SCÈNE VI
MÉLISSINDE, SORISMONDE, LES FEMMES un moment.
MÉLISSINDE, à Sorismonde, nerveuse.
Donne mon diadème!
Ne m'ayant jamais vue, oh, bien sûr, ce qu'il aime,
C'est la Princesse, en moi! — Par conséquence je dois
Apparaître en Princesse, avec mon sceptre aux doigts! —
Donne mon sceptre! — Hélas! je me soutiens à peine! —
(Elle essaye de mettre son manteau, puis le rend à ses femmes.)
Descendez ce manteau qui m'est une géhenne
Dans la galère… Allez! Allez vite! — Toujours
Plus lourds, ces cabochons, ces ors, toujours plus lourds! —
Au moment d'arriver, je reprendrai ces pierres!
(Les femmes sortent emportant tous les insignes. A Sorismonde.)
Crois-tu qu'il me faudra lui fermer les paupières?
SORISMONDE
Ce spectacle à vos nerfs émus sera malsain.
Envoyez votre prêtre ou votre médecin!
MÉLISSINDE
Ah! tes façons d'arranger tout sont désinvoltes!…
C'est vrai que cependant j'ai d'obscures révoltes
A m'en aller vers lui, blême, prêt au tombeau,
Au lieu de garder l'autre ici, vivant et beau!
SORISMONDE
Défaites donc un lien chimérique, madame!
Restez et reprenez votre liberté d'âme!
Puisque vous aimez l'autre, — eh! qui vous interdit?…
MÉLISSINDE
J'aime l'autre? — Ah! c'est vrai, c'est vrai, je te l'ai dit!
SORISMONDE
Cet amour vous désole. Et moi, j'en suis ravie,
Car vous sortez du rêve et rentrez dans la vie!
MÉLISSINDE
Hélas! la sœur des lys en est-elle donc là,
Pour le premier qui, jeune et viril, lui parla?…
SORISMONDE
La nature, madame, a de telles revanches!
MÉLISSINDE
Parce que j'ai tenu ses mains mâles et blanches
Qui, froides, ont repris, dans mes mains, leur chaleur…
SORISMONDE
Et parce que son front était beau de pâleur…
MÉLISSINDE
Et parce que son souffle!… Oh! non, pas pour ces choses!
Mais parce que d'abord je l'ai pris pour… Tu l'oses
Soutenir à toi-même, ô folle! Comme si
Ce n'était pas l'amour qui t'abusait ainsi?
Oui, sitôt qu'il nomma de sa voix grave et tendre
Celui que j'espérais sans plus oser l'attendre,
Mon cœur, impatient d'un prétexte à saisir,
Désira qu'il le fût, et crut à son désir!
SORISMONDE
C'est clair.
MÉLISSINDE
Que j'eusse appris jadis avec ivresse
Que mon rêveur tentait de joindre sa princesse!
Et maintenant il vient, ce prince malheureux,
Il vient, et les dangers qu'il encourt sont affreux,
Il vient, et meurt d'avoir voulu venir, et celle
Qu'il réclame en mourant, doute, hésite, chancelle,
Et douloureusement cherche à se dégager,
Parce qu'il a trop bien choisi le messager!
SORISMONDE
Eh, oui!…
MÉLISSINDE
Trop bien choisi! Comprends-tu, Sorismonde,
Pourquoi, si brun, il a parfois la voix si blonde,
Et si fier, dans son œil timide et triomphant,
L'irrésolution charmante d'un enfant?
— Qu'à frapper l'orgueilleuse, Amour, tu fus rapide!
SORISMONDE
Vous aimez. Donc, restez. La raison…
MÉLISSINDE
Est stupide!
La raison est stupide et ne croit qu'au normal,
Et n'admet que le bien tout bien, le mal tout mal!
Ah, il y a pourtant bien des mélanges troubles!
Il y a bien des cœurs désespérément doubles!
Celui dont si longtemps mes rêves furent pleins,
Celui qui meurt pour moi, je l'aime, je le plains,
Et l'autre je l'adore! et ma souffrance est telle
Qu'il me semble, mon âme, entre eux, qu'on l'écartèle!
SORISMONDE
Faites donc sur la nef une apparition,
Et vous pourrez après…
MÉLISSINDE
Conciliation
Que ta raison devait proposer! Ruse indigne!
A ce vil dénouement, que, moi, je me résigne?
Faire mourir Joffroy Rudel entre mes bras
Et revenir avec son ami, n'est-ce pas?
Ah! c'est bien le conseil que doit donner le monde.
Non, pas cela! Rien de médiocre, Sorismonde!
Pas de bonheur au prix d'un compromis commun!
J'ai rêvé d'un amour sublime, j'en veux un :
Si par l'étrangeté mystique il n'est sublime,
Qu'il le soit par l'orgueil partagé d'un grand crime!
SORISMONDE
Qu'allez-vous chercher là d'encore trop subtil?
MÉLISSINDE
S'il se savait aimé, Bertrand, que ferait-il?
SORISMONDE
Ah, je comprends…
MÉLISSINDE
Voilà ce qui surtout me tente.
SORISMONDE
Vaincre sa loyauté, — peut-être résistante?
MÉLISSINDE
Eh bien, oui, ce serait un atroce succès.
Mais quelle n'a rêvé de ces cruels essais?
Oui, quelle femme un peu digne du nom de femme?
Qu'on doit l'aimer celui que l'on rendit infâme
Et qu'il faut consoler de ce qu'il fit pour nous!
Hommes, qu'à notre cœur, ce doit donc être doux
De voir humilié pour nous d'une bassesse
Ce misérable honneur dont vous parlez sans cesse!
Quelle ne s'est sentie, ainsi que je me sens,
Le désir d'être la mauvaise aux yeux puissants,
Brisant d'une vertu la marche triomphale,
— La Dalila, pas tout à fait, non, mais l'Omphale?
Garrotter un héros d'un seul cheveu d'or fin!
Quelle est celle de nous qui ne serait, enfin,
Heureuse de tenir en ses bras un Oreste
Dont le Pylade meurt, qui le sait, — et qui reste!