EDMOND ROSTAND

LE CANTIQUE
DE L’AILE

CINQUIÈME MILLE

PARIS
Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1922
Tous droits réservés.
Copyright 1922, by Eugène Fasquelle.

Eugène FASQUELLE, Éditeur, 11, rue de Grenelle, PARIS

ŒUVRES D’EDMOND ROSTAND

Les Musardises, Édition nouvelle, 1887-1893,poésies, 39e mille

1 vol.

Les Romanesques, comédie en 3 actes, en vers,71e mille

1 vol.

La Princesse Lointaine, pièce en 4 actes, en vers,77e mille

1 vol.

La Samaritaine, évangile en 3 tableaux, en vers,64e mille

1 vol.

Cyrano de Bergerac, comédie héroïque en 5 actes,en vers, 549e mille

1 vol.

L’Aiglon, drame en 6 actes, en vers, 411e mille

1 vol.

Chantecler, pièce en 4 actes, en vers, 170e mille

1 vol.

Le Vol de la Marseillaise, recueil des poèmesécrits pendant la guerre, 25e mille

1 vol.

La dernière Nuit de Don Juan, poème dramatiqueen deux parties et un prologue, 34e mille

1 vol.

Le Cantique de l’Aile, poèmes

1 vol.

Chaque volume    6 75

Un soir à Hernani, poésie

1 75

Discours de réception à l’Académie Française

1 75

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :
100 exemplaires numérotés sur papier Impérial du Japon

I
LE CANTIQUE DE L’AILE

… s’enorgueillissant de leurs ailes, et la prairie retentit.

Homère.

Donc, c’est lorsqu’on disait le Siècle sans ivresse

Et l’âme sans emploi

Qu’on voit ressusciter tout d’un coup la Prouesse

Et renaître l’Exploit !

Le Héros, qui s’était retiré sous sa tente

Comme le héros grec,

Vient d’arracher soudain la toile palpitante

Pour s’envoler avec !

Il y eut quelques fils, cette toile, et le vide…

Et l’homme s’envola.

Nous ne l’avons pas lu dans les fables d’Ovide :

Nous avons vu cela.

C’est en vain que s’accroche au fuselage grêle

Le spectre Icarien.

Il est temps de chanter le Cantique de l’Aile :

L’homme n’a peur de rien.

Rien n’est plus impossible à l’homme qui machine

Son éternel complot,

Puisqu’il vient de s’asseoir sur l’invisible échine

D’un invisible flot !

Aile, arrache la roue au baiser gras de l’herbe,

Et monte au ciel d’été

Dans la gloire du risque et le dégoût superbe

De la sécurité !

Tremble au vent fluvial ! danse au remous sylvestre !

Et t’incline un moment,

Pour que les champs natals dorent l’Oiseau terrestre

D’un reflet de froment !

Et toi, notre Soleil, le plus beau qu’on souhaite

De chercher en mourant,

Reçois l’Aigle nouveau que fait notre Alouette

En se démesurant !


Quand ils virent que l’homme avait, dans le mystère,

Construit l’Aile, les Cieux

Surent qu’ils allaient voir quel était, sur la terre,

Le peuple audacieux.

France, nous savions bien qu’en toutes les Histoires

Les hommes de ton sol

Seraient toujours debout sur tous les promontoires

D’où l’on peut prendre un vol ;

Mais qu’ils l’aient pris si haut, quand des joueurs de flûte

Menaient déjà ton deuil,

C’est de quoi s’arrêter pendant une minute

Pour avoir de l’orgueil !

