ESCALIER
En sortant du grand salon, vous rentrez dans le vestibule, où une baie, drapée d'une verdure, laisse voir la cage de l'escalier enjuponnée d'une grosse toile maïs à bordure d'imitation persane.
La pomme de cristal du départ, dont mon prédécesseur était très fier, a été remplacée par une grue en bronze, au redressement inquiet et colère de la tête, et l'on monte entre des murs couverts de dessins du xviiie siècle, de foukousas, de kakemonos, de plats grands comme des boucliers, et dont l'un, de la fabrique d'Iwari, montre, sous un beau coloriage barbare, une monstrueuse carpe remontant une cascade. Je trouve que l'escalier dans un logis se prête admirablement à la galerie, et que les objets qui y sont accrochés, on les regarde mieux que partout ailleurs: il y a, tous les jours, quand vous êtes seul, dans la montée ou la descente des marches, des repos paresseux, des accoudements sur la rampe, qui donnent tout votre regard à telle sanguine, à telle porcelaine, à laquelle vous ne feriez pas attention, si elle était perpétuellement sous vos yeux.
Au centre de toutes les images de l'escalier, une gravure, la seule dans la maison qui ait les honneurs de l'encadrement, invite l'amateur de l'art français à monter. Cette gravure est l'Embarquement pour Cythère, un état d'eau-forte introuvable, de la grande planche du graveur Tardieu, d'après le Watteau de Berlin, une épreuve peut-être unique, que je me rappelle avoir payée 8 francs, il y a de cela, c'est vrai, une trentaine d'années.
L'escalier débouche, au premier, sur un palier, semblable à une grande alcôve tendue de ce jaune un peu rouillé d'une toile qui n'a pas encore passé à la lessive, et qui fait un fond doux clair et chaud aux vives couleurs des choses orientales. Sur des portoirs-encoignures s'étagent des vases de Sazuma, autour desquels court un concert avec de petits tambourinaires rappelant les chanteurs au lutrin de Lucca della Robbia, des cornets de Kaga où un Olympe japonais a pour cadre une étourdissante envolée d'oisillons, des bouteilles de Fizen, aux fleurs rouges et bleues en relief, des poteries d'Owari, de Kutani, et ces faïences se mêlent à des panneaux décoratifs pendus comme des tableaux: ces panneaux dans la composition desquels les Japonais sont passés maîtres, et où, sur les bois les plus heureusement ou les plus étrangement veinés, se rencontrent des fleurs en faïence, des feuilles en ivoire colorié, des rochers de jade, des oiseaux de nacre, des bestiaux en pierre dure, des soleils de corail, un assemblage de matières qui, sous la main d'un Européen, serait horrible, et que les artistes de l'Extrême-Orient savent rendre harmonieux dans un sertissage de grands orfèvres coloristes.
Sous ces tableaux bas-reliefs, entre deux portes, est un petit meuble en forme de coffre, aux panneaux de laque rouge, dans lesquels sont incrustées une branche de pivoine fleurie, une branche de pêcher en fleurs, toutes deux en porcelaine blanche et bleue: le meuble qui contient la collection des albums japonais.
Là sont ces livres d'images ensoleillées, dans lesquels, par les jours gris de notre triste hiver, par les incléments et sales ciels, nous faisions chercher au peintre Coriolis, ou plutôt nous cherchions nous-mêmes, un peu de la lumière riante de l'Empire, appelé l'Empire du Lever du Soleil. Et voici ces albums japonais de tout format, aux couvertures de papier de toutes les nuances, et gaufrés, et sablés d'or, et lardés de petits carrés d'argent, et reliés d'un fil de soie courant extérieurement sur le dos du mince volume, avec, sur un des plats, une bande longitudinale, où il y a comme de petites sangsues de couleur.
Ces albums ouverts et parcourus de l'œil, de la première ou plus rationnellement de la dernière à la première page, il vous apparaît, baignée des méandres azurés des mers, des fleuves, des rivières, des lacs, une terre, aux rivages semés d'écueils baroques, contre le granit rose desquels brise éternellement le Pacifique; des plages fourmillantes de vendeurs et de vendeuses de coquillages et de choux de mer, qui courent après des pieuvres leur échappant; des villages formés d'une seule rue, contournant une anse dormante de leurs toits, surmontés, aux deux extrémités, de poissons porte-bonheur sculptés; des rizières inondées, où dans les lignes flottantes de l'eau, les brindilles lointaines semblent des croches sur un papier de musique réglé; des campagnes couvertes d'une herbe vivace, de la hauteur d'un homme, toute verte d'un côté, toute blanche de l'autre; des villes coupées de ponts bombés, s'élevant sur une forêt de madriers rouges; des jardins de plaisir, sillonnés de ruisselets tournoyant à l'entour de plantations d'iris et de roseaux; des intérieurs dont le lisse bois vernissé enferme comme la clarté humidement rayonnante de nos écoles de natation,—cette terre enfin composée de trois mille huit cents îles ou rochers: le Japon.
Et dans ce pays, toute une vie qui paraît remplie, amusée, rendue doucement rêveuse par le voisinage amoureux et la contemplation de l'eau. Ce ne sont sur ces pages que femmes regardant l'eau, ici accoudées sur la toiture d'une cabine, là soulevées sur la pointe des pieds en haut d'une estacade, la main au-dessus des yeux; et partout sur les balcons, auprès des lanternes posées sur un pied, et tout en buvant de petites tasses de thé, ces femmes ont l'œil et l'attention à l'eau qui coule. On en voit de ces femmes qui, dans le matin qui s'éveille, au bord d'une rivière, attachent de petits morceaux de papier, couverts d'aimables pensées, à la patte de grues qu'elles mettent en liberté; on en voit qui, dans la nuit, blêmes apparitions, une flûte aux lèvres, une robe noire comme le ciel aux épaules, glissent sur une barque silencieuse.
Le doux spectacle que celui de cette eau transparente et de ce qu'elle met avec ses vaporisations de magique au ciel, à l'heure où le soleil se couche. Il y a au Japon des ciels absolument roses, et que le baron Hübner n'a vus que là, des ciels pourpre où les oiseaux ont l'air de voler dans du sang, des ciels jaune d'or se dégradant en merveilleuses teintes nankin au-dessus du blanc des lagunes, de l'outremer intense de la mer, des tortils bruns des cryptomerias de premier plan! Il y a des crépuscules gorge de pigeon, et des nuits gris-perle. Et ces ciels invraisemblables éclairent des arbres et des arbustes dont les fleurs précèdent les feuilles, et en sont un moment la verdure fleurie. Une floraison toute gaie, toute claire, toute pimpante: des arbres blancs, des arbres roses, dans lesquels les aquarellistes japonais n'introduisent même pas les obscurantes ombres de l'Occident, et qui se détachent dans les albums sur le soleil couchant comme sur une feuille d'or, ou qui, le soleil couché, au-dessus des balcons sur lesquels leurs rameaux pendent, étoilent la nuit noire de véritables étoiles.
L'eau est la passion du pays, si bien qu'à Kioto, où un ruisseau est tout le fleuve que surplombe la perspective de ponts gigantesques à dos d'âne, les riverains établissent des barrages, qui leur permettent d'avoir à peu près, pour le soir, une nappe d'eau qu'ils parsèment d'espèces de tables flottantes, sur lesquelles deux feuilles d'un album nous montrent la population soupant, les jambes pendantes, et heureuse de cette rivière improvisée qui les mouille. Car, là-bas, la nuit c'est la joie de l'eau. Les fleuves, les rivières des villes se couvrent de djonques, de yané-funé, longues barques plates aux bandes de cuivre, aux paravents à coulisses, de bateaux de fleurs chargés de danseuses et de joueuses de guitare, de gondoles d'amour vénal, illuminées de lanternes; et l'encombrement est tel, que les bateliers nus, armés de longues perches vertes, ont peine à avancer dans la presse des embarcations. Et sous le ciel déchiré d'artifices, les ponts sont couverts d'une foule à les faire crouler.
Et de la mer, et des fleuves, et des rivières, les images vous mènent à la Montagne sainte.
