Fragment d'une histoire éternelle.

"Ricorditi di me che son la Pia!"
Dante Alighieri.

Cependant, deux mois après environ, comme je traversais la rue du Pélican, laquelle est particulièrement tortueuse et sordide, je m'entendis soudain héler, et je vis sortir d'un hôtel misérable, que surmontait une vieille enseigne à l'image de ce volatile, le plus étrange quatuor.

C'était Jasmin-Brutelier qui m'appelait. Debout sur le seuil de la porte, il agitait ses bras osseux et maladroits, qui me donnaient à penser que si Chappe, en son temps, fut un merveilleux inventeur, ce fut par suite de ses relations personnelles avec quelque Jasmin-Brutelier de ces années-là.

A côté de lui, je reconnaissais Florentin Muzat, le vieux musicien que M. Bouldouyr appelait toujours Pizzicato, et une sorte d'étrange personnage à figure de gargouille gothique, en qui je finis par distinguer ce M. Calbot, qui supportait, dans l'étude de maître Racuir, les méchantes humeurs et les indignes traitements de M. Victor Agniel et de ses collègues.

--Vous voilà! Vous voilà! me disaient-ils tous avec extase. Quelle joie de vous retrouver!

Je leur parlai aussitôt de la mort de M. Bouldouyr.

--Chut! Chut! me dit Florentin Muzat, je sais les choses maintenant: Mon bon M. Bouldouyr a cessé d'être une ombre... Oui, c'est fini pour lui, de ne plus exister!

Jasmin-Brutelier se frappa le front du bout de l'index, afin de m'indiquer que la raison du malheureux jeune homme se dérangeait de plus en plus; je m'en doutais d'ailleurs aux extraordinaires grimaces qu'il faisait sans cesse et qui attiraient sur lui l'attention des passants. J'entendis alors l'accent nasillard de Pizzicato:

--Hélas! oui, il est mort, le pauvre monsieur, et avec lui ma dernière espérance! Ce n'était pas un ami que j'avais là, c'était un père, monsieur! Qui me consolait quand j'étais triste? Qui me montrait, quand j'avais le mal du pays, des cartes postales, qui me rappelaient Napoli, ma ville natale? Qui me donnait un peu d'argent quand je manquais de tout? Qui appréciait en connaisseur la musique que je jouais? Lui, monsieur, toujours lui! Ah! l'humanité a bien perdu! C'était un roi Bombance que cet homme-là, c'était un saint Vincent de Paul. Il y a des saints au paradis, couverts d'honneurs et de décorations, avec leur auréole bien astiquée derrière la tête, qui n'ont pas vécu comme il a vécu!

M. Jasmin-Brutelier me pressa doucement le bras:

--Nous avons tous perdu notre meilleur ami, et chacun de nous le pleure à sa manière. Vous rappelez-vous, monsieur Salerne, ces fêtes magnifiques qu'il nous offrait? C'est ce que j'ai vu de plus beau au monde. Nous en reparlons bien souvent, Marie et moi.

--Vous êtes marié, monsieur Jasmin-Brutelier?

--Oui, oui, j'ai épousé Marie Soudaine, il y a quelques mois. Et je dois même vous dire que ma femme me donne des espérances. En un mot, je vais être père. Un grand souci, une bien lourde responsabilité! D'autant plus que depuis quelques mois déjà, je n'ai plus... j'ai perdu ma place...

--Que faites-vous alors?

--Je... je cherche une situation. C'est même fort pénible pour moi, car ma pauvre Blanche est obligée de travailler pour deux, ce qui est très dur dans sa position.

--Peut-être pourrai-je vous aider à trouver quelque chose?

--Oui, oui, me répondit M. Jasmin-Brutelier, sans enthousiasme. Le désoeuvrement me pèse, vous savez...

--N'étiez-vous pas employé dans une librairie?

--Je ne le suis plus. Je ne peux plus l'être. J'aime trop la philosophie. On ne pouvait rien obtenir de moi, vous savez. J'étais toujours dans quelque coin, le nez enfoncé dans les oeuvres de Spinoza ou dans celles de Roret. Non, il me faut un autre métier.

--Mais lequel?

--C'est justement ce que je cherche, monsieur, répondit avec gravité Jasmin-Brutelier, en se pressant énergiquement le menton, comme si ses maxillaires fussent une grappe d'où l'on pût extraire de bonnes idées.

J'avais entraîné mes vieux amis dans un café de la rue de Beaujolais, orné de ces peintures allégoriques, mises sous verre, qui donnent à plusieurs établissements de ce quartier une vague ressemblance avec le café Florian. J'avais une grand émotion et une grande joie de les revoir. Il me semblait que l'ancien temps n'était pas entièrement révolu. Mais ce bonheur furtif n'allait pas sans une vive amertume. Je croyais me promener la nuit, dans une ville en ruines que j'eusse autrefois aimée. Je retrouvais bien les pans de murs, les colonnes, les places, mais non point l'âme qui leur donnait la vie.

Il manquait à mon bonheur la présence de Valère Bouldouyr, il lui manquait autre chose encore: je ne sais quelle forme dansante, tout enveloppée de cheveux d'or, et un rayon verdâtre, à la fois candide et mélancolique, qui venait de deux yeux clairs.

