Scène 4.I.
Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, les cadets, puis Cyrano.
LE BRET:
C'est affreux !
CARBON:
Oui. Plus rien.
LE BRET:
Mordious !
CARBON (lui faisant signe de parler plus bas):
Jure en sourdine !
Tu vas les réveiller.
(Aux cadets):
Chut ! Dormez !
(A Le Bret):
Qui dort dîne !
LE BRET:
Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu !
Quelle famine !
(On entend au loin quelques coups de feu.)
CARBON:
Ah ! maugrébis des coups de feu !. . .
Ils vont me réveiller mes enfants !
(Aux cadets qui lèvent la tête):
Dormez !
(On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.)
UN CADET (s'agitant):
Diantre !
Encore ?
CARBON:
Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre !
(Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.)
UNE SENTINELLE (au dehors):
Ventrebieu ! qui va là ?
LA VOIX DE CYRANO:
Bergerac !
LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
Ventrebieu !
Qui va là ?
CYRANO (paraissant sur la crête):
Bergerac, imbécile !
(Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet):
LE BRET:
Ah ! grand Dieu !
CYRANO (lui faisant signe de ne réveiller personne):
Chut !
LE BRET:
Blessé ?
CYRANO:
Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude
De me manquer tous les matins !
LE BRET:
C'est un peu rude,
Pour porter une lettre, à chaque jour levant,
De risquer !
CYRANO (s'arrêtant devant Christian):
J'ai promis qu'il écrirait souvent !
(Il le regarde):
Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite
Savait qu'il meurt de faim. . .Mais toujours beau !
LE BRET:
Va vite
Dormir !
CYRANO:
Ne grogne pas, Le Bret !. . .Sache ceci:
Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi
Un endroit où je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres.
LE BRET:
Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.
CYRANO:
Il faut être léger pour passer !—Mais je sais
Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Français
Mangeront ou mourront,—si j'ai bien vu. . .
LE BRET:
Raconte !
CYRANO:
Non. Je ne suis pas sûr. . .vous verrez !
CARBON:
Quelle honte,
Lorsqu'on est assiégeant, d'être affamé !
LE BRET:
Hélas !
Rien de plus compliqué que ce siège d'Arras:
Nous assiégeons Arras,—nous-mêmes, pris au piège,
Le cardinal infant d'Espagne nous assiège. . .
CYRANO:
Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour.
LE BRET:
Je ne ris pas.
CYRANO:
Oh ! oh !
LE BRET:
Penser que chaque jour
Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre,
Pour porter. . .
(Le voyant qui se dirige vers une tente):
Où vas-tu ?
CYRANO:
J'en vais écrire une autre.
(Il soulève la toile et disparaît.)