II

Cuirassés, sortez de la rade,

Et battez sur le pont, tambours !

Nous partons pour cette croisade,

Pour cette croisade à rebours.

Nos pères, pour le Christ, partaient sur leurs sélandres,

Pour les Chrétiens, sur leurs dromons ;

Mais c’est à Mahomet, nous, que nous sommes tendres,

Et c’est le Turc que nous aimons.

Les torpilleurs ont pris le sillon des galères :

Ils rampent lourdement, elles glissaient légères,

Et les flots ont toujours les mêmes bleus turquins !

Ils bombent leur gros ventre, elles cambraient leurs lignes :

Et, des âmes toujours les formes étant dignes,

Elles avaient l’air de grands cygnes,

Ils ont l’air d’énormes requins.

C’est bien. Partez ! Qu’on se dépêche !

Arrivez à temps — c’est très bien ! —

Pour empêcher que l’on n’empêche

D’égorger le dernier chrétien !

Mais à cet endroit même où vos aïeux énormes

Portaient la croix couleur de sang,

N’allez pas oublier, sur tous les uniformes,

De faire broder un croissant !

Eh bien ! non. Nous crions. C’est trop. Le cœur nous crève.

Car la jeunesse existe. Elle est noble. Elle rêve.

Elle s’obstine, droit du fort, à te nier.

Elle aura pour les Grecs une amour indiscrète.

Et quelle île a valu jamais un grand poète ?

Quand nous leur donnerions la Crète !

Ils nous ont bien donné Chénier !

Aussi vers toi vole une foule,

Grèce, et tu n’apercevras pas

Au-dessus de sa folle houle

Flotter les obscurs chapeaux gras

Des jeunesses sans flamme et des vieillesses laides ;

Mais, plus beaux et plus effrayants,

Tu verras se mêler aux lauriers des Aèdes

Les bérets des Étudiants !

Car un flot d’imprudence et de noblesse monte !

Ah ! plus de peur du ridicule, et plus de honte !

Relève, Sentiment, ta face de clarté !

Nous voulons étrangler la raison chafouine,

Et toi, si tu mourais, Grèce, Grèce divine,

La Beauté serait orpheline,

Et nous adorons la Beauté !

Une eau plus lyrique et moins noire

Que l’encre de nos encriers

Vient déjà battre, Tours d’Ivoire,

L’ivoire de vos escaliers !

Puisse un moment ce flot nous laver de la blague

Et de l’esprit du Boulevard,

Et le lèchement bleu de cette immense vague

Débarbouiller la Vie et l’Art !

Et nous retrouverons l’excès, le paroxysme,

Les débauches d’orgueil, les espoirs d’héroïsme,

Tout ce qui jadis triomphait ;

Nous reprendrons la Foi, l’Enthousiasme, l’Ode ;

Puisque Mil huit cent trente est remis à la mode,

Nous l’y remettrons tout à fait.

Car le mil huit cent trente, amis, que vous rêvâtes,

Ce n’est pas seulement la hauteur des cravates,

La largeur des cols de velours,

Mais les ardeurs encor, n’est-ce pas ? pour des Causes,

Et, vers toutes enfin les magnifiques choses,

De libres et chantants retours !