SCÈNE II

DON JUAN, LE DIABLE, LES MILLE ET TROIS OMBRES, L'OMBRE BLANCHE, LE PAUVRE

DON JUAN.

Mon or luit dans sa main qu'il semble encor me tendre…

Spectre, que me veux-tu?

LE PAUVRE.

Ça, d'abord: vous le rendre!

[Il lui jette à la tête sa pièce d'or.]

DON JUAN, chancelant, blessé au front.

Ah!

LE DIABLE.

Tu devais périr de cette aumône-là!

DON JUAN, au Pauvre qui marche silencieusement vers lui, les mains ouvertes.

Mais je veux t'expliquer… La liberté…

LE PAUVRE, levant son énorme main.

Holà!

C'est un souci trop grand qui soudain vous occupe.

DON JUAN.

Le Peuple…

LE PAUVRE.

Non, Don Juan, pas plus haut que la jupe!

DON JUAN.

Mais l'avenir…

LE DIABLE, au Pauvre.

Étouffe au gosier du menteur

Le couplet social et revendicateur!

Ah! ah! les débauchés finiraient en apôtres?

DON JUAN.

Je me suis révolté, pourtant!

LE PAUVRE.

Pas pour les autres!

DON JUAN.

Tu ne vas pas?…

LE PAUVRE.

Je vais t'étrangler, pour avoir

Osé souiller les mots dont se sert notre espoir!

DON JUAN.

Le second Commandeur qui retrousse ses manches?

LE PAUVRE.

Le premier Commandeur avait les mains trop blanches

Pour tuer le héros de ceux qui ne font rien!

DON JUAN.

Écoute-moi, je peux te servir, Plébéien!

Je peux…

L'OMBRE BLANCHE.

Oh! tant qu'il reste en ce pleur une flamme,

Don Juan peut essayer de se trouver une âme…

LE DIABLE.

Fais vite, il va s'éteindre!

DON JUAN.

Oui, j'ai l'audace…

LE PAUVRE, ricanant.

Ah?

DON JUAN.

La

Ruse…

LE PAUVRE.

Ah?

DON JUAN.

L'œil d'un chef…

LE PAUVRE.

Ah?

DON JUAN.

L'esprit destructeur…

LE PAUVRE.

Ah?

DON JUAN.

Et puis, s'il faut du sang…

LE PAUVRE, tout à coup sérieux et terrible.

Il se peut qu'il en faille!

DON JUAN.

Je peux commettre…

TOUTES LES OMBRES, rejetant leurs manteaux.

Un crime?

DON JUAN.

Ah! les manteaux de faille

Tombent!… Je disais…

LE DIABLE.

Cherche!

DON JUAN.

Ah! vous m'en empêchez!

LE PAUVRE.

Tu parlais de commettre?…

LES FEMMES.

Un crime?

DON JUAN.

Ah! des péchés!

Je ne peux plus songer à servir une cause

Tant qu'une épaule est blonde et qu'une gorge est rose!

Tuez-moi!

LE DIABLE.

Rien ne pousse où le bouc a brouté.

Voilà le fond. Le reste était surajouté.

J'imprime le sabot de corne à ton front pâle.

DON JUAN.

Ah! laissez-moi bramer la souffrance du mâle!

Ah! qu'il faille toujours tout trahir pour cela!

Ceux qui pouvaient chercher autre chose! Il y a

Autre chose, pourtant, à chercher sur la terre!

Ah! que, pour usurper la place du mystère,

Il suffise à la chair d'un peu de voile autour!

Qu'un grand cœur qui pouvait nourrir un grand vautour

Devienne le repas du moineau de Lesbie!

Qu'on me tue! ou, repris par ma morne lubie,

De ces ombres encor mendiant le frisson,

J'y retourne comme le chien retourne à son…

LE DIABLE.

T'ai-je décortiqué de ta dernière écorce?

La voilà, cette intelligence!…

DON JUAN.

Ah!

LE DIABLE.

Cette force!

DON JUAN.

Ah!

LE DIABLE.

Cette volonté!

