Scène 5.I.
Mère Marguerite, Sœur Marthe, Sœur Claire, les sœurs.
SŒUR MARTHE (à Mère Marguerite):
Sœur Claire a regardé deux fois comment allait
Sa cornette, devant la glace.
MÈRE MARGUERITE (à sœur Claire):
C'est très laid.
SŒUR CLAIRE:
Mais sœur Marthe a repris un pruneau de la tarte,
Ce matin: je l'ai vu.
MÈRE MARGUERITE (à sœur Marthe):
C'est très vilain, sœur Marthe.
SŒUR CLAIRE:
Un tout petit regard !
SŒUR MARTHE:
Un tout petit pruneau !
MÈRE MARGUERITE (sévèrement):
Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano.
SŒUR CLAIRE (épouvantée):
Non, il va se moquer !
SŒUR MARTHE:
Il dira que les nonnes
Sont très coquettes !
SŒUR CLAIRE:
Très gourmandes !
MÈRE MARGUERITE (souriant):
Et très bonnes.
SŒUR CLAIRE:
N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus,
Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans !
MÈRE MARGUERITE:
Et plus !
Depuis que sa cousine à nos béguins de toile
Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile,
Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans,
Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !
SŒUR MARTHE:
Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître,
Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.
TOUTES LES SŒURS:
Il est si drôle !—C'est amusant quand il vient !
—Il nous taquine !—Il est gentil !—Nous l'aimons bien !
—Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique !
SŒUR MARTHE:
Mais enfin, ce n'est pas un très bon catholique !
SŒUR CLAIRE:
Nous le convertirons.
LES SŒURS:
Oui ! oui !
MÈRE MARGUERITE:
Je vous défends
De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants.
Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-être !
SŒUR MARTHE:
Mais. . .Dieu !. . .
MÈRE MARGUERITE:
Rassurez-vous: Dieu doit bien le connaître.
SŒUR MARTHE:
Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier,
Il me dit en entrant: 'Ma sœur, j'ai fait gras, hier !'
MÈRE MARGUERITE:
Ah ! il vous dit cela ?. . .Eh bien ! la fois dernière
Il n'avait pas mangé depuis deux jours !
SŒUR MARTHE:
Ma Mère !
MÈRE MARGUERITE:
Il est pauvre.
SŒUR MARTHE:
Qui vous l'a dit ?
MÈRE MARGUERITE:
Monsieur Le Bret.
SŒUR MARTHE:
On ne le secourt pas ?
MÈRE MARGUERITE:
Non, il se fâcherait.
(Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir, avec la coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et vieillissant, marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents. Mère Marguerite se lève):
—Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine,
Avec un visiteur, dans le parc se promène.
SŒUR MARTHE (bas à sœur Claire):
C'est le duc-maréchal de Grammont ?
SŒUR CLAIRE (regardant):
Oui, je crois.
SŒUR MARTHE:
Il n'était plus venu la voir depuis des mois !
LES SŒURS:
Il est très pris !—La cour !—Les camps !
SŒUR CLAIRE:
Les soins du monde !
(Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et s'arrêtent près du métier. Un temps.)