SCÈNE V
SYLVETTE, PERCINET.
PERCINET, entrant épanoui.
Ah! vous êtes encore ici?… Je comprends ça.
Vous ne pouvez quitter l'endroit où se passa
Toute cette aventure inouïe!…
SYLVETTE, assise sur le banc, à gauche.
Inouïe,
En effet!
PERCINET.
C'est de là que, presque évanouie,
Vous me vîtes combattre, ainsi qu'un Amadis,
Ces trente spadassins…
SYLVETTE.
Mais non, ils étaient dix.
PERCINET, se rapprochant.
Chère, mais qu'avez-vous? Mais quoi donc vous attriste?
Ces yeux, où du saphir fond dans de l'améthyste,
Ils semblent obscurcis par quelque ennui, ces yeux?
SYLVETTE, à part.
Son langage est parfois un peu prétentieux.
PERCINET.
Ah! tenez, je comprends tout ce qu'en vous suscite
De regrets attendris, cet adorable site!…
Vous pleurez le vieux mur aux feuillages grimpeurs,
Témoin de nos espoirs, jadis, et de nos peurs;
Mais il n'est pas détruit, la gloire le couronne…
Est-ce qu'il est détruit, le balcon de Vérone?…
SYLVETTE, impatientée.
Ah!
PERCINET.
Ne laisse-t-il pas, dans un vent toujours frais,
Ce balcon toujours blanc, trembler sans fin, auprès
D'un grenadier jamais défleuri, son échelle
Inusable, que dore une aurore immortelle?
SYLVETTE.
Oh!
PERCINET, de plus en plus lyrique.
L'éternel duo fait l'éternel décor!
C'est pourquoi, démoli, le mur se dresse encor,
Sur lequel a poussé, folle pariétaire,
Notre amour merveilleuse…
SYLVETTE, à part.
Il ne va pas se taire!
PERCINET, avec un sourire plein de promesses.
Mais le vœu fut par vous tout à l'heure exprimé
De voir sur notre histoire un poème rimé…
Donc, ce poème…
SYLVETTE, inquiète.
Eh bien?
PERCINET.
Moi-même je le rime.
SYLVETTE.
Tu sais faire des vers?
PERCINET.
Pouh!… Savais-je l'escrime?
Écoute mon début, que j'ai fait en marchant,
«Les Pères Ennemis.» Poème.
SYLVETTE.
Oh!…
PERCINET, se campant pour déclamer.
Premier chant!
SYLVETTE.
Oh!…
PERCINET.
Qu'as-tu?
SYLVETTE.
Le bonheur… les nerfs… une faiblesse.
Fondant en pleurs.
Laissez-moi me remettre, un instant.
Elle lui tourne le dos, assise sur le banc, et se cache le visage dans son mouchoir.
PERCINET, un moment stupéfait.
Je vous laisse.
Puis, à part, avec un sourire avantageux.
Un jour comme aujourd'hui, ce trouble est naturel!
Il passe à droite, aperçoit sur la table le papier de la facture, et tirant vivement un crayon de sa poche, s'assied en disant:
Notons toujours mes vers.
Il prend le papier, s'apprête à écrire—mais s'arrête, le crayon levé, et lit:
«Avoir, moi, Straforel,
Feint de choir, transpercé d'une lame ignorante,—
Habit froissé: dix francs; amour-propre: quarante.»
Souriant.
Qu'est cela?
Il continue tout bas. Le sourire s'efface. L'œil s'exorbite.
SYLVETTE, toujours sur le banc, s'essuyant les yeux.
S'il savait, qu'il tomberait de haut!
J'ai failli me trahir. Prenons garde!
PERCINET, se levant.
Ho!—ho!—ho!
SYLVETTE, se retournant vers lui.
Que dites-vous?
PERCINET, escamotant la facture.
Moi? rien, rien!
SYLVETTE, à part.
Son erreur me navre.
PERCINET, à part.
C'est pour ça qu'on n'a pas retrouvé le cadavre!
SYLVETTE, à part, se levant.
Il a l'air de bouder. Rapprochons-nous de lui.
Elle tourne un moment, puis voyant qu'il ne bouge pas,—coquettement:
Vous ne m'avez rien dit de ma robe aujourd'hui?
PERCINET, négligemment.
Le bleu ne vous va pas. Je vous préfère en rose.
SYLVETTE, à part, saisie.
Le bleu ne me va pas… Saurait-il quelque chose?
Regardant la table.
Mais la facture, au fait, j'ai dû la mettre là!
PERCINET, la voyant qui cherche.
Qu'avez-vous à tourner, voyons, comme cela?
SYLVETTE.
Rien…
A part.
Un papier, le vent quelquefois le dérobe.
Haut, faisant bouffer sa jupe.
Rien… je tournais pour voir comment me va ma robe!…
A part.
Je saurai bien s'il l'a trouvée.
Haut.
Hum!… Tu voulais
Dire tantôt des vers sur nos amours?