J'avais demandé à mes amis ce qu'ils voulaient boire. Ils s'envisageaient, et Jasmin-Brutelier, parlant au nom de tous, émit la prétention de manger quelque chose. Je leur fis servir des sandwiches et des pommes de terre frites, et j'eus alors l'impression pénible que j'avais affaire à quatre affamés. Ils se jetèrent sur ces aliments avec une avidité qui me serra le coeur. A mesure qu'ils se nourrissaient leurs yeux brillaient, leurs visages s'épanouissaient; ils avaient l'air de pauvres arbres desséchés par la canicule et qui tout à coup reçoivent l'eau du ciel.

--Tant qu'on est des ombres, émit même Florentin Muzat, il faut manger! Après, ça va tout seul!

Je cherchai cependant à comprendre pourquoi M. Calbot se trouvait maintenant dans la société de mes vieux camarades, et je n'y parvenais pas. Il me semblait aussi malheureux qu'eux; et lorsque j'avais examiné son vieux veston sans couleur et les belles franges de son col de chemise, je n'en voyais que mieux combien la jaquette de M. Jasmin-Brutelier luisait de graisse et d'usure, à quel point le pardessus flottant de Pizzicato avait pris la consistance d'une toile d'araignée et quelle chose sordide, informe et sans nom possible était devenue la souquenille qui harnachait mon pauvre Florentin Muzat.

--Avez-vous des nouvelles de Victor Agniel? Finis-je par demander à Calbot, qui mangeait sans parler, ouvrant et refermant sans cesse une affreuse gueule de brochet, sous son nez à l'arête rompue.

Le clerc de notaire rougit et avala précipitamment, au risque de s'étouffer, une énorme bouchée de sandwich, qui gonflait ses joues pâles.

--Non, monsieur, non... Je ne voudrais pas vous faire de peine, mais il a disparu un jour sans crier gare, et jamais plus nous ne l'avons revu: maître Racuir sait sans doute tout, mais il ne nous l'a jamais confié. Maître Racuir est un homme qui en sait long sur tout le monde, mais c'est le tombeau des secrets. Quant à moi, acheva M. Calbot, absolument décontenancé, je suis innocent de tout, je vous le jure!

--Je vous crois sans peine, lui dis-je. Un peu de jambon, monsieur Calbot? Peut-être boirez-vous encore un ballon, n'est-ce pas? Garçon, un bock pour monsieur! Mais n'êtes-vous plus chez maître Racuir?

--Non, je suis parti. La vie y était trop triste. Oh! elle n'y a jamais été très gaie! Mais quelquefois, on avait un plaisir, une... compensation! C'était du temps où M. Victor Agniel était encore parmi nous. Parfois, le soir, une jeune fille venait le chercher, qui ressemblait à une sirène. Elle entrait toujours dans mon bureau pour me dire bonjour... Ah! monsieur, je n'étais pas très heureux chez M. Racuir, mais il me semblait alors qu'un ascenseur m'enlevait tout à coup et me déposait au paradis. C'était la bonté même, cette jeune fille, c'était la beauté, c'était... je ne sais quoi. Le printemps entrait soudain, on respirait une grande rose ouverte, et on avait envie de mourir.

--Françoise, répéta tout bas Pizzicato.

Nous nous taisons tous, nous regardions au fond de nous se tenir cette image perdue.

--Elle n'est plus revenue, dit M. Calbot. C'est alors que je suis parti, je m'ennuyais trop! Et je suis allé chez Mlle Soudaine, qui venait parfois à l'étude avec elle, lui demander de ses nouvelles, et c'est ainsi que j'ai fait la connaissance de Jasmin-Brutelier.

--Et maintenant, s'écria celui-ci, nous sommes réunis tous les quatre, et nous cherchons Françoise ensemble!

M. Pizzicato se pencha vers moi:

--Florentin la rencontre de temps en temps. Tantôt dans une rue, tantôt dans l'autre, il la voit passer, mais toujours trop vite, et il n'a pas le temps de la rattraper. Seulement, il nous avertit et nous courons en hâte dans le quartier qu'il nous a désigné... Hélas! nous arrivons toujours trop tard; nous ne la retrouvons pas!

J'étais bien sûr que Françoise avait quitté Paris, mais j'admirai que ces trois hommes eussent assez confiance dans un simple d'esprit pour se laisser conduire par lui!

A je ne sais quoi de hagard et de dégradé qui se peignait sur leurs visages, je compris aussi que cette poursuite éperdue de Françoise les conduisait surtout dans des bistros, et ma pitié pour eux se doubla d'une grande tristesse.

--Mais nous avons confiance, dit Pizzicato, nous la trouverons.

--Paris n'est pas grand, ajouta M. Calbot, il faudra bien que nous la découvrions quelque jour!

--Alors notre vie à tous aura repris son sens, s'écria joyeusement Jasmin-Brutelier.

--Oui, oui, murmura Florentin Muzat, nous la verrons sûrement, puisqu'elle est une ombre, n'est-ce pas? On attrape toujours les ombres... Ce sont les autres qui s'en vont.

Je pris congé de mes pauvres amis, je leur fis promettre de venir me voir. Ils le firent, puis ils s'en allèrent tous quatre sous les charmilles du Palais-Royal. Leur démarche était incertaine. Ils parlaient fort en s'éloignant; il me sembla qu'ils montaient encore l'escalier d'or de Valère Bouldouyr et qu'ils trébuchaient à chacune de ses marches usées; mais l'escalier d'or maintenant ne menait plus nulle part!