Une série de trois albums nous représente l'ascension du Fusi-yama en cent cinquante planches, montrant le cratère éteint, sous un aspect différent à chaque représentation. D'abord des rizières, des bois de roseaux et des eaux tranquilles de lacs, bientôt des rochers, des cèdres gigantesques qu'abattent des bûcherons, suspendus par des cordes dans l'air, un sentier pierreux que gravit une population vêtue de blanc, aux chapeaux de jonc, aux grands bâtons, aux clochettes, et où s'engage péniblement une escorte, que dominent, sur leurs mules, deux femmes de la cour dont la longue chevelure leur bat le dos. Puis des altitudes, où la pluie raie le ciel et le paysage noyé, où se déchaînent sous la montagne toute blanche, de noirs orages balafrés d'éclairs, où des tourmentes de neige enferment, dans des anfractuosités de roche, des gens qu'on y voit blottis comme des bêtes. Enfin, le pic, en sa candeur immaculée, dans le beau temps. Et à chaque étage de cette ascension, des contemplations admiratives, des hommes renversés et se tordant les poignets, en une prosternation, qui est comme un extatisme convulsif de l'amour de la nature[47].
Tout le Japon est présent, vivant dans ces albums.
Voulez-vous une matsouri, une de ces fêtes religieuses de corporations, dans lesquelles, journellement, les charpentiers promènent la statue de leur patron, Daïkokù, un maillet à la main, les pêcheurs la statue de Djesibû, le Neptune japonais. Dans cette grande planche, où marchent en tête deux maîtres des cérémonies portant des cannes de fer surmontées d'un anneau, dont ils frappent la terre, la matsouri processionne avec son attelage de trente hommes à de grosses cordes, tirant le temple monté sur des roues dissimulées dans la boiserie, et sous l'auvent duquel est un petit théâtre ambulant.
Voulez-vous une lutte de sûmo, d'athlètes japonais[48]? Devant vous, dans ces trois planches en couleur, se dresse l'amphithéâtre à deux rangs de gradins, où l'on monte par des échelles, et au milieu de l'arène se dessine, entre quatre poutres auxquelles sont accrochés un cornet de sel et le sabre d'honneur, le ring fait d'un rond de sacs de riz posés à terre, et où luttent et où se poussent les champions surveillés par le juge de camp, son éventail à la main. Tout autour, nus, une ceinture à jupons de franges autour des reins, sont assis, les lutteurs attendant leur tour, des hommes gras et glabres, aux montagnes de muscles, des colosses de 340 livres, une race éléphantiasiaque, une humanité phénomène, amoureuse de la grosseur, qui ne se marie qu'avec des femmes géantes, et pour laquelle il y a une fabrication d'objets usuels gigantesques[49].
Voulez-vous une représentation de ces théâtres qui ouvrent à six heures du matin, de ces théâtres sans actrices, et où l'acteur est doublé d'une ombre, d'un officieux vêtu et capuchonné de noir qui lui tend un tabouret, s'il veut s'asseoir, qui lui éclaire le visage, quand le jour baisse. Des planches éparses des albums divers vont nous donner cette représentation dans tous ses détails. Et d'abord la façade de la grande baraque, couverte d'immenses peintures, figurant les scènes dramatiques de l'ouvrage représenté, et au-dessus d'une cible percée d'une flèche, la logette du guetteur d'incendie. C'est devant les guichets, où se tiennent accroupis les contrôleurs entourés d'une pile de monnaies, une foule, une presse, une poussée d'hommes et de femmes, de samouraï descendant de cheval ou de norimons que les porteurs posent à terre, de traiteurs chargés de déjeuners, de lecteurs hilares du programme. D'autres planches vous font pénétrer dans la salle, le grand quadrilatère en bois rouge. L'orchestre en habits sacerdotaux, mêlé aux acteurs, se tient à gauche, à peu près ainsi que sur leurs chaises se tenaient les seigneurs du temps de Louis XIV sur la scène de la Comédie-Française. En ces représentations qui durent toute la journée, on mange, on boit, on fume, et dans la salle éclatent une gaieté, une joie, un plaisir enfantin, qui se témoignent chez les spectateurs accroupis par des étirements de bras délirants sur les cuisses. Dans des petites loges placées des deux côtés du théâtre, des espèces d'avant-scènes, qui ont l'air de cabines de vaisseau, s'entrevoient, tassées et serrées l'une contre l'autre, les élégantes, les femmes de fonctionnaires se rendant au théâtre incognito. Enfin, d'autres planches, toujours en couleur, nous ouvrent les magasins d'accessoires, les foyers, les loges. On surprend des acteurs repassant leurs rôles, des acteurs accoudés en un coin d'ombre, méditant un effet nouveau, des acteurs répétant une tirade tragique en buvant une tasse de thé, des acteurs se maquillant devant des miroirs de métal posés sur de petits chevalets, des acteurs auxquels le perruquier du théâtre fait des sourcils postiches; et cela dans la dégringolade des domestiques affairés et au milieu du fouillis des perruques, des chaussures, des robes essayées, des sabres de théâtre, des coffres entr'ouverts, des boîtes à rouge, des théières, des chibatchi, des pots de fleurs.
Jusqu'ici ces images nous donnent la campagne, la montagne, la grande route, la rue, la vie extérieure, mais il en est d'autres qui nous introduisent dans l'habitation particulière, nous ouvrent l'intérieur fermé du yashki, nous font pénétrer dans l'intimité de l'existence secrète des femmes et des hommes du pays. Nous voici dans ces maisons dépouillées de leur toit et vues à vol d'oiseau par le dessinateur, qui nous dévoile le labyrinthe de ces appartements de paravents, et nous fait voir ces cuisines sans cheminée, où des femmes remuent le riz dans de grands chaudrons voyageant sur de petits chariots. Nous voici dans ces intérieurs, aux murs glissant sur des rainures mobiles, et dont le mobilier se compose d'un kakemono pendu à la cloison, d'un chêne nain dans un petit pot de fleurs, quelquefois d'un aquarium où nagent des poissons de la Chine à trois queues,—et où, par une porte entre-bâillée, on aperçoit dans le fond le bain qui chauffe, sa vasque carrée, ses seaux en poterie brune ornée d'une grecque. Nous voici dans ces jardins tout pleins des serpentements d'un ruisseau autour d'un toro, d'une lanterne de pierre ventrue, en ces fourrés de pivoines éclatantes, où la sieste des promeneuses confond la flore des robes avec la flore des massifs. Nous voici dans les salles d'apparat, où sur une estrade rouge, des musiciennes, en robe bleue, jouent des choses lentes, que des guesha, des danseuses, miment dramatiquement dans des robes amples, entourées de coryphées qui semblent agiter, derrière leur dos, des ailes de papillon. Nous voici dans les chambres, où des femmes rampent à terre sur des instruments de musique à cordes, s'occupent à peindre des éventails, agenouillées près de petites tables basses où se dressent les pinceaux dans des cornets de faïence de Satzuma, brodent des foukousas, composent, d'après des règles et des traités savants, des bouquets sans faute,—la longue queue de leurs robes voyantes faisant à côté d'elles un petit amoncellement, parmi le fouillis des objets de laque, de bronze, de porcelaine, traînant sur les nattes du parquet, ainsi que des joujoux dans une chambre d'enfant. Nous voici sur ces balcons, s'avançant au-dessus d'une haie d'iris violets et enguirlandés de lanternes rouges, sur ces balcons éternellement peuplés de femmes aux grandes épingles d'écaille piquées dans la chevelure noire, à l'heure où une servante monte par un petit escalier, portant, sur la paume de sa main renversée, le tay[50], le poisson rose, avec les bâtonnets d'ivoire du souper.
