V
Et lorsque le Poète, en rêvant, se demande
Pourquoi contre ce peuple une fureur si grande,
Il se dit qu’après tout ce siècle de laideur
Vous hait, débris de grâce et restes de splendeur.
C’est bien une Croisade ! Et ce qu’il faut qu’on tue,
C’est l’idéal, c’est la Blancheur, c’est la Statue !
Quel plaisir de lancer, pour la Vulgarité,
Un coup de pied dans le berceau de la Beauté !
Eh bien, soit ! châtiez tous ces dieux inutiles,
L’insolence de ce ciel bleu !
Soit ! allez essayer les nouveaux projectiles
Contre la Grèce antique ! — Feu !
Feu ! Mais lorsque sera, d’une stupide foudre,
Brisé le cristal de ce ciel,
Et lorsque l’on aura par l’odeur de la poudre
Remplacé le parfum du miel ;
Quand tomberont, hachés, les derniers lauriers-roses,
Broyés, les derniers Phidias,
Quand vous voltigerez, et de sang toutes roses.
Plumes des cygnes d’Eurotas ;
Quand chaque bras de marbre aura, de chaque épaule,
Été tranché par le canon,
Enfin, quand on aura bombardé l’Acropole
Et bombardé le Parthénon,
Pour qu’il ne reste rien des temples et des marbres,
Rien du charme, rien du décor,
Il faudra mitrailler, comme à travers des arbres,
A travers nos rêves encor !
Parmi notre mémoire il faudra, de vos bombes,
Faire de plus lâches abus,
Et, si nos souvenirs ont encor des colombes,
Lancer au milieu des obus ;
Il faudra, dans nos cœurs, à coups de boulet rouge,
Disperser les derniers azurs,
Et, de peur qu’un laurier derrière encor ne bouge,
Crever nos fronts comme des murs ;
Pour en finir avec la blancheur importune
Et le beau qui vous fait affront,
Il faudra prendre enfin, d’assaut, une par une,
Nos âmes, — qui résisteront !
11 mars 1897.
IX
A SA MAJESTÉ L’IMPÉRATRICE DE RUSSIE
PETIT THÉATRE DE COMPIÈGNE, 20 SEPTEMBRE 1901
Entre une Nymphe qui ressemble au château de Compiègne, car sa silhouette est Louis XV, sa coiffure Louis XVI et sa toilette Premier Empire. Elle a du feuillage sur sa robe, des fougères dans ses cheveux, et la voix de Mademoiselle Bartet.
Madame, Votre Majesté
Doit reconnaître, en vérité,
Un conte qui lui fut conté :
Dans un parc d’ambre et d’améthyste
Un château dormait, long et triste ;
Mais il vient, le Prince Exorciste !
Il a dans ses yeux de rêveur
La mystérieuse lueur
Que l’on rapporte d’Elseneur ;
Les fourrures de sa pelisse
Absorbent l’ombre, lentement ;
Et voilà le pâle édifice
Se ranimant, se rallumant,
Et se repeuplant, au moment
Où paraît l’Empereur Charmant,
Comme un château d’Impératrice…
D’Impératrice au Bois Dormant.
Tout s’éveille, rit, chante, sonne ;
La Cour où ne passait personne
S’emplit du flot des Chamarrés,
Des Affairés, des Effarés ;
La porte flambe et s’écussonne ;
L’Escalier sur tous ses degrés
A de jolis soldats dorés ;
Un chemin de fleurs le recouvre ;
Chaque Salon devient un Louvre ;
Le Petit Théâtre se rouvre.
Et, sitôt les programmes lus,
Devant un parterre… d’élus,
Je viens dire, en trois grands saluts :
Madame, ce soir, à Compiègne,
C’est Votre Majesté qui règne.
Comme l’Histoire nous enseigne
Que la France n’a pas de fleurs
Que notre sang à tous ne teigne,
Parmi ces rappels de splendeurs
Il n’est rien que la France craigne…
Sauf, Madame, quand vous passez,
De ne pas vous fleurir assez :
Et nos beaux Sèvres élancés
Vous présentent, entre leurs anses,
Des lilas de tous les Passés,
Des roses de toutes les Frances !
