur laquelle les rigueurs pénitentiaires ne semblaient pas mordre, une créature de fer que rien ne paraissait faire souffrir, et qui gardait sa santé et sa raison au bout de ce nombre homicide d'années de silence. Elle avait été condamnée aux travaux forcés pour, de complicité avec son père, avoir assassiné sa mère et de ses mains de fille fait enfoncer sous des pavés le corps encore plein de vie surnageant dans un puits.
Elle effrayait avec son impassibilité, avec la fermeture de son visage, avec le mutisme de toute sa personne. Sans que son corps bougeât, sans que son oeil regardât, lorsqu'une punition tombait sur une prisonnière de la salle, Élisa entendait l'implacable vieille femme ruminer entre ses dents serrées, se dire dans un souffle à elle-même: «Les autres, qu'éque ça me fait, ici faut que chacun mange sa peine.»
Celle-ci faisait un peu peur à Élisa.
L'autre voisine d'Élisa était une toute jeune femme, victime de ce règlement odieux qui mêle et associe dans une existence commune la femme condamnée à un an et à un jour de prison, et la femme condamnée aux travaux forcés à perpétuité. La jeune détenue se trouvait sous le coup d'un jugement pour adultère. Courbée en sa honte, la malheureuse, toujours penchée sur son métier à tapisserie, de ses yeux qui se mouillaient involontairement, laissait, de temps en temps, tomber une larme qui faisait scintiller, un moment, une goutte de rosée sur une fleur de soie.
Celle-là, Élisa la méprisait, la trouvant trop lâche.
Chez Élisa, chez cette nature sauvageonne, qui avait toujours tenu de la chèvre rebellée, prête à repousser à coups de tête, la main pesant sur elle, cet instinct de révolte était devenu plus accentué depuis que cette main était la main de la Justice. Toutefois, il faut le dire, le désintéressement de son crime faisait relever le front à la criminelle. Dans ce monde de femmes presque entièrement composé de voleuses, la superbe de sa probité donnait à tout l'être d'Élisa quelque chose de hautain et d'indigné. La rébellion de son coeur mutiné ne se manifestait par aucun acte, aucune parole, aucune infraction à la discipline; elle était dans son regard, dans son attitude, dans son silence, dans le bouillonnement colère d'un corps terrassé, dans le frémissement d'une bouche qui se tait. Aussi, supérieure, directeur et inspecteur étaient enclins à la sévérité contre l'impénitente, qui s'était fait une ennemie plus redoutable dans la prévôté chargée de la distribution et de la surveillance de son travail. Élisa lui avait brutalement laissé voir le dégoût qu'elle éprouvait pour la comédie d'amendement, la basse hypocrisie, le mensonge sacrilége de religiosité, au moyen desquels, une détenue devient trop souvent, dans une maison de détention une contre-maîtresse.