LVIII
À la porte de la maison nous rencontrâmes de Ruyter, qui dit à Zéla:
—J'allais vous rendre une visite, chère lady, et vous demander une tasse de ce café exquis que fait si bien la vieille Kamalia.
—Venez, je vous en prie, capitaine, répondit en souriant la jeune fille; ma nourrice excelle, il est vrai, dans l'art de distiller les liqueurs; elle fait non-seulement de très-bon café, mais encore des sorbets délicieux, et son arekec est excellent; de plus, la science de Kamalia ne se borne point à cette seule connaissance; elle est très-savante, car elle sait lire dans les vieux livres de notre pays et dans un ciel plein d'étoiles.
—Son air antique me laisse croire, répondit de Ruyter, qu'elle a étudié dans des papyrus, et je ne serais pas étonné si elle pouvait découvrir le mystère des hiéroglyphes.
Nous nous rendîmes au zennanah, et quand la vieille gouvernante nous eut comptés sur ses quatre maigres doigts, elle alla remplir le rite sacré qui n'est jamais négligé dans l'Est, celui de présenter des rafraîchissements sans la cérémonie avare et sans cœur qui est usitée en Europe, cérémonie qui consiste à demander aux visiteurs s'ils veulent oui ou non prendre quelque chose, puis à les regarder d'un air féroce s'ils acceptent l'offre.
Je suivis Kamalia pour apprendre comment se fait le véritable café oriental.
Les musulmans seuls savent faire le café, car les liqueurs fortes leur étant défendues, leur palais est plus fin et leur goût plus exquis.
Un feu brillant de charbon de terre brûlait dans un poêle; Kamalia prit quatre poignées de baies de moka, pas plus grandes qu'un grain d'orge (ces baies avaient été soigneusement choisies et nettoyées), puis elle les mit dans une casserole de fer où elles furent lestement rôties; la vieille femme ne les retira de cette casserole qu'au moment où elles eurent atteint une couleur d'un brun foncé; les baies trop cuites furent enlevées et les autres mises dans un grand mortier de bois pour y être broyées. Réduit en poudre, le café fut tamisé au travers d'un morceau de drap en poil de chameau, et, pendant cette opération, une cafetière qui contenait quatre tasses d'eau bouillait sur le feu. Quand la gouvernante se fut assurée de la finesse de la poudre de café, elle la versa dans l'eau, replaça la cafetière sur le feu, et, au moment où ce mélange fut sur le point de bouillir, elle ôta la cafetière, la frappa contre le poêle et la remit sur les charbons; cette dernière opération fut répétée cinq ou six fois.
J'ai oublié de dire que Kamalia avait mis dans le café un très-petit morceau de macis, mais pas assez cependant pour qu'il fût possible d'en distinguer la saveur. Pour faire ainsi le café, il faut que la cafetière soit en étain et sans couvercle, autrement il serait impossible que l'ébullition pût former sur sa surface une épaisse couche de crème.
Quand le café fut tout à fait ôté du feu, Kamalia le laissa reposer un instant et le versa dans les tasses, où il garda pendant quelques instants une onctueuse couche de crème.
Ainsi préparé, le café a non-seulement une délicieuse odeur, mais encore le goût le plus exquis. On pourrait croire que l'opération est ennuyeuse à faire, à en juger par mon récit; elle n'est cependant ni longue ni difficile. Kamalia demandait deux minutes par personne, de sorte que pour quatre tasses elle avait employé huit minutes.
Zéla nous offrit le café; la petite esclave malaise la suivait auprès de chacun de nous, portant dans ses mains des confitures et de l'eau. Après avoir servi le café, Zéla m'apporta une chibouque (pipe turque), car quand une femme arabe est dans son propre appartement, elle emplit et allume une pipe, mais seulement pour son père ou pour son mari. Zéla ôta de ses lèvres de corail le pâle bout d'ambre de la pipe et me l'offrit, en croisant ses mains sur son front, puis elle me quitta pour s'occuper d'Aston et de de Ruyter.
