Scène 3.II.
Roxane, De Guiche, la duègne, à l'écart.
ROXANE (à De Guiche, lui faisant une révérence):
Je sortais.
DE GUICHE:
Je viens prendre congé.
ROXANE:
Vous partez ?
DE GUICHE:
Pour la guerre.
ROXANE:
Ah !
DE GUICHE:
Ce soir même.
ROXANE:
Ah !
DE GUICHE:
J'ai
Des ordres. On assiège Arras.
ROXANE:
Ah. . .on assiège ?. . .
DE GUICHE:
Oui. . .Mon départ a l'air de vous laisser de neige.
ROXANE (poliment):
Oh !. . .
DE GUICHE:
Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?. . .Quand ?
—Vous savez que je suis nommé mestre de camp ?
ROXANE (indifférente):
Bravo.
DE GUICHE:
Du régiment des gardes.
ROXANE (saisie):
Ah ? des gardes ?
DE GUICHE:
Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes.
Je saurai me venger de lui, là-bas.
ROXANE (suffoquée):
Comment !
Les gardes vont là-bas ?
DE GUICHE (riant):
Tiens ! c'est mon régiment !
ROXANE (tombant assise sur le banc,—à part):
Christian !
DE GUICHE:
Qu'avez-vous ?
ROXANE (toute émue):
Ce. . .départ. . .me désespère !
Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre !
DE GUICHE (surpris et charmé):
Pour la première fois me dire un mot si doux,
Le jour de mon départ !
ROXANE (changeant de ton et s'éventant):
Alors,—vous allez vous
Venger de mon cousin ?. . .
DE GUICHE (souriant):
On est pour lui ?
ROXANE:
Non,—contre !
DE GUICHE:
Vous le voyez ?
ROXANE:
Très peu.
DE GUICHE:
Partout on le rencontre
Avec un des cadets. . .
(Il cherche le nom):
ce Neu. . .villen. . .viller. . .
ROXANE:
Un grand ?
DE GUICHE:
Blond.
ROXANE:
Roux.
DE GUICHE:
Beau !. . .
ROXANE:
Peuh !
DE GUICHE:
Mais bête.
ROXANE:
Il en a l'air !
(Changeant de tone):
. . .Votre vengeance envers Cyrano ?—c'est peut-être
De l'exposer au feu, qu'il adore ?. . .Elle est piètre !
Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !
DE GUICHE:
C'est ?. . .
ROXANE:
Mais, si le régiment, en partant, le laissait
Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,
A Paris, bras croisés !. . .C'est la seule manière,
Un homme comme lui, de le faire enrager:
Vous voulez le punir ? privez-le de danger.
DE GUICHE:
Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme
Pour inventer ce tour !
ROXANE:
Il se rongera l'âme,
Et ses amis les poings, de n'être pas au feu:
Et vous serez vengé !
DE GUICHE (se rapprochant):
Vous m'aimez donc un peu ?
(Elle sourit):
Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune
Une preuve d'amour, Roxane !. . .
ROXANE:
C'en est une.
DE GUICHE (montrant plusieurs plis cachetés):
J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis
A chaque compagnie, a l'instant même, hormis. . .
(Il en détache un):
Celui-ci ! C'est celui des cadets.
(Il le met dans sa poche):
Je le garde.
(Riant):
Ah ! ah ! ah ! Cyrano !. . .Son humeur bataillarde !. . .
—Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?. . .
ROXANE (le regardant):
Quelquefois.
DE GUICHE (tout près d'elle):
Vous m'affolez ! Ce soir—écoutez—oui, je dois
Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !. . .
Écoutez. Il y a, près d'ici, dans la rue
D'Orléans, un couvent fondé par le syndic
Des capucins, le Père Athanase. Un laïc
N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !. . .
Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large.
—Ce sont les capucins qui servent Richelieu
Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.
—On me croira parti. Je viendrai sous le masque.
Laissez-moi retarder d'un jour, chère fantasque !. . .
ROXANE (vivement):
Mais si cela s'apprend, votre gloire. . .
DE GUICHE:
Bah !
ROXANE:
Mais
Le siège, Arras. . .
DE GUICHE:
Tant pis ! Permettez !
ROXANE:
Non !
DE GUICHE:
Permets !
ROXANE (tendrement):
Je dois vous le défendre !
DE GUICHE:
Ah !
ROXANE:
Partez !
(A part):
Christian reste.
(Haut):
Je vous veux héroïque,—Antoine !
DE GUICHE:
Mot céleste !
Vous aimez donc celui ?. . .
ROXANE:
Pour lequel j'ai frémi.
DE GUICHE (transporté de joie):
Ah ! je pars !
(Il lui baise la main):
Êtes-vous contente ?
ROXANE:
Oui, mon ami !
(Il sort.)
LA DUÈGNE (lui faisant dans le dos une révérence comique):
Oui, mon ami !
ROXANE (à la duègne):
Taisons ce que je viens de faire:
Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre !
(Elle appelle vers la maison):
Cousin !