Scène 4.IX.
Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets.
CHRISTIAN (appelant vers la tente de Cyrano):
Cyrano ?
CYRANO (reparaissant, armé pour la bataille):
Qu'est-ce ? Te voilà blême !
CHRISTIAN:
Elle ne m'aime plus !
CYRANO:
Comment ?
CHRISTIAN:
C'est toi qu'elle aime !
CYRANO:
Non !
CHRISTIAN:
Elle n'aime plus que mon âme !
CYRANO:
Non !
CHRISTIAN:
Si !
C'est donc bien toi qu'elle aime,—et tu l'aimes aussi !
CYRANO:
Moi ?
CHRISTIAN:
Je le sais.
CYRANO:
C'est vrai.
CHRISTIAN:
Comme un fou.
CYRANO:
Davantage.
CHRISTIAN:
Dis-le-lui !
CYRANO:
Non !
CHRISTIAN:
Pourquoi ?
CYRANO:
Regarde mon visage !
CHRISTIAN:
Elle m'aimerait laid !
CYRANO:
Elle te l'a dit !
CHRISTIAN:
Là !
CYRANO:
Ah ! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela !
Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée !
—Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée
De la dire,—mais va, ne la prend pas au mot,
Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop !
CHRISTIAN:
C'est ce que je veux voir !
CYRANO:
Non, non !
CHRISTIAN:
Qu'elle choisisse !
Tu vas lui dire tout !
CYRANO:
Non, non ! Pas ce supplice.
CHRISTIAN:
Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ?
C'est trop injuste !
CYRANO:
Et moi, je mettrais au tombeau
Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître,
J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-être ?
CHRISTIAN:
Dis-lui tout !
CYRANO:
Il s'obstine à me tenter, c'est mal !
CHRISTIAN:
Je suis las de porter en moi-même un rival !
CYRANO:
Christian !
CHRISTIAN:
Notre union—sans témoins—clandestine,
—Peut se rompre,—si nous survivons !
CYRANO:
Il s'obstine !. . .
CHRISTIAN:
Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout !
—Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout
Du poste; je reviens: parle, et qu'elle préfère
L'un de nous deux !
CYRANO:
Ce sera toi !
CHRISTIAN:
Mais. . .je l'espère !
(Il appelle):
Roxane !
CYRANO:
Non ! Non !
ROXANE (accourant):
Quoi ?
CHRISTIAN:
Cyrano vous dira
Une chose importante. . .
(Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.)