La seule boisson admissible pour conserver la sensibilité du goût, pendant qu'on respire la vapeur de cette exquise et inestimable feuille qui pousse à Chiraz, sur un bras de mer, à l'est du golfe Persique, est le café comme je l'ai dépeint, ou le jus d'un fruit dans de l'eau glacée, ou bien encore du thé du Tonkin, cueilli pendant que les feuilles étaient imbibées de la rosée du matin. Pour bien faire le thé, il faut choisir les meilleures feuilles et les mettre dans l'eau un instant avant qu'elle ne bouille, et non les étuver comme on fait en Europe. Quand les feuilles commencent à s'ouvrir, l'infusion est piquante et aromatique, sans être ni devenir amère ou fade. Les fumeurs raffinés ont une antipathie prononcée pour les liqueurs fortes, parce qu'ils trouvent qu'elles affaiblissent la sensation délicate du palais, en détruisant la saveur de la pipe.
Le père de Zéla était profondément versé dans l'art de fumer, et il avait initié théoriquement sa fille dans ses mystères les plus cachés, comme étant une partie indispensable de l'éducation féminine, et de Ruyter, qui n'était point ignorant de cette science pratique, nous disait entre deux nuages de fumée odorante:
—Je considère les perfections des femmes européennes comme des pièges dans lesquels les imbéciles seuls se laissent attraper. Ces femmes n'ont généralement aucune connaissance utile; elles sont coquettes, vaniteuses, et ressemblent beaucoup au muckarungo, au pimpant paon, ou au geai bigarré, stupide, arrogant et bavard, et cependant elles se moquent des filles arabes, les traitent de barbares, parce qu'elles seules ont l'esprit d'apprécier les choses utiles.
Les femmes arabes savent fabriquer des étoffes, en faire des vêtements, semer le blé, le broyer et en confectionner le meilleur pain, chasser et tuer l'antilope ou l'autruche, et les faire cuire de plusieurs manières. Fidèle au serment d'amour qui l'attache à un homme, l'Arabe est active, vigilante, dévouée, courageuse; sa poitrine et son amour sont le bouclier qui protége, qui sauve quelquefois leur mari. Quant à la beauté des femmes en général, c'est une question qui ne peut être résolue que par le goût.
À Siam et à Arracan, les grandes oreilles et les dents noires sont trouvées charmantes, et, en Chine et en Tartarie, la beauté consiste en de grosses lèvres. Dans d'autres parties de l'Europe, les points de beauté sont considérés homogènes à ceux d'un cheval; il faut là grandeur, largeur et solidité de structure. En Angleterre, il y a une race amazone qui est arrivée à réunir en elle les perfections du cheval, du bœuf et du chêne. Mais ceux qui aiment les formes délicates, friandes et féminines doivent les chercher dans les pays ou fleurissent le cerba aux belles fleurs cramoisies, la datte et l'ondoyant bambou, car ces arbres aiment les coins les plus sauvages de la nature, et refusent de mêler leurs beautés avec le jungle et surtout avec les plantes cultivées.
Le lendemain matin, Aston et de Ruyter se rendirent à Port-Louis pour faire au commandant de la ville la visite qui avait été projetée. Je regardai partir mes deux amis, et, fort peu désireux de les accompagner, je pris une bêche et je me rendis dans le jardin.
Zéla commençait à se plaire auprès de moi, et je n'étais réellement heureux que pendant les heures qui nous réunissaient soit dans le zennanah, soit à l'heure des repas ou des promenades.
La figure si placide et si calme de la jeune fille s'animait un peu; la pâleur des joues avait fait place à l'incarnat du bonheur; nous étions pourtant l'un et l'autre bien ignorants de l'amour. Malgré les fautes que je faisais en parlant la langue arabe, nous causions assez bien sur les sujets ordinaires, mais nous étions également novices dans le langage du cœur. La violence de mes passions, violence qui me rendait si impétueux, était maintenue par la plus grande sensibilité.
Je ne pouvais trouver des paroles assez tendres, assez émouvantes pour exprimer mes nouveaux sentiments, car leur profondeur exigeait, pour être bien comprise, la perfection de l'éloquence. Si j'essayais de parler, les mots expiraient sur mes lèvres, et quand j'étais assis auprès de Zéla, sous l'ombre d'un arbre, nous causions à l'aide des antiques caractères de son pays, et ces caractères sont pour des amoureux bien supérieurs à l'alphabet de Cadmus.
