LXXVI
«Dès que les premières lueurs du jour eurent fait disparaître les étoiles qui diamantaient le ciel, je cherchai d'un regard inquiet à découvrir la terre. Mais je ne vis rien, et je tombai anéanti dans la morne stupeur d'un profond désespoir. La mer était si houleuse, que ses vagues agitées remplissaient à chaque instant mon pauvre bateau, et j'étais dans l'obligation, malgré mon excessive faiblesse, de vider l'eau goutte à goutte, car ma casquette n'offrait pas, pour cette opération, une ressource bien grande.
Je me sentais mourir, et de minute en minute mon désespoir prenait une nouvelle énergie, énergie sombre, et qui me disait de hâter sans hésitation l'heure dernière de ma misérable vie.
Je ne saurais vous dépeindre, monsieur, le profond découragement qui s'empara de moi lorsque je m'aperçus que, pendant l'obscurité de la nuit, j'avais rasé le rivage de plusieurs îles, et que je n'avais plus devant moi que l'immensité de la mer, mer isolée, sublime de grandeur, mais sans horizon.
Je fis de vains efforts pour virer afin de regagner les îles que je laissais derrière moi, mais la violence du vent et l'agitation de la mer entravèrent si complétement le succès de mes tentatives, que je fus obligé de mettre le bateau sous vent afin de ne pas couler à fond.
Quelques heures s'écoulèrent ainsi, car je me pliais forcément aux variations de la brise. Rendu presque fou par la douleur, je faisais de vains efforts pour maintenir mes regards sur les brumes de l'horizon, espérant y voir poindre l'unique espérance qui me retenait à la vie, un morceau de terre pour diriger vers elle ma fiévreuse course. Mais la faim dévorante qui rongeait mon estomac attirait involontairement toute mon attention sur la tortue.
J'essayais vainement de porter mes pensées loin d'elle, mes yeux s'y trouvaient si invinciblement attachés, que je fus forcé de comprendre qu'il eût été presque aussi logique de secouer une boussole que d'en éloigner mon attention. Comme l'aiguille magnétique, ma prunelle se tournait toujours vers le même point.
Après avoir longuement réfléchi sur les moyens à employer pour enlever la carapace du crustacé, je lui détachai les pattes et je l'apportai à l'avant du bateau.
Quand j'eus bien examiné les lignes confuses et coloriées peintes sur son dos, examen presque aussi attentif que celui auquel on se livre sur une carte maritime la veille d'un grand voyage sur mer, je compris avec désespoir qu'il me serait impossible de briser, avec le seul secours de mes faibles mains, ce granit d'écaille.
Je n'avais de ma vie vu une chose aussi bien claquemurée, à l'exception toutefois de la caisse en fer du bureau de mon père, et il me semblait que le fer seul avait la puissance de se rendre maître de l'une ou de l'autre.
Malgré l'inutilité de mes observations, je ne renonçai pas à la conquête de ce pauvre mais bien nécessaire repas. En conséquence, je mis tous mes soins à chercher dans le bateau la possibilité d'extraire, sans danger de destruction, un fort clou, une pointe ou un morceau de fer qui pût remplir l'office de couteau; malheureusement mes recherches furent inutiles et je ne découvris absolument rien.
Les extrémités du corps de la tortue étaient bien en mon pouvoir, mais ces extrémités se trouvaient sous la dure protection de sa tête calleuse et de ses nageoires, dont la peau était plus coriace que la semelle de mon soulier. Sans nul doute, un pressentiment secret avertissait la tortue du mal que je voulais lui faire, car elle ne se hasardait pas à sortir sa tête en dehors de la carapace.
La colère de l'insuccès faisait bouillir mon sang, et, dans le transport d'une irritation bien excusable chez un malheureux affamé, je frappai la tortue contre le plat-bord du bateau, dans l'espoir, sinon de la briser en mille pièces, du moins de fendre ou d'écailler sa dure carapace; mais je crois vraiment que j'aurais plutôt fracassé ma barque qu'entamé, même légèrement, cette espèce de pierre. Après une lutte acharnée, lutte de violence, d'adresse et de ruse, je parvins à saisir la tête de la tortue, je l'attachai fortement avec une corde, et à l'aide de ce dernier moyen je la tuai.»
—Je ne m'explique pas de quelle manière, dis-je au capitaine.