Tout, ici, ce soir, est pour Vous
— Musique, fleurs, chants, comédie —
Plus que pour votre Auguste Époux :
Et comme à chacun l’on dédie
Le cadre le mieux adapté
A son genre de Majesté,
Canons, flotte, escadrons, escadre,
Le cadre à l’Empereur offert
Est fait de bois sombre et de fer,
Mais, l’Impératrice, on l’encadre
D’un cadre d’or et de bois clair.
Madame, ce soir, à Compiègne,
C’est Votre Majesté qui règne.
Compiègne est sens dessus dessous
Les meubles de Jacob sont fous ;
Les Gobelins ont de la joie
Dans tous leurs petits yeux de soie ;
De haut en bas du vieux château
Pris d’une fièvre adoratrice,
On n’entend partout que ce mot :
« Impératrice !… Impératrice !… »
Les marbres sur les piédestaux,
Les larges lustres de Bohême
En faisant tinter leurs cristaux
Comme les rimes d’un poème,
Les acajous impériaux
Se répètent avec délice :
« Nous avons une Impératrice ! »
Un ancien tapis d’Aubusson
Sur un air de vieille chanson
Fredonne : « Rien qu’à la façon
Dont je sens sur moi qu’elle glisse…
Oh ! oh ! c’est une Impératrice ! »
Et le plafond qui demandait,
Pendant que l’on Vous attendait,
A tous les meubles à la ronde,
A tous les satins qu’on tendait :
« Vous, savez-vous comment Elle est ? »
Le vieux plafond de Girodet
Ajoute, affolé par un jet
D’électricité qui l’inonde :
« Et cette Impératrice est blonde ! »
La Psyché même dont le tain
Semble fait d’un regard hautain,
Sortant de son rêve lointain,
Dit des choses admiratrices ;
Elle reprend son air penché…
Et, Madame, cette Psyché
S’y connaît en Impératrices !
Mais si Compiègne est satisfait,
Peut-être l’êtes-vous à peine ;
Plaît-il, ce Compiègne, en effet,
A celle dont nous avons fait
Notre Impératrice Lointaine ?
Mon Dieu ! Madame, tel qu’on l’a
Réparé pour votre visite,
Tel, pour vous, qu’il se ressuscite,
Noblement placé dans un site
Où beaucoup d’Histoire coula,
Où l’âme légendaire abonde,
(Mais, au fait, n’est-ce pas par là
Que votre glaive étincela,
Chevaliers de la Table Ronde ?)
Ce Compiègne que revoilà
Est un joli coin de gala,
De beauté frivole et profonde,
D’héroïsme et de falbala ;
Nous n’avons pas mieux que cela ;
La plus belle France du monde
Ne peut offrir que ce qu’elle a.
C’est ici que, soumis aux charmes
De cette Archiduchesse en larmes
Qu’il se fiança par les armes,
Un doux Napoléon premier
Tailla des tilleuls et des charmes ;
Que l’Aigle, un jour, devint ramier ;
Que César se fit jardinier ;
Quand sur sa redingote grise
Il emporte Marie-Louise,
C’est dans ces murs qu’il la conduit :
La France, lorsqu’elle est éprise,
Ne peut pas faire mieux que lui.
Oui, c’est ici qu’on est idole,
C’est ici que nous adorons !
C’est ici qu’Amazone folle
On faisait, sur les grands perrons,
Sonner de petits éperons ;
C’est ici qu’on tenait école
De grâce autrichienne et molle ;
Qu’on payait d’une croquignole
Les auteurs de Décamérons ;
Et qu’oubliant les durs clairons
Puisque la flûte rossignole,
On s’accoudait, à l’espagnole,
Aux caisses des orangers ronds !
Et, vraiment, ce fin paysage
Qui vous sourit comme un visage
Auquel Septembre avertisseur
Ajoute encore la douceur
De quelques taches de rousseur ;
Cette forêt si peu sauvage
Que comme un bouquet de feuillage
La France porte sur son cœur,
(Car, ceci vaut bien qu’on y pense,
C’est ici notre Ile-de-France,
Et, pour qu’il n’y ait pas d’erreur,
Vous avez, avec l’Empereur,
Pris notre cœur pour résidence !)