Nous dessinions sur le sol rouge et sablonneux des images d'oiseaux, de vaisseaux, de maisons, et à ces hiéroglyphes nous ajoutions le langage muet des fruits et des fleurs. Ces figures charmantes, nos regards, le doux mouvement des lèvres de Zéla, le toucher de nos mains unies me semblaient une langue éloquente, et surtout fort intelligible. Le temps passait aussi rapidement que les petites bouffées du vent qui agitaient la surface miroitante de la citerne ou que celles qui courbaient, en nous effleurant, la tige des fleurs.
Après avoir longuement causé, nous nous promenions çà et là, ravageant le jardin, le dépouillant à plaisir de ses plus beaux fruits, et nos grandes disputes avaient pour cause la grosseur ou la maturité d'un fruit. Zéla s'animait dans ses éloges sur la fraîcheur d'une datte, moi je soutenais que rien ne pouvait surpasser l'ananas à la fière crête ou le doux brugnon. Pendant l'ébat de cette joyeuse querelle, Aston, qui s'était tout doucement approché de nous, s'écria en riant:
—Le mangoustan est le meilleur des fruits, car non-seulement il a une saveur personnelle, mais encore celle du brugnon, de la datte et de l'ananas.
—Eh quoi! Aston, vous êtes là? Je vous croyais parti pour la ville; mais c'est trop tard maintenant, le soleil est chaud. Pourquoi n'êtes-vous pas allé avec de Ruyter?
—Vous rêvez, répondit Aston. De Ruyter et moi nous sommes partis il y a de cela six heures, et nous sommes de retour. Midi vient de sonner, nous vous avons cherché partout; le dîner est prêt.
—Vous plaisantez, très-cher. Zéla et moi nous sommes ici depuis une heure.
—Éveillez-vous, rêveur que vous êtes! et regardez le soleil. Ne voyez-vous pas qu'il a passé le sud, et qu'il plane maintenant au-dessus de votre tête? Il faut en vérité qu'il ait affecté votre cervelle! Mais, allons, Trelawnay, levez-vous: nous qui comptons le temps par nos appétits et les dates du calendrier, nous avons besoin de quelque chose de plus substantiel et de plus solide que la délicate nourriture de l'amour.
Étonnés de comprendre avec quelle rapidité le temps s'était écoulé, nous rentrâmes à la maison, et, ignorante de tout artifice, Zéla ne sut répondre aux railleries de de Ruyter que par cette phrase ingénue:
—Je ne savais pas qu'il était si tard, et je crains d'avoir trop dormi.
Comme j'avais, ainsi que Zéla, mangé beaucoup de fruits, nous avions parfaitement oublié l'heure du dîner.
—Le commandant de Port-Louis désire vous voir, me dit de Ruyter. Il nous a tous invités à dîner, et Aston a été reçu avec la plus grande bonté.
Quelques jours après, de Ruyter décida que le lendemain, à la pointe du jour, nous nous rendrions à la ville. En conséquence, aux premiers rayons de l'aurore, nous nous mîmes en route. Nous passâmes le Piton, et, par un chemin assez beau, nous arrivâmes à la ville de Port-Louis. Sur ce côté, les montagnes penchent aussi doucement vers la mer, que de l'autre elles s'élèvent hautes et escarpées. Les terres voisines de la ville étaient bien cultivées; des groupes de jolies cabanes, aux verandahs vertes, étaient dispersées çà et là dans des plantations, et ces plantations étaient séparées les unes des autres par des avenues d'arbres. Ces arbres étaient des vacours impénétrables, à cause de l'épaisseur et de la quantité de leurs feuilles hérissées et pointues. Nous vîmes une grande variété de bananiers et de champs d'ananas fermés par des haies de pêchers, de roses persanes et par un magnifique arbrisseau indien, nommé le neshouly, puis encore, pareil à un saule pleureur, le bambou qui penchait sa tête sur la rivière d'un air amoureux de sa gracieuse forme.