DON JUAN.

Ah!

LE DIABLE.

Cette liberté!

Tu sais le mot que Polichinelle a jeté?

DON JUAN.

Tais-toi!

LA VOIX DE POLICHINELLE, au fond.

La paillardise!

DON JUAN.

Ah! c'était bien la peine

De se croire un des fronts de l'insolence humaine

Pour que le dernier mot reste à Pulcinella!

L'OMBRE BLANCHE.

Ah! il y eut pourtant un peu plus que cela.

Il cache par orgueil son excuse suprême…

DON JUAN.

Pas d'excuse!

L'OMBRE BLANCHE.

Il n'a pu s'entendre avec lui-même:

Ceux qui ne s'aiment pas ont besoin d'être aimés.

DON JUAN.

Pas d'excuse! Je meurs, du moins, les poings fermés.

Sans t'avoir supplié!… L'Enfer! J'en suis avide!

LE DIABLE, au Pauvre.

Traîne-moi jusqu'ici ce beau costume vide

Où chacun glissera son rêve…

DON JUAN.

Hein?

LE DIABLE.

Tu vas voir

Quel drôle de petit enfer tu vas avoir!

DON JUAN.

L'enfer des monstres… de Néron… d'Héliogabale?

LE DIABLE.

Non! un petit enfer de toile qu'on trimbale.

DON JUAN.

Le guignol?… Je veux être un damné!

LE DIABLE.

Tu seras

Une marionnette, et tu ressasseras

L'adultère éternel dans un carré bleuâtre.

DON JUAN.

Grâce! l'éternel feu!

LE DIABLE.

Non! l'éternel théâtre!

DON JUAN.

Je ne veux pas…

LE DIABLE, au Pauvre.

Viens sur le sac me l'étrangler!

DON JUAN, [se débattant entre les mains du Pauvre.]

… Aller dans le guignol… Je ne veux pas aller…

LE DIABLE, à Don Juan.

Viens aux doigts des montreurs abdiquer ta personne!

DON JUAN.

Dans le guignol!

LE DIABLE.

Nous commençons! La cloche sonne!

Asseyez-vous, toutes les femmes, sur le sol!

LE PAUVRE.

Allons!

DON JUAN.

Je ne veux pas aller dans le guignol!

LE DIABLE, au Pauvre.

Traîne-le jusqu'ici!

DON JUAN.

Non, pas cette guérite!

Le grand cercle de feu que mon orgueil mérite!

LE PAUVRE.

Allons!

DON JUAN.

Je veux souffrir! Je n'ai jamais souffert!

J'ai gagné mon enfer! J'ai droit à mon enfer!

LE DIABLE.

L'enfer est où je veux, c'est moi qui le situe:

Certains hommes fameux le font dans leur statue;

Tu le feras dans ton pantin!

DON JUAN.

En te bravant,

Du moins! Le marbre est mort, le pantin est vivant!

Il faudra là-dedans, quand même…

LE DIABLE.

Que tu brilles?

DON JUAN.

Oui, je les ferai rire encor…

LE DIABLE.

Qui donc?

DON JUAN.

Les filles!

Je les amuserai sous les yeux des parents!

L'OMBRE BLANCHE.

Toi qui pouvais remplir les destins les plus grands!

DON JUAN.

Je chanterai, frappant d'un bâton des poupées…

L'OMBRE BLANCHE.

Toi qui pouvais tenir les plus grandes épées!

DON JUAN.

Je chanterai: «C'est moi…»

L'OMBRE BLANCHE.

Ah! ma larme s'éteint!

DON JUAN.

«C'est moi le fameux Burl…»

LE PAUVRE, [le poussant dans le guignol.]

Assez!

LE DIABLE.

Sois donc pantin,

Homme qui veux te recréer à mon image!

DON JUAN, [apparaissant dans le guignol, en marionnette.]

«Le fameux Burlador!… Burlador…»

L'OMBRE BLANCHE, [avec un désespoir infini.]

Quel dommage!

IMPRIMÉ
PAR
PHILIPPE RENOUARD
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PARIS