Oui, vraiment, ce tendre horizon,
Cette longue et blanche maison,
Cette avenante frondaison
Qui de nos souvenirs est pleine,
Puisqu’il n’existe pas un nom
De Toute-Puissante ou de Reine
— Depuis celui de Maintenon —
Que l’Écho ne chante ou ne traîne,
Pas une glorieuse traîne
De gros de Naple et de linon
Dont ces parquets n’aient eu l’étrenne ;
Vraiment, tous ces jadis charmants,
Tous ces fiers éblouissements,
Ces canons, ces escarpolettes,
Ces hallebardes, ces houlettes,
Ces grands héros, ces grands amants,
Et ces Lys, et ces Violettes,
Ces princesses, dans leurs toilettes,
Presque aussi belles que vous l’êtes ;
Ces valses où des diamants
S’accrochaient à des épaulettes ;
Vraiment, tout ce passé vermeil
Qui fait au bout de chaque salle
Danser, dans un rais de soleil,
De la poudre à la maréchale ;
Tout cet esprit galant et vieil ;
Ces voix chantonnant le conseil
D’aller au bois cueillir la fraise ;
Cet Art dont le goût sans pareil
Fait un chef-d’œuvre d’une chaise ;
Ces craquements de doigts fluets
Dans les rideaux de quinze seize ;
Ces petits pas de menuets
Dans les jardins à la française ;
Ces passages d’officiers verts
Comme des sorbets aux pistaches ;
Ces tricornes mis de travers,
Ces moustaches, ces sabretaches ;
Tout cela qui dans cet air bleu
Revient toujours tourner un peu,
Tourner avec le doux vertige
D’une fleur morte qui voltige
Autour de son ancienne tige,
Fait de ce lieu, vraiment, le lieu
De l’Élégance et du Prestige !
Ce cadre que nous vous offrons
Fut aimé par les plus beaux fronts,
Et quand de ce cadre on s’envole,
Son or autour des cheveux blonds
Persiste et tremble en auréole !
Plus d’une qui, par ses attraits,
Était, en entrant, très divine,
En sortant le fut plus que très ;
Car, ici, veloutant les traits
De son pinceau de zibeline,
Une Grâce historique et fine
Donne aux Beautés qu’elle patine
L’air, d’avance, de leurs portraits !
Le sceptre magique des Modes,
Du Caprice et des Nonchaloirs,
Est caché dans un des tiroirs
D’une des célèbres commodes !
Et pour s’assurer des pouvoirs
Qu’aucune femme ne dédaigne,
Pas une qui n’ait souhaité
D’être Fée, un soir, à Compiègne…
Madame, vous l’aurez été.
Et c’est pourquoi, Madame, j’ose
Dire que Votre Majesté
Emporte d’ici quelque chose :
Non pas un surcroît de beauté
De toute impossibilité,
Mais un reflet d’apothéose
Féminine, française et rose ;
Un reflet qui, de rose-thé,
Semble vous faire rose-rose ;
Un je ne sais quoi de fêté,
De brillanté, de pailleté,
Qui ne saurait se dire en prose ;
Une aigrette de vénusté
Et d’irrésistibilité ;
Et cela, simplement, à cause
Que ces miroirs ont reflété
Votre illustre gracilité,
Qu’ils en ont aimé chaque pose,
Qu’ils ont retenu le frisson
De votre robe qui déferle,
Et l’Impériale leçon
Que vous donnez sur la façon
Dont il sied de porter la perle !
Noble échange ! Parfait accord !
Vous aurez embelli Compiègne
Qui de grâce se réimprègne,
Et de ce lumineux décor,
Aux yeux de la France et du monde,
Vous sortirez plus belle encor,
Plus Impératrice, et plus blonde !
Ah ! malgré qu’au fond de vos yeux
Rêve un cœur grave, dédaigneux
Des élégantes allégresses,
Et que vos seuls frivoles jeux
Soient d’essayer des rubans bleus
Dans les boucles ou dans les tresses
Des petites grandes-duchesses,
Il faut, en ce soir éclatant,
Que l’Impératrice, Madame,
Se laisse amuser un instant
Par son beau triomphe de femme.