Elles sont habillées, ces femmes, de robes, où les fleurs, toutes vives et toutes réelles en leur relief, ressemblent à de vraies fleurs, attachées sur la soie, au moyen d'épingles. Sur ces robes s'épanouissent des pivoines, s'élancent des roseaux aux feuilles lancéolées, pendent des branches de glycine, des gourdes de coloquintes. Il en est qui sont fleuries de bouquets de chrysanthèmes, d'iris d'eau, de toutes les fleurs des arbres à fleurs[51]. Mais ce n'est pas seulement au règne végétal que le brodeur emprunte le décor de l'habillement de la femme, il ose,—et quelquefois avec un bonheur singulier,—le demander au règne animal. Et il brode des robes où semblent butiner des abeilles, des robes qui simulent le treillis perlé de la toile où se tient l'araignée le matin, des robes semées de sauterelles, des robes pleines d'enroulements de vignes dont les écureuils mangent les raisins, des robes figurant des vaguettes sur lesquelles flottent des canards mandarins, des robes sillonnées de vols de moineaux, d'oies sauvages, de cigognes, des robes où se tordent des dragons dans des ciels d'orage zébrés d'éclairs, des robes sur les traînes desquelles s'aperçoivent des faucons, des chats, des homards, des carpes dans des filets d'or flottants qui les donnent à voir comme prises dans des bourses. Dans le moment, une feuille détachée d'un album me montre une de ces robes couleur de mer, où apparaît, ainsi qu'au fond de l'eau, la silhouette noyée d'un gigantesque poulpe, et je me rappelle avoir vu une robe représentant une course de chevaux devant la cour du mikado, à Kioto, une course avec son public et tous ses détails. Disons-le, toutefois, l'étrangeté du sujet, le voyant de la broderie, l'exagération du relief, sont en général l'apanage des robes pour la procession de la déesse Sannoô, des robes de courtisanes sur lesquelles on rencontre jusqu'à des masques de théâtre comiques et licencieux.
La Japonaise «comme il faut» a des robes plus sobres d'ornementation, mais dont les tons sont cherchés dans les colorations de nature les plus distinguées, les plus artistes, les plus éloignées de ce que l'Europe appelle des couleurs franches. Les blancs que la Japonaise veut sur la soie qu'elle porte, sont: le blanc d'aubergine (blanc verdâtre), blanc ventre de poisson (blanc d'argent); les roses sont la neige rosée (rose pâle), la neige fleur de pêcher (rose clair); les bleus sont: la neige bleuâtre (bleu clair), le noir du ciel (bleu foncé), la lune fleur de pêcher (bleu rose); les jaunes sont: la couleur de miel (jaune clair), etc.; les rouges sont: le rouge de jujube, la flamme fumeuse (rouge brun), la cendre d'argent (rouge cendré); les verts sont: le vert de thé, le vert crabe, le vert crevette, le vert cœur d'oignon (vert jaunâtre), le vert pousse de lotus[52] (vert clair jaunâtre);—toutes couleurs rompues et charmeresses pour l'œil d'un coloriste. Et à propos de ces adorables nuances fausses, j'ai dans le souvenir une robe de crêpe rose, légèrement saumoné, toute couverte d'éventails brodés, qui était bien le plus gai morceau de couleur qu'un peintre puisse désirer pour l'égayement de son atelier et le rappel au clair de sa peinture.
Mais l'originalité de beaucoup de ces robes, consiste dans le passage des épaules aux pieds, d'une couleur à une autre, par les transitions et les dégradations les plus harmoniques. C'est ainsi qu'une robe vert d'eau meurt dans du violet, qui, d'abord presque insensible, devient du violet foncé; ainsi qu'une robe blanc de crème, se colore presque imperceptiblement et finit dans du jaune d'or. Il y a comme cela des fontes et des noyades merveilleuses d'un haut de robe gros bleu dans un bas de robe pourpre, d'un haut de robe blanc dans un bas de robe gorge de pigeon, d'un haut de robe brun dans un bas de robe bleu céleste.
Dans ces robes flottantes et ne tenant pour ainsi dire pas au corps souple des Japonaises, la grâce paresseuse et un peu ratatinée de leurs mouvements a un charme enfantin. Il faut les voir, à demi couchées de côté et la tête soulevée vers le seigneur auquel elles tendent son sabre, ou bien épaulées à un paravent, leurs jambes ramassées sous elles dans les remous de l'étoffe, ou bien encore les deux coudes posés sur leur petite table à écrire, et le menton appuyé sur le dos de leurs deux mains effilées, dans une pose de rêverie. Car on les rencontre rarement debout sur leurs pieds; elles sont toujours accroupies sur les talons, ou agenouillées[53], ou se traînant à terre avec de coquets rampements et de voluptueuses ondulations. Les gens qui se rappellent l'Exposition de 1867, ont conservé des Japonaises, qui y vendaient du thé, comme la mémoire de jolis petits animaux, qu'on trouvait presque toujours à quatre pattes sur leurs nattes. Cela aurait-il une raison? Robin, l'éminent physiologiste, dans un voyage à Vienne, demandait à un exposant japonais, s'il trouvait vraiment jolies les femmes de l'Europe.
—Oui, oui... mais elles sont trop grandes! répondait le Japonais.
On dirait que les Japonaises, pour satisfaire à l'idéal amoureux de leurs compatriotes, en leur existence courbée et repliée sur elle-même, travaillent à se resserrer, à se diminuer, à se rapetisser, à faire de leur corps ramassé et réduit, de petits et mignons êtres d'amour, que les flatteries de la main d'un maître doivent trouver à la hauteur du dos d'une gentille bête apprivoisée.
A la suite des albums contenant les toilettes, les occupations, les plaisirs de la femme japonaise, nous avons les albums religieux, les albums historiques, les albums de théâtre, les albums topographiques des grandes villes et de leur banlieue pittoresque, les albums d'ornementation, les albums d'industrie artistique, les albums d'éléments de dessin et encore toutes sortes d'albums en trois, en dix, en vingt cahiers sur toute espèce de choses: des albums sur la fauconnerie avec les portraits des faucons célèbres et la figuration de grandes chasses aux oies sauvages, des albums-catalogues des objets d'art conservés dans les temples sacrés, des albums sur la composition des bouquets, talent d'agrément qui fait partie de l'éducation d'une jeune fille distinguée, etc.
Les albums religieux,—au-dessous de bonzeries au milieu de lacs et de bois de cryptomerias, et qui forment en haut des pages comme une série de paysages saints, posés sur de petits chevalets,—déroulent des apparitions, des miracles, des décollations de femmes, où le sabre du bourreau est brisé par un éclair parti du sanctuaire du temple. On y aperçoit de petites divinités naviguant, en pleine mer, sur le dos de grandes tortues, des sennin chevauchant des cerfs blancs, des diables d'ombres chinoises attelés à des chariots de flammes, des personnages poursuivis par une légion de crabes qui vont se dégradant jusqu'à l'horizon en une perspective pleine d'effroi. Dans l'apparition de l'être surnaturel, l'artiste japonais apporte une légèreté de suspension, un balancement, un flottement tout particuliers, et cette apparition, il l'arrange, la dispose, la poétise avec un art infini. C'est ainsi que, dans un album de cette série que je possède, l'apparition d'une femme à travers le feuillage d'un saule, la tête nimbée d'une clarté rose, et le corps formé des rameaux pleureurs de l'arbre mélancolique, est tout ce que peut imaginer de plus aérien le crayon d'un dessinateur en fait d'évocation d'une trépassée. Cet album (une reproduction des scènes légendaires, figurées par des poupées, dans le temple de Kannoo), acheté en 1852, a été, pour mon frère et moi, la révélation de cette imagerie d'art alors bien vaguement connue de l'Europe, qui, depuis, a fait des enthousiastes comme le paysagiste Rousseau, et qui, à l'heure présente, a une si grande influence sur notre peinture.
Arrivons aux albums historiques, tout pleins de ces représentations d'hommes à la fois terribles et doux, dont les annales du Japon nous décrivent le type, dans ce portrait de Tamoura maro: «C'était un homme très bien fait, il avait 5 pieds 8 pouces de haut, sa poitrine était large de 1 pied 2 pouces, il avait les yeux comme un faucon, et la barbe couleur d'or. Quand il était en colère, il effrayait les oiseaux et les animaux par ses regards; mais lorsqu'il badinait, les enfants et les femmes riaient avec lui.»
Parmi les albums historiques, les vraies annales héroïques du pays, je ne parlerai que des albums qui racontent le dévouement des 47 ronins, et dont on peut suivre, sur les impressions en couleur, la légende traduite par M. Mitford[54].