Clair pays qui jamais des choses irréelles

En vain ne t’occupas,

D’autres ont, plus que toi, pu soupirer : « Des ailes ! »

Quand l’Aile n’était pas ;

Mais dès que l’Aile fut, dès qu’il parut possible

Qu’indigné de marcher

L’homme se fît ensemble, ayant le ciel pour cible,

Et la flèche et l’archer ;

Dès qu’invités au vol par le cri des deux frères,

Les Braves, pleins d’effroi,

Sentirent qu’il fallait d’abord des Téméraires,

Et qui fussent adroits,

Et qui fussent légers, et, la flamme aux prunelles,

Qui fussent coutumiers,

Lorsqu’il faut essayer une idée ou des ailes,

De mourir les premiers ;

Dès qu’il fallut mourir pour ce qui vient de naître,

Tomber pour qu’on volât,

La France eut le frisson qui lui fait reconnaître

Que son destin est là !

Il suffit qu’elle sût qu’une aile était trouvée,

De toile et de roseaux,

Pour qu’elle ne fût plus qu’une immense couvée

D’impatients oiseaux !

Car la vertu d’un cœur dont toutes les blessures

S’ouvrent vers l’Orient,

C’est de n’attendre pas que les routes soient sûres

Et d’être impatient !

Depuis que cette chose impérieuse existe

Qui veut qu’on aille aux cieux,

La France est le pays des mères à l’œil triste,

Mais au front glorieux !

Ah ! comme ils sont partis avec de l’allégresse,

Nos fils jeunes et fous !

Car on meurt pour l’azur comme on meurt pour la Grèce

Quand on est de chez nous !

Au moment qu’ils vont prendre, en un bruit de bourrasque,

La route sans chemin,

Ils nous disent adieu d’un hochement de casque,

Puis ils lèvent la main !

Dans le ciel attristé de notre paysage

Ils se sont envolés.

Ils nous ont obligés de hausser le visage.

Ils nous ont consolés.

Ce sont de grands héros, ce sont de purs athlètes,

Nos franchisseurs de mers,

Ceux dont le vent lui-même a couronné les têtes

Du bleu laurier des airs !

Ah ! ceux qui laissent tout pour ne plus voir les cimes

Que lorsqu’ils sont penchés,

On peut dire, ceux-là, qu’ils sont vraiment sublimes

Et vraiment détachés !

Quand leur Victoire d’or passe sur la campagne,

Tout est prodigieux !

Il faut, pour les guider de montagne en montagne,

Qu’on allume des feux !

Le petit paysan, grandi d’une coudée,

Crie au ciel du patois ;

Les rois ont des regards de Mages de Chaldée ;

Le peuple est sur les toits !

Pour ces excitateurs d’alacrités divines,

Louange à tout jamais !

Chanson dans la vallée ! Ode sur les collines !

Hymne sur les sommets !

Depuis qu’on a volé loin de nos pauvres terres,

Ceux qui ne volent pas

Vous ouvrent plus souvent, ailes rudimentaires

Qui n’êtes que des bras !

Nous reprenons l’espoir, des fiertés, nos courages,

Depuis que nous aimons

Ceux qui mêlent leur ombre aux ombres des nuages

Sur la pente des monts !

En vain des charlatans charbonnent sur l’asphalte

Ou bien sur les pavés :

Autour des boniments elle ne fait plus halte,

La foule aux yeux levés !

La foule aux yeux levés, qui chante, et vers la plaine

Précipite ses pas,

Ne voit plus les marchands d’ironie ou de haine

Qu’admirent les yeux bas !

L’Aile est victorieuse. Elle passe, repasse,

Et tient à repasser,

Sachant que sur le sol son ombre calme efface

Ce qu’il faut effacer !

Quand ils ont disparu dans la poudre céleste.

Ces Preux que nous disions,

Regardez donc le sable, et voyez ce qui reste

De vos divisions !

Tout s’efface ! et le ciel prédit par Lamartine

Voit, prévu par Hugo,

L’oiseau qu’on découpa dans la voile latine

Fuir dans son indigo !


Il est temps de chanter le Cantique de l’Aile

Qui veut que nous ayons

Une route à jamais montante, et parallèle

Au trajet des rayons !

