SCÈNE V
Les Mêmes, moins LE CENTURION et les Soldats
PHOTINE.
Et maintenant, courons vite!
(Murmures.)
UN HOMME.
Oh! non!
PHOTINE.
Quoi?
UN AUTRE.
Un roi flattant César ne sera pas mon roi!
UN AUTRE.
C'est ainsi que le fils de David nous libère?
UN AUTRE.
Il conseille l'impôt?
UN AUTRE.
Il accepte Tibère?
PHOTINE.
Seigneur, Seigneur, les malheureux, écoute-les!
—De quel royaume avez-vous cru que je parlais?
Quoi! vous vous occupez de César, de l'Empire?
Comprenez donc un peu ce qu'on a voulu dire!
Vous qui serez les éternels Samaritains,
Ne pensez qu'au seul vrai royaume, qu'aux destins
Du royaume secret dont aucune province
Ne vous sera jamais prise par aucun prince!…
Puisqu'il faut tôt ou tard que vous soyez mangés,
Que vous importe que les fauves soient changés,
Et que celui, vers vous, dans l'ombre, qui se traîne,
Ce soit le renard juif ou la louve romaine?…
Ah! sans savoir le nom du maître de hasard,
Donnez avec dédain ce qu'on doit à César!
TOUS.
Oui! mais…
UN HOMME.
Mais le royaume?
PHOTINE.
Il n'est pas de ce monde;
Car ce n'est pas un roi, c'est un Dieu qui le fonde!
UN AUTRE.
Où le connaîtrons-nous, ce royaume irréel?
PHOTINE.
Un peu d'abord en vous, puis tout à fait au ciel!
PLUSIEURS.
En nous?
PHOTINE, allant de l'un à l'autre.
La graine est là, d'où monte l'arbre immense!
Vous n'avez qu'à vouloir, et le règne commence!
Pour tous! pour tous! Un peu d'amour, un peu de foi,
Et vous verrez quel beau royaume!… Toi,—toi,—toi!—
Toi, tu souffriras moins, maigre tailleur de pierres;
Car, dans le noir du masque abritant tes paupières,
Tes yeux posséderont quelques brins de lueur
Des gerbes de clartés futures!… Ciseleur,
Tes doigts se sentiront rafraîchis par les ailes
Des petits chérubins d'argent que tu cisèles!…
Toi, qui pour lambrisser les alcôves, scias
Les cèdres, les cyprès et les acacias,
Tu béniras les trous au mur de ton échoppe
Parce qu'il y frissonne une touffe d'hysope!…
Vous plaindrez ceux pour qui vous tissez, tisserands,
Et vous, passementiers, plus vous coudrez de rangs
D'inutiles galons aux frivoles étoffes,
Et plus vous sourirez, comme des philosophes!
Chacun trouvera joie à son humble métier.
Tu verniras l'argile avec amour, potier!
Pâtres, vous soignerez plus gaîment vos abeilles.
Vous sifflerez, vanniers, en tressant vos corbeilles!
LE PRÊTRE.
Mais ce n'est qu'un espoir, le royaume des cieux!
PHOTINE.
Qu'est-ce que vous avez à proposer de mieux?
CRIS DE TOUS.
Oui!… Suivons-la!… Le Christ!… Peut-être!… Le Royaume!…
Prenons des instruments!… Chantons!… Oui, tous!… Un psaume!
UN MARCHAND, à Photine.
Oh! moi, j'y vais sans croire, en curieux, pour voir!
PHOTINE.
Viens quand même!
AZRIEL.
J'y vais, par ennui, sans espoir,
Pour agir!…
PHOTINE.
Viens quand même!
UN JEUNE HOMME.
Et moi, c'est toi que j'aime!
Si je te suis, c'est pour ta beauté!
PHOTINE.
Viens quand même!
Suivez tous, en cueillant des branches d'oliviers.
Peu m'importe pourquoi, pourvu que vous suiviez!
LE PRÊTRE.
Eh bien! j'y vais aussi! Cet homme va peut-être
Fonder un nouveau culte et me nommer grand-prêtre!
PHOTINE.
Marchons en entonnant le psaume à l'Éternel,
Et prenez au verset: «Chantons sur le nébel…»
TOUTE LA FOULE, dans un immense cri d'enthousiasme.
Chantons sur le nébel dont le long manche s'orne
De nacre, de corail et d'or,
Sur le nébel, sur le kinnor,
Et chantons sur la flûte encor
Et sur la trompette de corne!…
(La foule s'engouffre, derrière Photine, sous la haute porte et le psaume va rouler au loin dans la campagne.)
Qu'en l'honneur de Celui qui vient juger les temps
Danse toute la Terre et tous ses habitants!…
Toute la Mer… et tout…
Rideau.
TROISIÈME TABLEAU
Salvator Mundi
On revoit le Puits de Jacob. Jésus est assis sur la margelle. Le soleil se couchera tout à l'heure. Le Ciel est jaune, avec du rose.
Les Disciples sont groupés un peu loin du Maître. Ils achèvent le repas frugal qu'ils sont parvenus à réaliser avec leurs vagues achats. Assis, ou couchés sur le ventre, ils font cercle, par terre, autour d'un petit feu qui s'éteint et dont monte, bien droit dans l'air calme, un fil bleu. Ils chuchotent, et parfois regardent Jésus, à la dérobée. Ils ne sont pas contents. Jésus rêve.