Un daimio, du nom de Takumi-no-kami, portant un message du mikado à la cour de Yédo, fut cruellement offensé par Kotsuké, l'un des grands fonctionnaires du shogun. On ne tire pas le sabre dans l'enceinte du palais sans encourir la peine de mort et la confiscation de ses biens. Takumi se contint cette fois; mais, un autre jour, il ne fut pas maître de lui et courut sur son adversaire, qui, légèrement blessé, put s'enfuir. Takumi fut condamné à s'ouvrir le ventre. Son château d'Akô fut confisqué, sa famille réduite à la misère, et ses gentilshommes tombés à l'état de ronins, de déclassés, de déchus, devinrent des marchands. Mais Kuranosuké, le premier conseiller du daimio et quarante-six des samouraï, attachés à son service, avaient fait le serment de venger leur maître. Et le serment prononcé, ces hommes, pour endormir les défiances de Kotsuké qui les faisait surveiller par ses espions à Kioto, se séparèrent et se rendirent dans d'autres villes sous des déguisements de professions mécaniques.
Kuranosuké fit mieux. Il simula la débauche, l'ivrognerie, à ce point qu'un homme de Satzuma, le trouvant étendu dans un ruisseau à la porte d'une maison de thé, et le croyant ivre-mort, lui cria: «Oh! le misérable, indigne du nom de samourai qui, au lieu de venger son maître, se livre aux femmes, au vin!» Et l'homme de Satzuma, en lui disant cela, le poussait du pied et urinait sur sa figure. Mais le dévoué serviteur poussa encore plus loin la sublimité de sa comédie. Il accablait d'injures sa femme, la chassait ostensiblement de sa maison, ne gardant auprès de lui que son fils aîné, âgé de seize ans. Kotsuké, tout à fait rassuré par l'indignité de la vie de son ennemi, se relâchait de la surveillance qu'il faisait exercer autour de son habitation, renvoyait une partie de ses gardes.
La nuit de la vengeance était enfin arrivée, et la voici telle que nous la fait voir la suite des planches d'un album. Une froide nuit d'hiver, et les conjurés dans une tourmente de neige, se dirigeant silencieusement vers le yashki de l'homme, dont ils se sont promis d'aller déposer la tête sur le tombeau de leur seigneur. Ils escaladent la palissade. Ils enfoncent à coups de marteau la porte intérieure. Ils égorgent les samourais de Kotsuké, dans l'effarement grotesque de grosses femmes chargées d'enfants. Ils poursuivent les fuyards jusque sur les poutres du plafond, d'où ils les précipitent en bas. Mais de Kotsuké point. On ne le trouve nulle part, et on désespérait même de le découvrir, quand Kuranosuké, plongeant les mains dans son lit, s'aperçoit que les couvertures sont encore chaudes. Il ne peut être loin; on sonde les recoins à coups de lance, et bientôt on en tire de sa cachette, déjà blessé à la hanche. Une planche nous fait voir le vieillard, habillé d'une robe de satin blanc, et traîné tout tremblant devant le chef de l'entreprise. Alors Kuranosuké se met à genoux devant le blessé, et, après les démonstrations de respect dues au rang élevé du vieillard, lui dit: «Seigneur, nous sommes les hommes de Takumi-no-kami. L'an dernier, Votre Grâce a eu une querelle avec lui. Il a dû mourir et sa famille a été ruinée. En bons et fidèles serviteurs, nous vous conjurons de faire hara-kiri (s'ouvrir le ventre). Je vous servirai de second, et après avoir en toute humilité recueilli la tête de Votre Grâce, j'irai la déposer en offrande sur la tombe du seigneur Takumi.
Kotsuké ne se rendant pas à l'invitation qui lui était faite, Kuranosuké lui coupait la tête avec le petit sabre qui avait servi à son maître à s'ouvrir le ventre. Cela fait, les quarante-sept ronins s'acheminaient vers le temple où reposait Takumi, déposaient la tête de Kotsuké, demandaient aux bonzes de les ensevelir, et se rendaient au tribunal.
La sépulture des quarante-sept ronins, enterrés autour du corps de leur seigneur, devint bientôt un pèlerinage, et le premier qui s'y rendit fut l'insulteur, qui n'avait pas soupçonné la supercherie surhumaine de Kuranosuké. Il déclarait qu'il venait faire amende honorable à l'illustre martyr, et s'ouvrait le ventre sur le tombeau.
Les albums de théâtre, les plus nombreux de tous et les moins plaisants, à cause d'un certain hiératisme caricatural, qui vous fait passer et repasser sous les yeux un type uniforme aux gros yeux saillants, aux narines effroyablement ouvertes, à la bouche en tirelire, présentent cependant un certain intérêt par la belle ordonnance des draperies, la dignité des attitudes, les superbes enveloppements de dédain, la fierté des défis, les retroussis colères des bras prêts à frapper, les convulsions des agonies dans des linges sanglants, le grandiose de la mimique. Ces albums forment là-bas la bibliothèque des acteurs. La réunion la plus riche rapportée à Paris, et qui a fait les petites collections connues, a été achetée par MM. Sichel, à la vente de Tanoské, le Talma du Japon. Ces recueils sont pour les acteurs du pays, les manuels où ils étudient l'épique qui se dégage de l'exagération héroïque du drame japonais, étudient les lignes violentes des corps animés par la passion de la vengeance: tout le théâtre dramatique de l'Extrême-Orient.
L'amour qui ne peut se faufiler, et comiquement encore, qu'à la suite d'une prostituée, l'amour et ses tragédies n'ont pas de place sur les scènes du Japon. Car, sur l'amour, les Japonais ont une manière de sentir, des idées, des délicatesses tout à fait extraordinaires. Ils n'admettent pas qu'il puisse y avoir d'autre amour que l'amour entre mari et femme, et encore de l'amour qui n'a pris naissance que du jour du rapprochement charnel. Et au théâtre l'amour d'une jeune fille, et l'amour le plus purement et le plus chastement exprimé, révolterait les spectateurs de cette contrée paradoxale, où l'impudicité court la rue. Là nous touchons à un ordre de sentiments qui nous échappent. Je me rappelle, un soir, chez mon ami Burty, l'indignation d'un jeune Japonais à qui il était demandé ce qu'il trouvait de choquant de dire à une femme qu'on en était amoureux, et qui, après une sortie sur la grossièreté de notre langue, de nos expressions, de nos mots, s'écriait: «Chez nous, ce serait comme si on disait: Madame, je voudrais bien coucher avec vous.» Et il détaillait un certain nombre de formules poétiques et logogryphiques, au moyen desquelles seules une déclaration pouvait se faire jour, sans indécence, finissant enfin par cette phrase: «Tout ce que nous osons dire à la femme que nous aimons, c'est que nous envions près d'elle la place d'un canard mandarin; c'est notre oiseau d'amour, Messieurs!»
Les albums topographiques dans une succession de planches à vol d'oiseau qui couvriraient un pan de muraille, vous donnent la figuration des villes comme Ossaka, Yedo, etc., et les docks baignant dans l'eau, et les quartiers de négoce maritime, et les enfilades de comptoirs, et les intérieurs où des costumes européens se voient parmi des costumes japonais, et les grands terrains cultivés au milieu desquels se dresse le toit d'un temple, et la ville proprement dite avec sa rivière et ses canaux coupés de ponts courbes à monter avec les pieds et les mains, et ses perspectives de boutiques aux enseignes dans des guérites, semblables à une avenue de nos baraques de foire, et les rues remplies, selon l'expression d'un voyageur, d'une foule bleue et couleur chair bronzée, une foule qui ne fait pas de bruit avec ses chaussures de paille, et le Siro aux assises cyclopéennes et aux grands fossés, et l'esplanade où paradent des soldats japonais, puis encore les entrepôts dont les baies ouvertes découvrent d'immenses emmagasinements de riz et de thé, et qui finissent en des espèces de lagunes où continuent à se vendre des produits du pays sous des toits de nattes soutenus sur des piquets: tout l'immense déploiement colorié, surmonté çà et là de petites banderoles carminées donnant l'indication et le nom des bâtiments représentés.
Les albums d'ornementation demandent surtout leurs motifs à l'éblouissante flore du pays, en y associant l'oiseau.