Il faut, en ce pays où toujours l’âme gronde

D’où la Liberté sort,

Qu’au vieux Chant du Départ le jeune Écho réponde

Par un Chant de l’Essor !

Bonaparte, ce sont — dût, au fond des poèmes,

Ton Aigle s’en fâcher, —

Les fils de tes soldats qui voleront eux-mêmes

De clocher en clocher !

Chers Vainqueurs qu’on attend en ouvrant la fenêtre

De la plus haute tour !

Quand c’est, dans un pays, par le ciel qu’on pénètre,

On lui porte l’amour !

Ah ! la première fois que l’on vit, de la fange,

L’homme se séparer,

Nous avions bien compris qu’une sorte d’Archange

Allait se préparer !

Une chevalerie ouvre une chevauchée

Qui va tout surpassant,

Et dont c’est le bonheur de n’être encor tachée

Que de son propre sang !

Qu’elles sont belles, sur la Montagne, les Ailes

De ceux qui sont venus

Nous apporter le Bon Message, et des nouvelles

De combats inconnus !

Batailles de l’espace ! ineffables conquêtes !

Triomphes sans remords !

Gloire à tous ceux par qui ces choses furent faites !

Gloire à ceux qui sont morts !

Gloire à celui qui vient s’écraser sur la plaine,

Ou sombre au flot hagard !

Gloire à celui qui meurt brûlé comme un phalène !

Gloire à celui qui part

Et puis que plus jamais on ne voit reparaître !

Nul ne l’a rapporté,

Nul ne l’a vu descendre… Ah ! c’est qu’il est, peut-être,

Monté, monté, monté !

Morts qui craigniez d’avoir peut-être, par vos chutes,

Les vivants alarmés,

Quittez la seule peur qu’en tombant vous connûtes :

L’homme vole. Dormez !

L’homme vole, et déjà l’instable vol commence

De s’assurer un peu :

Car nos fins ouvriers avaient le ciel immense

Dans leur bourgeron bleu.

Et c’est pourquoi, souvent, d’en haut, le fier pilote

Rend grâces, d’un regard,

A l’obscur ajusteur qui tout en bas sifflote

Sur le seuil du hangar !

Ah ! chantons le Cantique, et disons cette gloire

Qu’un ciel nous a donné

De voir, sur les coteaux de Seine ou bien de Loire,

Descendre en vol plané !

Nulle époque n’est plus merveilleuse que celle

Où l’homme, avec stupeur,

Vient enfin de pouvoir déplier toute l’Aile

Qu’il avait dans le cœur !

Et sache-le, pays qui ne cesses toi-même

D’aller te dénigrant,

Nul peuple, pour autant qu’il s’admire et qu’il s’aime,

Nul peuple n’est plus grand

Que celui qui, tandis que sa force profonde

Est prouvée aujourd’hui,

Pour prouver son horreur de peser sur le monde,

Vole au-dessus de lui !


Il est temps de chanter le Cantique de l’Aile,

Et que nous nous grisions

D’avoir vu la première et la plus solennelle

De nos évasions !

Aile, dégage-nous ! allège-nous ! essaye,

Rien qu’en passant sur nous,

De nous déconseiller tout ce que nous conseille

Le poids de nos genoux !

Quand il partit malgré sa brûlante cheville,

Blériot nous apprit

Comment on peut changer en aile une béquille,

Et la chair en esprit !

Même s’il doit paraître à la race future

Tout simple de voler,

La noblesse que l’homme eut de cette aventure

Ne peut plus s’en aller !

Rien n’empêchera plus qu’en cette claire toile

Qui nous passe au-dessus,

Ces hauts regards jadis réservés à l’étoile

L’homme les ait reçus !

L’homme sait, qui revient des chemins sans couleuvres,

Ce que les hommes font,

Ayant eu le recul, pour juger de leurs œuvres,

De tout le ciel profond !

