LXIX
Après avoir joué au billard en nous jetant la balle d'une conversation rieuse de forme, mais très-grave dans le fond, nous allâmes, en nous promenant, examiner les vaisseaux amarrés dans le port. Notre proa était derrière un vaisseau arabe, près d'une descente qui conduisait à une place où se trouvait un vaisseau de campagne nouvellement construit.
La crainte d'attirer l'attention publique nous fit rentrer à l'hôtel, où nous attendait un dîner de prince, dîner après lequel je me sentis sinon ivre, du moins prêt à le devenir. Je proposai donc à mon sobre ami de venir respirer l'air en parcourant la ville.
Nous rôdâmes pendant quelque temps dans des rues irrégulières et parmi des huttes de boue brûlées par le soleil, puis enfin nous atteignîmes, Aston d'un pas ferme, moi en chancelant à chaque minute, un vaste terrain appelé place Bambou, autour duquel s'étendait une rangée de boutiques, abritées le jour contre les ardeurs du soleil par des bambous et des paillassons.
Un roulement de tambour et un grincement musical nous attirèrent vers une rangée de huttes, exclusivement occupées par des filles nâch. Aston aimait la musique et les danseuses; moi, j'avais, comme tout homme marié doit le faire, renoncé aux illégitimes amours; de plus, l'odeur de l'huile rance, du ghée et de l'ail n'avait pas un assez grand attrait pour me retenir.
J'abandonnai Aston, et je continuai ma promenade jusqu'à une rangée de boutiques nommée le bazar des Bijoutiers.
Ce bazar, rempli de monde, était éclairé par des lampes en papier de diverses couleurs et qui produisaient un effet charmant. Après avoir jeté un coup d'œil sur l'ensemble des boutiques, je m'approchai de celle qui me parut la plus élégante, et dont le propriétaire était un Parsée. Occupé à vendre à une femme voilée de la tête aux pieds, le marchand ne s'aperçut pas de ma présence, et j'eus tout le loisir d'examiner la dame. Elle faisait achat de plusieurs anneaux pour ses oreilles et pour son nez, et, toute exagération à part, ces anneaux étaient, en circonférence, presque aussi grands qu'un cerceau de collégien.
En lui montrant ces ridicules merveilles, le marchand louait d'un air pompeux et leur simplicité et leur élégance. Quand le prix des bijoux fut fixé, la dame enleva une partie de sa coiffure, et nous laissa voir son nez et une moitié de son oreille: le premier était affreux; l'autre, aussi large et aussi plate qu'une assiette, pendait comme un morceau de chair morte. Le bijoutier passa son pouce dans la fente de l'oreille pour la tenir ouverte, et il y suspendit l'anneau, qui ressemblait à un candélabre. La dame n'avait pas besoin de glace pour admirer l'effet de cette jolie parure: il lui suffit de tourner un peu la tête sur son épaule, et d'attirer sous son regard le bout de l'oreille si bien parée.
À la vue de ce cercle, elle ricana non-seulement de satisfaction, mais encore pour montrer une rangée de longues dents teintes d'une couleur bistrée.
Frappé de tant de beauté, le bijoutier s'écria:
—Quel ange!
Je me mourais de l'envie d'éclater de rire au nez de la dame et à la barbe du marchand; mais je me retins, et je continuai de suivre du regard la marche des emplettes de cet ange si bien nommé.
—Je désire une boîte de métal, dit l'étrangère d'une voix gutturale.
—En voici en or, madame, s'écria l'empressé marchand; aucun autre métal ne doit être touché par vos belles mains.
Ces boîtes étaient très-bien faites, et comme la pensée de donner un souvenir à Aston vint frapper mon esprit, je pris sur le comptoir deux de ces boîtes. Je les examinai, et sans faire attention au prix que me fixa le bijoutier, car je déteste de marchander, je mis les boîtes dans les plis du châle qui entourait mes reins, et je tendis, sans les compter, une pleine main de pièces d'or au bijoutier. Il les prit, calcula la valeur qu'elles représentaient, et voyant que je n'étais ni calculateur, ni même prudent, il doubla le prix de ses boîtes et me soutint que je n'en payais qu'une.
—J'en paye deux, lui dis-je, et au delà même de leur valeur.
—Vous êtes un impudent, un escroc! cria le marchand; et en vociférant ces injures il étendit la main vers moi, saisit le bout de mon turban, et me l'arracha de la tête.
Je me retournai et je lui appliquai un si furieux coup de poing, qu'il tomba comme une masse morte au milieu de ses caisses.
Un Parsée ne pardonne jamais le mal qu'on lui fait; du reste, cette rancune est assez générale. En se relevant, le bijoutier saisit un couteau et voulut se jeter sur moi avec l'intention évidente de me poignarder, mais il n'eut aucun succès dans cette tentative, et elle ne servit qu'à doubler ma colère. Mon sang coulait dans mes veines comme une lave ardente; je bondis vers cet effronté voleur, et après l'avoir souffleté, je lui lançai à la tête une boîte de bijoux.
Les personnes qui se trouvaient dans la boutique, ainsi que celles qui en entouraient la porte, se mêlèrent de l'affaire et prirent fait et cause pour le marchand. La nouvelle de la dispute courut, comme une traînée de poudre, incendier et mettre en rumeur tous les habitants du bazar.
Presque fou de rage, la tête et la figure ensanglantées, le bijoutier m'appelait brigand, assassin, voleur! et il criait à ceux qui m'entouraient:
—Conduisez-le en prison, et s'il résiste, s'il se défend, s'il vous frappe, tuez-le!