Parmi ces albums, je veux donner un moment à la description de l'album qui a pour titre: les Oiseaux et les fleurs des quatre saisons, dessinés par Takéoka, une merveille de douce harmonie et de clair coloriage, qui n'a guère pour les fonds que le gris d'un ton de glaise. Des oiseaux grimpant le long des flancs de roseaux, des oiseaux volant au milieu de la déchiqueture de grands pavots, des oiseaux becquetant des grenades entr'ouvertes, des oiseaux blottis dans des rameaux couverts de neige, des cailles grises entrevues à travers les fleurettes des champs, des cigognes blanches à demi cachées par les iris violets, des canaris jaunes sur des rameaux feuillés de boutons de magnolias blancs lisérés de rose: c'est toute une suite de tableaux où se groupent dans des arrangements d'un goût exquis, d'une originalité singulière, la plante et l'oiseau. Dans ce recueil, il est une planche qui représente deux mésanges, posées sur une tige de bambou desséché, et se détachant de dessus l'orbe pâle de la lune dans un ciel crépusculaire: une image d'un effet à la fois réel et poétique auquel n'est jamais arrivée une composition ornementale de l'Occident. Ces fleurs et ces oiseaux sont peints, tout pénétrés de lumière, sans que leur éclat, leur vivacité, leur ensoleillement, soient atténués par l'ombre des demi-teintes, et le dessin très savant, très technique, très botaniste, tout en serrant de tout près la nature, a dans le contour une grandeur et des ressentiments pareils à ceux que nos grands maîtres ont cherchés dans leurs dessins, et surtout dans une suite de dessins héraldiques d'Albert Dürer vendus autrefois par «l'Alliance des Arts». Oui, il est incontestable que les Japonais, et les Japonais seuls, ont, dans l'interprétation de la fleur et de son feuillage, un style,—le style qui n'existe chez nous que pour la représentation du corps humain.
De petits albums à l'usage des fabricants, et de la grandeur de nos carnets de poche, contiennent de charmants modèles de toutes les industries d'art. Un album de brodeur, derrière sa première planche remplie par une brodeuse devant son métier, étale une série d'échantillons d'étoffes brodées, d'armoiries de princes, d'œils de queue de paon, de silhouettes noires de chauves-souris, de simples flots de la mer, et de cocottes pareilles à celles que nos petites filles d'Europe font dans un carré de papier. Un autre donne des patrons de robe, et, entre autres, une robe qui est comme un léger bouquet et une fusée d'herbettes et de fleurettes de graminées. A ces albums, comme contraste, il faut opposer les albums consacrés à l'habillement et à l'armure des guerriers, et qui vous représentent ses différents casques, ses cuirasses, son carquois et ses flèches, ses hakama (pantalons en forme de jupes), ses sandales de bois appelées ghetta, ses selles, le harnachement de son cheval, enfin l'équipement pédestre et équestre du samourai;—albums se terminant souvent par des batailles, moitié sur terre, moitié dans l'eau, qui, par la furie des éléments déchaînés par le peintre, par la colère donnée au paysage, dont les feuilles se dressent comme des langues de flammes, par le surhumain des coups qu'on se porte, par l'exagération des blessures et du sang répandu, par une espèce de terrible fantasmagorie, ne semblent plus des batailles entre des hommes.
Ces batailles semblent se donner au son de ce chant d'extermination, composé par l'empereur Zinmou, dont un frère venait d'être tué par une flèche:
«Je suis attristé par la mort de mon général auquel je pense toujours: l'ennemi doit être haché en pièces, comme des oignons, avec ses femmes et ses enfants, au pied des palissades. Cela suffira et mettra fin à la guerre.
«Je suis attristé par la mort de mon général auquel je pense sans cesse: ma colère est pénétrante comme le goût du gingembre. C'est en les exterminant tous qu'il faut mettre fin à la guerre.»
Des albums sont consacrés aux objets de laque, et nous y relevons une série de ravissants peignes de luxe. D'autres albums apportent au travail du fer des modèles d'une imagination merveilleusement créatrice, et nous font passer, sous les yeux, des couvercles de boîtes, des gardes de sabre, des manches de couteaux qui sont de la vraie bijouterie.
Les albums qu'on pourrait appeler «Éléments de dessin» ne peuvent se compter. Je citerai, parmi ces albums, un petit cahier très curieux, dessiné d'après ce principe qui avait fait sculpter les joujoux exposés à la dernière exposition, et qui composaient une série d'animaux à l'état de premier dégrossissement d'une sculpture, et d'ébauche rudimentaire de la forme. L'album contient un méli-mélo d'hommes, d'animaux, cherchés dans le dessin extérieur, dans le contour spirituel, bizarre, caractéristique, excessif, de l'être représenté, avec un dedans rempli par une teinte plate. Cela donne des silhouettes très originales, et où l'œil n'est distrait par aucun détail secondaire. C'est, en plein jour, des choses à peu près dessinées comme des figurations d'ombres portées par une lumière sur un mur. Il existe ainsi des drapements de femmes dégingandées, contournés d'un gros trait écrasé d'un effet saisissant; et une planche de cigognes,—de vrais triangles volant dans l'air,—est tout simplement étonnante.
Mais vraiment l'on ne peut parler de croquis d'art, sans ouvrir une parenthèse en faveur d'O-kou-saï[55] et de ses quatorze petits cahiers classiques. Cet homme a le génie du dessin de premier jet, le talent unique d'enfermer, dans une ligne tracée en courant, la vie d'un mouvement humain ou animal, la physionomie d'une chose inanimée. Figurez-vous, au milieu de toutes ces images gardant un rien du hiératisme chinois, des dessins empreints à la fois de la modernité d'un Gavarni et d'un Decamps, et qui cependant n'ont rien d'occidental, mais sont le triomphe du d'après nature oriental. Ce sont des centaines de croquetons, où pêle-mêle, et au gré du motif tombé sous les yeux du dessinateur, défilent des hommes, des femmes, des quadrupèdes, des oiseaux, des poissons, des reptiles, des paysages, des objets bizarres et imprévus, comme la coupe intérieure d'un pistolet, et jusqu'à un pétale de fleur, un caillou, un brin d'herbe. En ces pages qui ne finissent jamais, O-kou-saï montre, grands comme le pouce, ses compatriotes, dans les poses, la tenue, les habitudes de leurs corps, et aussi bien dans l'action de leurs muscles parmi les durs travaux des mines, que dans la détente heureuse de leurs membres en la fumerie des pipettes. Avec le dessinateur, nous voyons les Japonais galopant sur de petits chevaux ébouriffés, plongeant sous l'eau à la recherche des coquillages, se disloquant dans des tours de force ou d'adresse impossibles, et encore des Japonais sommeillant, s'éventant, lisant, jouant aux dames, se promenant, contemplant un pot de fleurs, faisant kow-tow, la révérence où l'on touche la terre du front. Partout sur les feuilles qui se succèdent, foisonne une humanité d'homuncules aux contours cahotés et ressautants, et dont la myologie est légèrement écrite sur la nudité. Il y a une série de planches de lutteurs et de bâtonnistes, où les ramassements, les retraites, les développements, les allongements des bras et des jambes forment une suite d'infiniment petites académies d'une science d'anatomie extraordinaire. Enfin, sous le crayon d'O-kou-saï, revit, saisie sur le vif, toute la mimique corporelle de ce peuple si expansif, si démonstratif. Et le tortillage de la femme dans son éternel accroupissement à terre le rend-il d'une manière assez divertissante! Dans la figuration rigoureuse, dans la copie fidèle de ses hommes et de ses femmes, O-kou-saï apporte un grossissement comique qui n'est pas, à proprement parler, caricatural, mais plutôt humoristique. L'artiste, si l'on peut dire, a la réalité ironique. Quelquefois même cette réalité, tout en restant humaine, prend chez l'artiste un caractère fantastique dans des vieillards raccornis et poilus qui ont l'air de satyres octogénaires, dans des femmes, sur les épaules desquelles il met la tête inanimée et cabossée des poupées de là-bas, et surtout dans des phtisiques, que le squelette transperce çà et là, et rend macabres.