Sans que sa gravité l’en blâme,
Elle peut bien, son front lassé,
Le sentir, ce soir, caressé
Par les éventails du Passé,
Puisque ce souffle de dentelle
Arrive après le vent d’une aile
Religieuse et solennelle !
En revenant de Danemark,
Vous avez, pour gagner ce parc,
Passé devant chez Jeanne d’Arc,
Et vous êtes entrés chez elle !
Chez elle, alors, vous le savez,
Dans cette ombre où l’autel s’enflamme
Comme un bûcher d’or, vous avez
Senti tous deux — Sire et Madame, —
Les franges de son oriflamme
Vous passer, lentement, sur l’âme !
Alors, tandis que la paroi
Que le vitrail empourpre et nacre
Tremblait d’un champ d’orgue et de Foi,
Vous avez senti sans effroi
Le bout de son gantelet froid
Vous toucher le front pour un sacre.
Car c’est Elle, elle en a le droit,
Qui sur son bouclier les trie,
Et puis qui les sacre du doigt,
Les amis de notre Patrie !
Mais pardonnez si dans mes yeux
Ont scintillé deux larmes claires
Qui ne sont pas protocolaires ;
Ces pleurs seraient prétentieux
Si je n’étais qu’une étrangère…
« Quelle est », chuchote-t-on ici,
« Cette personne qui s’ingère
De venir s’attendrir ainsi
Sous sa coiffure de fougère ? »
J’aurais dû le dire plus tôt :
Je suis l’âme de ce château,
La Nymphe de ce parc bleuâtre ;
J’ai quitté mes urnes d’albâtre
Pour venir, sur votre Théâtre,
Madame, comme une de vos
Comédiennes ordinaires
Ou comme une Nymphe de Vaux,
Vous parler en strophes légères.
Vous comprenez donc mon émoi,
Et que je perde un peu la tête :
Je n’ai plus l’habitude, moi,
De me voir à pareille fête !
Moi qui me rappelle pourquoi
Ces salles devinrent désertes,
Quand j’ai vu ces portes rouvertes,
Et — tout d’un coup — Vos Majestés…
Ce monde, ces fleurs, ces clartés,
Ces grandes espérances vertes !…
Ce sont des bonheurs trop soudains,
J’ai trop présumé de mes forces ;
Je retourne dans mes jardins
Graver vos noms sur mes écorces !
Je ne sais plus… C’est autrefois…
C’est aujourd’hui… J’entends ma voix
Qui de nouveau tremble et s’altère ;
Je ris et je pleure à la fois ;
Et, comme en un rêve, je vois
Marcher, parmi les mêmes bois
Dorés de la même lumière,
Sous les mêmes tilleuls épais
Où je voyais marcher naguère
Le grand Empereur de la Guerre,
Marcher — sur la même bruyère ! —
Le grand Empereur de la Paix.
X
A KRÜGER
Oh ! quand tu débarquas dans ma ville natale,
Vaincu qu’on reçoit en vainqueur,
Il me sembla, Vieillard, et je devins tout pâle,
Que tu débarquais dans mon cœur !
On n’a jamais rien vu de tel que ce voyage !
Et la trirème au col sculpté
Qui, jadis, vint toucher à ce même rivage
Pour nous apporter la Beauté,
N’eut pas les flancs plus lourds de future légende,
N’eut pas plus de saine grandeur
Que ce petit canot d’un vaisseau de Hollande
Qui nous apporte le Malheur !
Et l’entrée à Paris ! Quelle admirable chose !
Se serait-on jamais douté
Qu’on pût représenter une si grande cause
Avec tant de simplicité ?
Non, l’Histoire n’a rien, dans aucun de ses cycles,
De plus tragique et de plus beau
Que l’apparition de ce vieux à besicles
Avec ce crêpe à son chapeau !
Et, lorsqu’il apparaît dans la tente d’Achille,
Priam n’est pas plus immortel
Que ce vieil homme en noir qui se tient immobile
Sur le balcon de cet hôtel !
Les enfants ont chanté comme à leur âge on chante ;
L’aïeul a pleuré de leurs chants ;
Et que sa gaucherie a donc été touchante
Quand les tambours battaient aux champs !
