V
CONTES NOIRS
Le reste du voyage se passa sans accident; une fois sûr de ma discrétion, le capitaine me prit en amitié; quand nous descendîmes à terre, à Saint-Louis du Sénégal, il me garda à son service et me fit demeurer avec lui.
Pendant le temps que je restai dans ce pays nouveau, je ne voulus rien négliger de ce qui pouvait m'instruire. Les nègres qui nous entouraient de tous côtés parlaient une langue que personne ne voulait se donner la peine d'apprendre: «Ce sont des sauvages», répétait mon capitaine. Après cela, tout était dit.
Pour moi, qui rôdais dans la ville, je me fis bientôt des amis parmi ces pauvres nègres, si affectueux et si bons. Moitié patois, moitié signes, nous finissions toujours par nous entendre; je causai si souvent avec eux de choses et d'autres que j'en vins à parler leur langue, comme si le bon Dieu m'avait fait naître avec une peau de taupe.—Qui s'embarque sans savoir la langue du pays où il va, dit un proverbe, ne va pas en voyage, il va à l'école. Le proverbe avait raison, j'appris par expérience que les nègres n'étaient ni moins intelligents ni moins fins que nous.
Parmi ceux que je voyais le plus souvent, était un tailleur qui aimait beaucoup à causer, et qui ne perdait jamais une occasion de me prouver, dans sa langue, que les noirs avaient plus d'esprit que les blancs.
«Sais-tu, me dit-il un jour, comment je me suis marié?
—Non, lui dis-je, je sais que tu as une femme qui est une des ouvrières les plus habiles de Saint-Louis, mais tu ne m'as pas dit comment tu l'as choisie.
—C'est elle qui a choisi et non pas moi, me dit-il; cela seul te prouve combien nos femmes ont d'intelligence et de sens. Écoute mon récit, il t'intéressera.»
L'histoire du tailleur
Il y avait une fois un tailleur (c'était mon futur beau-père) qui avait une fort belle fille à marier, tous les jeunes gens la recherchaient à cause de sa beauté. Deux rivaux (tu en connais un) vinrent un jour trouver la belle et lui dirent:
«C'est pour toi que nous sommes ici.
—Que me voulez-vous? répondit-elle en souriant.
—Nous t'aimons, reprirent les deux jeunes gens; chacun de nous désire t'épouser.»
La belle était une fille bien élevée; elle appela son père, qui écouta les deux prétendants et leur dit:
«Il se fait tard, retirez-vous, et revenez demain; vous saurez alors qui des deux aura ma fille.
Le lendemain, au point du jour, les deux jeunes gens étaient de retour.
«Nous voici, crièrent-ils au tailleur, rappelez-vous ce que vous nous avez promis hier.
—Attendez, répondit-il, je vais au marché acheter une pièce de drap; quand je l'aurai rapportée à la maison, vous saurez ce que j'attends de vous.»
Quand le tailleur revint du marché, il appela sa fille, et, lorsqu'elle fut venue, il dit aux jeunes gens:
«Mes fils, vous êtes deux, et je n'ai qu'une fille. A qui faut-il que je la donne? à qui faut-il que je la refuse? Voyez cette pièce de drap: j'y taillerai deux vêtements pareils; chacun de vous en coudra un, celui qui le premier aura fini sera mon gendre.»
Chacun des deux rivaux prit sa tâche et se prépara à coudre sous les yeux du maître. Le père appela sa fille et lui dit:
«Voici du fil, tu le prépareras pour ces deux ouvriers.»
La fille obéit à son père; elle prit le fil et s'assit près des jeunes gens.
Mais la belle était fine: le père ne savait pas qui elle aimait; les jeunes gens ne le savaient pas davantage; mais la jeune fille le savait déjà. Le tailleur sortit; la jeune fille prépara le fil, les jeunes gens prirent leurs aiguilles et commencèrent à coudre. Mais à celui qu'elle aimait (tu m'entends) la belle donnait des aiguillées court, tandis qu'elle donnait des aiguillées longues à celui qu'elle n'aimait pas. Chacun cousait, cousait avec une ardeur extrême; à onze heures, l'oeuvre était à peine à moitié; mais à trois heures de l'après-midi, mon ami, le jeune homme aux courtes aiguillées avait achevé sa tâche, tandis que l'autre était bien loin d'avoir fini.