Voler, c’est remuer, pour qu’il se renouvelle,

Le vieil azur dormant.

L’azur même a besoin qu’on le travaille. L’Aile,

C’est l’ensemencement.

Le Pégase endormi dans la bête de somme,

L’Aile l’a réveillé.

Tout devient plus facile et plus possible à l’homme

De l’homme émerveillé !

Tant pis pour qui, doutant, lorsque tu nous ajoutes

La foi des Alcyons,

Aile, renie en toi la plus longue de toutes

Nos aspirations !

Mais gloire à ces bergers qui font plus d’une lieue

Pour te courir après !

Le vol de l’Aile est blanc, l’ombre de l’Aile est bleue !

Le vent de l’Aile est frais !

Rien ne saura jamais comme le vent de l’Aile

Balayer ce qui nuit !

L’Aile ravit, transporte, appelle… Oh ! rien n’appelle

Comme une aile qui fuit !

Voler, c’est l’âme même, et non un jeu frivole.

Et ce peuple le sent,

Ce peuple où des vieillards pleurent parce qu’on vole

Le sent en grandissant !

Cet homme crierait-il quand, dans un ciel paisible,

Cingle ce vaisseau pur,

S’il n’avait pas senti que c’est Psyché visible

Qui traverse l’azur ?

Entendrait-on, d’amour, lorsque passe cette aile,

Cette femme gémir,

Si cette aile, en passant, ne faisait pas en elle

Une autre aile frémir ?

L’âme s’agite au fond de celui qui contemple

Une aile dans l’air bleu,

Comme un dieu prisonnier qui sent, au fond d’un temple,

Passer un autre dieu !


Vous par qui nous voyons, au-dessus de nos boues,

Une hélice, en plein ciel,

Monter en tournoyant comme une de ces roues

Que vit Ezéchiel,

Vous qui vous enivrez de tenir, sous les astres,

Un étrange timon,

Et de fuir, pour l’azur sans règle et sans cadastres,

Nos arpents de limon,

Que chacun, dans son ciel, imite la manière

Dont vous avez été,

A travers le vent brusque et la forte lumière,

Chercher l’ébriété !

Quand la plaine est encor dans une aube livide

Où rien ne s’orangea,

Ceux qui sont dans le ciel sur leur œuvre intrépide

Voient le soleil déjà !

Ceux qui sont dans le ciel voient avant nous l’aurore.

Oh ! dans le firmament,

Gloire au Vol qui d’un jour encor futur se dore

Séditieusement !

Soyez comme l’oiseau ! Comme lui, dans vos moelles,

N’ayez plus que de l’air !

Montez ! le ciel, sans vous, était moins beau : sans voiles,

Qu’était-ce que la mer ?

Plus haut ! toujours plus haut, pilote ! et gloire aux hommes

De grande volonté !

Gloire à ces dérobeurs de flamme que nous sommes !

Gloire à l’Humanité !

Gloire au vieil Enchaîné qui, supputant la joie

De planer à son tour,

Étudia, pendant qu’il lui rongeait le foie,

Les ailes du Vautour !

Cambo, juillet 1911.

II
PREMIER PASSAGE SUR MON JARDIN

J’avais sur la montagne un grand jardin secret.

Mais, ce soir, se levant du fond de la campagne,

Le long biplan que l’œil des bergers accompagne

Vint à ma solitude infliger un soufflet.

Car, doublant mon toit basque où, presque, il s’éraflait,

Le monstre pour lequel il n’est plus de montagne

Passa sur mon jardin comme le vent d’Espagne,

Et mon sable eut son ombre, et mon lac son reflet !

J’aurais dû t’en vouloir, ô beau monstre de toile,

Moi qui, n’ayant cherché que l’aigle et que l’étoile,

Suis venu sur ce mont, loin du plaisir humain,

Pour avoir à moi seul un ciel qui se déploie !