Le brave homme qui dans ses grandes mains honnêtes
Tient si ferme un si haut flambeau,
Il a laissé tomber l’étui de ses lunettes
Lorsqu’il a vu notre drapeau !
Et tout s’est bien passé. Malgré l’enthousiasme,
La foule au bon sens fin et clair,
Sachant qu’un autre cri serait un pléonasme,
N’a crié que : Vive Krüger !
Oui, tout cela fut beau, ces villes pavoisées,
Ces musiques, ces fleurs, ces cris,
Ces femmes agitant des mouchoirs aux croisées,
Et ce formidable Paris !
Tout cela fut très beau ; mais, malgré moi, je songe.
Je songe avec le cœur crevé,
Que le seul cri possible à pousser sans mensonge,
C’est celui qu’un homme a trouvé.
Lorsque Krüger passa dans Marseille en délire,
Un homme, au bout d’un long bâton,
Portait une pancarte où chacun pouvait lire :
« Pardon pour l’Europe ! » — Oui, pardon…
Pardon, pardon, Krüger ! Ce que cet anonyme
Sur sa pancarte avait écrit,
Le peuple tout entier, conscient du grand crime,
En aurait dû faire son cri !
Oui, tous, pensant aux morts, à De Wet qui galope
Seul contre cent, dans le brouillard,
Tous n’auraient dû crier que : Pardon pour l’Europe !
Pardon pour l’Europe, Vieillard !
Ardemment, sombrement, sans fleurs, sans banderoles,
Et sans chapeaux prenant leur vol,
Tous n’auraient dû crier que ces seules paroles :
Pardon pour l’Europe, Oncle Paul !
Pardon pour cette horrible Europe qui commence
A confesser sa trahison,
Et qui, frappant son cœur, c’est-à-dire la France,
Commence à demander pardon !
Pardon pour cette Europe aux âmes peu sublimes
Qui, de ses yeux indifférents
Ayant considéré d’abord les petits crimes,
Finit par permettre les grands !
Pardon pour cette Europe effroyable qui laisse
Opprimer les faibles toujours,
Tuer les Arméniens, assassiner la Grèce,
Et massacrer les pauvres Boers !
Pardon pour cette Europe et pour tous ses Pilates
Qui, du bout de leurs doigts lavés,
Montrent avec horreur les tueurs écarlates
Des justes qu’ils n’ont pas sauvés !
Pardon pour cet amas de marchands égoïstes
Et de diplomates sournois
Qui vont hocher la tête avec des gestes tristes
Et te parleront des Chinois !
Pour ces faux grands pays qui chantent et qui boivent
Et, perdus dans leurs appétits,
Ne sentent même plus les leçons qu’ils reçoivent
Des vrais grands peuples : les petits !
Pardon pour la mollesse et pour la nonchalance,
Pour l’ironie et pour la peur !
Pardon pour tous ! pardon pour cette vieille France !
Pardon pour ce jeune Empereur
En qui vous aviez mis une espérance énorme,
Et puis qui vous montre comment,
Aussi facilement qu’on change d’uniforme,
On peut changer de sentiment !
Pardon pour cette foule et pour ce peuple brave
Qui, tout en t’acclamant, Vieillard,
Souffre, au fond, de n’avoir à t’offrir, vieux burgrave,
Que ce platonisme braillard !
Pardon pour l’injustice, ô Krüger, dont nous sommes
Tous, hélas ! complices un peu,
Car il en est plus d’un, parmi ces jeunes hommes,
Qui n’a pas fait tout ce qu’il peut !
Pardon pour le soldat qui vantait à tue-tête
L’héroïsme de Villebois,
Et qui n’est pas parti ! Pardon pour le poète
Qui n’a pas élevé la voix !
Pardon pour ce vieux monde aux âmes dégradées
Où les meilleurs sont si mauvais,
Pour moi qui, quand souffraient de pareilles Idées,
Ai senti le mal que j’avais !
Pardon ! Ce cri devrait sortir de chaque ville !
T’arriver comme un bruit de mer !
Et le pâtre suivant des yeux le train qui file
Devrait crier : Pardon, Krüger !
Ce cri devrait, le jour, escorter ta voiture,
Assiéger, la nuit, ton balcon,
Éclater en tonnerre et monter en murmure :
Pardon ! pardon ! pardon ! pardon !…
Mais maintenant, Vieillard, les rois doivent attendre :
Ne fais pas attendre les rois.