[Illustration]
Quand le tailleur rentra, le vainqueur lui porta le vêtement terminé; son rival cousait toujours.
«Mes enfants, dit le père, je n'ai voulu favoriser ni l'un ni l'autre d'entre vous, c'est pourquoi j'ai partagé cette pièce de drap en deux portions égales, et je vous ai dit: Celui qui finira le premier sera mon gendre. Avez-vous bien compris cela?
—Père, répondirent les deux jeunes gens, nous avons compris ta parole et accepté l'épreuve; ce qui est fait est bien fait.»
Le tailleur avait raisonné ainsi: «Celui qui finira le premier sera l'ouvrier le plus habile; par conséquent, ce sera lui qui soutiendra le mieux son ménage;» il n'avait pas deviné que sa fille ferait des aiguillées courtes pour celui qu'elle aimait et des aiguillées longues pour celui dont elle ne voulait pas. C'était l'esprit qui décidait l'épreuve, c'était la belle qui se choisissait elle-même son mari.
Et maintenant, avant de conter mon histoire aux belles dames d'Europe, demande-leur ce qu'elles auraient fait à la place de la négresse; tu verras si la plus fine n'est pas embarrassée.
Tandis que le tailleur me contait son mariage, sa femme était entrée et travaillait sans rien dire, comme si ce récit ne la concernait pas.
«Les filles de votre pays ne sont pas bêtes, lui dis-je en riant; il me semble qu'elles ont plus d'esprit que leurs maris.
—C'est que nous avons reçu de nos mères une bonne éducation, me répondit-elle. On nous a toutes bercées avec l'histoire de la Belette.
—Contez-moi cette histoire, je vous en prie; je l'emporterai aussi en
Europe, pour en faire le profit de ma femme, quand je me marierai.
—Volontiers, me dit-elle; cette histoire, la voici.»
La Belette et son mari
Dame Belette mit au monde un fils, puis elle appela son mari et lui dit:
«Cherche-moi des langes comme je les aime et apporte-les-moi.»
Le mari écouta les paroles de sa femme et lui dit:
«Quels sont ces langes que tu aimes?
Et la Belette répondit:
«Je veux la peau d'un Éléphant.»
Le pauvre mari resta stupéfait de cette exigence et demanda à sa chère moitié si, par hasard, elle n'aurait point perdu la tête; pour toute réponse, la Belette lui jeta l'enfant sur les bras et partit aussitôt. Elle alla trouver le Ver-de-Terre et lui dit:
«Compère, ma terre est pleine de gazon, aide-moi à la remuer.»
Une fois le Ver en train de fouiller, la Belette appela la Poule:
«Commère, lui dit-elle, mon gazon est rempli de vers, nous aurons besoin de votre secours.
La poule courut aussitôt, mangea le Ver et se mit à gratter le sol.
Un peu plus loin, la Belette rencontra le Chat:
«Compère, lui dit-elle, il y a des Poules sur mon terrain; en mon absence, vous devriez faire un tour de ce côté.»
[Illustration]
Un instant après, le Chat avait mangé la Poule.
Tandis que le Chat se régalait de la sorte, la Belette dit au chien: «Patron, laisserez-vous le Chat en possession de ce domaine!» Le Chien, furieux, courut étrangler le Chat, ne voulant pas qu'il y eût en ce pays d'autres maîtres que lui.
Le Lion passa par là, la Belette le salua avec respect: «Monseigneur, lui dit-elle, n'approchez pas de ce champ, il appartient au Chien;» sur quoi le Lion, plein de jalousie, fondit sur le Chien et le dévora.
Ce fut le tour de l'Éléphant: la Belette lui demande son appui contre le Lion; l'Éléphant entra en protecteur sur le terrain de celle qui l'implorait. Mais il ne connaissait pas la perfidie de la Belette, qui avait creusé un grand trou et l'avait recouvert de feuillage. L'Éléphant tomba dans le piège et se tua en tombant; le Lion, qui avait peur de l'Éléphant, se sauva dans la forêt.