Du reste, O-kou-saï est attiré par le fantastique, et y va quelquefois résolument. On rencontre parfois, dans son Œuvre, une femme-revenant, une larve dressée dans le ciel, comme une longue chenille recourbée, et qu'enveloppe une tignasse de pendu. Et je ne sais guère d'apparition plus terrible que ce crâne chevelu, dans la tête de mort duquel regarde un seul œil vivant, grand ouvert.
Tournez la page, après l'image effrayante, ce sera peut-être une plaisanterie scatologique: une lucarne de privé que dépasse la tête d'un samourai plongeant entre les manches de ses deux sabres, tandis qu'au dehors les nez se bouchent jusqu'à la cantonade. Et toujours ainsi, l'imagination se mêlant à la réalité, une image inattendue mène à une autre. On passe de l'épure d'un dévidoir à cocons de vers à soie à la fantaisie de deux porteurs, dont les nez font le bâton auquel est suspendu le fardeau branlant; du tour d'un jongleur rendant le contenu d'une tasse dans une envolée de papillons qui lui sort de la bouche, à l'action d'une jeune fille qui, en se tordant de rire, éteint une chandelle avec un pet; de la méditation d'un lapin dans un clapier, à un bain de famille où un Japonais fait sa barbe, à côté de jeunes femmes vêtues seulement de leurs épingles à cheveux, au milieu de petits enfants jouant avec des tortues.
Mais où O-kou-saï est vraiment inimitable, c'est dans le crayonnage de l'oiseau, de l'insecte, du poisson, du reptile. C'est là incontestablement la vraie et la grande spécialité des Japonais, et voici, dans un album d'inconnu jeté sur la table, une crevette dessinée avec la grandeur d'un dessin de Michel-Ange. Mais nul n'a rendu aussi bien que O-kou-saï, le galbe, l'aspect, la tache de ces animaux dans le paysage, nul n'a surpris comme lui le rampement, la nage, le vol, et surtout l'immobilité frémissante et animée de l'animalité vêtue d'écailles ou de plumes, des habitants de l'eau ou de l'air.
Et toutes les habiles figurations de l'artiste sont plaisantes à l'œil par la coloration particulière de leurs impressions. Comme fusinées, elles se jouent dans trois teintes: le gris du papier de Chine pour le fond, une teinte bleutée pour les vêtements, les pelages; une teinte rosée pour les carnations, les fleurs, etc. Et le dessin et les couleurs semblent bues par la soie du papier.
L'œuvre de réalité humoristique de O-kou-saï nous mène aux albums absolument caricaturaux, en général de date assez récente. La caricature au Japon, chez ce peuple moqueur, a une verve, un entrain, une furia indicibles; il semble qu'elle soit le produit de la fièvre d'une cervelle et d'une main, et parfois son étrangeté lui donne l'aspect d'une hallucination de fou. Elle est copieuse, exubérante, et les imaginations cocasses, et les bonshommes drôlatiques de toutes les couleurs jaillissent sur la page blanche de l'album à la façon de la poussée violente et de l'éparpillement multicolore, dans le ciel, d'un bouquet d'artifice. Le caricaturiste n'économise pas son comique, il couvre, il surcharge la feuille d'innombrables compositions, et le papier jusqu'en ses recoins grouille, fourmille de gens contorsionnés, de bousculades réjouissantes, de chutes montrant à cru des derrières à des idoles, qui s'indignent sous leur patine verte, de maux de cœur tournés au mal de mer, d'inénarrables natations de femmes obèses et ventripotentes. C'est tumultueux, diffus, enchevêtré, avec quelque chose du trouble remuant des morceaux de papier colorié d'un kaléidoscope qu'on secouerait. Ici, des enfants peignent en vermillon le ventre de Silène d'un dormeur; là, un vieux vétérinaire examine de tout près l'anus d'un cheval qui pétarade; plus loin, un borgne court après son œil emporté au bout d'un fil par une grosse mouche. Il s'y trouve, dans ces croquis, tous les contrastes amusants des gras et maigres, toutes les déformations d'un visage vu en long et en large dans une cuiller, tous les galbes de crânes d'imbéciles, et de cet imbécile particulier au Japon, qui a le type d'un Jocrisse kalmouck, enfin tous les ingénieux emprunts faits par notre Granville pour la construction de son humanité. Notons en passant que, chez les Japonais, la pieuvre devient la maquette d'après laquelle le caricaturiste façonne toute une série d'étranges têtes, aux protubérances, aux nodosités d'une calebasse, au profil creusé comme un quartier de lune. On y voit encore des femmes, emprisonnées dans leur parapluie fermé, qu'elles ne peuvent rouvrir,—le parapluie en papier jaune huilé couvert de grands caractères noirs joue un rôle important au Japon,—des goinfreries bestiales d'hommes aux longs cheveux rouges, des sortes d'Aïnos, autour de platées de nourritures gigantesques, des promenades ridicules de samourais dans la silhouette farouche de leur arsenal militaire en marche, des ascensions plaisantes de montagnes saintes par des pèlerins qui ont l'air de larves blanches sur un champignon pourri, et au milieu du délire général de l'illustration, des Bouddha, sortant de leur immobilité de bronze, pour faire la grimace et demander à boire.
Et toujours dans la grosse charge, par-ci par-là, un détail délicat: la jupe d'une femme renversée, les jambes en l'air, figurera la volute d'une coquille; l'hébêtement d'un ivrogné de saki tiendra, du bout des doigts d'une main, l'orteil de sa jambe allongée par un de ses serpentins mouvements d'un maître de notre xvie siècle. Nous trouverons même, parmi ces planches pour rire, la fine et distinguée observation du peintre de mœurs qui, sans l'outrance de la caricature, fait risibles de simples mouvements de l'âme: la colère de celui-ci, l'admiration amoureuse de celui-là; fait risibles le vautrement congestionné de ce savant sur un rouleau d'écriture, la pipette de travers dans la bouche, et encore la joie dansante et disloquée du populaire, et les grâces de la Japonaise disgracieuse.
Les étrangers, les Hollandais, les Anglais, se trouvent volontiers sous le pinceau du caricaturiste japonais. Et voici une caricature très réussie de l'Occident par l'Orient. Un officier de marine anglais, l'air un peu nigaudinos, et qui se tient les côtes de bonheur, est embrassé par une pudibonde lady, coiffée d'un chapeau bibi;—et devant l'amour bête de ces deux personnages farces, les êtres fantastiques peuplant la terre, le ciel et l'eau de l'Empire du Lever du Soleil se livrent à une formidable gaieté.
Bien souvent, en effet, dans l'Extrême-Orient, le fantastique se mêle à la caricature, ainsi que nous l'avons vu dans l'œuvre de O-kou-saï. Il n'a pas d'albums spéciaux, et se déverse un peu sur toutes les pages, mettant à côté du rire son surnaturel, sa terreur. C'est à droite et à gauche qu'il place ses effrayants vieillards, balayés de chevelures blanches, au visage rouge; ces daïmio mystérieux, tenant entre leurs mains une tête de femme coupée, ressemblant à ces petites têtes de suppliciés en terre cuite, peintes en vert, une grosse larme sous l'œil droit, et qui pendent aux franges du manteau du diable punisseur des crimes dans l'enfer bouddhique; ces personnages à têtes d'oiseaux groupés dans des branches, ainsi qu'en un arbre de Jessé d'un conte de fée; ces gros hommes aux lobes d'oreille leur balayant le ventre; ces femmes poursuivies par des jambes sans corps, et ces luttes de lutteurs sans têtes.
Ici, dans l'obscurité d'une chambre à demi éclairée par une lanterne, la fumée d'une pipe se transforme en un immense serpent se tordant au-dessus de la tête du fumeur épouvanté. Là, dans le noir de la nuit, est tendue à travers la campagne une toile qui tient le ciel, et où est blottie une formidable araignée-crabe dont les pinces sont partout. Les monstres enfantés et aimés par l'imagination nationale entrent bientôt en scène. Dans cette planche, où un guerrier galope parmi les flots obscurs, apparaît la légendaire tortue à la tête de chien, à la queue d'algues flottantes, à l'antique carapace, où se sont formés des rochers, où poussent des arbres. Dans cette autre planche, sort, des profondeurs des Océans, le dragon des typhons, dont la présence perturbatrice de l'atmosphère soulève la mer dans le ciel, et fait courir, autour du bateau en détresse, des vagues qui ont comme des griffes, des doigts crochus à leurs crêtes.
