LXVII

Je doublai la pointe nord de l'île, et, chargé de voiles, le schooner se hâta magnifiquement vers le port, où je devais rencontrer de Ruyter. Je n'avais pas douté le moins du monde du succès de son stratagème pour attirer l'attention de la frégate, afin de me donner le temps de me sauver, et je pensais bien qu'après avoir fatigué la frégate pendant quelque temps, le grab fuirait à son tour; l'obscurité de la nuit favorisait cette double manœuvre.

Le temps était couvert, et de violentes rafales de vent et de pluie, qui étaient très-favorables à notre course, nous conduisirent dans le canal au milieu des îles, et le grab nous y rejoignit bientôt.

Nous jetâmes l'ancre dans un port que j'ai déjà dit, hors de tout danger, et nous y passâmes la nuit à l'abri des vents.

Le lendemain, le brigantin apparut et vint jeter l'ancre auprès de nous. Je laissai de Ruyter régler avec le capitaine l'affaire des esclaves, et je descendis à terre.

Je ne me rappelle rien de particulier sur les natifs des îles des Six. Ils sont simples, hospitaliers, et se composent principalement de pêcheurs. Nous achetâmes des chèvres, du poisson, de la volaille, des légumes, et nous dirigeâmes notre course vers les îles Maldives, afin de gagner la côte de Malabar avant que le nord-est mousson commençât à se faire sentir.

Peu de temps après nous abordâmes et nous pillâmes plusieurs vaisseaux porteurs de papiers anglais. Parmi ces vaisseaux il y en avait un qui appartenait à une femme hollandaise, dont la taille était presque aussi grosse que celle du vaisseau. Cette femme possédait une quantité considérable de marchandises avec lesquelles elle trafiquait entre Madras et Bombay. Son défunt mari avait été employé par la compagnie anglaise, et c'était assez pour me faire considérer ce vaisseau comme une prise légitime.

Après avoir choisi les choses les plus précieuses de la cargaison et jeté dans la mer tout ce qui était inutile, je me rappelai que nous avions besoin d'eau.

Il y avait sur le pont cinq ou six tonneaux qui en contenaient.

Pendant que j'attendais qu'on eût achevé de préparer la chaloupe qui devait servir à transporter l'eau sur le schooner, le monstre hollandais me faisait les plus beaux sourires en m'engageant d'une voix de basse, mais qu'elle avait très-douce, à la suivre dans sa cabine. À cette prière était jointe celle de ne point la priver de son eau.

—Il fait diablement chaud, lui dis-je, et j'ai besoin de me rafraîchir.

—Passez-moi un seau, dis-je à un de mes hommes en saisissant un des tonneaux.

—Oh! celle-là n'est pas bonne à boire, me dit la huileuse Hollandaise; garçon, allez chercher de l'eau dans ma cabine. Ne prenez pas de celle-là, capitaine, je vais vous chercher du vin de Constantia, du Cap lui-même.

—Allons, allons, dis-je à un homme, ôtez le bondon de ce tonneau.

L'homme essayait de l'arracher avec son couteau, quand la mégère le supplia de tenter cet effort sur un autre.

—Je vous assure, capitaine, dit-elle, que l'eau renfermée dans ce baril est imbuvable.

—Pourquoi alors, vieille folle que vous êtes, ce tonneau est-il en perce? Il renferme peut-être du constantia, et je veux l'emporter sur mon vaisseau.

Fort intrigué par les obstacles que la dame voulait mettre à mon action, je saisis un levier de fer et j'arrachai le bondon, car je crus que le tonneau renfermait ou du skédam ou du vin. Le bondon enlevé, je mis un seau sous l'ouverture pendant que mon aide penchait le tonneau de côté.

L'eau jaillit de l'ouverture, et je me mis à rire de l'entêtement de la vieille décrépite, qui aussitôt jeta un cri perçant et aigu. À ce cri de rage je répondis par une exclamation de surprise, en voyant tomber dans le seau un magnifique collier de perles. La figure livide de la vieille femme devint plus rouge qu'une cornaline.

—Ôtez le fond et videz l'eau, criai-je; voilà une prise heureuse.

La vieille s'élança sur moi.

—Ne touchez pas à ces babioles, ou je vous coupe les mains; mettez-les toutes dans le seau.

Nous trouvâmes une grande quantité de bagues, de perles, de coraux et de cornalines.

Les bijoux étaient la spéculation particulière de la grosse Hollandaise, qui, pendant que nous poursuivions son vaisseau, les avait cachés si adroitement. Je ne savais quelles justes félicitations m'adresser à moi-même pour l'insistance que j'avais mise à vouloir boire un verre d'eau. Cette fantaisie nous livrait une moisson de perles.

Nous fîmes dans tout le vaisseau de minutieuses recherches; mais nous ne trouvâmes plus rien.

À force de prières, la vieille obtint la restitution d'une bague, qu'elle me jura être un bijou de famille. Je la passai en riant à son doigt court et épais.

