XLIX
Pendant une semaine, toutes les nuits, Élisa relisait la lettre, puis la lecture n'avait plus lieu qu'en des temps éloignés. Enfin, la prisonnière oubliait dans son matelas le papier écrit avec du sang. Une nuit cependant, au bout de quelques mois, elle retirait l'épître amoureuse de sa cachette; mais cette fois, sans la baiser, ainsi qu'elle avait toujours l'habitude de le faire avant de la lire. Elle la retournait près d'un grand quart d'heure entre ses doigts. Chez la femme semblait se livrer un combat, au milieu duquel elle déchirait la lettre, la mettait en morceaux, longuement en tout petits morceaux, comme si elle se complaisait à cette destruction.
Dans le néant et le vide d'un coeur en prison, une instinctivité tendre et sans emploi de sa tendresse, à défaut d'autre affection, ressuscitant en Élisa «le petit homme chéri,» l'avait fait, tout à coup, se retourner vers son passé d'amour, se réfugier un moment dans la douceur posthume du seul bon rappel qui lui fût resté de la vie. Cela avait duré quelques heures et cela avait été tout. L'amant appelé par la pensée d'Élisa, combien de temps l'avait-elle revu avec son bon visage, ses yeux caressants, ses gentils gestes, tout ce qu'elle avait aimé dans l'homme aimé?… Tout de suite son évocation l'avait menée au cimetière d'Auteuil, tout de suite elle avait eu devant elle l'assassiné avec ce rire dans lequel l'agonie avait mis quelque chose qui était si peu de lui. Ainsi les gens qui ont perdu un être cher, mort fou, et que les rêves ne leur remontrent jamais que dans sa fureur ou sa dégradation de créature intelligente, supplient la Nuit de ne plus rapporter l'image désespérante; ainsi Élisa repoussait maintenant l'image adorée qui lui devenait à la longue antipathique, cruelle, odieuse. Un jour arrivait même, où Élisa se mettait à s'irriter contre ce qui, malgré tous ses efforts pour oublier, restait et demeurait en elle de ce mort… qui était au fond la cause de tout son malheur. Alors le souvenir de son amant, brutalement repoussé par la détenue, chaque fois qu'il remontait à son coeur, était rejeté sans un attendrissement, sans un regret, sans un remords, au fond d'une mémoire qui se faisait de marbre.