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L’ARCHITECTURE
GOTHIQUE
PAR
Éd. CORROYER
PARIS
A. PICARD & KAAN, ÉDITEURS

COLLECTION PLACÉE SOUS LE HAUT PATRONAGE
DE
L’ADMINISTRATION DES BEAUX-ARTS
COURONNÉE PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE
(Prix Montyon)
ET
PAR L’ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS
(Prix Bordin)
Droits de traduction et de reproduction réservés.
Cet ouvrage a été régulièrement déposé au Ministère de l’Intérieur.


BIBLIOTHÈQUE DE L’ENSEIGNEMENT DES BEAUX-ARTS
PUBLIÉE
SOUS LA DIRECTION DE M. JULES COMTE

L’ARCHITECTURE
GOTHIQUE

PAR
ÉDOUARD CORROYER
MEMBRE DE L’INSTITUT
ARCHITECTE DU GOUVERNEMENT
INSPECTEUR GÉNÉRAL DES ÉDIFICES DIOCÉSAINS
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NOUVELLE ÉDITION
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PARIS
Librairie d’Éducation nationale
ALCIDE PICARD & KAAN, ÉDITEURS
11, RUE SOUFFLOT, 11

SOMMAIRE
Introduction.

IʳᵉPARTIE.—Architecture religieuse.
IIᵉPARTIE.—Architecture monastique.
IIIᵉPARTIE.—Architecture militaire.
IVᵉPARTIE.—Architecture civile.

Tables.

INTRODUCTION

La dénomination gothique, désignant la période architectonique qui s’étend du milieu du XIIᵉ siècle à la fin du XVᵉ, est purement conventionnelle.

Cette expression ne peut s’appliquer à l’architecture des Goths ou des Visigoths, puisque ces peuples, vaincus par Clovis au VIᵉ siècle, ne laissèrent aucune trace monumentale de leur passage sur notre sol et, par conséquent, n’eurent aucune influence sur l’art. Elle est radicalement fausse au double point de vue de l’histoire et de l’archéologie, car elle ne repose que sur une erreur contre laquelle il faut protester en essayant de faire cesser une équivoque qui a duré trop longtemps. Singulière fortune de ce mot gothique, qui n’était au siècle dernier qu’un qualificatif ironique, synonyme de barbarie, et qui est devenu, malgré son origine germanique, le vocable adopté depuis soixante ans pour désigner l’époque la plus civilisée du moyen âge et précisément l’une de celles dont l’Art national peut être le plus légitimement fier.

L’architecture romane, ou plus exactement l’architecture qualifiée romane, en vertu de la convention archéologique de 1825[1], a emprunté aux Romains et aux Byzantins des éléments constitutifs que les architectes du temps se sont assimilés et qu’ils ont perfectionnés dans l’Europe occidentale; mais la période architecturale du XIIᵉ siècle à la fin du XVᵉ, et qu’on a baptisée injustement du nom étranger de gothique, est absolument française, puisqu’elle est née dans les provinces qui ont formé la France moderne. C’est dans l’Aquitaine, l’Anjou, le Maine qu’elle a ses origines incontestables; c’est dans le domaine royal, et principalement dans l’Ile-de-France, qu’elle a accompli ses transformations les plus étonnantes, et c’est du cœur même de la France qu’elle a si brillamment rayonné sur l’Europe.

Nous aurions voulu intituler ce volume: l’Architecture du moyen âge, si la tyrannie de l’usage ne nous obligeait à conserver la dénomination d’Architecture gothique.

Cette dernière dénomination est d’ailleurs absolument arbitraire, tout autant que celle d’Architecture ogivale, acceptée par des auteurs qui admettent que l’arc-brisé, improprement appelé ogive, est le caractère particulier de l’architecture dite gothique.

Il existe encore sur ce point une erreur à propos de laquelle il convient de s’expliquer, car on s’est mépris sur le mot en lui donnant une signification qu’il n’a jamais eue.

L’ogive, ou plus exactement: l’augive, suivant l’orthographe ancienne, est l’arc diagonal ou l’arc ogif, employé dans l’architecture dite gothique; il est le plus souvent en plein-cintre et ne doit pas être confondu avec l’arc-brisé improprement nommé: ogive.