Souvent aussi à ces apparitions d'une animalité de rêve et de cauchemar, l'Orient associe la vision d'épouvante de l'Occident: le squelette,—qu'en leur qualité de coloristes, les Japonais aiment à colorier en lilas tendre. Et trouvez, dans notre fantastique à nous, une composition supérieure à celle-ci? Par une de ces nuits, où un nuage sinistre est jeté avec un art si admirable sur une lune livide, un samourai, les mains sur les gardes de ses deux sabres, regarde, dans le ciel noir, une bataille de squelettes menés par une Mort, chevauchant une carcasse de cheval, et brandissant au-dessus de son crâne, aux orbites vides, un long fauchard.
Un fantastique moins terrifiant, plus autochtone, presque entièrement personnel aux Japonais, et qui revient dans tous les albums: c'est l'allongement des nez qui deviennent des trapèzes autour desquels des équilibristes font de la voltige, l'allongement des jambes qui semblent avoir les rallonges de grandes échasses,—et en première ligne l'allongement de cous qui prennent le serpentement et la ténuité d'un ver de terre interminable. Longtemps j'ai pris ces allongements bizarres pour des visions de l'ivresse du hachisch, mais aujourd'hui après l'étude de «la Science politique», il faut abandonner cette interprétation de ces fantaisies physiologiques. Il s'agit de la figuration d'une superstition japonaise partagée par quelques tribus indigènes des îles Philippines. C'est le rok-ri-koubi (la tête à six lieues) ou la croyance que lorsque le corps est complètement endormi, le cou s'allonge, devient mince comme un fil, flexible comme un roseau. Et la tête de l'endormi peut ainsi s'éloigner à des distances infinies, et assister à des choses absconses et secrètes, qu'il n'est pas donné de voir à l'homme éveillé.
Une étude des albums japonais serait incomplète si l'on n'accordait pas un mot aux albums érotiques. L'Orient n'a pas notre pudeur, ou du moins il a une pudeur autre, ainsi que je l'ai indiqué à propos du théâtre. Le Japon est le pays où un homme tirant des quatre compartiments d'une boîte, du sable rouge, bleu, blanc et noir, ainsi qu'un paysan ensemençant son champ, sème sur le parquet, à la volée d'une main artiste, des dessins obscènes, qui mettent en joie un public d'honnêtes femmes et de jeunes filles. Donc ces sortes d'albums sont nombreux, très nombreux. Mais avant tout, il faut le déclarer, ces images n'ont rien de la polissonnerie froide de l'Occident et même de la Chine. Ce sont d'énormes gaietés, et comme le portefeuille d'un dieu des Jardins où l'indécence des choses est sauvée par une naïveté de temps primitifs, et, le dirai-je? par le michelangelesque du dessin. Il se révèle en ces impressions un amour physique, qui, dans les contractions des orteils des hommes, dans les pamoisons des femmes, a quelque chose de l'épilepsie, et apporte au dessinateur une tourmente de lignes superbes. Ces albums représentent en général des Maisons de thé, où, derrière le repliage de quelques pages figurant l'habitation au grand toit noir, aux boiseries laquées de rouge, au jardin rose, se dissimulent les scènes amoureuses.
Mais entrons dans une de ces maisons, à l'aide d'une chanson populaire[56]:
«Voyez donc sur cette fleur ces deux jolis papillons. Pourquoi voltigent-ils ainsi sans se séparer?
—C'est sans doute parce que le temps est beau et qu'ils se sont enivrés du parfum des fleurs.
—Nous aussi, allons, comme ces papillons, visiter les fleurs.
—Avez-vous étudié la science des fleurs?
—Je l'ai étudiée sous la direction d'un excellent maître de Yosiwara.
—Cette étude coûte-t-elle beaucoup d'argent?
—De l'ouverture de l'établissement jusqu'à l'aube du jour, on donne de trois à quatre taels.
—Voilà la grande porte.....
—Ne connaissez-vous aucun professeur?
—Je connais le professeur Komourasaki (Pourpre foncée).
—Veuillez attendre un peu, le professeur Ousougoumo (Nuages légers) va venir.
—Le professeur se fait attendre bien longtemps; je ne comprends absolument pas pourquoi?
—Les professeurs de Yosiwara perdent beaucoup de temps à cause des complications de leur toilette. D'abord ils aiment à employer pour l'arrangement de leur coiffure la pommade de Simomoura et les cordonnets de Tsyôzi. Il en est qui adoptent la mode de Katsouyama, d'autres préfèrent celle de Simada. Ils ne s'aperçoivent pas que leur peigne d'écaille, et leurs aiguilles de tête en corail, pour lesquels ils dépensent mille livres, augmentent leurs dettes. Poudre de riz pour le visage, poudre de riz pour le cou, fard pour les lèvres, et jusqu'à du noir pour les dents, il n'y a rien chez eux qui ne décèle la prodigalité.
Un instant après le professeur se présente. En vérité, il est très joli, distingué, aimable. A ses sourcils se dessine la brume des montagnes lointaines; à ses yeux s'attachent les frémissements des vagues d'automne; son profil est élevé, sa bouche petite, la blancheur de ses dents fait honte à la neige du Fouzi-yama; les charmes de son corps rappellent le saule des champs durant l'été. Son vêtement de dessus est orné de dragons volants brodés en fils d'or sur du velours noir. Elle porte une ceinture en brocart d'or; en un mot, sa toilette est irréprochable.
—Je suis venu m'entretenir avec vous à l'effet d'entreprendre l'étude des fleurs.
—Mais avez-vous bien réfléchi combien est fatigante cette étude?
Veuillez venir dans ma chambre . . . . .
La description de ces chambres étant connue de tout le monde, il est inutile d'en parler en détail. Sur l'estrade disposée pour recevoir six nattes, on a suspendu trois stores du peintre Hôïtsou, représentant des fleurs et des oiseaux. On y a rangé le jeu de sougorokou (tric-trac), le jeu de go (jeu de dames très compliqué), des ustensiles pour faire chauffer le thé, une harpe, une guitare. A côté, dans une bibliothèque, on trouve depuis la célèbre histoire des Ghenzi de Mourasaki Sibikou jusqu'aux romans de Tamenaga Siounsoui.
Or donc, lorsque le professeur se présente pour la seconde fois, il est habillé de ses vêtements de lit, comprenant une casaque de crêpe rouge, surmontée d'une robe de nuit de satin violet ornée de pivoines et de lions brodés avec des fils d'or. Il laisse tomber en arrière ses noirs cheveux capables d'enchaîner le cœur de mille hommes, et permet d'apercevoir un corps dont la blancheur mortifierait la neige elle-même. Sa figure, au sourire de prunier, est semblable aux fleurs de poirier, émaillées de gouttes de pluie.
«La fleur est faible; de grâce, arrosez-la souvent.....»
Ici commence la libre interprétation populaire de l'Étude des fleurs a Yosiwara, par les albums.
Les images sont en couleur, mais le plus souvent elles sont précédées d'un texte entremêlé de petits dessins imprimés en noir, et ces petits dessins sont toujours supérieurs aux grands. Il y a là des copulations dont les raccourcis sont dignes d'un Jules Romain, et à côté de cela des imaginations spirituelles d'une fantaisie charmante. C'est ainsi qu'un de ces croquis montre le rêve d'une femme, dont le sommeil agité a rejeté loin d'elle ses couvertures, et qui voit une farandole de phallus, habillés à la japonaise, dansant et agitant de grands éventails. Cette danse de phallus s'éventant est, certes, une des compositions les plus excentriques sorties de la cervelle et du crayon d'un artiste en une heure de caprice libertin. Ce petit album, que n'a pas signé l'artiste, s'appelle U memigouça ou Rêve amoureux.