— Mais j’ai crié d’orgueil et j’ai pleuré de joie

Lorsque j’ai vu mon ciel devenir un chemin !

27 septembre 1910.

III
ROME

PREMIER PASSAGE SUR LA BASILIQUE DE SAINT-PIERRE

Au Vainqueur.

Tout fut beau : la Victoire, et le cri qui la nomme,

Et la Ville Éternelle, et la jeune saison,

Et le Captif sacré quittant son oraison

Pour voir l’Aile franchir les collines de Rome !

La minute est sublime où le vieux Pape, comme

Pour laisser pénétrer le siècle et l’horizon,

Fait ouvrir la fenêtre, et veut, de sa prison,

Bénir l’oiseau lointain qu’on lui dit être un homme !

O le plus pur effet du plus grand des exploits !

Elle vient de monter pour la première fois,

La bénédiction qui dut toujours descendre !

« Pulvis es… », dit l’Église au fragile mortel.

Mais il s’est envolé si haut, ce grain de cendre,

Qu’il faut, pour le bénir, le chercher dans le ciel !

Mai 1911.

IV
L’ALOUETTE

Le premier moissonneur a vu son nid. Elle est

Sur le casque doré du premier capitaine.

Ronsard l’a prise au vol dans sa lyre hautaine,

Du Bartas l’imita dessus son flageolet.

C’est elle qui toujours chantait ou qui parlait,

Qui parlait, familière, ou qui chantait, lointaine,

Dans le sillon avec la voix de La Fontaine,

Ou dans l’azur avec la voix de Michelet.

Elle est l’enthousiasme et la raison : superbe,

Et se laissant tomber sept fois par jour sur l’herbe :

Humble, et sept fois par jour du sol se détachant.

Et le grand coq loyal dit de cette immortelle :

« Le véritable oiseau de ce pays, c’est elle :

Elle monte elle-même où ne va que mon chant ! »

V
LE PRINTEMPS DE L’AILE

I
SIX MARS

La France a des printemps inattendus. « Ci-gît »,

Disent de bonnes gens sitôt qu’elle chancelle.

Mais elle se redresse en riant, étant celle

Qui, chaque fois qu’on la condamne, réagit.

Respirons l’air plus pur d’un poumon élargi…

Six mars. C’est aujourd’hui le jour où la Pucelle

Cria, se retournant brusquement sur sa selle :

« Jean de Novelonpont ! Bertrand de Poulengy !

« Du château de Chinon j’aperçois la toiture ! »

Alors, elle pressa du talon sa monture,

Droite comme un garçon dans son justaucorps neuf :

Les trois pesants chevaux trottèrent en cadence ;

Et, le six mars de l’an quatorze cent vingt-neuf,

Une aile commença de pousser à la France.

II
LA SECONDE AILE

La France sent pousser une aile à son épaule,

Comme au jour où, touchant du genou les carreaux,

Jeanne offrit un Archange au roi sans généraux.

Et le Ciel vient encor de préciser son rôle :

« Je veux bien te tirer cette fois de ta geôle,

Mais la prochaine fois tu scieras tes barreaux ! »

Ainsi parle le Ciel, car il veut des Héros

Et que par le labeur la Victoire s’enjôle.

Lorsqu’en la chambre obscure où s’enfermait le roi

Jeanne ouvrit la fenêtre et fit, sur la paroi,

Glisser obliquement une grande aile blonde,

Il y eut une voix qui dit dans le rayon :

« Je prête la Première à la condition

Que ce pays, tout seul, se fera la Seconde ! »

III
LA LÉGION

Gallico vocabulo, legioni nomen dederat alaudæ.

Comme le jour où Jeanne est entrée à Chinon,

La France sent pousser une aile à son épaule.

Ces volontaires bleus qu’un vent sublime enrôle

Afin d’interloquer la gueule du canon,

Les appellerons-nous la « Cinquième Arme ? » Non.