La foule augmentait de minute en minute, et enhardies par la certitude d'être secourues, plusieurs personnes s'avancèrent vers moi, pendant que l'exaspéré Parsée tentait de me saisir les bras.
La vue du danger, en calmant ma colère, me rendit le sang-froid dont j'étais si heureusement doué.
Je tirai de ma ceinture un pistolet et un poignard, excellentes armes quand on est pressé entre les remparts d'une foule ennemie, et menaçai mes furieux assaillants.
Les défenseurs du marchand reculèrent. Pendant la minute de trêve que leur hésitation m'accorda, minute qui tint ma destinée par un fil aussi mince qu'un cheveu, je jetai un coup d'œil sur le champ de bataille, et je vis qu'il me serait impossible de me sauver par la porte de la boutique, car elle était encombrée de monde. J'aurais mille fois préféré la mort à l'ignominie d'être traîné en prison par cette foule injuste, cruelle et menaçante, et cependant j'étais sur le point de subir l'effroyable supplice d'une arrestation.
Un profond regard, un regard qui embrassa tous les dangers contre lesquels je voulais lutter, me montra un espoir de salut.
La querelle et les coups qui avaient fait naître un si grand désordre avaient commencé et s'étaient donnés sur le seuil de la porte. Debout à l'entrée de la boutique, tenant, par la vue de mes armes amorcées, la foule à une certaine distance, il me vint à l'esprit de chercher un refuge dans l'antre même de mon ennemi, non pas, bien entendu, dans la pensée d'implorer son appui, que le ladre eût accordé à mes pièces d'or, mais celle de fuir par une sortie que j'avais aperçue en face de la porte.
Je fis donc, pour atteindre mon but de délivrance, un mouvement si rapide, que ceux qui m'entouraient reculèrent.
Un homme tenta cependant de s'opposer à mon passage, je le frappai d'un coup de poignard, je terrassai le bijoutier accouru à l'aide de l'homme, qui était son frère; puis, d'une main de fer, j'arrachai les deux bambous perpendiculaires qui soutenaient le hangar. Le toit s'effondra entre le peuple et moi, et je disparus dans l'obscurité d'un passage qui s'étendait derrière le bazar.
Les gutturales malédictions des Malais et les furieuses menaces du marchand volèrent dans l'air comme des balles meurtrières; j'en écoutai un instant le bruit sinistre, puis je m'enfonçai dans les dédales de l'étroit passage.
La prudence me conseillait cette fuite, car non-seulement il était fort dangereux de lutter contre l'aveugle fureur d'une populace irritée, mais encore de laisser connaître mon nom et ma profession: l'un et l'autre eussent été un arrêt de mort.
Si la sagesse s'était faite mon seul guide, je me serais à sa voix promptement dirigé vers le port, où mon proa était amarré. Malheureusement pour moi, mon cœur trouva un obstacle dans la rapidité de ce départ, et cet obstacle était mon ami Aston. J'aurais eu plus que de la peine d'abandonner le lieutenant sans lui dire un dernier adieu. Je me serais senti honteux de la cause qui aurait motivé mon abandon.
Retenu par le désir de voir Aston, je suivis en silence le passage irrégulier et étroit dans lequel je m'étais engagé, et je m'éloignai du bazar.
En traversant une place éclairée qui attenait aux boutiques, je fus étonné de passer inaperçu; j'avais craint des poursuites, et en conséquence je m'étais élancé au travers de la place d'un pas rapide, après avoir eu la prudence de faire à mon costume quelques changements.
Après avoir franchi un labyrinthe de rues boueuses, de sombres allées, je parvins à gagner l'hôtel, dans lequel je pus entrer sans être aperçu; mais notre commune chambre était vide: Aston était encore absent.
La crainte que le lieutenant se trouvât mêlé à la dispute, ou qu'un accident eût révélé à mes ennemis qu'il était entré le matin dans la ville avec moi, me décida à aller à sa recherche.
J'échangeai mes vêtements arabes contre la jaquette et le pantalon blanc d'Aston, et la transformation fut si complète, que le domestique qui nous avait servis à dîner parut fort indécis sur la connaissance de ma personne.
Après un court examen, auquel je fut forcé de me soumettre pendant qu'il m'ouvrait la porte de la rue, cet homme sourit, et ce triomphant sourire fut la première lueur de la trahison qui devait bientôt éclater.
Je me rendis en toute hâte au bazar. La haute taille d'Aston, dont la figure calme et la belle tête blonde dominaient la foule, fut le premier objet qui frappa mes regards. Le peuple, furieux, entourait encore la porte du bijoutier, ou plutôt le seuil de la porte, car elle n'était plus qu'un espace vide; mais ce rassemblement populaire n'était point formé par les mêmes personnes, il y avait une vingtaine de sepays et des officiers de police. Aston et un officier écoutaient en silence la narration de l'événement. Pâle, effaré, hagard, le bijoutier se tenait devant eux et leur racontait ses malheurs. À ce groupe s'étaient joints la famille et les amis du marchand, et ils mêlaient aux plaintes du Parsée un lamentable concert d'injures et de malédictions.
Après avoir montré d'un regard plein de larmes la place où s'élevait sa boutique quelques heures auparavant, le Parsée se jeta sur le toit effondré, le trépigna furieusement, fit un long et pitoyable discours; puis, arrachant le turban de sa tête, mettant ses vêtements en lambeaux, il jura de se venger.
Quand ce serment fut tombé de ses lèvres rougies par le sang, le Parsée repoussa ses amis, ses parents, la foule qui voulait le consoler, et disparut.