—Ne vous chagrinez pas, ma belle amie, lui dis-je, car ceci est un contrat de mariage suivant les coutumes arabes; ainsi, vous êtes ma femme. La prochaine fois que nous nous rencontrerons, je consommerai le rite, mais jusque-là soignez votre douaire.

Je me rendis sur le grab pour y déposer le butin, car nous n'avions que peu d'arrimage à bord du schooner.

Je racontai au munitionnaire ce qui s'était passé entre sa compatriote et moi.

—C'est bien certainement votre femme, Louis, si j'en juge par la description physique que vous m'avez faite de sa personne. Elle vous cherche, soyez-en sûr.

Louis prit un air grave, réfléchit un instant, et me dit bientôt avec gaieté:

—Ma femme n'a pas de bijoux, pas de bagues; elle donna un jour son anneau de mariage pour une bouteille de skédam.

Nous rencontrâmes une flotte de vaisseaux des compagnies de Ceylan et de Pondichéry, escortée par un brigantin de guerre. De Ruyter me fit le signal de me mettre en panne pour examiner les vaisseaux, pendant qu'il allait se mettre à la poursuite du croiseur de la Compagnie. Ces vaisseaux étaient de toutes les formes: grabs, snows, padamas. Voyant que nous étions des ennemis, les vaisseaux de la Compagnie mirent à la voile et laissèrent les autres se tirer d'affaire au gré de leur force ou de leur adresse.

Aussitôt que je me fus placé à la portée d'un canon, je fis feu: ils se séparèrent comme une bande de canards sauvages, allant çà et là, vers chaque point des directions de la boussole, pendant que je les poursuivais comme le beneta poursuit le poisson volant. Quelques-uns réussirent à se sauver, mais je finis par m'emparer du plus grand nombre. Nous les abordions tour à tour; ils étaient frétés de paddy, de bétel, de ghée, de poivre, d'arrack et de sel; cependant nous trouvâmes quelques pièces de soierie, de mousseline, de châles, et, avec une peine extrême, je réussis à ramasser quelques sacs de roupies.

De Ruyter était loin de nous, mais le bruit du canon m'apprit qu'il continuait un feu croisé avec le brigantin, qui semblait naviguer très-vite.

J'abandonnai les petits vaisseaux, et, toutes voiles dehors, je partis pour rejoindre le grab.

Dans la direction où allaient les deux vaisseaux, il y avait un groupe de rochers dont le sommet s'élevait au-dessus de l'eau.

Entre ces rochers se trouvait un passage vers lequel le brigantin semblait vouloir se diriger.

Il m'était impossible de deviner son but; mais quand il approcha des rochers, il vit qu'il ne pouvait plus ni avancer ni reculer: il se mit en panne et commença un engagement avec de Ruyter.

Un signal du grab me donna l'ordre de naviguer au côté des rochers sous le vent, afin de mettre obstacle à la fuite du brigantin.

À en juger par les apparences, le grab avait trop d'avantage sur son ennemi pour que mon concours fût de la moindre utilité.

Avant qu'il me fût possible d'obéir au signal de Ruyter, le brigantin s'était laissé aller contre les rochers dans l'intention de s'y briser.

Après cet effort, il baissa son pavillon. Aussitôt le grab et moi nous fîmes sortir nos bateaux, nous abordâmes le brigantin, et nous essayâmes de le touer hors des rochers.

C'était un beau vaisseau, orné de seize caronades de dix-huit livres, avec quatre-vingt-dix hommes ou officiers à bord. Il ne s'était pas battu avec le grab plus de quinze minutes, et cependant il était fracassé. Sept morts et un blessé formaient les pertes de l'équipage du brigantin; le grab avait trois hommes blessés et un matelot mort par accident.

Ce matelot était dans les chaînes, en train de mettre une cartouche dans un canon (le canon n'avait pas été épongé et le trou était bouché) quand il fut foudroyé par l'explosion.

Le rais me dit d'un air froid et grave:

—Je regardais à bâbord, et je dis à l'homme qui chargeait le canon de prendre garde à lui, car il me paraissait trop pressé dans ses mouvements. L'explosion du canon l'empêcha de me répondre; je regardai de nouveau, et je ne vis plus qu'un morceau de bonnet rouge: l'homme avait disparu.

—C'était don Murphy. Pauvre garçon!

—Oui, répondit le rais, il ne faisait nullement attention aux ordres de ses chefs.

Nous fîmes tous les Européens prisonniers; nous enlevâmes une partie des armes et des provisions du brigantin, et nos malades, ainsi que le butin que nous avions amassé, tout fut transporté sur son bord.

Après avoir réparé les avaries du brigantin,—car nous l'avions retiré des rochers, contre lesquels il ne s'était que très-faiblement meurtri,—nous l'envoyâmes à l'île de France.

Quelques jours après, nous plaçâmes les lascars et les matelots qui avaient appartenu au brigantin sur un vaisseau de campagne, en leur donnant leur liberté. Ils l'acceptèrent joyeusement, à l'exception de huit ou dix, qui voulurent entrer au service de de Ruyter.