Car il leur faut un nom qui d’une aile nous frôle !

Lorsque César nomma sa Légion de Gaule

L’Alouette, César avait trouvé leur nom.

La Légion de l’Alouette !… Elle se lève.

L’Arc de Triomphe est grave. Et ce peuple qui rêve

Se dit, ayant ses fils dans le ciel aperçus :

« Le ciel plus que le sol est difficile à prendre,

Et ces jeunes héros que cet Arc semble attendre

Pourront passer dessous, ayant passé dessus ! »

IV
GŒTHE

« Et pas une aile ! » dit le vieux Faust allemand

Lorsqu’il fuit, sur les monts, un dimanche de Pâques,

Ceux qui s’en vont, en bas, dans des gaîtés opaques,

Danser et chopiner théologalement.

« Pas une aile ! Oh ! monter ! à chaque battement,

Monter ! du fond sans fin des soirs ambrosiaques,

Voir décroître une terre où luisent quelques flaques,

Et boire la lumière à même un firmament ! »

Ainsi, quand, pour lui faire une âme plus petite,

On n’avait pas encore usé de Marguerite,

Faust poussait ce grand cri sur la cime d’un mont.

Avant de soupirer : « Ma belle demoiselle »,

Faust avait rêvé d’être ou Latham ou Beaumont…

Car l’amour n’est jamais que le regret d’une aile !

V
GRECO

Son âme était un feu qu’allonge un siroco ;

Et j’ai lu dans Barrès que sa manie étrange

De vouloir allonger aussi les ailes d’ange

Lui valut un procès, jure canonico.

Chacun, de son tourment, prend son art pour écho,

Et de n’être qu’un homme à sa façon se venge :

L’un ajoute de l’aile et l’autre de la fange.

J’ai commis plusieurs fois le crime du Greco.

Eh bien, soit ! Dans ton livre ardent tu me révèles

Le nom de mon métier, Barrès : « Allongeur d’ailes ».

Je chante, et, n’étant pas ton Greco pâle et noir,

Je ne peins qu’avec des accents et des diphtongues…

Mais puissé-je être un jour condamné pour avoir

Aux hommes d’aujourd’hui fait les ailes plus longues !

VI
LES DEUX CHEVAUX

Homère ne l’a pas raconté. Mais Pégase,

Lorsqu’il vit, sur les bords du Scamandre, en aval,

Les Troyens entourer le funeste Cheval,

Apparut en piaffant dans un éther sans gaze.

Pour détourner les yeux de leur stupide extase,

Il daigna se donner un indigne rival :

Près du Col raide où suinte un noir goudron naval,

Blanc, il vint arrondir son encolure rase.

De sorte que la foule aperçut à la fois

Le Cheval de soleil et le Cheval de bois ;

Et, révélant déjà son âme coutumière,

Elle aima mieux, à l’heure où se fixait le sort,

La croupe de sapin que l’aile de lumière,

Et traîner ce fardeau que suivre cet essor !

VII
LES ROIS MAGES

Ils perdirent l’Étoile, un soir. Pourquoi perd-on

L’Étoile ? Pour l’avoir parfois trop regardée…

Les deux Rois Blancs, étant des savants de Chaldée,

Tracèrent sur le sol des cercles, au bâton.

Ils firent des calculs, grattèrent leur menton…

Mais l’Étoile avait fui comme fuit une idée.

Et ces hommes dont l’âme eut soif d’être guidée

Pleurèrent en dressant les tentes de coton.

Mais le pauvre Roi Noir, méprisé des deux autres,

Se dit : « Pensons aux soifs qui ne sont pas les nôtres.

Il faut donner quand même à boire aux animaux. »

Et tandis qu’il tenait un seau d’eau par son anse,

Dans l’humble rond de ciel où buvaient les chameaux

Il vit l’Étoile d’or qui dansait en silence.

VIII
POUR LA GRÈCE