«En rongeant la peau de sa gorge, malgré la défense vigoureuse qu'elle m'opposa, car je fus presque aveuglé par ses nageoires. Quand la tortue se trouva sans vie, j'enfonçai mes doigts dans sa poitrine et j'arrachai ses nageoires; mais mon empressement ou mon ignorance me fit répandre le fiel, car, malgré les soins que j'avais de laver les chairs, le goût m'en parut très-amer. Le corps de la tortue était rempli de petits œufs d'une excessive délicatesse, et l'absorption de ces œufs calma tout à fait mes douleurs d'estomac.
Une fois bien rassasié, je mis toute mon attention à la découverte de la terre, et bientôt un cri de joie s'échappa de mes lèvres: elle se montrait à ma gauche.»
En me faisant le récit de l'égorgement de la tortue, les gestes et les regards du capitaine étaient devenus si féroces et si véhéments que je poussai devant lui les restes du jambon qui se trouvaient encore sur la table, et, par excès de prudence, je tins ma gorge à une distance respectable de ses mains, dont les lignes noires et tatouées ressemblaient à des griffes de vautour.
«—À la vue de la terre, reprit le capitaine, mes défaillantes espérances se relevèrent radieuses; mais la brise augmenta, et, dans la crainte terrible de voir éclater en orage les sombres nues qui couraient dans le ciel, je mis toutes mes forces à diriger ma barque vers l'île qui se montrait devant mes yeux. Malgré la rapidité de ma barque, qui volait sur l'eau en m'inondant de l'écume des vagues, je croyais, dans la fièvre de mon impatience, que je flottais sur l'eau avec autant de lenteur et de nonchalance qu'une bûche de bois mort. Le soleil était couché quand je me trouvai assez près de la terre pour distinguer le ressac qui se jetait sur les rochers. Mon ardent désir de gagner la terre me fit commettre l'imprudence de laisser marcher mon bateau sans le diriger le long du rivage, ainsi que j'aurais dû le faire, afin de chercher une descente ou une berge, et d'éviter, par cette précaution, les rochers ou les bancs de sable.
Je continuai donc étourdiment ma course, et j'atteignis un endroit où le ressac était d'une prodigieuse hauteur. Tout d'un coup je me trouvai encaissé entre des rochers au-dessus desquels les vagues se précipitaient avec violence et sans trêve. Dans mon empressement à fuir les dangers de la mer, je me jetai entre des rochers où je pouvais trouver une mort plus douloureuse encore.
Les mouettes volaient au-dessus de moi en jetant de hauts cris, et ma petite barque, presque ensevelie dans l'écume, était jetée, tournée de tous les côtés, et si pleine d'eau, que je ne savais plus si j'étais dans le bateau ou dans la mer.
Bientôt ma barque fut emportée par une haute lame contre un des rochers; je me vis perdu, mais la lame ne se brisa pas, elle rebondit en arrière en me ballottant comme un jouet. Le cri des mouettes, le bruit des vents, le sonore murmure des vagues, faisaient entendre un si étourdissant concert, que ma tête vacillait, étourdie, sur mes épaules inondées par l'écume des vagues. L'espace qui me séparait du rivage était aussi blanc et aussi écumeux que du lait en ébullition. Ce rivage était proche, et je n'avais cependant aucun espoir de l'atteindre. Tout d'un coup, une lame furieuse balaya devant elle mon frêle esquif.
Nageur intrépide, je me dirigeai rapidement vers la terre, mais les vagues me prirent, et je me trouvai porté par elles si près des rochers, qu'il m'eût été facile de les toucher avec les mains. De là, je fus emporté plus loin; comme les démons du mal, ces lames furieuses semblaient se jouer de mes suprêmes efforts. Enfin, épuisé de fatigue, ensanglanté par les blessures que j'avais reçues en me heurtant contre les rochers, je sentis que je coulais à fond.
Je dois vous dire, monsieur, que la mort par la submersion n'est point aussi douloureuse qu'on veut bien le dire; il faut peut-être attribuer mes paroles et le sentiment qui me remplit alors le cœur plutôt de joie que de tristesse à l'ennui mortel qui m'accablait depuis quelques jours, à la désolante perspective d'une vie d'abandon et d'insupportable misère. Toujours est-il qu'une ineffable sensation de bien-être inonda mon corps quand l'eau l'enveloppa comme un linceul mortuaire. Je me souviens cependant que je me débattis mécaniquement ou convulsivement; que je recommandai mon âme à Dieu, puis que j'éprouvai une sensation d'angoisse comme si mon cœur eut éclaté dans ma poitrine; puis, enfin, je perdis entièrement connaissance.»