La Belette alors prit la peau de l'Éléphant et la porta à son mari, en lui disant:
«Je t'ai demandé la peau de l'Éléphant; avec l'aide de Dieu, je l'ai eue, et je te l'apporte.»
Le mari de la Belette n'avait pas deviné que sa femme était plus fine que toutes les bêtes de la terre; encore moins avait-il pensé que la dame était plus fine que lui. Il le comprit alors, et voilà pourquoi nous disons aujourd'hui: Il est aussi fin que la Belette.
L'histoire est finie.
Ce ne furent pas seulement des contes que j'appris avec les nègres; je connus bientôt leur façon de faire le commerce, leurs idées, leurs habitudes, leur morale, leurs proverbes, et je fis mon profit de leur sagesse.
Par exemple, ces bonnes gens qui, ainsi que moi, ne savent ni lire ni écrire, ont, comme les Arabes et les Indiens, une façon de graver les choses dans la mémoire de leurs enfants, en leur faisant deviner des énigmes; il y en a qui valent un gros livre par renseignement qu'elles renferment.
Ainsi, ajouta le capitaine, en me donnant une tape sur la tête, ce qui était son grand signe d'amitié, devine moi celle-ci:
Dis-moi ce que j'aime, ce qui m'aime et ce qui fait toujours ce qu'il me plaît.
—C'est ton chien, capitaine; tu as regardé Fidèle en parlant.
—Bravo! mon matelot. Continuons:
—Dis-moi ce que tu aimes un peu, ce qui t'aime beaucoup et qui fait toujours ce qu'il te plaît.
—Tu donnes ta langue au chien; c'est ta mère mon petit homme; tu ne crois pas qu'elle fasse toujours ce que tu veux, l'expérience t'apprendra que ce n'est jamais à elle qu'elle pense quand il s'agit de toi.
—Dis-moi celle que ton père aime beaucoup, qui l'aime beaucoup et lui fait faire tout ce qu'il lui plaît.
—On ne fait jamais faire à papa ce qu'il ne veut pas, capitaine; maman le répète tous les jours! Mais ma soeur est mal élevée, elle rit toujours quand maman dit cela.
—C'est que ta soeur a deviné le mot de l'énigme, mon matelot. Ah! si j'avais eu une fille, je l'aurais bien forcée à me commander son caprice du matin au soir.
—Reste encore une énigme: Qu'est-ce qu'on aime ou qu'on n'aime pas, qui vous aime ou qui ne vous aime pas, mais qui vous fait toujours faire ce qu'il lui plaît?
—Je ne sais pas, capitaine.
—Eh bien, me dit-il d'un air goguenard, demande-le ce soir à ton papa.»
Je ne manquai pas à la recommandation du marin; je racontais à table tout ce que j'avais appris dans la journée; les contes nègres amusèrent beaucoup ma mère; les énigmes eurent un succès complet, mais quand j'en vins à la dernière, mon père se mit à rire.
«Ce n'est pas difficile à deviner, mon garçon, je vais te le dire….»
Sur quoi ma mère regarda mon père; je ne sais pas ce qu'il lut dans son yeux, mais il resta court.
«Dis-le moi donc, papa, je veux le savoir.
—Si vous ne vous taisez pas, Monsieur, me dit ma mère, d'un ton sévère, je vous envoie au jardin sans dessert.
—Ah!» dit mon père.
Cet ah! me rendit du courage, je donnai un coup de poing sur la table:
«Mais parle donc, papa!»
Ma mère fit mine de se lever; mon père la prévint; en un instant je me trouvai dans le jardin tout en larmes, avec une grande tartine de pain sec à la main.
Voilà comment je n'ai jamais su le mot de la dernière énigme. S'il y en a de plus habiles que moi, qu'ils le devinent, sinon qu'ils aillent au Sénégal; peut-être la femme du tailleur leur apprendra-t-elle le secret que ma mère ne m'a jamais dit.