L’arc-brisé, qui se compose de deux courbes opposées se coupant sur un angle plus ou moins aigu, était connu bien longtemps avant son application systématique: au Caire, dès le IXᵉ siècle de notre ère, auparavant en Arménie et, encore plus anciennement, en Perse où les constructeurs n’ont pas employé d’autres cintres depuis les derniers Sassanides. C’est un expédient, un moyen de donner plus de résistance à l’arc en diminuant ses poussées latérales; mais les architectes des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles ne se sont pas servis de l’expression: ogive pour désigner la forme de l’arc-brisé, forme qui varie à l’infini, qui n’est plus déterminée par les proportions classiques, les canons pour ainsi dire, de l’arc plein cintre, et ne connaît pas d’autre loi que la nécessité. On voit en effet l’arc-brisé se rapprocher du plein cintre au XIIᵉ siècle, puis s’en éloigner, s’aiguiser de plus en plus à la fin du XIIIᵉ siècle et pendant tout le XIVᵉ, alors que les édifices prennent une élévation plus considérable par des dispositions d’une hardiesse inquiétante et souvent aux dépens d’une parfaite solidité.

Au surplus, il importe peu que l’architecture du XIIᵉ au XVIᵉ siècle soit qualifiée gothique ou ogivale: nous savons que ces deux qualificatifs ne sont pas plus exacts l’un que l’autre; le point capital auquel nous devons nous attacher, c’est de démontrer que la filiation que nous avons établie et prouvée par l’Architecture dite romane s’est continuée lentement, mais sûrement, en suivant les progrès de la civilisation dont l’art de l’architecture est une des manifestations les plus évidentes.

L’architecture dite gothique n’est pas le produit d’une génération spontanée; elle est la continuation ininterrompue, régulière, logique de l’architecture romane, de même que celle-ci n’a fait que suivre à son origine les traditions antiques pour les transformer successivement selon les besoins et les usages du temps. C’est ainsi que la coupole, d’origine orientale, traduite en pierre par nos ancêtres aquitains, vers la fin du XIᵉ siècle, a donné naissance à la voûte sur arcs-ogifs ou croisée d’ogives dont nous avons vu l’embryon dans les pendentifs des coupoles de Saint-Front.

Les grandes églises qui s’élevèrent, vers le milieu du XIIᵉ siècle, dans les riches provinces de l’Ouest, voisines de l’Aquitaine, étaient déjà voûtées sur croisée d’ogives, non pas à l’état d’essais timides ou rudimentaires, mais avec toute la sûreté acquise par des architectes expérimentés, en possession de puissants moyens d’exécution, et, dès la seconde moitié du XIIᵉ siècle, le nouveau système avait remplacé dans l’Europe occidentale tout autre mode pour la construction des voûtes.

Les architectes du domaine royal, et surtout ceux de l’Ile-de-France, avaient adopté les premiers la croisée d’ogives et, vers la fin du XIIᵉ siècle, familiarisés avec le nouveau système, guidés par leur esprit ingénieux et leur hardiesse professionnelle, ils inventèrent l’arc-boutant.

La croisée d’ogives succédant à la coupole, dont elle procède, fut la conséquence directe des traditions antiques; le parti adopté était une des étapes de la marche des idées, un perfectionnement logique, accompli sans s’écarter de la voie que les Romains, tout aussi hardis, mais plus prudents constructeurs, avaient sûrement tracée. La croisée d’ogives n’est donc elle-même qu’une suite des principes romains, perpétués et perfectionnés par l’expérience, tandis que l’arc-boutant, ou plutôt le système de construction dont l’arc-boutant est le caractère très particulier, accomplit à son tour une révolution radicale dans l’art de bâtir au XIIᵉ siècle. La stabilité, assurée dans les anciennes constructions à l’aide des masses formant les culées des arcs et des voûtes, était remplacée par l’équilibre des charges, système d’une hardiesse surprenante, dont les architectes ont tiré des effets merveilleux; mais en même temps innovation dangereuse parce qu’elle a pour conséquence de reporter au dehors les organes principaux, essentiels, vitaux que les anciens avaient toujours préservés en les établissant sagement au dedans.

Aussi faut-il constater que, si la voûte sur croisée d’ogives s’était généralisée en moins de cinquante ans dans toute l’Europe occidentale et même en Orient, le succès de l’arc-boutant fut beaucoup moins rapide dans sa propagation et plus restreint dans son application. Alors que dans le Nord, pendant le XIIIᵉ siècle et une partie du XIVᵉ, on édifiait, ou même on réédifiait en grand nombre les monuments religieux selon les formules de l’art nouveau, on élevait en même temps, dans le Midi, de grandes églises suivant les principes antiques.

