Scène 4.VII.

Les mêmes, De Guiche.

DE GUICHE:
Cela sent bon.

UN CADET (chantonnant d'un air détaché):
To lo lo !. . .

DE GUICHE (s'arrêtant et le regardant):
Qu'avez-vous, vous ?. . .Vous êtes tout rouge !

LE CADET:
Moi ?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge !

UN AUTRE:
Poum. . .poum. . .poum. . .

DE GUICHE (se retournant):
Qu'est cela ?

LE CADET (légèrement gris):
Rien ! C'est une chanson !
Une petite. . .

DE GUICHE:
Vous êtes gai, mon garçon !

LE CADET:
L'approche du danger !

DE GUICHE (appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre):
Capitaine ! je. . .
(Il s'arrête en le voyant):
Peste !
Vous avez bonne mine aussi !

CARBON (cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec an geste évasif):
Oh !. . .

DE GUICHE:
Il me reste
Un canon que j'ai fait porter. . .
(Il montre un endroit dans la coulisse):
là, dans ce coin,
Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.

UN CADET (se dandinant):
Charmante attention !

UN AUTRE (lui souriant gracieusement):
Douce sollicitude !

DE GUICHE:
Ah ça ! mais ils sont fous !—
(Sèchement):
N'ayant pas l'habitude
Du canon, prenez garde au recul.

LE PREMIER CADET:
Ah ! pfftt !

DE GUICHE (allant à lui, furieux):
Mais !. . .

LE CADET:
Le canon des Gascons ne recule jamais !

DE GUICHE (le prenant par le bras et le secouant):
Vous êtes gris !. . .De quoi ?

LE CADET (superbe):
De l'odeur de la poudre !

DE GUICHE (haussant les épaules, le repousse et va vivement à Roxane):
Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?

ROXANE:
Je reste !

DE GUICHE:
Fuyez !

ROXANE:
Non !

DE GUICHE:
Puisqu'il en est ainsi,
Qu'on me donne un mousquet !

CARBON:
Comment ?

DE GUICHE:
Je reste aussi.

CYRANO:
Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure !

PREMIER CADET:
Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?

ROXANE:
Quoi !. . .

DE GUICHE:
Je ne quitte pas une femme en danger.

DEUXIÈME CADET (au premier):
Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger !
(Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.)

DE GUICHE (dont les yeux s'allument):
Des vivres !

UN TROISIÈME CADET:
Il en sort de sous toutes les vestes !

DE GUICHE (se maîtrisant, avec hauteur):
Est-ce que vous croyez que je mange vos restes ?

CYRANO (saluant):
Vous faites des progrès !

DE GUICHE (fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère pointe d'accent):
Je vais me battre à jeun !

PREMIER CADET (exultant de joie):
A jeung ! Il vient d'avoir l'accent !

DE GUICHE (riant):
Moi ?

LE CADET:
C'en est un !
(Ils se mettent tous à danser.)

CARBON DE CASTEL-JALOUX (qui a disparu depuis un moment derrière le talus, reparaissant sur la crête):
J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !
(Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.)

DE GUICHE (à Roxane, en s'inclinant):
Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?. . .
(Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se découvre et les suit.)

CHRISTIAN (allant à Cyrano, vivement):
Parle vite !
(Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent, abaissées pour le salut, un cri s'élève: elle s'incline.)

LES PIQUIERS (au dehors):
Vivat !

CHRISTIAN:
Quel était ce secret ?. . .

CYRANO:
Dans le cas où Roxane. . .

CHRISTIAN:
Eh bien ?. . .

CYRANO:
Te parlerait
Des lettres ?. . .

CHRISTIAN:
Oui, je sais !. . .

CYRANO:
Ne fais pas la sottise
De t'étonner. . .

CHRISTIAN:
De quoi ?

CYRANO:
Il faut que je te dise !. . .
Oh ! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui
En la voyant. Tu lui. . .

CHRISTIAN:
Parle vite !

CYRANO:
Tu lui. . .
As écrit plus souvent que tu ne crois.

CHRISTIAN:
Hein ?

CYRANO:
Dame !
Je m'en étais chargé: j'interprétais ta flamme !
J'écrivais quelquefois sans te dire: j'écris !

CHRISTIAN:
Ah ?

CYRANO:
C'est tout simple !

CHRISTIAN:
Mais comment t'y es-tu pris,
Depuis qu'on est bloqué pour ?. . .

CYRANO:
Oh !. . .avant l'aurore
Je pouvais traverser. . .

CHRISTIAN (se croisant les bras):
Ah ! c'est tout simple encore ?
Et qu'ai-je écrit de fois par semaine ?. . .Deux ?—Trois ?—
Quatre ?—

CYRANO:
Plus.

CHRISTIAN:
Tous les jours ?

CYRANO:
Oui, tous les jours.—Deux fois.

CHRISTIAN (violemment):
Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle
Que tu bravais la mort. . .

CYRANO (voyant Roxane qui revient):
Tais-toi ! Pas devant elle !
(Il rentre vivement dans sa tente.)