V.

La guerre est l'occupation favorite du Monténégrin, la guerre contre le Turc surtout. C'est là la guerre sainte, la croisade qui lui vaudra le pardon de ses péchés et les jouissances du paradis. On voit les vieillards suivre leurs fils marchant contre les infidèles, et se faisant porter pour tirer un dernier coup de fusil en l'honneur du Christ. Les infirmes eux-mêmes se lèvent au bruit de la bataille, et les enfants courent au combat, sinon pour frapper, du moins pour charger les armes des combattants.

Tes aïeux sont morts dans leur lit, est la plus grossière injure qu'on puisse adresser à un guerrier monténégrin; c'est le noir meurtrier qui l'a frappé, disent-ils, en parlant d'un homme qui a succombé à une mort naturelle; ils s'éloignent en se signant dévotement, et en priant Dieu qu'il les fasse mourir sur le champ de bataille.

Nulle part la femme n'est plus respectée qu'au Monténégro, non pas que ce respect aille jusqu'à l'exempter du travail manuel, ce qui est impossible chez un peuple presque exclusivement guerrier; mais personne ne se permettrait d'attenter à l'honneur d'une femme. L'idée de séduction par la ruse ou par la violence, est complétement inconnue des Monténégrins, ils ne sauraient comprendre l'amour en dehors du mariage. La femme qui tue un homme pour avoir violé sa promesse de mariage, est d'avance acquittée.

La chanson suivante, qui fait partie des poésies populaires, donne une idée parfaite du rôle que la femme joue au Monténégro.

LA TSERNOGORSTE.

«Un haïdouk se lamente, et crie sur la montagne: Pauvre Stanicha, malheur à moi qui t'ai laissé tomber sans vengeance!

«Du fond de la vallée de Tsousi, l'épouse de Stanicha entend ces cris, et comprend que son époux vient de périr.

«Aussitôt, un fusil à la main, elle s'élance, l'ardente chrétienne, et gravit les verts sentiers que descendaient les meurtriers de son mari, quinze Turcs conduits par Tchenghitj-Aga.

«Dès qu'elle aperçoit Tchenghitj-Aga, elle tire et l'abat. Les autres Turcs, effrayés de l'audace de cette femme héroïque, s'enfuient et la laissent couper la tête de leur chef, qu'elle emporte dans son village.

«Bientôt Fati, veuve de Tchenghitj, écrit une lettre à la veuve de Stanicha:

«Épouse chrétienne, tu m'as arraché les deux yeux en tuant mon Tchenghitj-Aga; si donc tu es une vraie Tsernogorste, tu viendras demain, seule, à la frontière, comme moi j'y viendrai seule, pour que nous mesurions nos forces, et voyions qui de nous deux fut la meilleure épouse.»

«La chrétienne quitte ses habits de femme, revêt le costume et les armes enlevés à Tchenghitj, prend son yatagan, ses deux pistolets et sa brillante carabine, monte le beau coursier de l'aga, et se met en route à travers les sentiers de Tsousi, en criant devant chaque rocher:

«S'il se trouve ici caché un frère tsernogorste, qu'il ne me tue pas, me prenant pour un Turc, car je suis une enfant du Tsernogore.»

«Mais en arrivant à la frontière, elle vit que la perfide musulmane avait amené avec elle son parrain, qui, montant un grand cheval noir, s'élança furieux sur la veuve chrétienne.

«Celle-ci l'attend sans s'effrayer; d'une balle bien dirigée, elle le frappe au cœur, puis lui coupe la tête; alors, atteignant la Turque dans sa fuite, elle l'amena à Tsousi, où elle en fit sa servante, l'obligeant à chanter pour endormir, dans leur berceau, les enfants orphelins de Stanicha.

«Et, après l'avoir eue ainsi à son service durant quinze années, elle renvoya la Turque libre parmi les siens.»

Vivant dans une république de proscrits et de soldats, les femmes monténégrines ont dû se façonner aux nécessités de la vie commune; manier le fuseau et le pistolet, travailler et combattre, voilà leur double existence.