LE BOUCLIER

A Émile Goubert.

Le ventre de la femme est comme un bouclier

Taillé dans un métal lumineux et sans tache,

Dont la blancheur se bombe et descend se plier

Vers sa pointe où frise un panache.

Depuis l’angle d’or brun jusqu’au pied des seins nus,

Il s’étale, voûtant sa courbe grasse et pleine,

Et l’arc majestueux de ses rebords charnus

Glisse dans les sillons de l’aine.

Tandis que, ciselé sur l’écusson mouvant

Où s’abritent la source et les germes du monde,

Le nombril resplendit comme un soleil vivant,

Un vivant soleil de chair blonde!

—Magique Bouclier dont j’ai couvert mes reins!

Égide de Vénus, ô Gorgone d’ivoire

Dont la splendeur joyeuse éblouit mes chagrins

Et rayonne dans ma nuit noire!

Méduse qui fais fuir de mon cœur attristé

Le dragon de l’Ennui dont rien ne me délivre;

Arme de patience avec qui j’ai lutté

Contre tous les dégoûts de vivre!

Je t’aime d’un amour fanatique et navrant:

Car mes seuls vrais oublis sont nés dans tes luxures,

Et j’ai dormi sur toi comme un soldat mourant

Qui ne compte plus ses blessures.

C’est pourquoi ma douleur t’a dressé des autels

Dans les temples obscurs de mon âme embrunie,

Et j’y viens adorer les charmes immortels

De ta consolante harmonie!