Mouvement de Percinet. Elle lui prend le bras, et, bien gentiment:
Dis-les.
PERCINET.
Ah! non!
SYLVETTE.
Dis-les, ces vers…
PERCINET.
Non!
SYLVETTE, ironique.
Sur notre aventure!
PERCINET.
Ils sont mauvais, tu sais… Je n'ai pas…
SYLVETTE.
La facture?
PERCINET.
Non, je n'ai pas la fact…
Sursautant et la regardant.
Pardon, mais…
SYLVETTE.
Mais, pardon…
PERCINET.
Ah! mais elle sait donc?…
SYLVETTE, de même.
Il sait donc?
TOUS LES DEUX, ensemble.
Tu sais donc?
Un temps, puis ils éclatent de rire.
Ha! ha! ha!…
PERCINET.
N'est-ce pas que c'est drôle?
SYLVETTE.
Très drôle!
PERCINET.
Non, vraiment, on nous fit jouer un rôle.
SYLVETTE.
Un rôle!
PERCINET.
Nos pères étaient donc bons amis?
SYLVETTE.
Bons voisins.
PERCINET.
Ma parole, ils devraient être même cousins.
SYLVETTE, faisant la révérence.
J'épouse mon cousin!
PERCINET.
J'épouse ma cousine!
SYLVETTE.
C'est gentil!…
PERCINET.
C'est classique!
SYLVETTE.
Ah! certe, on imagine
Des mariages plus… Mais c'est si bon de voir
Que l'on conciliait l'amour—et le devoir!
PERCINET.
Et l'intérêt! Car ces deux parcs, leurs dépendances…
SYLVETTE.
Excellent mariage, enfin, de convenances.
Elle est loin, notre pauvre idylle sur le mur!
PERCINET.
Il ne faut plus parler d'idylle, c'est bien sûr!
SYLVETTE.
Je rentre dans le rang banal des jeunes filles.
PERCINET.
Je suis le bon petit fiancé des familles…
Et c'est en Roméo, Sylvette, que je plus!
SYLVETTE.
Ah! Roméo, c'est clair que vous ne l'êtes plus!
PERCINET.
Est-ce que vous croyez être encor Juliette?
SYLVETTE.
Vous devenez amer.
PERCINET.
Dame! et vous… aigrelette.
SYLVETTE.
Si vous avez été ridicule, eh! mon Dieu!
Est-ce ma faute à moi?
PERCINET.
Si je le fus un peu,
Je ne le fus pas seul!…
SYLVETTE.
Eh bien, soit! nous le fûmes!
Ah! mon pauvre Oiseau Bleu, bien déteintes, vos plumes!
PERCINET, ricanant.
Ha!… un simili-rapt!
SYLVETTE.
De pseudo-coups d'estoc!…
PERCINET.
Fi! la fausse enlevée!
SYLVETTE.
Hou! le sauveur en toc!
Ah! notre poésie était une risée!
C'est ainsi qu'en crevant, belle bulle irisée,
Tu n'es plus, disparue à nos yeux étonnés,
Qu'un peu d'eau de savon qui nous pleut sur le nez!
PERCINET.
Donc, Amant dont je fus le plus vil des émules,
Amante dont, indigne, elle chaussa les mules,
O pâle et noble couple, ô couple shakspearien,
Nous n'avions avec vous de commun rien, rien…
SYLVETTE.
Rien!
PERCINET.
Donc, au lieu de jouer le cher et divin drame,
Nous en avons joué la parodie infâme!
SYLVETTE.
Donc, c'était un serin que notre rossignol!
PERCINET.
Donc, il était, le mur immortel, un Guignol!
Et quand nous y venions, chaque jour, apparaître,
Chaque jour, à mi-corps, nous étions, au lieu d'être
Deux parangons d'amour aux types éternels,
Deux pantins qu'animaient les gros doigts paternels!
SYLVETTE.
C'est vrai! Mais nous serions grotesques davantage
Si nous nous aimions moins!
PERCINET.
Aimons-nous avec rage!
Nous sommes obligés de nous aimer, d'abord!
SYLVETTE.
Mais, nous nous adorons!…
PERCINET.
Le mot n'est pas trop fort!
SYLVETTE.
L'amour peut consoler très bien d'un tel désastre!…
N'est-ce pas, mon trésor?
PERCINET.
Certainement, mon astre!
SYLVETTE.
Bonjour donc, ma chère âme!
PERCINET.
Et bonsoir, ma beauté!
SYLVETTE.
Je vais rêver à vous, mon cœur,—de mon côté!
PERCINET.
Et moi du mien. Bonjour!
SYLVETTE.
Bonsoir!
Elle sort.
PERCINET.
Ah! par exemple!…
Ah! l'on me traite ainsi!… Mais quel est, dans cet ample
Manteau, qui laisse voir cet étrange pourpoint,
Ce Monsieur moustachu que je ne connais point?…
Straforel, qui est entré sur ces vers, descend majestueusement en scène.