Pour être bien reçu comment vas-tu t’y prendre ?
Oh ! si tu crains les accueils froids,
Pars pour le doux pays des Bibles et des pipes ;
Ses fils ressemblent à tes fils ;
Pars pour le doux pays de brume où les tulipes
Ont pour petite reine un Lys !
Va vers cette blancheur dont le Nord s’illumine
Et que Dieu regarde régner ;
Vieux Krüger, va trouver la reine Wilhelmine,
Et dis-lui de t’accompagner.
Dis-lui : « Petite Reine aussi bonne que blanche,
Je suis très vieux et je suis seul. »
Elle se penchera sur toi comme se penche
Une vierge sur un aïeul.
Alors tu poseras ta lourde et large paume
Sur l’épaule de cette enfant,
Et vous vous en irez de royaume en royaume,
Couple que son rêve défend !
Et ce sera si noble et d’une telle ligne,
Si déchirant et si charmant,
Qu’Antigone, du fond de l’ombre, fera signe
A Wilhelmine, doucement !
On croira tout d’un coup que tout se rapetisse
Quand vous passerez tous les deux,
Et vous vous en irez mendier la justice
A travers le siècle hideux !
Les rois ne pourront pas vous refuser leur porte ;
Vous entrerez dans leur palais.
Elle, elle parlera. Faible, elle sera forte.
Toi, ne dis rien : regarde-les.
Ne dis rien, cependant, ô Vieillard impassible,
Qu’elle corrige avec sa voix
Ce que ton seul regard aurait de trop terrible
Pour la conscience des rois.
Je dis que ce sera de beauté surhumaine,
Et je dis, lorsqu’elles verront
Passer le grand Vieillard et la petite Reine,
Que les âmes se lèveront !
Je dis que l’Empereur aux moustaches en pointes
Sourira quand cet être clair
Paraîtra sur le seuil en disant, les mains jointes :
« Mon cousin, c’est Monsieur Krüger. »
Je dis que le Rêveur, malade encor sans doute
D’avoir trop connu qu’il rêvait,
Quand il saura les deux qui passent sur la route,
Voudra les voir à son chevet !
Je dis que l’ombre fuit quelquefois lorsque émerge
Un doux front providentiel ;
Je dis que la blancheur d’une robe de vierge
Peut se communiquer au ciel !
Que ce tout petit doigt pourrait fermer les tombes,
Effacer et pacifier,
Et que ce fut toujours le rôle des colombes
D’apporter le brin d’olivier !
Mais si la Reine échoue — hélas ! tout est possible ! —
Et si toi, vieillard malheureux,
Tu ne rapportes rien que, sur ta grosse Bible,
Une larme de ses yeux bleus ;
Ayant sur ton chemin vu trop de laides choses,
Aperçu trop de cœurs pourris,
Si tu reviens avec des paupières plus closes,
Des regards plus endoloris ;
J’espère, à ton retour, qu’après ce long martyre
Tu déclineras les clameurs ;
Tu ne permettras pas que l’Europe s’en tire
Avec quelques gerbes de fleurs !
Tu diras, en rendant aux fillettes, je pense,
Les gros bouquets aux nœuds flambants :
« Je n’étais pas venu demander à la France
Des mots écrits sur des rubans. »
Je compte que ton poing fermera la fenêtre,
Que, si la foule crie en bas
Pour s’amuser encore à te faire paraître,
Krüger, tu ne paraîtras pas !
Tu diras : « Maintenant il faut que je m’en aille.
Je veux retraverser Paris
La nuit, tout seul, à pied, en rasant la muraille,
Sans musiques, sans fleurs, sans cris. »
Tu diras : « Laissez-moi. Non. Plus de Cannebière !
Assez de Gare de Lyon !
Laissez-moi maintenant rentrer dans ma tanière,
Seul et triste comme un lion !
« Des derniers coups de feu l’écho des kopjes gronde,
Le dernier long-tom a tonné…
Nous nous sommes battus pour étonner le monde.
C’est bien. Le monde est étonné. »
Cambo, 26 novembre 1901.