Au Nord, les constructeurs hardis avaient adopté avec enthousiasme les nouvelles dispositions des églises à plusieurs nefs, toutes voûtées sur croisée d’ogives et dans lesquelles les voûtes surélevées de la nef principale étaient contrebutées par des arcs-boutants extérieurs.

Au Midi, soit par résistance à l’entraînement ou réaction contre le mouvement novateur, soit encore par fidélité aux traditions anciennes, les architectes prudents donnaient à leurs édifices une nef unique, large et haute, dont les voûtes, également sur croisée d’ogives, étaient maintenues par des contreforts puissants construits en dedans du vaisseau et dont on utilisait les saillies intérieures en disposant des chapelles dans les intervalles.

Ce dernier système de construction, d’une grande sagesse, parce qu’il est d’une solidité parfaite, rappelle ceux de la basilique de Constantin ou du Tepidarium des thermes romains de Caracalla; il assure la constante stabilité de l’édifice par la résistance de la masse des culées, et il semble être une protestation contre les miracles d’équilibre si fort en faveur alors dans les pays du Nord.

Du reste, le nouveau système des voûtes arc-boutées, qui n’apparaît dans le Midi qu’exceptionnellement et comme une importation, ne s’était pas établi, même dans son berceau originel, sans de grandes difficultés, car de graves mécomptes avaient signalé son avènement. En l’absence des sciences mathématiques qui ont apporté de si puissants leviers aux architectes modernes, il fallait aux constructeurs du XIIIᵉ siècle une habileté et une expérience étonnantes pour construire des voûtes intérieures et surtout neutraliser l’énergie de leurs poussées par des arcs-boutants réduits à leurs véritables fonctions d’étais permanents, les poussées de ces voûtes et les forces de ces arcs-boutants étant essentiellement variables suivant leurs portées et la résistance des matériaux. Il fallut de longs tâtonnements pour transformer en règles à peu près fixes les formules nécessairement empiriques des constructeurs novices, et ce n’est que vers la fin du XIIIᵉ siècle, et surtout dès les premières années du XIVᵉ, qu’on voit se résoudre ce difficile problème de construction. Et encore la solution n’en fut-elle pas acceptée partout, car ce qui était relativement facile dans les contrées où la pierre abonde devenait difficile, sinon impossible, dans celles où la brique, par exemple, était l’unique ressource des constructeurs.

Cependant la fortune de l’architecture dite gothique fut considérable, si grande même que des symptômes de déchéance, nés du succès trop rapide, se manifestèrent dès le XIVᵉ siècle. L’abus de l’équilibre, la diminution excessive des points d’appui, aggravée souvent par l’insuffisance des fondations et l’exagération de hauteur des édifices, la mauvaise qualité des matériaux, jointe à leur appareil défectueux par suite de l’empirisme des méthodes, la rapidité de l’exécution excitée par une émulation mal entendue, la pénurie des ressources, conséquence des convulsions sociales et politiques compliquées par les malheurs des guerres, sont autant de causes qui pourraient expliquer la ruine d’un art qui a brillé d’un si vif éclat, et l’on pourrait surtout en trouver la cause initiale dans l’abandon des traditions antiques. Suivies sans interruption pendant toute la période dite romane, ces traditions avaient préparé l’avènement d’un art séduisant sous sa forme nouvelle, s’affranchissant du passé suivant les idées du temps, mais dont le déclin fut aussi rapide que son ascension, car, à son aurore sous Louis le Gros et parvenu à son apogée sous le règne de saint Louis, il semblait être en décadence profonde avant la fin du XVᵉ siècle.

Le cadre restreint qui nous est assigné ne permet pas de faire la monographie des principaux monuments ni même de citer les plus célèbres; nous devons borner notre ambition, en suivant la filiation ininterrompue que nous avons prouvée dans l’Architecture romane, à essayer de faire la synthèse de la période architectonique qui, succédant à l’époque dite romane, commence au XIIᵉ siècle et paraît s’éteindre au XVᵉ.

La croisée d’ogives étant le caractère essentiel de l’architecture dite gothique et l’arc-boutant l’une de ses manifestations les plus intéressantes, nous étudierons leurs origines, leurs transformations et leurs principales applications dans l’architecture religieuse, monastique, militaire et civile. Nous nous arrêterons particulièrement sur l’architecture religieuse, parce qu’elle marque plus visiblement et plus grandement les progrès de l’art, non seulement par ses admirables édifices, mais aussi par les chefs-d’œuvre de sculpture et de peinture qu’elle a créés dans notre pays.