Le nombre, l'abondance, la prodigalité de l'image, au Japon, dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Ce n'est pas une feuille, c'est presque toujours trois feuilles qui donnent la représentation d'une scène quelconque. Il existe un passage de gué par une femme de daimio, escortée dans l'eau de ses neuf dames d'honneur portées sur de petits planchers, qui se développent sur six feuilles. Le voyage d'un bateau de plaisance sur une rivière en compte douze. Un catalogue de la chalcographie japonaise, je ne sais pas ce qu'il contiendrait de volumes, tant les enfants et les femmes des maisons de thé font une consommation effrayante de ces livres illustrés qui ne coûtent rien, et en ce pays, où la passion de l'image est telle, qu'au dire de M. Humbert, une bouteille d'absinthe ou de chartreuse décorée d'une belle étiquette, se vend le double.
Le curieux n'est-il pas que nous en sachions si peu sur ces impressions[57]? Il y a quelques années, tout ce qu'on savait d'elles, c'est qu'elles étaient imprimées avec des bois, à peu près comme le sont nos grossières indiennes, mais sans posséder aucun détail de la fabrication. Aujourd'hui, des conversations de Félix Régamey, des observations de Bracquemond, il résulte que l'impression se fait de la manière la plus primitive, et,—on ne s'en douterait guère,—sans l'aide d'une presse. L'imprimeur a un disque de bois, une feuille de bambou au dessous rugueux et côtelé; il replie sa feuille sur son rond de bois, la noue en haut avec un de ces inimitables nœuds qu'on trouve sur certaines boîtes de laque et qui lui sert de poignée. Cela fait, il prend une planche de bois entaillée des deux côtés, et dont le repérage est fait au moyen de quatre petites encoches; il encre le recto d'une couleur, place sa feuille dessus, et frotte sur les aplats, de la couleur à l'eau avec son rond de bois enveloppé de la feuille de bambou, absolument comme d'un froton. Alors il nettoie son verso, encre le recto,—une planche fournissant deux impressions,—puis il passe à la seconde planche, et à une autre. C'est au fond absolument le procédé avec lequel, au moyen d'un brunissoir, nos graveurs sur bois tirent l'épreuve d'un fumé. Mais l'admirable, c'est le nombre d'impressions que par un procédé si élémentaire, subit le papier. J'ai compté dans une planche et qui n'est pas des plus compliquées: 3 verts, 2 gris, 1 noir, 2 roses, 1 brun rouge, 1 jaune, 3 bleus, en tout 12 tons, et cela sans les planches pour l'or, pour les divers métaux, pour le gaufrage. Et ces impressions si chères à obtenir en Europe, en chromo-lithographie, reviennent à quelques itchibou, par la simplicité de l'installation et de l'outillage, et par l'association au travail de l'imprimeur du travail de la femme, des enfants, de toute la maisonnée.
Elles ont, ces impressions obtenues si facilement, une fleur de couleur, une égalité de teintes, une perfection de dégradations qui témoignent d'une habileté de main désespérante pour nos ouvriers. Et le goût de ces albums, et toutes les jolies additions et inventions autour de la composition principale, et toute la menue ornementation du papier. Des papiers jouent le basin, et le plumage des oiseaux y est rendu par un gaufrage dans le sens des plumes, un gaufrage qui n'a rien de l'ignoble gaufrage européen. Il y a des papiers, où les personnages se détachent sur des fonds striés en creux au milieu d'une pluie de petites macules jaunes et violettes,—une idée bien certainement empruntée par les Japonais à la contemplation de leurs grandes clématites blanches. Dans quelques-uns de ces albums, en haut de la page, un kakemono, à moitié déroulé, laisse voir un motif orné, un rien décoratif: un insecte posé sur un livre, une brindille fleurie qui pourrait faire un signet, et presque toujours la dernière page donne à voir l'essuyement riant des pinceaux de l'aquarelliste, qui est comme l'exposition, pour le regardeur, de sa tendre palette. Et ces impressions, dont nous n'avons en général que des épreuves très ordinaires, il faut les avoir comme il en est venu quelques-unes, il y a une dizaine d'années, à la Porte Chinoise, des épreuves d'artistes, où la fraîcheur du coloris sur le fort, l'épais, le blanc papier, est comme fondue dans une moelle de sureau, une bulbe de camelia.
Encore je n'ai parlé ici que des albums des trente dernières années, mais si l'on remonte à des albums plus anciens, à des albums du siècle dernier, nous nous trouvons en présence de gravures coloriées, qui mériteraient une place dans les cabinets d'estampes de nos collections publiques. Là, ce qu'on peut reprocher à l'imagerie moderne japonaise, le voyant un peu brutal, n'existe absolument pas. C'est, dans le coloriage, un assoupissement du ton, un passé de la nuance, une harmonie délicieusement discrète. On dirait vraiment que l'art japonais de ce temps a pris ces couleurs aux émaux des porcelaines de la famille verte et qu'il a cherché la gamme de ses compositions dans l'accord d'un jaune œillet d'Inde, d'un vert éteint, d'un violet de manganèse,—des compositions presque toujours détachées d'un fond doucement rosé.
Dans ces impressions la femme développe une élégance qu'elle n'aura bientôt plus; son dessin profile les longueurs et les élancements des grandes époques du dessin occidental. Et même, une remarque qui n'est pas sans valeur, le type féminin y est presque différent, et comme fabriqué d'une pâte plus raffinée, plus aristocratique. La femme japonaise, les anciens albums la représentent le front remarquablement bombé, les sourcils semblables à un trait de pinceau, l'ouverture de l'œil tout étroite et extrêmement fendue avec une prunelle coulée dans un coin sous la mince paupière, un petit nez courbe d'une très grande finesse, une bouche toujours entr'ouverte dans le dessin du peintre, comme une bouche d'enfant, et l'ovale long, long, long, mais parfaitement régulier. On la voit ainsi sous des cheveux très noirs et bouffants, d'où s'échappe une petite mèche tortillarde serpentant le long de sa tempe, avec un visage pâle où l'entour seul des yeux est fardé, et une physionomie ingénument étonnée. A des yeux européens, cette femme doit paraître peu régulièrement belle, et cependant en elle est un beau, fait d'une construction mignonne de traits aux fines arêtes, et en quelque sorte, de la délicatesse aiguë d'une longue statuette de porcelaine. Et je retrouve comme vulgarisé dans ce type de la femme des anciens albums, le type de la femme de Kioto, dont la beauté est proverbiale au Japon, et telle que nous la peint M. Bousquet, avec son nez aquilin, ses yeux bien fendus, son ovale maigre.
Quelquefois on rencontre des impressions exceptionnelles, ne venant pas d'ordinaire assemblées en albums, mais dont on trouve par hasard une ou deux collées au verso d'une couverture[58]. Ces impressions, en général d'un format restreint, sont tirées sur un papier de choix, qui est l'idéal du papier par son glacé soyeux et sa blancheur crémeuse. Sur ce papier, où les légendes et les inscriptions prennent une netteté à prendre en pitié tous les imprimés de l'Occident, et où les rubriques sont du plus adorable carmin, les linéaments des figures, tracés d'une manière presque imperceptible, les donnent à voir dans une espèce d'effacement vaporeux, au milieu d'accessoires accusés, pour ainsi dire seulement, par l'ombre du creux de l'impression, et apparaissant comme des objets de pure lumière, où court ici un mince filet d'azur, où boutonne là le rose d'une fleur non encore ouverte.
Dans ces impressions, un gaufrage précieux soulève le relief des choses, des fleurs d'une robe, des sculptures d'une boîte de laque rouge, et l'or, l'argent et même les autres métaux introduits avec une économie exquise sur les saillies et les petits renflements du papier, vous amusent du trompe-l'œil presque matériel des ferrurres d'argent d'un cabinet, du bronze vert d'un chibatchi, du disque de fer poli d'un miroir. Un grand nombre de ces impressions ne sont que de surprenantes figurations d'objets de la vie intime et familière. Une feuille représente un sabre appuyé contre un coffret à armure, une autre une tasse de fer damasquinée en or avec trois pétales de fleurs, une autre tout simplement un bonnet de papier noir laqué de fonctionnaire. Cela est tout, et cette représentation d'art de si peu de chose suffit à l'artiste, comme suffisait à Chardin la peinture d'un verre d'eau à côté de deux prunes!